Voyage à l'Ile-de-France (2/2)

Part 8

Chapter 83,527 wordsPublic domain

_Bord_. A été expliqué. On fait des bords ou on louvoie lorsqu'on présente alternativement un des bords du vaisseau au vent: sa route est alors en zigzag; cette manoeuvre ne se fait que quand le vent est contraire.

_Bout dehors_. C'est un _bout_ de mât ou de vergue, qu'on met _dehors_ à l'extrémité d'une autre vergue.

_Bras_. Ce sont des cordages qui servent à faire mouvoir les vergues à droite ou à gauche. Ce sont en quelque sorte les bras de l'équipage, qui n'y saurait autrement atteindre.

_Brasse_. Distance comprise entre les _bras_ étendus d'un homme. Sur mer, elle est fixée à cinq pieds. Je crois avoir observé que les matelots ont les bras plus longs et les épaules plus grosses que les autres hommes. Ils exercent plus leurs bras que leurs jambes.

C.

_Caillebotis_. Ce sont des panneaux de treillage à carreaux vides. On en ferme l'espace compris entre les gaillards, ce qui forme une espèce de pont, sous lequel l'air circule. Dans les gros temps on le couvre de toiles goudronnées, appelées _prélats_. Cette construction est ingénieuse, et peut-être parviendrait-on à former ainsi tous les ponts du vaisseau; ce qui donnerait une libre circulation d'air jusque dans la cale.

On appelle _caillebotte_, en Normandie, le lait _caillé_ et _battu_ qui forme une espèce de réseau. On appelle aussi _caillebotté_ ou pommelé ces espaces blancs et bleus qui paraissent au ciel lorsqu'il se dispose à changer.

_Cale_. Est la partie inférieure du creux d'un vaisseau. C'est le lieu où l'on met les marchandises. On dit d'un vaisseau qu'il est bien _calé_, lorsque sa charge est bien distribuée dans sa cale. Pour l'ordinaire, on met au fond les poids les plus lourds, mais s'il y a une quantité considérable de fer ou de plomb, les mouvemens du vaisseau sont trop durs et l'exposent à rompre sa mâture. Il y a encore beaucoup de précautions à prendre pour l'arrimage. _Le Marquis de Castries_ était fort mal _calé_.

_Cap_ (avoir le.) Ce mot vient du portugais _il capo_, la tête. Mettre _le cap_ au nord, c'est tourner la proue du vaisseau, ou _sa tête_ vers le nord.

_Cape_ (tenir la.) Dans les gros temps, lorsque le vent est contraire, on ne porte que peu de voiles: ordinairement c'est la misaine. On dirige _le cap_ du vaisseau le plus près du vent qu'il est possible. Le vaisseau fatigue beaucoup dans cette position.

_Carguer_. C'est reployer les voiles, sans les lier, le long des vergues: ce qui se fait au moyen des cargue-fonds, qui sont des cordes qui retroussent la grande voile à peu près comme les rideaux d'un dais. Un marin qui verrait lever la toile à l'Opéra dirait qu'on l'a carguée.

_Civadière_. C'est la voile attachée au beaupré.

_Coiffé_ (être.) Lorsque les vents sautent tout à coup de la poupe à la proue, les voiles sont repoussées contre les mâts, qui en sont, pour ainsi dire, coiffés: quelquefois on ne peut les descendre ni les manier. Un vaisseau alors est heureux d'en être quitte pour sa mâture, si le vent est fort.

_Coq_. Cuisinier des matelots. Ce mot vient évidemment de _coquus_, et nos traiteurs portent le titre de _maîtres-queux_.

_Courant_. Quoique la mer ressemble à un grand étang, elle est remplie de courans particuliers. Nous avons peu d'observations sur cet objet, un des plus essentiels de la navigation. J'en ai vu de fort intéressantes sur les mers de l'Inde, faites par le chevalier Grenier.

D.

_Déferler les voiles_. Les déployer.

_Degré_. C'est la 360e partie d'un cercle. Sous l'équateur, chaque degré est de vingt lieues marines, ou de vingt-cinq lieues de France; mais comme les cercles deviennent plus petits en s'approchant du pôle, les degrés diminuent à proportion. Les degrés de longitude sont nuls sous le pôle. Il est très-probable qu'il y a aussi une grande différence entre les degrés de latitude, surtout si la terre est fort aplatie aux pôles.

