Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2)

Part 9

Chapter 93,645 wordsPublic domain

Pendant le jour, nous charmons les loisirs de la traversée par des contes et des questions intéressantes. La pensée de notre dortoir nous désespère; quatre de nos compagnons, Mrs. _Frère_, _Rabaud-Desroland_, _Clavier_ et _Bernard-Modeste_, embarqués en 1793, sur _le Washington_ devant l'île d'Aix, nous disent que c'est un palais spacieux, auprès de celui qu'ils occupoient: ils étoient sept cents dans un local plus petit que celui-ci, sur un seul rang de lits-de-camp, réduits ou à se tenir debout les uns contre les autres les mains jointes pressées contre leurs hanches, ou à rester assis sur leurs talons, la tête entre les jambes; la peste les entama bientôt, chaque nuit ils rouloient à leurs pieds dix ou douze morts, qu'on remplaçoit par vingt nouvelles victimes. Le capitaine de ce bord, nommé Lalier, fermoit tous les soupiraux sur eux, et les fumigeoit avec des fientes de volaille; le sang leur sortoit souvent par les yeux et par la bouche; quand ils parloient au chirurgien, il leur répondoit en pleurant qu'il avoit ordre de ne pas les soigner, qu'ils étoient tous réservés à périr. Ils nous peignent en traits de feu la rapacité de Lalier, qui s'emparoit de tous les effets des morts, les laissoit nus, forçoit leurs confrères moribonds de les ensevelir à leurs frais, et de les charger sur leurs épaules pour les descendre dans le canot, d'où ils alloient les inhumer à l'île d'Aix avec des soldats de la compagnie Marat, qui leur donnoient des coups de bourrades quand ils vouloient prier, parler ou pleurer. Enfin, Lalier et ses janissaires impatientés de ne pas les voir tous périr assez promptement, inventèrent une conspiration pour avoir un prétexte de les spolier; ce moyen leur réussit, il étoit à l'ordre du jour: deux mois après, arrive le 9 thermidor; Lalier s'humanise, court les embrasser, leur lit une belle proclamation; ils lui redemandent leurs effets: «Ils sont déposés à la Société Populaire,» dit-il. (À ces mots notre entrepont retentit, pour la première fois, de grands éclats de rire). Ils furent rappelés; Lalier et son équipage leur demandèrent humblement des certificats d'humanité qu'ils ne refusèrent pas; mais le dénuement où ils se trouvèrent, le pillage des effets des morts, le nombre des victimes qui étoit de six cent cinquante, sauta aux yeux des nouveaux commissaires; Lalier fut destitué et classé dernier matelot du bâtiment qu'il commandoit. Ici l'horreur de l'entrepont disparut un moment et nous applaudissions de bon coeur, quand nous apperçûmes un janissaire de _Villeneau_ qui venoit visiter nos barreaux; d'une main il tenoit son sabre nu, et de l'autre une lanterne sourde; il inspecta toutes les rambardes en disant au piquet de soldats qui étoit au haut des écoutilles: «Les b...g..res se taisent, je suis bien fâché de n'avoir pas entendu ce qu'ils disoient, sûrement que nous n'étions pas ménagés.» (Bonne brise, nous sommes à 260 lieues de France).

_5 mai._ Ce matin, grand désordre dans la frégate; le capitaine fait briser une partie de nos barricades, nous gagnons douze pieds de long sur un de large; pendant la nuit, nous pourrons vaquer à nos besoins, un à un seulement; il n'y a plus de bailles que pour nos malades, qui ne resteront en bas que quelques jours; on leur prépare des cadres entre les batteries, le major a fait de vives instances à ce sujet; ce soir, il s'est évanoui en venant au secours d'un sexagénaire qui a eu la jambe fracassée en descendant.

_7 mai._ Trois bâtimens paroissent dans le lointain, Villeneau croit voir toutes les flottes de la Manche; nous changeons de route; le soir, on sonne l'alarme, le feu prend dans la cuisine, après quelques mouvemens on parvient à l'éteindre.

_8 mai_ (_19 floréal_.) Les bâtimens ont disparu; beau tems, nous filons dix noeuds..... (trois lieues un tiers.) L'équipage est toujours préoccupé des anglais, et les vigies, sur les perroquets, ont double ration de vin, quand elles apperçoivent un bâtiment, l'intérêt leur grossit la vue.

