Voyage à l'Ile-de-France (2/2)
Part 10
Sans doute, et l'un des plus beaux qu'on puisse donner aujourd'hui. Quel est l'homme de loi, par exemple, qui ne serait pas plus flatté de passer dans les affaires pour un fameux orateur, que pour un bon juge? la forme est tout, le fond est peu de chose. Celui-ci n'intéresse que les particuliers mis en cause; celle-là regarde le public, qui donne les réputations. Sachez donc que le rédacteur du feuilleton m'a donné la plus grande des louanges, et qu'il la préférerait pour lui-même à toutes celles dont on voudrait l'honorer, comme d'être juste, bon logicien, penseur profond, observateur éclairé. Les anciens pensaient à peu près là-dessus comme les modernes. Beaucoup de Romains en faisaient le principal mérite de Cicéron. J'ai ouï dire que ce père de l'éloquence latine, passant un jour sur la place aux harangues, quelques citoyens oisifs qui s'y promenaient l'entourèrent, et le prièrent de monter à la tribune. «Que voulez-vous que j'y fasse? leur dit-il; je n'ai rien à vous dire.--N'importe, s'écrièrent-ils, parlez-nous toujours. Que nous ayons le plaisir d'entendre vos périodes si belles, si harmonieuses, qui flattent si délicieusement les oreilles.» Je crois que M. de Laharpe nous a conservé ce beau trait dans son Cours de littérature française. Il le trouvait admirable, et le citait comme une preuve du grand goût que les Romains avaient pour l'éloquence.
MON AMI.
C'est nous les représenter comme des imbécilles. Quel goût pouvaient-ils trouver à entendre parler à vide? Je sais qu'il est commun à beaucoup de nos lecteurs de journaux; mais le journaliste des Débats, qui ne sait point faire de belles périodes, remplit tant qu'il peut son feuilleton de malignité: voilà pourquoi il a tant de vogue. Il sait bien que le nombre des méchans est encore plus grand que celui des imbécilles.
MOI.
Comptez-vous pour rien l'éloge si pur que le critique a fait de Paul et Virginie?
MON AMI.
Quoi! ne voyez-vous pas que c'est pour se donner à lui-même un air de sensibilité qui le rende recommandable à une multitude de ses lecteurs, qui se plaignent sans cesse d'en avoir trop, tandis qu'ils se repaissent tous les jours de ses sarcasmes? Vos ennemis louent les moindres parties de vos travaux, pour se donner le droit, en paraissant vos amis, de blâmer les plus importantes. Oui, je vous le dis avec franchise, les journalistes sont des pirates qui infectent toute la littérature, ainsi que les contrefacteurs. Ceux-ci, moins coupables, n'en veulent qu'à l'argent; les autres, soudoyés par divers partis, attaquent les réputations de ceux qui ne tiennent à aucun. Ils se coalisent entre eux, quoique sous divers pavillons; ils font la guerre aux morts et aux vivans. Quel sera désormais le sort des gens de lettres qui, sous les auspices des muses, se dirigent vers la fortune et la gloire? A peine un jeune homme, riche de ses seules études, s'embarque sur la mer des opinions humaines, qu'il est coulé à fond en sortant du port: il ne lui reste d'autre ressource que de prendre parti avec les brigands. C'est alors que, sans peine et presque sans travail, il sera payé, redouté, honoré, et pourra parvenir à tout.
MOI.
Vous tombez vous-même dans le défaut que vous leur reprochez. La passion vous rend injuste. Nos journalistes ne sont point des pirates: ce sont, pour l'ordinaire, de paisibles paquebots qui passent et repassent sur le fleuve de l'Oubli, qu'ils appellent fleuve de Mémoire, nos fugitives réputations. Amis et ennemis, tous leur sont indifférens. Ils n'ont d'autre but, au fond, que de remplir leur barque, afin de gagner honnêtement leur vie.
