Voyage à l'Ile-de-France (1/2)
Part 14
A trois heures après midi, l'ouragan se déclara avec un bruit effroyable; tous les vents soufflèrent successivement. La mer battue, agitée dans tous les sens, jetait sur la terre des nuages d'écume, de sable, de coquillages et de pierres. Des chaloupes, qui étaient en radoub à cinquante pas du rivage, furent ensevelies sous le galet; le vent emporta un pan de la couverture de l'église, et la colonnade du Gouvernement. L'ouragan dura toute la nuit, et ne cessa que le 3 au matin.
Le 6, deux navires revinrent au mouillage; c'étaient le petit bateau et la gaulette: ils apportaient une lettre du _Penthièvre_, qui avait perdu son grand mât de perroquet. Pour eux, ils n'avaient éprouvé aucun accident. En tout, les petites destinées sont les plus heureuses.
Le 8, _le Géryon_ parut. Il avait relâché à l'Ile-de-France; il nous apprit que la tempête y avait fait périr, à l'ancre, la flûte du roi, _la Garonne_.
Enfin, jusqu'au 19, on eut successivement nouvelle de tous les vaisseaux, à l'exception de _l'Amitié_ et de _l'Indien_. La force et la grandeur de _l'Indien_ semblaient le mettre à l'abri de tous les événemens, et nous ne doutâmes pas qu'il n'eût continué sa route pour faire ses vivres au cap de Bonne-Espérance, et de là aller en France. Je savais d'ailleurs que c'était le projet du capitaine.
Le 19, au matin, on signala un vaisseau; c'était _la Normande_, flûte du roi: elle passa devant Saint-Denis, et fut mouiller à Saint-Paul. Elle venait de l'Ile-de-France, et allait chercher des vivres au Cap. Cette occasion nous parut très-favorable. Il y avait un autre officier avec moi; nous résolûmes d'en profiter. Monsieur et mademoiselle de Crémon nous firent faire des lits et du linge pour le bord, et nous procurèrent des chevaux et des guides pour aller à Saint-Paul. Un de leurs parens nous y accompagna.
Je n'avais descendu à terre qu'un peu de linge; tous mes effets étaient sur _l'Indien_.
Nous partîmes le 20, à onze heures du matin. Il y avait sept lieues à faire. La flûte partait le soir; il n'y avait pas de temps à perdre. Nous prîmes congé de nos hôtes.
Nos chevaux grimpèrent d'abord la montagne de Saint-Denis, par des chemins en zigzag, pavés de pierres pointues. Ils étaient très-vigoureux, et leur pas était sûr, quoiqu'ils ne fussent pas ferrés, suivant l'usage du pays.
A deux lieues et demie de Saint-Denis, nous trouvâmes, sur le bord d'un ruisseau, à l'ombre de citronniers, un dîner que mademoiselle de Crémon nous avait fait préparer.
Après dîner, nous descendîmes et montâmes la Grande-Chaloupe. C'est un vallon affreux formé par deux montagnes parallèles et très-escarpées: nous fîmes à pied une partie de ce chemin que la pluie rendait dangereux. Nous nous trouvâmes au fond entre les deux montagnes, dans une des plus étranges solitudes que j'aie jamais vues; nous étions comme entre deux murailles, le ciel sur notre tête et la mer sur notre droite. Nous passâmes le ruisseau, et nous parvînmes enfin sur le bord opposé de la Chaloupe; il règne au fond de ce gouffre un calme éternel, quoique le vent soit très-frais sur la montagne.
A deux lieues de Saint-Paul, nous entrâmes dans une vaste plaine sablonneuse, qui s'étend jusqu'à la ville. Elle est bâtie comme celle de Saint-Denis. Ce sont de grands emplacemens bien alignés, entourés de haies, au milieu desquels est une case où loge une famille. Ces villes ont l'air de grands hameaux. Saint-Paul est situé sur le bord d'un étang d'eau douce, dont on pourrait, je crois, faire un port.
Il était nuit quand nous y arrivâmes; nous étions très-fatigués, et nous ne savions où loger, ni même où trouver du pain; car il n'y a point de boulanger à Saint-Paul.
Mon premier soin fut de parler au capitaine de _la Normande_, que je trouvai heureusement à terre. Il me dit qu'il ne se chargerait point de notre passage sans un ordre du gouverneur de l'Ile-de-France, qui alors était à Saint-Denis; qu'au reste il ne partait que le lendemain matin.
