Voyage au Centre de la Terre

Part 10

Chapter 10 3,727 words Public domain Markdown

Bientôt même il fut constant que, si notre marche continuait, nous nous éloignerions du torrent dont le murmure tendait à diminuer.

On rebroussa chemin. Hans s'arrêta à l'endroit précis où le torrent semblait être le plus rapproché.

Je m'assis près de la muraille, tandis que les eaux couraient à deux pieds de moi avec une violence extrême. Mais un mur de granit nous en séparait encore.

Sans réfléchir, sans me demander si quelque moyen n'existait pas de se procurer cette eau, je me laissai aller à un premier moment de désespoir.

Hans me regarda et je crus voir un sourire apparaître sur ses lèvres.

Il se leva et prit la lampe. Je le suivis. Il se dirigea vers la muraille. Je le regardai faire. Il colla son oreille sur la pierre sèche, et la promena lentement en écoutant avec le plus grand soin. Je compris qu'il cherchait le point précis où le torrent se faisait entendre plus bruyamment. Ce point, il le rencontra dans la paroi latérale de gauche, à trois pieds au-dessus du sol.

Combien j'étais ému! Je n'osais deviner ce que voulait faire le chasseur! Mais il fallut bien le comprendre et l'applaudir, et le presser de mes caresses, quand je le vis saisir son pic pour attaquer la roche elle-même.

«Sauvés! m'écriai-je, sauvés!

—Oui, répétait mon oncle avec frénésie, Hans a raison! Ah! le brave chasseur! Nous n'aurions pas trouvé cela!»

Je le crois bien! Un pareil moyen, quelque simple qu'il fût, ne nous serait pas venu à l'esprit. Rien de plus dangereux que de donner un coup de pioche dans cette charpente du globe. Et si quelque éboulement allait se produire qui nous écraserait! Et si le torrent, se faisant jour à travers le roc, allait nous envahir! Ces dangers n'avaient rien de chimérique; mais alors les craintes d'éboulement ou d'inondation ne pouvaient nous arrêter, et notre soif était si intense que, pour l'apaiser, nous eussions creusé au lit même de l'Océan.

Hans se mit à ce travail, que ni mon oncle ni moi nous n'eussions accompli. L'impatience emportant notre main, la roche eût volé en éclats sous ses coups précipités. Le guide, au contraire, calme et modéré, usa peu à peu le rocher par une série de petits coups répétés, creusant une ouverture large d'un demi-pied. J'entendais le bruit du torrent s'accroître, et je croyais déjà sentir l'eau bienfaisante rejaillir sur mes lèvres.

Bientôt le pic s'enfonça de deux pieds dans la muraille de granit; le travail durait depuis plus d'une heure; je me tordais d'impatience! Mon oncle voulait employer les grands moyens. J'eus de la peine à l'arrêter, et déjà il saisissait son pic, quand soudain un sifflement se fit entendre. Un jet d'eau s'élança de la muraille et vint se briser sur la paroi opposée.

Hans, à demi renversé par le choc, ne put retenir un cri de douleur. Je compris pourquoi lorsque, plongeant mes mains dans le jet liquide, je poussai à mon tour une violente exclamation: la source était bouillante.

«De l'eau à cent degrés! m'écriai-je.

—Eh bien, elle refroidira,» répondit mon oncle.

Le couloir s'emplissait de vapeurs, tandis qu'un ruisseau se formait et allait se perdre dans les sinuosités souterraines; bientôt après, nous y puisions notre première gorgée.

Ah! quelle jouissance! quelle incomparable volupté! Qu'était cette eau? D'où venait-elle? Peu importait. C'était de l'eau, et, quoique chaude encore, elle ramenait au coeur la vie prête à s'échapper. Je buvais sans m'arrêter, sans goûter même.

Ce ne fut qu'après une minute de délectation que je m'écriai:

«Eh! mais c'est de l'eau ferrugineuse!

—Excellente pour l'estomac, répliqua mon oncle, et d'une haute minéralisation! Voilà un voyage qui vaudra celui de Spa ou de Toeplitz!

—Ah! que c'est bon!

—Je le crois bien, une eau puisée à deux lieues sous terre; elle a un goût d'encre qui n'a rien de désagréable. Une fameuse ressource que Hans nous a procurée là! Aussi je propose de donner son nom à ce ruisseau salutaire.