Ce n'est pas une petite affaire de mettre tous les jours à la voile avec une nouvelle cargaison. Un journaliste à vide serait capable de remplir ses feuilles de leur propre critique. J'en ai eu un jour une preuve assez singulière. Un d'entre eux, voulant plaire à un parti puissant qui le protégeait, s'avisa d'attaquer ma Théorie du mouvement des mers. Comme il n'entendait pas plus celle des astronomes que la mienne, il me fut aisé de le réfuter. Je lui répondis par un autre journal; et j'insérai dans ma réponse quelques légères épigrammes sur sa double ignorance. Je crus qu'il en serait piqué. Point du tout. Il m'écrivit tendrement pour se plaindre de ce que je n'avais pas eu assez de confiance en lui pour lui adresser ma réponse, en m'assurant que quoiqu'il y fût maltraité, il l'aurait imprimée avec la fidélité la plus exacte, et qu'elle aurait fait le plus grand honneur à ses feuilles. Il est clair qu'il n'avait eu, en me provoquant, d'autre but que l'innocent désir de gagner de l'argent en remplissant son journal. Peu de temps après, il fut obligé d'y renoncer. Cependant les mathématiciens qui l'avaient armé d'argumens contre moi, et poussé en avant comme leur champion, vinrent à son secours. Ils lui firent avoir une place à la fois lucrative et honorable. Il y a apparence que s'il eût imprimé ma réponse, il serait resté journaliste. Mais comme les objections qu'il m'avait faites paraissent toutes seules sur son champ de bataille, elles avaient un certain air victorieux dont son parti pouvait fort bien se féliciter comme d'un triomphe.
MON AMI.
Celui dont vous vous moquez était un de ces oiseaux innocens qui voltigent au tour des greniers pour y ramasser quelques grains. Mais le journal des Débats est un oiseau de proie: son plaisir est de s'acharner aux réputations d'écrivains célèbres, surtout après leur mort. Comment ne traite-t-il pas ce pauvre Jean-Jacques! A-t-il besoin de quelque philosophe d'une grande autorité en morale? c'est Jean-Jacques qu'il loue. Ses lecteurs, accoutumés à se repaître de sa malignité, viennent-ils à s'ennuyer de ses éloges? c'est Jean-Jacques qu'il déchire; il le dénonce comme la source de toute corruption.
MOI.
Il en agit donc avec lui comme les matelots portugais avec Saint-Antoine de Pade ou de Padoue. Ces bonnes gens ont une petite statue de ce saint au pied de leur grand mât. Dans le beau temps, ils lui allument des cierges; dans le mauvais, ils l'invoquent; mais dans le calme, ils lui disent des injures et le jettent à la mer au bout d'une corde, jusqu'à ce que le bon vent revienne.
MON AMI.
Vous en riez; mais cela n'est pas plaisant pour la réputation des gens de lettres. Voyez comme les journaux de parti en ont agi avec Voltaire pendant sa vie. Ils l'ont fait passer pour un fripon qui vendait ses manuscrits à plusieurs libraires à la fois, et pour un lâche superstitieux sans cesse effrayé de la crainte de la mort. Enfin sa correspondance secrète et intime pendant trente ans a été publiée: elle a prouvé qu'il était l'homme de lettres le plus généreux; qu'il donnait le produit de la plupart de ses ouvrages à ses libraires, à des acteurs, et à des gens de lettres malheureux; que, presque toujours malade, il s'était si bien familiarisé avec l'idée de la mort, qu'il se jouait perpétuellement des fantômes que la superstition a placés au-delà des tombeaux, pour gouverner les âmes faibles pendant leur vie. Aujourd'hui le journal des Débats poursuit sa mémoire, et, ce qui est le comble de l'absurdité, il veut faire passer pour un imbécille l'écrivain de son siècle qui avait le plus d'esprit. Oui, quand je vois dans un feuilleton, un grand homme, utile au genre humain par ses talens et ses travaux, mis en pièces par des gens de lettres éclairés de ses lumières, qui n'ont imité de lui que les arts faciles et germains de médire et de flatter; et quand je lis ensuite, à la fin de ce même feuilleton, l'éloge d'un misérable charlatan, je crois voir un taureau déchiré dans une arène par une meute de chiens qu'il a nourris des fruits de ses labeurs, ainsi que les spectateurs barbares de son supplice, tandis que ces mêmes animaux, dressés à lécher les jarrets d'un âne, terminent cette scène féroce par une course ridicule.