_Dériver_. Lorsqu'un vaisseau reçoit le vent de côté, il s'écarte sans cesse de la ligne droite sur laquelle il dirige sa route. Je ne connais point de moyen sûr d'évaluer la dérive. Les pilotes y sont souvent embarrassés: à la fin du voyage ils rejettent leurs erreurs sur les courans.

_Dunette_. Espèce de tente, d'une charpente légère, sur l'arrière du vaisseau.

E.

_Écoute_. Ce sont des ouvertures obliques au bord du vaisseau, par où passent les cordes des voiles inférieures. Ces ouvertures ressemblent à celles qu'on pratique au mur des parloirs dans les couvents, _pour écouter_. Comme il y a dans la marine beaucoup de termes portugais, il n'est pas étonnant qu'il s'y trouve des expressions monastiques.

_Écoutilles_. Sont de grandes ouvertures semblables à des trappes, au milieu des ponts du vaisseau. C'est par ces portes horizontales qu'on descend dans les cales.

_Entre-pont_. Dans les premiers vaisseaux, on fit les cales couvertes d'un seul plancher, qu'on appela un pont. Les matelots logeaient dans la cale, sous ce pont. Quand on fit de plus grands bâtimens, on trouva plus commode de séparer l'équipage des marchandises en leur ménageant un logement _entre_ le _pont_ et la cale.

_Espontille_. Petits pilastres de bois qui supportent les ponts.

_Est_. Le nom d'un des quatre vents principaux. C'est l'orient. On prétend que _est_ signifie le voilà, en parlant du soleil. _Sud_, propter _sudorem_, parce qu'à midi le soleil est chaud. _Ouest_. _Où est-il?_ parce qu'il disparaît au couchant.

F.

_Fasier_. Lorsque le vent, au lieu d'enfler la voile, prend par le côté et l'agite en différens sens, on dit qu'elle fasie; il vient peut-être de _phase_, révolution.

_Focs_. Voiles triangulaires disposées entre les mâts: elles ne servent que quand le vent souffle de côté. Leur nom pourrait bien venir de _focus_, foyer, soit parce que quelques-unes sont au-dessus des cuisines, soit parce que, leur plan étant dans l'axe du vaisseau, elles se trouvent dans les foyers de ses courbes.

G.

_Gaillards_. Ce sont les extrémités du pont supérieur. Celui de l'arrière s'étend jusqu'au grand mât; celui de l'avant commence au mât de misaine et va jusqu'à la proue. C'est où se rassemble l'équipage pour se promener et se réjouir. Il peut avoir la même origine que _galerie_. Le gaillard d'arrière est réservé aux seuls officiers et passagers, qui n'en sont pas plus gais.

_Galerie_. Espèce de balcon placé sur l'arrière des grands vaisseaux. C'est à la fois un ornement et une commodité. Il vient du vieux mot _gala_; _se galer_, se réjouir.

_Garans_. Sont des cordages qu'on passe, dans le gros temps, à la barre du gouvernail, pour l'assurer davantage, ou la _garantir_.

_Grains_. Sont de petits orages de peu de durée. Ce sont, en quelque sorte, des _grains_, ou des parcelles de mauvais temps.

_Grappins_. Ancres des chaloupes. Celles du vaisseau n'ont que deux becs; celles-ci en ont quatre, ce qui leur donne la forme d'une _grappe_. Le poids des grosses ancres ne permet pas de leur donner quatre branches. D'ailleurs, par leur forme, elles pourraient s'accrocher au bord. Je crois qu'il serait possible d'en faire à trois becs qui n'auraient pas cette incommodité, et qui auraient toujours l'avantage d'enfoncer à la fois deux de leurs becs dans le fond.

H.

_Haubans_. Échelles de corde, qui assurent les mâts, par où grimpent les matelots.

_Hauteur_ (Prendre.) A midi, avec des quarts de cercle, ou plutôt des huitièmes, appelés octans, on voit à quelle hauteur le soleil est sur l'horizon. C'est par-là que l'on trouve la latitude.

