Part 11
«D'ailleurs, pensai-je» j'ai un moyen sûr de ne pas m'égarer, un fil pour me guider dans ce labyrinthe, et qui ne saurait casser, mon fidèle ruisseau. Je n'ai qu'à remonter son cours, et je retrouverai forcément les traces de mes compagnons.»
Ce raisonnement me ranima, et je résolus de me remettre en marche sans perdre un instant.
Combien je bénis alors la prévoyance de mon oncle, lorsqu'il empêcha le chasseur de boucher l'entaille faite à la paroi de granit! Ainsi cette bienfaisante source, après nous avoir désaltéré pendant la route, allait me guider à travers les sinuosités de l'écorce terrestre.
Avant de remonter, je pensai qu'une ablution me ferait quelque bien.
Je me baissai donc pour plonger mon front dans l'eau du Hans-bach!
Que l'on juge de ma stupéfaction!
Je foulais un granit sec et raboteux! Le ruisseau ne coulait plus à mes pieds!
XXVII
Je ne puis peindre mon désespoir; nul mot de la langue humaine ne rendrait mes sentiments. J'étais enterré vif, avec la perspective de mourir dans les tortures de la faim et de la soif.
Machinalement je promenai mes mains brûlantes sur le sol. Que ce roc me sembla desséché!
Mais comment avais-je abandonné le cours du ruisseau? Car, enfin, il n'était plus là! Je compris alors la raison de ce silence étrange, quand j'écoutai pour la dernière fois si quelque appel de mes compagnons ne parviendrait pas à mon oreille. Ainsi, au moment où mon premier pas s'engagea dans la route imprudente, je ne remarquai point cette absence du ruisseau. Il est évident qu'à ce moment, une bifurcation de la galerie s'ouvrit devant moi, tandis que le Hans-bach obéissant aux caprices d'une autre pente, s'en allait avec mes compagnons vers des profondeurs inconnues!
Comment revenir. De traces, il n'y en avait pas. Mon pied ne laissait aucune empreinte sur ce granit. Je me brisais la tête à chercher la solution de cet insoluble problème. Ma situation se résumait en un seul mot: perdu!
Oui! perdu à une profondeur qui me semblait incommensurable! Ces trente lieues d'écorce terrestre pesaient sur mes épaules d'un poids épouvantable! Je me sentais écrasé.
J'essayai de ramener mes idées aux choses de la terre. C'est à peine si je pus y parvenir. Hambourg, la maison de König-strasse, ma pauvre Graüben, tout ce monde sous lequel je m'égarais, passa rapidement devant mon souvenir effaré. Je revis dans une vive hallucination les incidents du voyage, la traversée, l'Islande, M. Fridriksson, le Sneffels! Je me dis que si, dans ma position, je conservais encore l'ombre d'une espérance ce serait signe de folie, et qu'il valait mieux désespérer!
En effet, quelle puissance humaine pouvait me ramener à la surface du globe et disjoindre ces voûtes énormes qui s'arc-boutaient au-dessus de ma tête? Qui pouvait me remettre sur la route du retour et me réunir à mes compagnons?
«Oh! mon oncle!» m'écriai-je avec l'accent du désespoir.
Ce fut le seul mot de reproche qui me vint aux lèvres, car je compris ce que le malheureux homme devait souffrir en me cherchant à son tour.
Quand je me vis ainsi en dehors de tout secours humain, incapable de rien tenter pour mon salut, je songeai aux secours du ciel. Les souvenirs de mon enfance, ceux de ma mère que je n'avais connue qu'au temps des baisers, revinrent à ma mémoire. Je recourus à la prière, quelque peu de droits que j'eusse d'être entendu du Dieu auquel je m'adressais si tard, et je l'implorai avec ferveur.
Ce retour vers la Providence me rendit un peu de calme, et je pus concentrer sur ma situation toutes les forces de mon intelligence.
J'avais pour trois jours de vivres, et ma gourde était pleine. Cependant je ne pouvais rester seul plus longtemps. Mais fallait-il monter ou descendre?
Monter évidemment! monter toujours!