À quatre heures, un nuage d'eau s'élève sur la plaine verdâtre, éclairée par un beau soleil; la vigie crie; Navire!... à bas-bord.--Vîte on braque les lunettes: le capitaine: Est-il gros?--Oui.--L'état-major: Ne vois-tu que celui-là?--Non.--Vient-il à nous?--Oui, à toutes voiles.--Villeneau d'une voix lamentable: Ô mon Dieu! oui les voilà! On bat la générale; vîte, _les déportés dans l'entrepont_.--L'équipage en riant: Quelle escadre!... ce sont des souffleurs!... Un moment après, l'escadre parut à notre bord, élevant un nuage d'eau à vingt ou trente pieds en l'air. C'étoit réellement de très-gros souffleurs, poissons de mer, qui, pour étourdir leur proie, lui jettent de l'eau par les narines. Villeneau un peu honteux, alla avec ses champions boire un verre de punch pour se remettre de sa frayeur. (Nous sommes à 380 lieues de France.)

_10 mai_ (_21 floréal_) À huit heures, on sonne l'alarme..... _Navire_, crie la vigie; celui-là n'est point un souffleur, et Villeneau n'a pas peur! Il court sus, malgré les ordres qu'il a de ne pas changer de route. Tranquillisez-vous, ce n'est qu'un bateau de pêcheurs. On le joint, c'est un anglais qui va au banc de Terre-Neuve. On lui vend cher sa liberté; puis on lui prend en outre quelques voiles, des oranges et du vin de Porto. Il n'étoit monté que par six hommes.

Depuis la rupture de nos barrières, on a plus de facilité à se réunir, et chacun fait à son tour les frais de la veillée. Ce soir, l'un chante le cantique de Saint-Roch, l'autre discute gravement une thèse de théologie. Un homme impartial (M. Pradal, mort à côté de moi dans la Guyane française, qui m'a beaucoup aidé dans cet écrit) entame l'analyse succincte de la révolution et des causes qui l'ont amenée depuis 1788 jusqu'à 1798. Quoique cette revue soit concise, je n'en ferai point usage ici, pour ne pas trop allonger notre traversée. J'en copierai seulement ces deux traits qui m'ont paru piquans. Un collier et un mariage manqué ont été les premières causes de la révolution française. Ces deux greffes de réconciliation entre les deux branches des Bourbons, ont partagé l'arbre et renversé le tronc sur le trône qui a été brisé ensemble avec la cîme et les rameaux.

L'intrigue du fameux collier-cardinal est encore une énigme pour beaucoup de monde.

Voici quelques notes qu'un protégé de la maison de M. de Rohan m'a données à ce sujet:

«Breteuil, ministre sous Louis XVI, et alors secrétaire de Louis XV, avoit été nommé ambassadeur pour aller chercher la dernière reine dauphine venant en France recevoir la main de Louis XVI. Le prince Soubise rappela à Louis XV la parole qu'il lui avoit donnée qu'un Rohan auroit l'honneur d'amener la dauphine à la cour. Breteuil étoit nanti des pouvoirs; on les lui retira pour les remettre au cardinal de Rohan, et il eut l'ambassade de Londres au lieu de celle d'Autriche. Il se lia alors avec d'Orléans pour concerter sa vengeance.

»Marie Antoinette parut jolie au prélat; elle crut voir l'amour sous la mitre de l'ambassadeur. De ce moment, la calomnie et la médisance eurent beau jeu. Le cardinal, fier de sa conquête, mangea ses bénéfices à la cour. Louis XV avoit confiance en lui. Au moment où il étoit allé à Strasbourg, et que la Dubarri en faveur cherchoit à indisposer le grand-père contre sa belle-fille, le roi demanda au cardinal ce qu'il pensoit. Celui-ci qui soupçonnoit déjà son illustre amante de quelque infidélité, s'étant retiré un peu par pique, répondit à Louis XV:

»_La dauphine est une aimable princesse; elle est un peu coquette et mondaine; il seroit prudent de la veiller de près._ La Dubarri ne fit point mystère de cette lettre qu'on retrouve toute entière dans sa vie privée imprimée en 1774. Louis XV la resserra dans un tiroir à secret de son secrétaire.