Sur-le-champ j'écrivis au gouverneur et à mademoiselle de Crémon. Je donnai mes deux lettres à un noir, en lui promettant une récompense s'il était de retour le lendemain à huit heures du matin. Il en était dix du soir, et il avait quatorze lieues à faire. Il partit à pied.
Je fus trouver mes camarades, qui soupaient chez le garde-magasin. On nous logea dans une maison appartenant au roi. Il n'y avait d'autres meubles que des chaises, dont nous fîmes des lits; de grand matin nous étions debout. A neuf heures nous vîmes arriver, avec les réponses à mes lettres, un noir, que mon commissionnaire avait fait partir à sa place. Je le payai bien, et je fus trouver le capitaine, pour lui remettre la lettre du gouverneur. Quel fut notre étonnement, lorsque nous vîmes qu'il laissait la chose à sa discrétion!
Enfin après plusieurs négociations, et après avoir donné des billets pour les frais de notre passage, il consentit à nous embarquer. Le départ du vaisseau fut remis au lendemain.
Voici ce que j'ai pu recueillir sur Bourbon. On sait que ses premiers habitans furent des pirates qui s'allièrent avec des négresses de Madagascar. Ils vinrent s'y établir vers l'an 1657. La compagnie des Indes avait aussi à Bourbon un comptoir, et un gouverneur, qui vivait avec eux dans une grande circonspection. Un jour le vice-roi de Goa vint mouiller à la rade de Saint-Denis, et fut dîner au Gouvernement. A peine venait-il de mettre pied à terre, qu'un vaisseau pirate de cinquante pièces de canon vint mouiller auprès du sien et s'en empara. Le capitaine descendit ensuite, et fut demander à dîner au gouverneur. Il se mit à table entre lui et le Portugais, à qui il déclara qu'il était son prisonnier. Quand le vin et la bonne chère eurent mis le marin de bonne humeur, M. Desforges (c'était le gouverneur), lui demanda à combien il fixait la rançon du vice-roi. Il me faut, dit le pirate, mille piastres. C'est trop peu, répondit M. Desforges, pour un brave homme comme vous, et un grand seigneur comme lui. Demandez beaucoup, ou rien. Hé bien! qu'il soit libre, dit le généreux corsaire. Le vice-roi se rembarqua sur-le-champ et appareilla, fort content d'en sortir à si bon marché. Ce service du gouverneur a été récompensé depuis peu par la cour de Portugal, qui a envoyé l'ordre de Christ à son fils. Le pirate s'établit ensuite dans l'île, avec tous les siens, et fut pendu long-temps après l'amnistie qu'on avait publiée en leur faveur, et dans laquelle il avait oublié de se faire comprendre. Cette injustice fut commise par un conseiller qui voulut s'approprier sa dépouille; mais cet autre fripon, à quelque temps de là, fit une fin presque aussi malheureuse, quoique la justice des hommes ne s'en mêlât pas.
Il n'y a pas long-temps qu'un de ces anciens écumeurs de mer, appelé _Adam_, vivait encore. Il est mort âgé de cent quatre ans.
Lorsque des occupations plus paisibles eurent adouci leurs moeurs, il ne leur resta plus qu'un certain esprit d'indépendance et de liberté qui s'adoucit encore par la société de beaucoup d'honnêtes gens qui vinrent s'établir à Bourbon pour s'y livrer à l'agriculture. On compte soixante mille noirs à Bourbon, et cinq mille habitans. Cette île est trois fois plus peuplée que l'Ile-de-France, dont elle dépend pour le commerce extérieur. Elle est aussi bien mieux cultivée. Elle avait produit, cette année, vingt mille quintaux de blé, et autant de café, sans le riz et les autres denrées qu'elle consomme. Les troupeaux de boeufs n'y sont pas rares. Le roi paie le cent pesant de blé 15 liv.; et les habitans vendaient le quintal de café 45 liv. en piastres, ou 70 liv. en papiers.
Le principal lieu de Bourbon est Saint-Denis, où résident le gouverneur et le conseil. On n'y voit de remarquable qu'une redoute fermée, construite en pierre, mais qui est située trop loin de la mer; une batterie devant le Gouvernement, et le pont-levis dont j'ai parlé. Il y a derrière la ville une grande plaine qu'on appelle _le Champ de Lorraine_.