Je devais arriver ainsi au point où j'avais abandonné la source, à la funeste bifurcation. Là, une fois le ruisseau sous les pieds, je pourrais toujours regagner le sommet du Sneffels.
Comment n'y avais-je pas songé plus tôt! Il y avait évidemment là une chance de salut. Le plus pressé était donc de retrouver, le cours du Hans-bach.
Je me levai et, m'appuyant sur mon bâton ferré, je remontai la galerie. La pente en était assez raide. Je marchais avec espoir et sans embarras, comme un homme qui n'a pas de choix du chemin à suivre.
Pendant une demi-heure, aucun obstacle n'arrêta mes pas. J'essayais de reconnaître ma route à la forme du tunnel, à la saillie de certaines roches, à la disposition des anfractuosités. Mais aucun signe particulier ne frappait mon esprit, et je reconnus bientôt que cette galerie ne pouvait me ramener à la bifurcation. Elle était sans issue. Je me heurtai contre un mur impénétrable, et je tombai sur le roc.
De quelle épouvante? de quel désespoir je fus saisi alors, je ne saurais le dire. Je demeurai anéanti. Ma dernière espérance venait de se briser contre cette muraille de granit.
Perdu dans ce labyrinthe dont les sinuosités se croisaient en tous sens, je n'avais plus à tenter une fuite impossible. Il fallait mourir de la plus effroyable des morts! Et, chose étrange, il me vint à la pensée que, si mon corps fossilisé se retrouvait un jour, sa rencontre à trente lieues dans les entrailles de terre soulèverait de graves questions scientifiques!
Je voulus parler à voix haute, mais de rauques accents passèrent seuls entre mes lèvres desséchées. Je haletais.
Au milieu de ces angoisses, une nouvelle terreur vint s'emparer de mon esprit. Ma lampe s'était faussée en tombant. Je n'avais aucun moyen de la réparer. Sa lumière pâlissait et allait me manquer!
Je regardai le courant lumineux s'amoindrir dans le serpentin de l'appareil. Une procession d'ombres mouvantes se déroula sur les parois assombries. Je n'osais plus abaisser ma paupière, craignant de perdre le moindre atome de cette clarté fugitive! A chaque instant il me semblait qu'elle allait s'évanouir et que «le noir» m'envahissait.
Enfin, une dernière lueur trembla dans la lampe. Je la suivis, je l'aspirai du regard, je concentrai sur elle toute la puissance de mes yeux, comme sur la dernière sensation de lumière qu'il leur fût donné d'éprouver, et je demeurai plongé dans les ténèbres immenses.
Quel cri terrible m'échappa! Sur terre au milieu des plus profondes nuits, la lumière n'abandonne jamais entièrement ses droits; elle est diffuse, elle est subtile; mais, si peu qu'il en reste, la rétine de l'oeil finit par la percevoir! Ici, rien. L'ombre absolue faisait de moi un aveugle dans toute l'acception du mot.
Alors ma tête se perdit. Je me relevai, les bras en avant, essayant les tâtonnements les plus douloureux; je me pris à fuir, précipitant mes pas au hasard dans cet inextricable labyrinthe, descendant toujours, courant à travers la croûte terrestre, comme un habitant des failles souterraines, appelant, criant, hurlant, bientôt meurtri aux saillies des rocs, tombant et me relevant ensanglanté, cherchant à boire ce sang qui m'inondait le visage, et attendant toujours que quelque muraille imprévue vint offrir à ma tête un obstacle pour s'y briser!
Où me conduisit cette course insensée? Je l'ignorerai toujours. Après plusieurs heures, sans doute à bout de forces, je tombai comme une masse inerte le long de la paroi, et je perdis tout sentiment d'existence!
XXVIII
Quand je revins à la vie, mon visage était mouillé, mais mouillé de larmes. Combien dura cet état d'insensibilité, je ne saurais le dire. Je n'avais plus aucun moyen de me rendre compte du temps. Jamais solitude ne fut semblable à la mienne, jamais abandon si complet!