—Bien!» m'écriai-je.

Et le nom de «Hans-bach» fut aussitôt adopté. Hans n'en fut pas plus fier. Après s'être modérément rafraîchi, il s'accota dans un coin avec son calme accoutumé.

«Maintenant, dis-je, il ne faudrait pas laisser perdre cette eau.

—A quoi bon? répondit mon oncle, je soupçonne la source d'être intarissable.

—Qu'importe! remplissons l'outre et les gourdes, puis nous essayerons de boucher l'ouverture.»

Mon conseil fut suivi. Hans, au moyen d'éclats de granit et d'étoupe, essaya d'obstruer l'entaille faite à la paroi. Ce ne fut pas chose facile. On se brûlait les mains sans y parvenir; la pression était trop considérable, et nos efforts demeurèrent infructueux.

«Il est évident, dis-je, que les nappes supérieures de ce cours d'eau sont situées à une grande hauteur, à en juger par la force du jet.

—Cela n'est pas douteux, répliqua mon oncle, il y a là mille atmosphères de pression, si cette colonne d'eau a trente-deux mille pieds de hauteur. Mais il me vient une idée.

—Laquelle?

—Pourquoi nous entêter à boucher cette ouverture?

-Mais, parce que...»

J'aurais été embarrassé de trouver une bonne raison.

«Quand nos gourdes seront vides, sommes-nous assurés de trouver à les remplir?

—Non, évidemment.

—Eh bien, laissons couler cette eau: elle descendra naturellement et guidera ceux qu'elle rafraîchira en route!

—Voilà qui est bien imaginé! m'écriai-je, et avec ce ruisseau pour compagnon, il n'y a plus aucune raison pour ne pas réussir, dans nos projets.

—Ah! tu y viens, mon garçon, dit le professeur en riant.

—Je fais mieux que d'y venir, j'y suis.

—Un instant! Commençons par prendre quelques heures de repos.»

J'oubliais vraiment qu'il fit nuit. Le chronomètre se chargea de me l'apprendre. Bientôt chacun de nous, suffisamment restauré et rafraîchi, s'endormit d'un profond sommeil.

XXIV

Le lendemain nous avions déjà oublié nos douleurs passées. Je m'étonnai tout d'abord de n'avoir plus soif, et j'en demandai la raison. Le ruisseau qui coulait à mes pieds en murmurant se chargea de me répondre.

On déjeuna et l'on but de cette excellente eau ferrugineuse. Je me sentais tout ragaillardi et décidé à aller loin. Pourquoi un homme convaincu comme mon oncle ne réussirait-il pas, avec un guide industrieux comme Hans, et un neveu «déterminé» comme moi? Voilà les belles idées qui se glissaient dans mon cerveau! On m'eût proposé de remonter à la cime du Sneffels que j'aurais refusé avec indignation.

Mais il n'était heureusement question que de descendre.

«Partons!» m'écriai-je en éveillant par mes accents enthousiastes les vieux échos du globe.

La marche fut reprise le jeudi à huit heures du matin. Le couloir de granit, se contournant en sinueux détours, présentait des coudes inattendus, et affectait l'imbroglio d'un labyrinthe; mais, en somme, sa direction principale était toujours le sud-est. Mon oncle ne cessait de consulter avec le plus grand soin sa boussole, pour se rendre compte du chemin parcouru.

La galerie s'enfonçait presque horizontalement, avec deux pouces de pente par toise, tout au plus. Le ruisseau courait sans précipitation en murmurant sous nos pieds. Je le comparais à quelque génie familier qui nous guidait à travers la terre, et de la main je caressais la tiède naïade dont les chants accompagnaient nos pas. Ma bonne humeur prenait volontiers une tournure mythologique.

Quant à mon oncle, il pestait contre l'horizontalité de la route, lui, «l'homme des verticales». Son chemin s'allongeait indéfiniment, et au lieu de glisser le long du rayon terrestre, suivant son expression, il s'en allait par l'hypothénuse. Mais nous n'avions pas le choix, et tant que l'on gagnait vers le centre, si peu que ce fût, il ne fallait pas se plaindre.

D'ailleurs, de temps à autre, les pentes s'abaissaient; la naïade se mettait à dégringoler en mugissant, et nous descendions plus profondément avec elle.