Le sol m'a paru plus sablonneux à Bourbon qu'à l'Ile-de-France: il est mêlé, à quelque distance du rivage, du même galet roulé dont les bords de la mer sont couverts; ce qui prouve qu'elle s'en est éloignée, ou que l'île s'est élevée: ce qui me paraît possible, si l'on en juge par l'inspection des montagnes lézardées et brisées dans leur intérieur. Dans les spéculations sur la nature, les opinions opposées se présentent toujours avec une vraisemblance presque égale. Souvent les mêmes effets résultent des causes contraires. Cette observation peut s'étendre fort loin, et doit nous porter à être fort modérés dans nos jugemens.
Un vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans m'assura qu'il avait été un de ceux qui prirent possession de l'Ile-de-France, lorsque les Hollandais l'abandonnèrent. On y avait détaché douze Français, qui y abordèrent le matin; et dans l'après-midi de ce jour même, un vaisseau anglais y mouilla dans la même intention.
Les moeurs des anciens habitans de Bourbon étaient fort simples. La plupart des maisons ne fermaient pas; une serrure même était une curiosité. Quelques-uns mettaient leur argent dans une écaille de tortue au-dessus de leur porte. Ils allaient nu-pieds, s'habillaient de toile bleue, et vivaient de riz et de café; ils ne tiraient presque rien de l'Europe, contens de vivre sans luxe, pourvu qu'ils vécussent sans besoins. Ils joignaient à cette modération les vertus qui en sont la suite, de la bonne foi dans le commerce et de la noblesse dans les procédés. Dès qu'un étranger paraissait, les habitans venaient, sans le connaître, lui offrir leur maison.
La dernière guerre de l'Inde a altéré un peu ces moeurs. Les volontaires de Bourbon s'y sont distingués par leur bravoure; mais les étoffes de l'Asie et les distinctions militaires de France sont entrées dans leur île. Les enfans, plus riches que leurs pères, veulent être plus considérés. Ils n'ont pas su jouir d'un bonheur ignoré; ils vont chercher en Europe des plaisirs et des honneurs en échange de l'union des familles et du repos de la vie champêtre. Comme l'attention des pères se porte principalement sur leurs garçons, ils les font passer en France, d'où ils reviennent rarement. Il arrive de là que l'on compte dans l'île plus de cinq cents filles à marier, qui vieillissent sans trouver de parti.
Nous nous embarquâmes sur _la Normande_ le 21 au soir. Nous trouvâmes une caisse de vin, de liqueurs, de café, etc., que monsieur et mademoiselle de Crémon avaient fait mettre à bord pour notre usage. Nous avions trouvé dans leur maison la cordialité des anciens habitans de Bourbon et la politesse de Paris.
Je suis, etc.
A Bourbon, ce 21 décembre 1770.
FIN DU TOME PREMIER.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS CE VOLUME.
Préface de la première édition. page 5 Lettre première. Voyage à l'Ile-de-France. 9 Lettre II. 13 Lettre III. 15 Lettre IV. 19 Journal. 20 Lettre V. Observations nautiques. 74 Lettre VI. Aspect et géographie de l'Ile-de-France. 79 Lettre VII. Du sol et des productions naturelles de l'Ile-de-France. Herbes et arbrisseaux. 82 Lettre VIII. Arbres et plantes aquatiques de l'Ile-de-France. 88 Lettre IX. Des animaux naturels à l'Ile-de-France. 94 Lettre X. Des productions maritimes, poissons, coquillages, madrépores. 104 Journal météorologique, Qualité de l'air. 122 Lettre XI. Moeurs des habitans blancs. 130 Lettre XII. Des noirs. 140 Lettre XIII. Agriculture. Herbes, légumes et fleurs apportés dans l'Ile. 153 Lettre XIV. Arbrisseaux et arbres apportés à l'Ile-de-France. 162 Lettre XV. Animaux apportés à l'Ile-de-France. 177 Lettre XVI. Voyage dans l'Ile. 182 Lettre XVII. Voyage à pied autour de l'Ile. 194 Lettre XVIII. Sur le commerce, l'agriculture et la défense de l'Ile. 226 Lettre XIX. Départ pour la France. Arrivée à Bourbon. Ouragan. 235
FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.