MOI.
Le calomniateur est un serpent qui se cache à l'ombre des lauriers, pour piquer ceux qui s'y reposent. Homère a eu son Zoïle; Virgile, Bavius et Mævius; Corneille, un abbé d'Aubignac, etc. La fleur la plus belle a son insecte rongeur.
MON AMI.
J'en conviens; mais il n'y a jamais eu chez les anciens, d'établissemens littéraires uniquement destinés à déchirer les gens de lettres tous les jours de la vie. Le nombre s'en augmente sans cesse. Il y a déjà plus de journalistes, que d'auteurs. Ceux-ci abandonnent même leurs laborieux et stériles travaux pour le lucratif métier de raisonner, à tort et à travers, sur ceux d'autrui.
MOI.
Vous avez raison. Mais ce genre de littérature a aussi son utilité. Combien de citoyens, occupés de leurs affaires, ne sont pas à portée de savoir ce qui se passe en politique, dans les lettres et dans les arts! ils trouvent dans les journaux des connaissances tout acquises, qui n'exigent de leur part aucune réflexion. L'âme a besoin de nourriture comme le corps; et il est remarquable que le nombre des journaux s'est accru, chez nous, à mesure que celui des sermons y a diminué.
MON AMI.
Et c'est par cela même que je les trouve dangereux. En donnant des raisonnemens tout faits, ils ôtent la faculté de raisonner, et celle d'être juste, par des jugemens dictés souvent par l'esprit de parti. Ils paralysent à la fois les esprits et les consciences. Ceux qui les lisent habituellement, s'accoutument à les recommander comme des oracles. Entrez dans nos cafés, et voyez la quantité de gens qui oublient leurs amis, leur commerce et leur famille, pour se livrer à cette oisive occupation. Qu'en rapportent-ils chez eux? quelque maxime de morale? quelque principe de conduite? non; mais un sarcasme bien mordant ou une calomnie impudente contre des gens de lettres estimables.
MOI.
Au moins vous en excepterez quelques journalistes sensés, tels que le Moniteur, le Publiciste, etc.; quant aux autres, je n'ai point trop à m'en plaindre.
MON AMI.
Comment! pas même de ceux qui traitent de romans vos Études, où vous avez employé trente ans d'observations?
MOI.
Plût à Dieu qu'ils fussent persuadés que mes Études sont des romans comme Paul et Virginie! les romans sont les livres les plus agréables, les plus universellement lus, et les plus utiles. Ils gouvernent le monde. Voyez l'Iliade et l'Odyssée, dont les héros, les dieux, les événemens, sont presque tous de l'invention d'Homère; voyez combien de souverains, de peuples, de religions, en ont tiré leur origine, leurs lois, et leur culte. De nos jours même, quel empire ce poëme exerce encore sur nos académies, nos arts libéraux, nos théâtres! C'est le dieu de la littérature de l'Europe.
MON AMI.
Je vous avoue que je suis fort dégoûté de la nôtre. Je ne veux plus courir dans une carrière où des études pénibles vous attendent à l'entrée, l'envie et la calomnie au milieu, des persécutions et l'infortune à la fin.
MOI.
Quoi! n'auriez-vous cultivé les lettres que dans la vaine espérance d'être honoré des hommes pendant votre vie? Rappelez-vous Homère.
MON AMI.