Après ma chute, j'avais perdu beaucoup de sang. Je m'en sentais inondé! Ah! combien je regrettai de n'être pas mort «et que ce fût encore à faire!» Je ne voulais plus penser. Je chassai toute idée et, vaincu par la douleur, je me roulai près de la paroi opposée.
Déjà je sentais l'évanouissement me reprendre, et, avec lui, l'anéantissement suprême, quand un bruit violent vint frapper mon oreille. Il ressemblait au roulement prolongé du tonnerre, et j'entendis les ondes sonores se perdre peu a peu dans les lointaines profondeurs du gouffre.
D'où provenait ce bruit? de quelque phénomène sans doute, qui s'accomplissait au sein du massif terrestre. L'explosion d'un gaz, ou la chute de quelque puissante assise du globe.
J'écoutai encore. Je voulus savoir si ce bruit se renouvellerait. Un quart d'heure se passa. Le silence régnait dans la galerie. Je n'entendais même plus les battements de mon coeur.
Tout à coup mon oreille, appliquée par hasard sur la muraille, crut surprendre des paroles vagues, insaisissables, lointaines. Je tressaillis.
«C'est une hallucination!» pensais-je.
Mais non. En écoutant avec plus d'attention, j'entendis réellement un murmure de voix. Mais de comprendre ce qui se disait, c'est ce que ma faiblesse ne me permit pas. Cependant on parlait. J'en étais certain.
J'eus un instant la crainte que ces paroles ne fussent les miennes, rapportées par un écho. Peut-être avais-je crié à mon insu? Je fermai fortement les lèvres et j'appliquai de nouveau mon oreille à la paroi.
«Oui, certes, on parle! on parle!»
En me portant même à quelques pieds plus loin, le long de la muraille, j'entendis plus distinctement. Je parvins à saisir des mots incertains, bizarres, incompréhensibles. Ils m'arrivaient comme des paroles prononcées à voix basse, murmurées, pour ainsi dire. Le mot «förlorad» était plusieurs fois répété, et avec un accent de douleur.
Que signifiait-il? Qui le prononçait? Mon oncle ou Hans, évidemment. Mais si je les entendais, ils pouvaient donc m'entendre.
«A moi! criai-je de toutes mes forces, à moi!»
J'écoutai, j'épiai dans l'ombre une réponse, un cri, un soupir. Rien ne se fit entendre. Quelques minutes se passèrent. Tout un monde d'idées avait éclos dans mon esprit. Je pensai que ma voix affaiblie ne pouvait arriver jusqu'à mes compagnons.
«Car ce sont eux, répétai-je. Quels autres hommes seraient enfouis à trente lieues sous terre?»
Je me remis à écouter. En promenant mon oreille sur la paroi, je trouvai un point mathématique où les voix paraissaient atteindre leur maximum d'intensité. Le mot «förlorad» revînt encore à mon oreille, puis ce roulement de tonnerre qui m'avait tiré de ma torpeur.
«Non, dis-je, non. Ce n'est point à travers le massif que ces voix se font entendre. La paroi est faite de granit; elle ne permettrait pas à la plus forte détonation de la traverser! Ce bruit arrive par la galerie même! Il faut qu'il y ait là un effet d'acoustique tout particulier!»
J'écoutai de nouveau, et cette fois, oui! cette fois, j'entendis mon nom distinctement jeté à travers l'espace!
C'était mon oncle qui le prononçait? Il causait avec le guide, et le mot «förlorad» était un mot danois!
Alors je compris tout. Pour me faire entendre il fallait précisément parler le long de cette muraille qui servirait à conduire ma voix comme le fil de fer conduit l'électricité.
Mais je n'avais pas de temps à perdre. Que mes compagnons se fussent éloignés de quelques pas et le phénomène d'acoustique eût été détruit. Je m'approchai donc de la muraille, et je prononçai ces mots, aussi distinctement que possible:
«Mon oncle Lidenbrock!»
J'attendis dans la plus vive anxiété. Le son n'a pas une rapidité extrême. La densité des couches d'air n'accroît même pas sa vitesse; elle n'augmente que son intensité. Quelques secondes, des siècles, se passèrent, et enfin ces paroles arrivèrent à mon oreille.