En somme, ce jour-là et le lendemain, on fit beaucoup de chemin horizontal, et relativement peu de chemin vertical.

Le vendredi soir, 10 juillet, d'après l'estime, nous devions être à trente lieues au sud-est de Reykjawik et à une profondeur de deux lieues et demie.

Sous nos pieds s'ouvrit alors un puits assez effrayant. Mon oncle ne put s'empêcher de battre des mains en calculant la roideur de ses pentes.

«Voilà qui nous mènera loin, s'écria-t-il, et facilement, car les saillies du roc font un véritable escalier!»

Les cordes furent disposées par Hans de manière à prévenir tout accident. La descente commença. Je n'ose l'appeler périlleuse, car j'étais déjà familiarisé avec ce genre d'exercice.

Ce puits était une fente étroite pratiquée dans le massif, du genre de celles qu'on appelle «faille»; la contraction de la charpente terrestre, à l'époque de son refroidissement, l'avait évidemment produite. Si elle servit autrefois de passage aux matières éruptives vomies par le Sneffels, je ne m'expliquais pas comment celles-ci n'y laissèrent aucune trace. Nous descendions une sorte de vis tournante qu'on eût cru faite de la main des hommes.

De quart d'heure en quart d'heure, il fallait s'arrêter pour prendre un repos nécessaire et rendre à nos jarrets leur élasticité. On s'asseyait alors sur quelque saillie, les jambes pendantes, on causait en mangeant, et l'on se désaltérait au ruisseau.

Il va sans dire que, dans cette faille, le Hans-bach s'était fait cascade au détriment de son volume; mais il suffisait et au delà à étancher notre soif; d'ailleurs, avec les déclivités moins accusées, il ne pouvait manquer de reprendre son cours paisible. En ce moment il me rappelait mon digne oncle, ses impatiences et ses colères, tandis que, par les pentes adoucies, c'était le calme du chasseur islandais.

Le 6 et le 7 juillet, nous suivîmes les spirales de cette faille, pénétrant encore de deux lieues dans l'écorce terrestre, ce qui faisait près de cinq lieues au-dessous du niveau de la mer. Mais, le 8, vers midi, la faille prit, dans la direction du sud-est, une inclinaison beaucoup plus douce, environ quarante-cinq degrés.

Le chemin devint alors aisé et d'une parfaite monotonie. Il était difficile qu'il en fût autrement. Le voyage ne pouvait être varié par les incidents du paysage.

Enfin, le mercredi 15, nous étions à sept lieues sous terre et à cinquante lieues environ du Sneffels. Bien que nous fussions un peu fatigués, nos santés se maintenaient dans un état rassurant, et la pharmacie de voyage était encore intacte.

Mon oncle tenait heure par heure les indications de la boussole, du chronomètre, du manomètre et du thermomètre, celles-là même qu'il a publiées dans le récit scientifique de son voyage. Il pouvait donc se rendre facilement compte de sa situation. Lorsqu'il m'apprit que nous étions à une distance horizontale de cinquante lieues, je ne pus retenir une exclamation.

«Qu'as-tu donc? demanda-t-il.

—Rien, seulement je fais une réflexion.

—Laquelle, mon garçon?

—C'est que, si vos calculs sont exacts, nous ne sommes plus sous l'Islande.

—Crois-tu?

—Il est facile de nous en assurer.»

Je pris mes mesures au compas sur la carte.

«Je ne me trompais pas, dis-je; nous avons dépassé le cap Portland, et ces cinquante lieues dans le sud-est nous mettent en pleine mer.

—Sous la pleine mer, répliqua mon oncle en se frottant les mains.

—Ainsi, m'écriai-je, l'Océan s'étend au-dessus de notre tête!

—Bah! Axel, rien de plus naturel! N'y a-t-il pas à Newcastle des mines de charbon qui s'avancent sous les flots?»

Le professeur pouvait trouver cette situation fort simple; mais la pensée de me promener sous la masse des eaux ne laissa pas de me préoccuper. Et cependant, que les plaines et les montagnes de l'Islande fussent suspendues sur notre tête, ou les flots de l'Atlantique, cela différait peu, en somme, du moment que la charpente granitique était solide. Du reste, je m'habituai promptement à cette idée, car le couloir, tantôt droit, tantôt sinueux, capricieux dans ses pentes comme dans ses détours, mais toujours courant au sud-est, et toujours s'enfonçant davantage, nous conduisit rapidement à de grandes profondeurs.