Qui voudrait cultiver les muses sans cette perspective de gloire qu'elles prolongent au loin sur notre horizon? Elle consola sans doute Homère pendant sa vie. Voyez comme elle s'est étendue après sa mort.
MOI.
Sans doute la gloire acquise par les lettres est la plus durable. Ce n'est même qu'à sa faveur que les autres genres de gloire parviennent à la postérité. Mais les monumens qui l'y transmettent, n'ont pas l'esprit de vie comme ceux de la nature. Ils sont de l'invention des hommes, et par conséquent caducs et misérables comme eux. Qu'est-ce qu'un livre, après tout? il est pour l'ordinaire conçu par la vanité; ensuite il est écrit avec une plume d'oie, au moyen d'une liqueur noire extraite de la galle d'un insecte, sur du papier fait de chiffon ramassé au coin des rues. On l'imprime ensuite avec du noir de fumée. Voilà les matériaux dont l'homme, parvenu à la civilisation, fabrique ses titres à l'immortalité. Il en compose ses archives, il y renferme l'histoire des nations, leurs traités, leurs lois, et tout ce qu'il conçoit de plus sacré et de plus digne de foi. Mais qu'arrive-t-il? A peine l'ouvrage paraît au jour, que les journalistes se hâtent d'en rendre compte. S'ils en disent du mal, le public le tourne en ridicule; s'ils le louent, des contrefacteurs s'en emparent. Il ne reste bientôt plus à l'auteur que le droit frivole de propriété, que les lois ne lui peuvent assurer pendant sa vie, et dont elles dépouillent ses enfans peu d'années après sa mort. Que se proposait-il donc dans sa pénible carrière? de plaire aux hommes, à des êtres qui, comme le dit Marc-Aurèle, se déplaisent à eux-mêmes dix fois le jour. Oh! mon ami, un homme de lettres doit se proposer un but plus sublime dans le cours de sa vie: c'est d'y chercher la vérité. Comme la lumière est la vie des corps, dont elle développe avec le temps toutes les facultés, la vérité est la vie de l'âme, qui lui doit pareillement les siennes. Quel plus noble emploi que de la répandre dans un monde encore plus rempli d'erreurs et de préjugés, que la terre n'est couverte des ombres de la nuit et de celles même du jour?
Le philosophe doit extirper les erreurs du sein des esprits pour y faire germer la vérité, comme un laboureur extirpe les ronces de la terre pour y planter des chênes. Si de noires épines en ont épuisé tous les sucs, si le sol est plein de roches, son rude travail n'est pas perdu: ses nerfs en acquièrent de nouvelles forces.
MON AMI.
Je travaillerai aussi pour la vérité sans tant de fatigues. Je me ferai journaliste. Je m'assiérai au rang de mes juges.
MOI.
Pourriez-vous vous abaisser à servir les haines d'autrui? N'en doutez pas, il y a des hommes qui n'aspirent qu'au retour de la barbarie. Ils se réjouissent de voir les gens de lettres en guerre. Ils excitent entre eux des querelles pour les livrer au mépris public. S'ils le pouvaient, ils crèveraient les yeux au genre humain: ils le priveraient de la lumière comme de la vérité, pour le mieux asservir.
MON AMI.
Dieu me préserve d'être jamais de leur nombre! Je ferai le journal des journaux. Les auteurs fournissent aux journalistes la plupart des idées et des tirades dont ils remplissent leurs feuilles; les journalistes me fourniront à leur tour la malignité dont j'aurai besoin. Je tournerai contre eux leurs propres flèches, et je m'attirerai bientôt tous leurs lecteurs.
MOI.