«Axel, Axel! est-ce toi?»
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«Oui! oui!» répondis-je!»
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«Mon pauvre enfant, où es-tu?»
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«Perdu dans la plus profonde obscurité!»
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«Mais ta lampe?»
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«Éteinte.»
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«Et le ruisseau?»
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«Disparu.»
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«Axel, mon pauvre Axel, reprends courage!»
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«Attendez un peu, je suis épuisé; je n'ai plus la force de répondre. Mais parlez-moi!»
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«Courage, reprit mon oncle; ne parle-pas, écoute-moi. Nous t'avons cherché en remontant et en descendant la galerie. Impossible de te trouver. Ah! je t'ai bien pleuré, mon enfant! Enfin, te supposant toujours sur le chemin du Hans-bach, nous sommes redescendus en tirant des coups de fusil. Maintenant, si nos voix peuvent se réunir, pur effet d'acoustique! nos mains ne peuvent se toucher! Mais ne te désespère pas, Axel! C'est déjà quelque chose de s'entendre!»
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Pendant ce temps j'avais réfléchi. Un certain espoir, vague encore, me revenait au coeur. Tout d'abord, une chose m'importait à connaître. J'approchai donc mes lèvres de la muraille, et je dis:
«Mon oncle?»
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«Mon enfant?» me fut-il répondu après quelques instants.
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«Il faut d'abord savoir quelle distance nous sépare.»
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«Cela est facile.»
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«Vous avez votre chronomètre?»
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«Oui.»
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«Eh bien, prenez-le. Prononcez mon nom en notant exactement la seconde où vous parlerez. Je le répéterai, et vous observerez également le moment précis auquel vous arrivera ma réponse.»
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«Bien, et la moitié du temps compris entre ma demande et ta réponse indiquera celui que ma voix emploie pour arriver jusqu'à toi.»
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«C'est cela, mon oncle»
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«Es-tu prêt?»
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«Oui.»
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«Eh bien, fais attention, je vais prononcer ton nom.»
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J'appliquai mon oreille sur la paroi, et dès que le mot «Axel» me parvint, je répondis immédiatement «Axel,» puis j'attendis.
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«Quarante secondes,» dit alors mon oncle; il s'est écoulé quarante secondes entre les deux mots; le son met donc vingt secondes à monter. Or, à mille vingt pieds par seconde, cela fait vingt mille quatre cents pieds, ou une lieue et demie et un huitième.»
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«Une lieue et demie!» murmurai-je.
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«Eh bien, cela se franchit, Axel!»
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«Mais faut-il monter ou descendre?»
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«Descendre, et voici pourquoi. Nous sommes arrivés à un vaste espace, auquel aboutissent un grand nombre de galeries. Celle que tu as suivie ne peut manquer de t'y conduire, car il semble que toutes ces fentes, ces fractures du globe rayonnent autour de l'immense caverne que nous occupons. Relève-toi donc et reprends ta route; marche, traîne-toi, s'il le faut, glisse sur les pentes rapides, et tu trouveras nos bras pour te recevoir au bout du chemin. En route, mon enfant, en route!»
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Ces paroles me ranimèrent.
«Adieu, mon oncle, m'écriai-je; je pars. Nos voix ne pourront plus communiquer entre elles, du moment que j'aurai quitté cette place! Adieu donc!»
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«Au revoir, Axel! au revoir!»
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Telles furent les dernières paroles que j'entendis. Cette surprenante conversation faite au travers de la masse terrestre, échangée à plus d'une lieue de distance, se termina sur ces paroles d'espoir! Je fis une prière de reconnaissance à Dieu, car il m'avait conduit parmi ces immensités sombres au seul point peut-être où la voix de mes compagnons pouvait me parvenir.