Quatre jours plus tard, le samedi 18 juillet, le soir, nous arrivâmes à une espèce de grotte assez vaste; mon oncle remit à Hans ses trois rixdales hebdomadaires, et il fut décidé que le lendemain serait un jour de repos.

XXV

Je me réveillai donc, le dimanche matin, sans cette préoccupation habituelle d'un départ immédiat. Et, quoique ce fût au plus profond des abîmes, cela ne laissait pas d'être agréable. D'ailleurs, nous étions faits à cette existence de troglodytes. Je ne pensais guère au soleil, aux étoiles, à la lune, aux arbres, aux maisons, aux villes, à toutes ces superfluités terrestres dont l'être sublunaire s'est fait une nécessité. En notre qualité de fossiles, nous faisions fi de ces inutiles merveilles.

La grotte formait une vaste salle; sur son sol granitique coulait doucement le ruisseau fidèle. A une pareille distance de sa source, son eau n'avait plus que la température ambiante et se laissait boire sans difficulté.

Après le déjeuner, le professeur voulut consacrer quelques heures à mettre en ordre ses notes quotidiennes.

«D'abord, dit-il, je vais faire des calculs, afin de relever exactement notre situation; je veux pouvoir, au retour, tracer une carte de notre, voyage, une sorte de section verticale du globe, qui donnera le profil de l'expédition.

—Ce sera fort curieux, mon oncle; mais vos observations auront-elles un degré suffisant de précision?

—Oui. J'ai noté avec soin les angles et les pentes; je suis sûr de ne point me tromper. Voyons d'abord où nous sommes. Prends la boussole et observe la direction qu'elle indique.

Je regardai l'instrument, et, après un examen attentif, je répondis:

«Est-quart-sud-est.

—Bien! fit le professeur en notant l'observation et en établissant quelques calculs rapides. J'en conclus que nous avons fait quatre-vingt-cinq lieues depuis notre point de départ.

—Ainsi, nous voyageons sous l'Atlantique?

—Parfaitement.

—Et, dans ce moment, une tempête s'y déchaîne peut-être, et des navires sont secoués sur notre tête par les flots et l'ouragan?

—-Cela se peut.

—-Et les baleines viennent frapper de leur queue les murailles de notre prison?

—-Sois tranquille, Axel, elles ne parviendront pas à l'ébranler. Mais revenons à nos calculs. Nous sommes dans le sud-est, à quatre-vingt-cinq lieues de la base du Sneffels, et, d'après mes notes précédentes, j'estime à seize lieues la profondeur atteinte.

—Seize lieues! m'écriai-je.

—Sans doute.

—Mais c'est l'extrême limite assignée par la science à l'épaisseur de l'écorce terrestre.

—Je ne dis pas non.

—Et ici, suivant la loi de l'accroissement de la température, une chaleur de quinze cents degrés devrait exister.

—Devrait, mon garçon.

—Et tout ce granit ne pourrait se maintenir à l'état solide et serait en pleine fusion.

—Tu vois qu'il n'en est rien et que les faits, suivant leur habitude, viennent démentir les théories.

—Je suis forcé d'en convenir, mais enfin cela m'étonne.

—Qu'indique le thermomètre?

—Vingt-sept degrés six dixièmes.

—Il s'en manque donc de quatorze cent soixante-quatorze degrés quatre dixièmes que les savants n'aient raison. Donc, l'accroissement proportionnel de la température est une erreur. Donc, Humphry Davy ne se trompait pas. Donc, je n'ai pas eu tort de l'écouter, Qu'as-tu à répondre?

—Rien.»

À la vérité, j'aurais eu beaucoup de choses à dire. Je n'admettais la théorie de Davy en aucune façon, je tenais toujours pour la chaleur centrale, bien que je n'en ressentisse point les effets. J'aimais mieux admettre, en vérité, que cette cheminée d'un volcan éteint, recouverte par les laves d'un enduit réfractaire, ne permettait pas à la température de se propager à travers ses parois.

Mais, sans m'arrêter à chercher des arguments nouveaux, je me bornai à prendre la situation telle qu'elle était.