Si jamais vous entreprenez des feuilles périodiques, faites-les dignes d'une âme généreuse, et des hautes destinées où s'élève la France. Encouragez, à leur naissance, les talens timides, en vous rappelant les faibles débuts de Corneille, de Racine et de Fontenelle. Préparez au siècle nouveau des artistes, des poètes, des historiens. Ce n'est point de héros qu'il manque, c'est d'écrivains capables de les célébrer. N'insérez dans vos feuilles que ce qui méritera les souvenirs de la postérité. Mettez-y les découvertes du génie, et les actes de vertu en tout genre. Ne craignez pas que vos jeunes talens fléchissent sous de si nobles fardeaux: ils n'en prendront qu'un vol plus assuré; et la reconnaissance des races futures suffira pour les rendre illustres. Vos feuilles deviendront pour la France ce que sont depuis tant de siècles pour la Chine les annales de son empire.
En parcourant cette carrière, que vous indique l'amour de la patrie, étendez de temps en temps vos regards sur les autres parties du monde: votre journal renfermera un jour les archives du genre humain.
Mon jeune ami se leva, me serra la main, et se retira plein d'émotion.
FIN DU TOME SECOND.
NOTES.
1 PAGE 60.
Danaüs vient d'Égypte chez les Grecs exprès pour leur apprendre à faire des puits, tant la plus belle partie de l'Europe et la première civilisée était encore dans l'enfance. Les Grecs furent si étonnés de voir les filles de Danaüs tirer de l'eau d'un puits sans le vider, qu'ils s'imaginèrent que c'était un tonneau inépuisable, ou que le seau du puits était criblé; et voilà la fable des Danaïdes. On n'a pas de date de l'arrivée de Danaüs, parce qu'il y a trois mille ans les peuples policés de l'Europe n'avaient pas de chronologie.
Quatre cent cinquante ans avant la fondation de Rome, Minos construisit les premiers bateaux. Dédale, dans le même temps, inventa les outils, l'art du charpentier, et les voiles de vaisseaux, qui passèrent pour des ailes; de là l'histoire de son fils Icare.
L'art de sculpter commença à Scio 300 ans avant la fondation de Rome. Celui de peindre et de jeter en fonte ne fut inventé que du temps de Phidias, l'an de Rome 308. D'autres arts encore plus utiles avaient une moindre antiquité.
Voyons en quel temps ils ont commencé chez les Romains. Avant Servius Tullius on ne battait point monnaie. Il fut le premier qui en fit frapper de cuivre. C'étaient des as qui pesaient deux livres, comme les pièces de Suède d'aujourd'hui. Ce ne fut que l'an de Rome 585 que l'on battit pour la première fois de la monnaie d'argent, et ce ne fut qu'en 647 que l'on frappa de la monnaie d'or[12]. On ne vécut à Rome que de bouillie ou de fromentée jusqu'à l'année 580, où pour la première fois les boulangers et les médecins grecs vinrent s'établir à Rome.
[12] Depuis les Romains, on a imaginé de la monnaie de papier. Comme on voit, tout se perfectionne. J'ai perdu, sur cette perfection de l'art, trente-trois pour cent. Je ne sais pas si les autres arts font d'aussi grands progrès.
L'agriculture n'était pas plus avancée. Les Grecs avaient tiré la vigne de l'Asie, selon Plutarque. Elle passa ensuite chez les Latins; mais le vin était si rare sous Numa, qu'il défendit qu'on en arrosât les bûchers des funérailles. Lucius Papinianus, général contre les Samnites, fit voeu d'en offrir un petit gobelet à Jupiter s'il gagnait la bataille: tant le vin alors était rare, dit Pline.
Selon Fenestella, l'an de Rome 183, il n'y avait point d'oliviers en Italie, en Espagne, ni en Afrique. Pline dit qu'en 440 il n'y avait d'oliviers en Italie qu'à 40 milles de la mer, et que l'huile ne devint commune qu'en 690: mais sous Caton on n'avait pas encore imaginé d'exprimer de l'huile d'autres graines que de l'olive.