Cet effet d'acoustique très étonnant s'expliquait facilement par les seules lois physiques; il provenait de la forme du couloir et de la conductibilité de la roche; il y a bien des exemples de cette propagation de sons non perceptibles aux espaces intermédiaires. Je me souvins qu'en maint endroit ce phénomène fut observé, entre autres, dans la galerie intérieure du dôme de Saint-Paul à Londres, et surtout au milieu de curieuses cavernes de Sicile, ces latomies situées près de Syracuse, dont la plus merveilleuse en ce genre est connue sous le nom d'Oreille de Denys.
Ces souvenirs me revinrent à l'esprit, et je vis clairement que, puisque la voix de mon oncle arrivait jusqu'à moi, aucun obstacle n'existait entre nous. En suivant le chemin du son, je devais logiquement arriver comme lui, si les forces ne me trahissaient pas en route.
Je me levai donc. Je me traînai plutôt que je ne marchai. La pente était assez rapide; je me laissai glisser.
Bientôt la vitesse de ma descente s'accrut dans une effrayante proportion, et menaçait de ressembler à une chute. Je n'avais plus la force de m'arrêter.
Tout à coup le terrain manqua sous mes pieds. Je me sentis rouler en rebondissant sur les aspérités d'une galerie verticale, un véritable puits; ma tête porta sur un roc aigu, et je perdis connaissance.
XXIX
Lorsque je revins à moi, j'étais dans une demi-obscurité, étendu sur d'épaisses couvertures. Mon oncle veillait, épiant sur mon visage un reste d'existence. A mon premier soupir il me prit la main; à mon premier regard il poussa un cri de joie.
«Il vit! il vit! s'écria-t-il.
—Oui, répondis-je d'une voix faible.
—Mon enfant, fit mon oncle en me serrant sur sa poitrine, te voilà sauvé!»
Je fus vivement touché de l'accent dont furent prononcées ces paroles, et plus encore des soins qui les accompagnèrent. Mais il fallait de telles épreuves pour provoquer chez le professeur un pareil épanchement.
En ce moment Hans arriva. Il vit ma main dans celle de mon oncle; j'ose affirmer que ses yeux exprimèrent un vif contentement.
«God dag,» dit-il.
—Bonjour, Hans, bonjour, murmurai-je. Et maintenant, mon oncle, apprenez-moi où nous sommes en ce moment?
—Demain, Axel, demain; aujourd'hui tu es encore trop faible; j'ai entouré ta tête de compresses qu'il ne faut pas déranger; dors donc, mon garçon, et demain tu sauras tout.
—-Mais au moins, repris-je, quelle heure, quel jour est-il?
—-Onze heures du soir; c'est aujourd'hui dimanche, 9 août, et je ne te permets plus de m'interroger avant le 10 du présent mois.»
En vérité, j'étais bien faible; mes yeux se fermèrent involontairement. Il me fallait une nuit de repos; je me laissai donc assoupir sur cette pensée que mon isolement avait duré quatre longs jours.
Le lendemain, à mon réveil, je regardai autour de moi. Ma couchette, faite de toutes les couvertures de voyage, se trouvait installée dans une grotte charmante, ornée de magnifiques stalagmites, dont le sol était recouvert d'un sable fin. Il y régnait une demi-obscurité. Aucune torche, aucune lampe n'était allumée, et cependant certaines clartés inexplicables venaient du dehors en pénétrant par une étroite ouverture de la grotte. J'entendais aussi un murmure vague et indéfini, semblable à celui des flots qui se brisent sur une grève, et parfois les sifflements de la brise.
Je me demandai si j'étais bien éveillé, si je rêvais encore, si mon cerveau, fêlé dans ma chute, ne percevait pas des bruits purement imaginaires. Cependant ni mes yeux ni mes oreilles ne pouvaient se tromper à ce point.
«C'est un rayon du jour, pensai-je, qui se glisse par cette fente de rochers! Voilà bien le murmure des vagues! Voilà le sifflement de la brise! Est-ce que je me trompe, ou sommes-nous revenus à la surface de la terre? Mon oncle a-t-il donc renoncé à son expédition, ou l'aurait-il heureusement terminée?»
Je me posais ces insolubles questions, quand le professeur entra.
«Bonjour, Axel! fit-il joyeusement. Je gagerais volontiers que tu te portes bien!