«Mon oncle, repris-je, je tiens pour exact tous vos calculs, mais permettez-moi d'en tirer une conséquence rigoureuse.

—-Va, mon garçon, à ton aise.

—Au point où nous sommes, sous la latitude de l'Islande, le rayon terrestre est de quinze cent quatre-vingt-trois lieues à peu près?

—-Quinze cent quatre-vingt-trois lieues et un tiers.

—-Mettons seize cents lieues en chiffres ronds. Sur un voyage de seize cents lieues, nous en avons fait douze?

—-Comme tu dis.

—-Et cela au prix de quatre-vingt-cinq lieues de diagonale?

—-Parfaitement.

—En vingt jours environ?

—En vingt jours.

—Or seize lieues font le centième du rayon terrestre. A continuer ainsi, nous mettrons donc deux mille jours, ou près de cinq ans et demi à descendre!»

Le professeur ne répondit pas.

«Sans compter que, si une verticale de seize lieues s'achète par une horizontale de quatre-vingts, cela fera huit mille lieues dans le sud-est, et il y aura longtemps que nous serons sortis par un point de la circonférence avant d'en atteindre le centre!

—Au diable tes calculs! répliqua mon oncle avec un mouvement de colère. Au diable tes hypothèses! Sur quoi reposent-elles? Qui te dit que ce couloir ne va pas directement à notre but? D'ailleurs j'ai pour moi un précédent, ce que je fais là un autre l'a fait, et où il a réussi je réussirai à mon tour.

—Je l'espère; mais, enfin, il m'est bien permis...

—Il t'est permis de te taire, Axel, quand tu voudras déraisonner de la sorte.»

Je vis bien que le terrible professeur menaçait de reparaître sous la peau de l'oncle, et je me tins pour averti.

«Maintenant, reprit-il, consulte le manomètre. Qu'indique-t-il?

—-Une pression considérable.

—-Bien. Tu vois qu'en descendant doucement, en nous habituant peu à peu à la densité de cette atmosphère, nous n'en souffrons aucunement.

—-Aucunement, sauf quelques douleurs d'oreilles.

—-Ce n'est rien, et tu feras disparaître ce malaise en mettant l'air extérieur en communication rapide avec l'air contenu dans tes poumons.

—-Parfaitement, répondis-je, bien décidé à ne plus contrarier mon oncle. Il y a même un plaisir véritable à se sentir plongé dans cette atmosphère plus dense. Avez-vous remarqué avec quelle intensité le son s'y propage?

—-Sans doute; un sourd finirait par y entendre à merveille.

—Mais cette densité augmentera sans aucun doute?

—-Oui, suivant une loi assez peu déterminée; il est vrai que l'intensité de la pesanteur diminuera à mesure que nous descendrons. Tu sais que c'est à la surface même de la terre que son action se fait le plus vivement sentir, et qu'au centre du globe les objets ne pèsent plus.

—-Je le sais; mais dites-moi, cet air ne finira-t-il pas par acquérir la densité de l'eau?

—-Sans doute, sous une pression de sept cent dix atmosphères.

—-Et plus bas?

—Plus bas, cette densité s'accroîtra encore.

—-Comment descendrons-nous alors?

—Eh bien nous mettrons des cailloux dans nos poches.

—Ma foi, mon oncle, vous avez réponse à tout.»

Je n'osai pas aller plus avant dans le champ des hypothèses, car je me serais encore heurté à quelque impossibilité qui eût fait bondir le professeur.

Il était évident, cependant, que l'air, sous une pression qui pouvait atteindre des milliers d'atmosphères, finirait par passer à l'état solide, et alors, en admettant que nos corps eussent résisté, il faudrait s'arrêter, en dépit de tous les raisonnements du monde.

Mais je ne fis pas valoir cet argument. Mon oncle m'aurait encore riposté par son éternel Saknussemm, précédent sans valeur, car, en tenant pour avéré le voyage du savant Islandais, il y avait une chose bien simple à répondre:

Au seizième siècle, ni le baromètre ni le manomètre n'étaient inventés; comment donc Saknussemm avait-il pu déterminer son arrivée au centre du globe?

Mais je gardai cette objection pour moi, et j'attendis les événements.