»À la mort du monarque, ce secrétaire fut porté au Garde-Meuble; Breteuil le visita, et trouva l'original de cette lettre que le cardinal dénioit. Un jour que la reine faisant sa partie s'étendoit en éloges sur M. de Rohan, Breteuil qui étoit à l'embrasure d'une croisée, reprit en souriant: _On s'intéresse souvent pour des ingrats._ La reine le mit au défi de la preuve. Il montra la fameuse lettre qui causa la disgrâce du cardinal. Celui-ci pour regagner les faveurs de son illustre amante, fit chercher les diamans qui devoient monter le fameux collier. La reine comme Eriphile, reçut l'offre du collier, et s'engagea simulément de l'acquitter pour ôter le soupçon à Louis XVI. Les finances étoient obérées, et Rohan vouloit ne paroître qu'avoir fait les avances, tandis qu'il s'étoit déclaré payeur aux joailliers à qui il avoit annoncé que le cadeau étoit pour la reine. La somme ne s'étant pas trouvée au jour dit, et le collier étant démonté et engagé par les intrigues de la Lamotte, le cardinal fut arrêté et poursuivi comme faussaire à la sollicitation de Breteuil. De-là, la fameuse cause. Le parlement, influencé par d'Orléans, prononça en faveur du cardinal; on rejetta la faute sur quelques misérables filoux qui furent ensuite relaxés pour donner plus d'odieux à la cour. Cependant Louis XVI étourdi des murmures et des bruits scandaleux qui attaquoient les moeurs et l'économie de la reine, tint un conseil de famille pour savoir quel parti il prendroit sur elle. Le duc de Penthièvre lui conseilla de la mettre au Val-de-Grace; un appartement y fut préparé pour l'y recevoir; mais le roi changea d'avis, ne voulant pas, dit-il, servir de risée à son peuple. La reine soupçonnant d'Orléans d'avoir aidé à ce conseil, rompit en visière avec lui, et résolut de s'en venger.

»Au bout de deux ans le duc d'Orléans voulant faire sa paix avec la cour, demanda au roi pour sa fille aînée la main du duc d'Angoulême, fils aîné de M. le Comte d'Artois. Le roi répondit en bon père de famille: «Eh bien, nous verrons cela; j'en parlerai à mon frère.» M. d'Artois y consentit; les accords se firent un après-midi; la reine en fit compliment à M. d'Orléans, qui donna le soir un grand bal au palais Royal, où il invita toute la cour. Le roi s'en dispensa; la reine s'y trouva pour le narguer. Le lendemain, le notaire de la cour, Brichard, alla à Versailles pour dresser le contrat. Ce fut en vain. La reine avoit saisi ce moment pour se venger du conseil du duc de Penthièvre et des obscénités que le duc d'Orléans avoit secrètement fait imprimer contr'elle par dépit à la naissance du premier dauphin. «Sire, dit-elle au roi, vous n'y pensez pas de marier votre neveu à la fille de d'Orléans, tandis que ma soeur, reine de Naples, a une princesse qu'elle lui destine.» Le roi, quoiqu'avec peine, revint sur sa parole, et le duc d'après ce refus jura et consomma par la révolution la perte de la famille royale et la sienne.»

Du reste j'analyserai les sujets courts, ou je les indiquerai seulement pour que le lecteur ne nous perde pas de vue sur le bord, car nous ne pouvons pas arriver en deux secondes du cap Finistère à Cayenne. Ainsi l'histoire de la révolution tient dix soirées, suspendue chaque fois à dix heures par la visite du capitaine d'armes, Chotard, qui descend avec son sabre et sa lanterne en nous chantant ce vers retourné de l'hymne du Départ:

Brigands, je vous vois au cercueil.

_11 mai._ Vent en poupe. Nous courons la hauteur des Açores et de Madère. On dit que cette île doit sa fécondité au désespoir des premiers navigateurs qui, n'y trouvant que des bois, y mirent le feu, sur ce précepte d'un poète agricole:

_Sæpe etiam steriles incendere profuit agros Atque levem stipulam crepitantibus urere flammis._

Les cendres fertilisèrent ces fameux vignobles, dont le jus n'arrosera point nos lèvres, car le plaisir et son ombre fuient loin de nous.