_Hauts-fonds_. Ce sont les fonds élevés, qui sont couverts de peu d'eau. La mer, dans ces endroits, change de couleur, et les vagues, aux environs, sont plus fortes.

_Hisser_. Élever en l'air quelque fardeau au moyen des poulies. Ce nom vient du bruit même de la manoeuvre. On ne doit pas me chicaner celui-là. Les Latins appelaient _hiatus_ le choc de deux voyelles.

_Hune_ (Mât de.) Il y a, comme on sait, trois mâts sur les grands vaisseaux: le grand mât, qui est à peu près au milieu; le mât d'artimon, qui est sur l'avant. On ne compte pas le beaupré, qui est incliné, et qui n'est pas _mâté_, c'est-à-dire, perpendiculaire. Le mât de pavillon ne porte pas de voile.

Les mâts ont une très-grande élévation. Il n'est pas possible de trouver des pièces de bois d'une longueur suffisante, surtout pour le grand mât et le mât de misaine, qui ont quelquefois plus de cent trente pieds d'élévation: on les fait à trois étages. Dans le mât du milieu, l'arbre inférieur s'appelle le grand mât; le supérieur, grand mât de hune; le troisième, qui est le plus élevé, grand mât de perroquet. Aux endroits où ils sont attachés, il y a un espace autour en forme ronde, appelé hune. Les huniers sont les voiles des mâts de hune.

L.

_Latitude_. On sait que la latitude d'un lieu est sa distance à l'équateur; et sa longitude, sa distance au premier méridien. Autrefois, on commençait à le compter du pic de Ténériffe; aujourd'hui chaque nation maritime fait passer son premier méridien par sa capitale. Il est bon d'y faire attention, quand on voit des cartes ou des relations étrangères.

_Ligne_. Il y a des gens simples qui croient qu'on voit la Ligne au ciel: quelquefois de mauvais plaisans s'amusent, sur le vaisseau, à la leur faire voir dans une lunette où ils mettent un fil; y a aussi des marins qui ne savent pas ce que c'est que l'équateur, et qui ne connaissent la Ligne, que parce qu'elle est marquée d'un trait bien noir sur leurs cartes.

_Lisses_. Sont des barrières le long des passavans. Ce terme est pris des tournois. Les chevaliers entraient et sortaient des lisses (_Lices_.) Il me semble que le nom de garde-fous conviendrait mieux à des vaisseaux.

_Louvoyer_. Ce mot peut venir de voie et de loup. Les loups s'approchent de leur proie en se tenant sous le vent, et en s'avançant en zigzag. Voyez _Bord_.

M.

_Marquis de Castries_. Ce n'est point un nom de marine, mais celui d'un officier très-respectable: c'était aussi le nom de notre vaisseau.

Le bon Plutarque dit que les Grecs appelaient leurs vaisseaux, _l'Heureuse-Prévoyance_, _la Double-Sûreté_, _la Bonne-Navigation_. On peut voir, à ces noms, qu'ils n'étaient pas grands marins: ils avaient peur.

Les Portugais et les Espagnols ont beaucoup de _Saint-Antoine de Padoue_, de _Saint-François_, etc.: ils sont dévots.

Les Anglais naviguent sur le _Northumberland_, sur le _Devonshire_, sur la _Ville-de-Londres_; et les Hollandais ont beaucoup de _Batavia_, _d'Amsterdam_; ce sont des noms de villes ou de provinces: ils sont républicains.

J'ai vu des vaisseaux du roi, qui s'appelaient _la Boudeuse_, _l'Heure du Berger_, _la Brune_ et _la Blonde_, etc. A la bonne heure; ces noms-là valent bien ceux de _Flore_ ou de _Galatée_; mais pourquoi prendre pour des noms de guerre, _l'Hector_, _le Sphinx_ ou _l'Hercule_? N'avons-nous pas _le Turenne_, _le Condé_, _le Richelieu_, _le Sully_, etc...? Pourquoi ne formons-nous pas des escadres de nos grands hommes? Il me semble que des noms chers à la nation en redoubleraient le courage.