Le reste de la journée se passa en calculs et en conversation. Je fus toujours de l'avis du professeur Lidenbrock, et j'enviai la parfaite indifférence de Hans, qui, sans chercher les effets et les causes, s'en allait aveuglément où le menait la destinée.

XXVI

Il faut l'avouer, les choses jusqu'ici se passaient bien, et j'aurais eu mauvaise grâce à me plaindre. Si la moyenne des «difficultés» ne s'accroissait pas, nous ne pouvions manquer d'atteindre notre but. Et quelle gloire alors! J'en étais arrivé à faire ces raisonnements à la Lidenbrock. Sérieusement. Cela tenait-il au milieu étrange dans lequel je vivais? Peut-être.

Pendant quelques jours, des pentes plus rapides, quelques-unes même d'une effrayante verticalité, nous engagèrent profondément dans le massif interne; par certaines journées, on gagnait une lieue et demie à deux lieues vers le centre. Descentes périlleuses, pendant lesquelles l'adresse de Hans et son merveilleux sang-froid nous furent très utiles. Cet impassible Islandais se dévouait avec un incompréhensible sans-façon, et, grâce à lui, plus d'un mauvais pas fut franchi dont nous ne serions pas sortis seuls.

Par exemple, son mutisme s'augmentait de jour en jour. Je crois même qu'il nous gagnait. Les objets extérieurs ont une action réelle sur le cerveau. Qui s'enferme entre quatre murs finit par perdre la faculté d'associer les idées et les mots. Que de prisonniers cellulaires devenus imbéciles, sinon fous, par le défaut d'exercice des facultés pensantes.

Pendant les deux semaines qui suivirent notre dernière conversation, il ne se produisit aucun incident digne d'être rapporté. Je ne retrouve dans ma mémoire, et pour cause, qu'un seul événement d'une extrême gravité. Il m'eût été difficile d'en oublier le moindre détail.

Le 7 août, nos descentes successives nous avaient amenés à une profondeur de trente lieues; c'est-à-dire qu'il y avait sur notre tête trente lieues de rocs, d'océan, de continents et de villes. Nous devions être alors à deux cents lieues de l'Islande.

Ce jour-là le tunnel suivait un plan peu incliné.

Je marchais en avant; mon oncle portait l'un des deux appareils de Ruhmkorff, et moi l'autre. J'examinais les couches de granit.

Tout à coup, en me retournant, je m'aperçus que j'étais seul.

«Bon, pensai-je, j'ai marché trop vite, ou bien Hans et mon oncle se sont arrêtés en route. Allons, il faut les rejoindre. Heureusement le chemin ne monte pas sensiblement.»

Je revins sur mes pas. Je marchai pendant un quart d'heure. Je regardai. Personne. J'appelai. Point de réponse. Ma voix se perdit au milieu des caverneux échos qu'elle éveilla soudain.

Je commençai à me sentir inquiet. Un frisson me parcourut tout le corps.

«Un peu de calme, dis-je à haute voix. Je suis sûr de retrouver mes compagnons. Il n'y a pas deux routes! Or, j'étais en avant, retournons en arrière.»

Je remontai pendant une demi-heure. J'écoutai si quelque appel ne m'était pas adressé, et dans cette atmosphère si dense, il pouvait m'arriver de loin. Un silence extraordinaire régnait dans l'immense galerie.

Je m'arrêtai. Je ne pouvais croire à mon isolement. Je voulais bien être égaré, non perdu. Égaré, on se retrouve.

«Voyons, répétai-je, puisqu'il n'y a qu'une route, puisqu'ils la suivent, je dois les rejoindre. Il suffira de remonter encore. A moins que, ne me voyant pas, et oubliant que je les devançais, ils n'aient eu la pensée de revenir en arrière. Eh bien! même dans ce cas, en me hâtant, je les retrouverai. C'est évident!»

Je répétai ces derniers mots comme un homme qui n'est pas convaincu. D'ailleurs, pour associer ces idées si simples, et les réunir sous forme de raisonnement, je dus employer un temps fort long.

Un doute me prit alors. Étais-je bien en avant? Certes. Hans me suivait, précédant mon oncle. Il s'était même arrêté pendant quelques instants pour rattacher ses bagages sur son épaule. Ce détail me revenait à l'esprit. C'est à ce moment même que j'avais dû continuer ma route.