Les jours augmentent en France et diminuent sensiblement ici; le soleil se couche à sept heures.

_12 mai._ Le corsaire _les Sept Amis_, après avoir joué Villeneau qui ne le reconnoît pas, s'abouche ce soir avec nous; il a rencontré trois portugais; c'étoient les bâtimens que nous vîmes le 7 du courant; ce corsaire a eu forte affaire avec ces trois marchands qui ont 42 pièces de canon de calibre inférieur au sien, mais quadruples par leur jonction; ils sont chargés de poudre d'or et de morphile. Quel deuil pour Villeneau! En revanche il vante pompeusement sa prise du bateau. Ils prennent hauteur et se quittent. Nous sommes par les 36 degrés 36 minutes, trente lieues au-delà des Açores, à la hauteur de Tunis, à 474 lieues de France.

Plus la misère nous accable, plus nous luttons contr'elle; l'entrepont retentit de contes et de chants. Un amateur nous donne ce soir la suite de l'ariette de Florian: _L'Amour suffoqué par la Jouissance_:

Quand l'Amour naquit à Cythère, On s'intrigua dans le pays, Vénus dit: «Je suis bonne mère, C'est moi qui nourrirai mon fils:» Mais l'Amour quoiqu'en si bas âge, Trop attentif à tant d'appas, Préféra le vase au breuvage Et l'enfant ne profita pas.

«Ne faut pourtant pas qu'il pâtisse, Dit Vénus, parlant à sa cour, Que la plus sage le nourrisse, Songez toutes que c'est l'Amour...» Soudain, la Candeur, la Tendresse, L'Égalité vinrent s'offrir Et même la Délicatesse.... Nulle n'eut de quoi le nourrir.

On penchoit pour la Complaisance, Mais l'enfant eût été gâté. On avoit trop d'expérience, Pour songer à la Volupté; Et sur ce grand choix d'importance, Cette cour ne décidant rien, Quelqu'un proposa l'Espérance, Et l'enfant s'en trouva fort bien.

On prétend que la Jouissance Qui croyoit devoir le nourrir, Jalouse de la préférence, Guettoit l'enfant pour s'en saisir: Prenant les traits de l'Innocence, Pour berceuse elle veut s'offrir; Et la trop crédule Espérance Eut le malheur d'y consentir.

Un jour avint que l'Espérance, Voulant se livrer au sommeil, Remit à la fausse Innocence L'enfant jusques à son réveil. D'abord la trompeuse déesse Donna bonbons à pleine main, D'abord l'enfant fut dans l'ivresse Et bientôt mourut sur son sein.

_Résurrection de l'Amour, sacrifice de l'Innocence._

Dans l'Olympe comme à Cythère, Dans les hameaux comme à la cour, Chez Pluton comme sur la terre, On pleuroit la mort de l'Amour. Lyse apprenant cette nouvelle, Nuit et jour va se dépiter; Comme j'y perdrois autant qu'elle, Je m'en vas le ressusciter.

À l'homicide Jouissance, Quand Vénus arracha son fils, Sa cour la suivit en silence, Si-tôt elle exila les Ris... Mais son inséparable amie, Du succès se flatta trop tôt; Sur le mort, l'aimable Folie, En vain agita son grelot.

La Sagesse et la Pruderie, Compatissoient à ce malheur; Mais une vieille antipathie, Brouilloit le frère avec la soeur. Enfin l'étique Jalousie Qui se repaît de ses douleurs, N'offrit pour le rendre à la vie, Qu'un sein épuisé par les pleurs.

Contre les Dieux et les trois Grâces, Le destin toujours irrité, Voyant l'Amitié sur leurs traces, Rendit son souffle inanimé. Déjà dans les cieux et sur l'onde, Tout meurt dans l'ennuyeux repos, Et ce malheur fait craindre au monde Ou le néant ou le cahos.

Dans cette terrible aventure, Vénus réduite au désespoir, Avoit déchiré sa ceinture Et vouloit briser son miroir: Quelqu'un annonça l'Espérance; Elle entra d'un air bien confus, Promettant que par l'Innocence Renaîtra le fils de Vénus.