On pourrait nommer nos frégates du nom de nos dames célèbres par leur beauté ou par leur esprit. J'aimerais mieux _la Marquise de Sévigné_, _de Brionne_, ou _la Comtesse d'Egmont_, que Thétis et toutes ses Néréides.

_Mât_. Voyez _Hune_.

_Matelots_. Vient de _mât_ et du vieux mot _ost_, troupe, l'ost du mât. On disait l'ost des Grecs, pour l'armée des Grecs.

_Misaine_ (Voile de.) C'est la plus utile dans les gros temps: elle agit à l'extrémité du vaisseau, et le fait obéir promptement à l'action du gouvernail.

_Mouiller_. Jeter l'ancre à la mer. On dit aussi _mouiller_ l'ancre.

P.

_Panne_ (Mettre en.) Lorsqu'un vaisseau veut s'arrêter sans mouiller son ancre, il cargue ses basses voiles; il dispose les voiles de l'avant, de manière que le vent les coiffe contre le mât, tandis qu'il enfle celles de l'arrière. Dans cette situation, le vent fait, sur la voilure, deux efforts contraires qui se compensent. Le vaisseau reste comme immobile.

_Perroquet_. C'est la voile supérieure aux huniers. De loin, cette petite voile, surmontée de la girouette, a quelque ressemblance avec cet oiseau.

_Perruche_. C'est une voile placée au-dessus du perroquet. Il n'y a que les grands vaisseaux qui en fassent usage. Ces deux petites voilures sont d'une médiocre utilité. Elles sont à l'extrémité d'un trop grand levier, et leur effort ne sert guère qu'à faire ployer le mât en avant; il vaudrait mieux augmenter la largeur des voiles, que leur élévation.

_Plat-bord_. C'est la partie du pont qui avoisine le bord. Le bord du vaisseau est, en quelque sorte, perpendiculaire. Le pont, qui, dans un sens, est aussi un _bord_, est dans une situation horizontale ou à _plat_.

_Plus près_ (Être au.) Lorsque le vent vient du point même où le vaisseau veut aller, on dispose la voilure de manière à s'approcher du vent le _plus près_ qu'on peut.

_Pont_. C'est le plancher du vaisseau; il est un peu convexe, pour l'écoulement de l'eau. Un vaisseau à trois ponts, est celui dont le creux est divisé en trois étages.

Q.

_Quarts_. On devrait plutôt dire des _quints_. Sur mer, on divise le jour de vingt-quatre heures en cinq portions appelées _quarts_. Le premier commence depuis midi jusqu'à six heures. Le second, depuis six heures jusqu'à minuit. Les trois derniers quarts sont formés des douze heures qui restent, et chacun d'eux est de quatre heures. L'équipage, partagé en deux brigades, veille et se relève alternativement.

R.

_Récifs_. Sont des rochers à fleur d'eau, où la mer brise, et où les vaisseaux se mettent en pièces quand ils y échouent. Ce mot peut venir du latin _rescindere_, couper, trancher. Il y a des _récifs_ sur la côte de Bretagne, qu'on appelle les _charpentiers_.

_Ris_. On devrait dire des _rides_. On prend des _ris_ dans le hunier, lorsqu'on ride une partie de cette voile sur sa vergue, quand la violence du vent ne permet pas de l'exposer tout entière.

_Roulis_. Balancement d'un vaisseau sur sa largeur. Le _tangage_ est son balancement sur sa longueur. Un vaisseau _roule_ vent arrière; il _tangue_ au plus près. Le premier mouvement est moins dangereux; le second fatigue beaucoup la quille et la _mâture_.

S.

_Sabords_. Sont des ouvertures par où passent les canons. Ce mot peut venir de _sas_ et de _bord_, trous ou pertuis au bord. En quelques endroits on appelle _sas_, un crible: on dit sasser la farine.

_Sainte-Barbe_. C'est le nom de la patronne et du lieu où l'on met les poudres. C'était une martyre qui fut renfermée dans le souterrain d'une tour. Comme nous y logeons aussi nos poudres, nos canonniers les ont mises sous sa protection. Ils la représentent aux genoux de son père armé d'un grand sabre, dont il va lui couper la tête, au pied d'une tour dont la plate-forme est couverte d'artillerie. Ce fait, que l'on rapporte, je crois, au temps de Dioclétien, est contredit par la nature, et ces tableaux par le costume.