Quant aux légumes, les Romains tirèrent les échalottes, ou ascalonites, d'Ascalon en Judée; les oignons, et la chicorée dont le nom _chicorium_ est égyptien, de Chypre et d'Égypte; la menthe et cinq sortes de navets, de Grèce; la poirée blanche, de Sicile; les choux, de Naples; les cardons, de Carthage; le chervi ou carvi, de Carie; les melons de Lacédémone et de Béotie.
Ils avaient importé de même la plupart de leurs arbres fruitiers des pieds plus orientaux: les figuiers, des environs de Troie, d'Hyrcanie et de Syrie; les citronniers, de la Médie; les noyers et les pêchers, de la Perse; le néflier, le cognassier, le cyprès et le plane, de Crète; le châtaignier, de Sardaigne; le myrte, de la Grèce; les lauriers, de Delphes et de Chypre; les grenadiers, d'Afrique; beaucoup d'espèce de pommiers et de poiriers, du royaume d'Epire. Les pruniers, du temps de Caton, étaient fort rares: ceux que nous appelons de Damas, venaient d'Arménie. De son temps, il n'y avait point d'amandiers en Italie. Les avelines vinrent à Rome du royaume de Pont, d'où Lucullus apporta aussi les cerises; les pistaches furent apportées de Syrie par Vitellius, et les jujubes, par le consul Papinianus, sous Auguste.
Les Gaulois ont tiré de l'Italie leurs arts et leurs végétaux. De quoi vivaient-ils donc quand les Romains n'avaient encore ni légumes, ni fruits, ni pain, ni vin, ni argent, ni industrie? S'ils vivaient en peuples pasteurs, ils n'étaient pas nombreux. Et qu'étaient-ce alors que les nations du Nord? Celles qui firent une incursion en Italie du temps de Marius, étaient probablement des nations errantes comme celles du Canada. Les Scythes les chassaient vers l'occident et vers le midi.
2 PAGE 60.
Les jeunes filles chantaient à Rome, dans les jeux séculaires:
Ritè maturos aperire partus Lenis Ilithyia, tuere matres, Sive tu Lucina probas vocari, Seu Genitalis;
Diva, producas sobolem, Patrumque Prosperes decreta super jugandis Feminis, prolisque novæ feraci Lege maritâ.
HORAT., Carmen seculare.
Ce qui veut dire: «Donnez à nos mères d'heureux accouchemens, douce Lucine, qui présidez à la naissance des hommes; déesse de la génération, préparez pour nous une nouvelle postérité, et faites réussir les lois du sénat en faveur des mariages.»
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS CE VOLUME.
Lettre XX. Départ de Bourbon. Arrivée au Cap. page 5 Lettre XXI. Au Cap. Voyage à Constance et à la montagne de la Table. 11 Lettre XXII. Qualité de l'air et du sol du cap de Bonne-Espérance; plantes, insectes et animaux. 23 Lettre XXIII. Esclaves, Hottentots, Hollandais. 33 Lettre XXIV. Suite de mon journal au Cap. 42 Lettre XXV. Départ du Cap. Description de l'Ascension. 47 Lettre XXVI. Conjectures sur l'antiquité du sol de l'Ascension, de l'Ile-de-France, du cap de Bonne-Espérance, et de l'Europe. 54 Lettre XXVII. Observations sur l'Ascension. Départ. Arrivée en France. 62 Lettre XXVIII et dernière. Sur les voyageurs et les voyages. 73 Conseils à un jeune colon de l'Ile-de-France. 85 Dialogue premier. Des arbres. 91 Dialogue second. Des fleurs. 105 Dialogue troisième. Des fruits. 115 Explication de quelques termes de marine. 131 Voyage en Silésie. 151 Le Café de Surate. 163 Dialogue sur la critique et le journaux. 179 Notes. 195
FIN DE LA TABLE DU TOME SECOND.
note du transcripteur
La numérotation des pages de l'original comporte une lacune de deux pages entre _Le café de Surate_, et le _Dialogue sur la critique_, correspondant vraisemblablement à une erreur de numérotation, le texte étant par ailleurs complet.