Mais où trouver cette déesse? Elle n'habite point la cour, Elle a même un peu de rudesse, Elle redoute et fuit l'Amour: Elle est toujours fraîche et jolie, Jamais elle ne vieillira Que le jour ou par tricherie, Ce Dieu sur son sein renaîtra.

Vénus abandonnant Cythère, Cache son fils dans son giron, S'élance à l'instant sur la terre, Vers le pied du sacré vallon. Pour apprivoiser l'Innocence, Elle voile tous ses appas, Et conjure la Prévoyance De vouloir devancer ses pas.

Sous une grotte solitaire, D'où jaillit un petit ruisseau, Étoit une jeune bergère Qui ne gardoit qu'un seul agneau. Vénus la reconnoît sans peine; Puis feignant de se délasser, S'assied au bord de la fontaine, Afin de la mieux contempler.

L'Innocence simple et tranquille Filoit pour charmer son loisir; Vénus mise en dame de ville, Laisse échapper plus d'un soupir; Sur les bords de l'onde argentée, Jette son fils à l'abandon, Et s'écrie en désespérée: «Péris, malheureux avorton!»

L'Innocence trop attentive À faire tourner son fuseau, N'appercevoit pas sur la rive, L'enfant prêt à tomber dans l'eau, Pour couronner son stratagème, Vénus dans sa feinte fureur, D'un trait fait par l'Amour lui-même, Tourne la pointe sur son coeur.

Prompte comme la jeune Aurore, L'Innocence accourt à l'instant: «Ciel! ô ciel! il respire encore, Dit-elle en embrassant l'enfant, Malheureuse et tendre victime! Je voudrois te rendre le jour, T'immoler est bien un grand crime, À moins que tu ne sois l'Amour.»

Mais l'Amour commande au tonnerre Et celui-ci n'est qu'un enfant. Puissions-nous sur toute la terre, N'avoir jamais d'autre tyran! La déesse trop charitable, Le réchauffa dessus son sein, Et se sentit bientôt coupable, Car son agneau mourut soudain.

L'Amour va renaître à la vie, L'Innocence voit le danger, Sur son sein il palpite, il crie, Il frappe, il cherche à se venger; Du trait de sa perfide mère, L'ingrat ne se sert à son tour, Que pour mieux percer la bergère Par laquelle il revoit le jour.

L'indiscret vole à tire-d'aile Annoncer sa victoire aux Dieux, L'Innocence voit qu'elle est belle, Elle a déjà de nouveaux yeux, Elle convoite l'art de plaire, Dans l'onde veut se rajeunir, Et meurt en disant sans mystère: Je meurs du moins dans le plaisir.

_13 mai._ Après-midi, nous trouvons les vents alizés; ils soufflent du nord-est pendant les deux tiers et demi de l'année. Les premiers qui allèrent au Nouveau-Monde avec Christophe Colomb, poussés comme malgré eux vers une terre qu'ils cherchoient en ne faisant que la soupçonner, ayant gagné ces vents, les nommèrent _alizés_ ou attracteurs, parce qu'ils ne leur permettoient plus de s'égarer et les attiroient à leur but. Nous trouvons les grains blancs; ce sont des nuages blanchâtres que deux vents opposés amoncellent sur ces mers tranquilles. Les tempêtes, aussi dangereuses que sur nos côtes, sont moins prévoyables; le pilote qui les brave, sombre très-souvent.

_14 Mai_ (_25 floréal_.) Les Alizés nous favorisent au-delà de notre attente; le ciel est grisâtre et le vent très-fort, souffle du Nord-Est. Nous filons 9 N.... La chaleur est aussi supportable qu'en France, dans les premiers jours d'un beau mois de mai, quand le zéphyr rafraîchit nos campagnes.

À la nuit, toutes les voiles sont carguées, et les lames s'élèvent encore jusques sur le pont; on ferme les sabords.