T.

_Tangage_. Voyez _Roulis_.

_Tribord_. Voyez _Bâbord_.

V.

_Vent_ (Venir au.) Lorsqu'un vaisseau a trop de voilure sur l'arrière, sa proue vient dans le vent. Les voiles du mât d'artimon contribuent beaucoup à ce mouvement.

_Vergue_. De _virga_, verge ou branche. Les vergues du mât sont comme les branches d'un arbre.

_Virer_. Tourner. On vire le câble; on vire de bord. Comme ces manoeuvres emploient beaucoup d'efforts, il y a apparence que _virer_ vient de _vis_, force, dont on a fait aussi _vir_ un homme.

Y.

_Yole_. Petite chaloupe fort légère et jolie. Ce nom-là pourrait fort bien venir du grec. Je n'en serais pas fâché pour l'honneur de notre marine. C'est la seule science qui ait emprunté ses termes des barbares du nord ou des Portugais. Si quelque savant veut se donner la peine de rechercher cette origine, je le prie de faire attention qu'Hercule fut un des premiers marins, et que son ami Iolas était avec lui.

Je ne garantis aucune de ces étymologies; mais elles ont cela de commode, qu'en rapprochant le nom des choses, de leurs usages, elles les expliquent; et c'est ce que je me suis proposé.

VOYAGE EN SILÉSIE.

Lorsque je revenais de Russie en France, je me trouvai avec un bon nombre de voyageurs de différentes nations, sur le chariot de poste qui mène de Riga à Breslau. Nous étions rangés deux à deux, assis sur des bancs de bois, nos malles sous nos pieds, le ciel sur nos têtes, voyageant jour et nuit, exposés à toutes les injures de l'air, et ne trouvant dans les auberges de la route que du pain noir, de l'eau-de-vie de grain, et du café. Telle est la manière de voyager en Russie, en Prusse, en Pologne, et dans la plupart des pays du Nord. Après avoir traversé, tantôt de grandes forêts de sapins et de bouleaux, tantôt des campagnes sablonneuses, nous entrâmes dans des montagnes couvertes de hêtres et de chênes, qui séparent la Pologne de la Silésie.

Quoique mes compagnons de voyage sussent le français, langue aujourd'hui universelle en Europe, ils parlaient fort peu. Un matin au lever de l'aurore, nous nous trouvâmes sur une colline auprès d'un château situé dans une position charmante. Plusieurs ruisseaux circulaient à travers ses longues avenues de tilleuls, et formaient, au bas, des îles plantées de vergers au milieu des prairies. Au loin, autant que la vue pouvait s'étendre, nous apercevions les riches campagnes de la Silésie, couvertes de moissons, de villages, et de maisons de plaisance arrosées par l'Oder, qui les traversait comme un ruban d'argent et d'azur. «Oh! la belle vue! s'écria un peintre italien qui allait à Dresde; il me semble voir le Milanais.» Un astronome de l'académie de Berlin se mit à dire: «Voilà de grandes plaines, on pourrait y tracer une longue base, et par ces clochers avoir une belle suite de triangles.» Un baron autrichien, souriant dédaigneusement, répondit au géomètre: «Sachez que cette terre est des plus nobles d'Allemagne; tous ces clochers que vous voyez là-bas en dépendent.--Cela étant, repartit un marchand suisse, les habitans y sont donc serfs. Par ma foi, c'est un pauvre pays.» Un officier hussard prussien, qui fumait sa pipe, la retira gravement de sa bouche, et se mit à dire d'un ton ferme: «Personne ici ne relève que du roi de Prusse. Il a délivré les Silésiens du joug de l'Autriche et de ses nobles. Je me souviens qu'il nous a fait camper ici il y a quatre ans. Oh! les belles campagnes pour donner une bataille! j'établirais mes magasins dans le château, et mon artillerie sur ses terrasses. Je borderais la rivière avec mon infanterie, je mettrais ma cavalerie sur les ailes; et avec trente mille hommes j'attendrais ici toutes les forces de l'empire. Vive Frédéric!» A peine s'était-il remis à fumer, qu'un officier russe prit la parole. «Je ne voudrais pas, dit-il, vivre dans un pays comme la Silésie, ouvert à toutes les armées. Nos cosaques l'ont ravagée dans la dernière guerre, et sans nos troupes réglées qui les continrent, ils n'y auraient pas laissé une chaumière debout. C'est encore pis à présent. Les paysans peuvent y plaider contre leurs seigneurs. Les bourgeois y ont même de plus grands priviléges dans leurs municipalités. J'aime mieux les environs de Moscou.» Un jeune étudiant de Leipsick répondit aux deux officiers: «Messieurs, comment pouvez-vous parler de guerre dans des lieux si charmans? Permettez-moi de vous apprendre que le nom même de Silésie vient de _Campi Elysii_, Champs Élysiens. Il vaut mieux s'écrier avec Virgile:

... Lycori, ... Hîc ipso tecum consumerer ævo.

ô Lycoris! c'est ici, qu'avec toi, je voudrais être dissous par le temps.» A ces mots, prononcés avec chaleur, une aimable marchande de modes de Paris, que l'ennui du voyage avait endormie, se réveilla, et à la vue de ce beau paysage, s'écria à son tour: «Oh le délicieux pays! il n'y manque que des Français. Qu'avez-vous à soupirer, dit-elle à un jeune rabbin qui était à ses côtés?--Voyez, dit le docteur juif, cette montagne là-bas avec sa pointe, elle ressemble au mont Sinaï.» Tout le monde se mit à rire. Mais un vieux ministre luthérien d'Erfurt, en Saxe, fronça le sourcil, et dit en colère: «La Silésie est une terre maudite, puisque la vérité en est bannie. Elle est sous le joug du papisme. Vous verrez, à l'entrée de Breslau, le palais des anciens ducs de Silésie, qui sert aujourd'hui de collége aux jésuites, quoique chassés de toute l'Europe.» Un gros marchand hollandais, pourvoyeur de l'armée prussienne dans la dernière guerre, lui repartit: «Comment pouvez-vous appeler maudite une terre couverte de tant de biens? Le roi de Prusse a fort bien fait de conquérir la Silésie; c'est le plus beau fleuron de sa couronne. J'y aimerais mieux un arpent de jardin, qu'un mille carré dans la Marche sablonneuse de Brandebourg.» Nous arrivâmes, ainsi disputant, à Breslau, où nous mîmes pied à terre dans une fort belle auberge. En attendant le dîner, on parla du maître du château. Le ministre saxon assura que c'était un scélérat, qui commandait l'artillerie prussienne au siége de Dresde; qu'il avait écrasé, avec des bombes empoisonnées, cette malheureuse ville, dont la moitié des maisons était encore abattue, et qu'il n'avait acquis sa terre que par des contributions levées en Saxe. «Vous vous trompez, répondit le baron; il ne l'a eue que par son mariage avec une comtesse autrichienne, qui s'est mésalliée en l'épousant. Sa femme est aujourd'hui bien à plaindre: aucun de ses enfans ne pourra entrer dans les chapitres nobles de l'Allemagne, car leur père n'est qu'un officier de fortune.--Ce que vous dites là, reprit le hussard prussien, lui fait honneur, et il en serait comblé aujourd'hui en Prusse, s'il ne l'avait perdu en sortant, à la paix, du service du roi, c'est un officier qui ne peut plus se montrer.» L'hôte, qui faisait mettre le couvert, dit: «Messieurs, on voit bien que vous ne connaissez pas le seigneur dont vous parlez; c'est un homme aimé et considéré de tout le monde: il n'y a pas un mendiant dans ses domaines. Quoique catholique, il secourt les pauvres passans, de quelque pays et religion qu'ils soient. S'ils sont saxons, il les loge et les nourrit pendant trois jours, en compensation du mal qu'il a été obligé de leur faire pendant la guerre. Il est adoré de sa femme et de ses enfans.--Apprenez, répondit à l'hôte le ministre luthérien, qu'il n'y a ni charité ni vertu dans sa communion. Tout son fait est pure hypocrisie, comme les vertus des païens et des papistes.»