—-Mais oui, dis-je on me redressant sur les couvertures.
—Cela devait être, car tu as tranquillement dormi. Hans et moi, nous t'avons veillé tour à tour, et nous avons vu ta guérison faire des progrès sensibles.
—-En effet, je me sens ragaillardi, et la preuve, c'est que je ferai honneur au déjeuner que vous voudrez bien me servir!
—-Tu mangeras, mon garçon: la fièvre t'a quitté. Hans a frotté tes plaies avec je ne sais quel onguent dont les Islandais ont le secret, et elles se sont cicatrisées à merveille. C'est un fier homme que notre chasseur!»
Tout en parlant, mon oncle apprêtait quelques aliments que je dévorai, malgré ses recommandations. Pendant ce temps, je l'accablai de questions auxquelles il s'empressa de répondre.
J'appris alors que ma chute providentielle m'avait précisément amené à l'extrémité d'une galerie presque perpendiculaire; comme j'étais arrivé au milieu d'un torrent de pierres, dont la moins grosse eût suffi à m'écraser, il fallait en conclure qu'une partie du massif avait glissé avec moi. Cet effrayant véhicule me transporta ainsi jusque dans les bras de mon oncle, où je tombai sanglant et inanimé.
«Véritablement, me dit-il, il est étonnant que tu ne te sois pas tué mille fois. Mais, pour Dieu! ne nous séparons plus, car nous risquerions de ne jamais nous revoir.»
«Ne nous séparons plus!» Le voyage n'était donc pas fini? J'ouvrais de grands yeux étonnés, ce qui provoqua immédiatement cette question:
«Qu'as-tu donc, Axel?
—Une demande à vous adresser.. Vous dites que me voilà sain et sauf?
—Sans doute.
—-J'ai tous mes membres intacts?
—-Certainement.
—Et ma tête?
—Ta tête, sauf quelques contusions, est parfaitement à sa place sur tes épaules.
—-Eh bien, j'ai peur que mon cerveau ne soit dérangé,
—Dérangé?
—Oui. Nous ne sommes pas revenus à la surface du globe?
—-Non certes!
—Alors il faut que je sois fou, car j'aperçois la lumière du jour, j'entends le bruit du vent qui souffle et de la mer qui se brise!
—-Ah! n'est-ce que cela?
—M'expliquerez-vous?
—Je ne t'expliquerai rien, car c'est inexplicable; mais tu verras et tu comprendras que la science géologique n'a pas encore dit son dernier mot.
—Sortons donc! m'écriai-je en me levant brusquement.
—-Non, Axel, non! le grand air pourrait te faire du mal.
—-Le grand air?
—Oui, le vent est assez violent. Je ne veux pas que tu t'exposes ainsi.
—Mais je vous assure que je me porte à merveille.
—-Un peu de patience, mon garçon. Une rechute nous mettrait dans l'embarras, et il ne faut pas perdre de temps, car la traversée peut être longue.
—-La traversée?
—Oui, repose-toi encore aujourd'hui, et nous nous embarquerons demain.
—Nous embarquer!»
Ce dernier mot me fit bondir.
Quoi! nous embarquer! Avions-nous donc un fleuve, un lac, une mer à notre disposition? Un bâtiment était-il mouillé dans quelque port intérieur?
Ma curiosité fut excitée au plus haut point. Mon oncle essaya vainement de me retenir. Quand il vit que mon impatience me ferait plus de mal que la satisfaction de mes désirs, il céda.
Je m'habillai rapidement; par surcroît de précaution, je m'enveloppai dans une des couvertures et je sortis de la grotte.
XXX
D'abord je ne vis rien; mes yeux, déshabitués de la lumière, se fermèrent brusquement. Lorsque je pus les rouvrir, je demeurai encore plus stupéfait qu'émerveillé.
«La mer! m'écriai-je.
—Oui, répondit mon oncle, la mer Lidenbrock; et, j'aime à le penser, aucun navigateur ne me disputera l'honneur de l'avoir découverte et le droit de la nommer de mon nom!»