Depuis la chute du jour, les vents sont si violents, qu'ils enlèvent la frégate, qui retombe dans l'onde avec un bruit sourd. À dix heures et demie, elle semble rouler sur les flots; les poutres de l'entrepont crient comme si elles alloient se briser; l'onde imite le mugissement de cent taureaux enfermés dans une étable à-demi enflammée; les cris des officiers, des matelots, des cordages, le nombre des manoeuvres, redoublent l'effroi; une nuit obscure couvre l'horison, la mer furieuse n'est éclairée que par la foudre, et par des flots d'écume et des montagnes de neige, d'où scintillent des milliers de diamans, pour éclairer les horreurs de l'abîme, aussi-tôt refermé qu'il est ouvert. Ces violentes secousses font casser trente hamacs; trente déportés qui couchent au-dessus, tombent sur le ventre de leurs confrères. L'obscurité du lieu, la surprise de la chute, l'anxiété des uns à moitié suspendus, donnent à ce tableau tout le dramati-comique. La sentinelle, à moitié endormie à bord de la fosse aux lions, nous prenant pour des révoltés ou des sorciers, se précipite avec sa rouillarde et sa lanterne, dans la fosse aux cables, au risque d'y mettre le feu. La tempête cesse à deux heures, nous avons fait 60 lieues.

_15 Mai._ Depuis quatre heures du matin, nous filons dix noeuds et demi. Douze jours de ce vent nous feroient mouiller à Cayenne; nous sommes près du tropique du Cancer. À midi, un baleineau de 35 à 40 pieds de long, du poids de 4 à 5 mille, joue sur l'onde, et vient rôder autour de la frégate.

Ce soir nos prêtres agitent la question du divorce et des nouveaux mariages.

Le divorce est le plus grand fléau de la société, dont il rompt les liens. En vain se récrie-t-on sur l'incompatibilité des humeurs; _les plus forts ont fait l'indissolubilité du mariage_, disoient les femmes, au commencement de la révolution. Aujourd'hui qu'elles ont goûté du divorce, le remède leur paroît pire que le mal. Elles font les plus vives instances pour l'abolition de cette loi; l'expérience en démontre mieux le danger que les plus beaux raisonnemens. Tout le monde est d'accord sur cette proposition, mais quelques vieux bénéficiers, plus heureux jadis que le soudan dans son sérail, et plus rigoristes que les autres, prétendent que la séparation est un crime équivalent au divorce. Ces casuistes ont sucé la doctrine des grands inquisiteurs d'Espagne, chez qui ils se sont rélégués jusqu'à la loi du _7 fructidor an 5_ (_4 août 1797_), qui les rappeloit en France. On rit de ce cagotisme. Un orateur observe que cette matière est si épineuse, qu'il est des cas où l'on doit presque passer sur l'indissolubilité du mariage; grands murmures. Il cite le trait suivant, à l'appui de sa proposition:

_Femme dans le tombeau, exhumée, ressuscitée, épousée par son amant, et retrouvée par son mari._

_Per cahos hos ingens vastique silentia regni, Euridices oro propiora relexite fata._ Ovid. de Orpheo.

Hélas! vous me l'avez ravie Au premier beau jour de sa vie. Dieux du cahos, sombres horreurs, Rendez Euridice à mes pleurs.

Qui ne connoît pas le pouvoir de l'amour, ne connoît pas son existence. Son souffle fait fondre les glaces de la vieillesse...... Il rajeunit la nature entière. Sans puiser dans la fable le trait d'Ariane, ou des enchantemens de Médée, je connois d'après mon coeur, la magie de ce Dieu. Si la Parque eût été sensible à mes larmes, elle eût renoué les jours d'Ismène Dorvigny comme _Laurenci_ renoua ceux de la belle _Dumaniant_.

Laurenci et Louise Dumaniant étoient fils de deux riches marchands de la rue Saint-Honoré de Paris. Ils étoient voisins, ils étoient jeunes, ils s'aimoient, on projettoit de les marier ensemble. Un contrôleur des fermes, veuf, sans enfans, et qui couroit après sa cinquantaine, voit en passant Louise dans son comptoir. Il arrête sa voiture, descend, fait des achats considérables, étale des louis, et demande au père en sortant, si sa fille n'est promise à personne. Quand on est riche, puissant et un peu vieux, on consulte plutôt les parens que la fille. Le contrôleur part, et promet de revenir le lendemain.