Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2)
Part 18
_10 août._ J'accompagne un de nos chasseurs dans le bois et sur les bords de la mer; je ne puis pénétrer dans ces forêts; des ronces, des lianes, grosses comme les jambes, m'entrelacent; des arbres touffus et serrés ne laissent pas percer la lumière. Je cherche des fruits; et comme le poison est à côté de l'orange, je sais déjà que mes dégustateurs et mes guides sont les oiseaux et les singes. Quand je vois un arbre chargé de fruits, je n'y touche point s'ils n'en mangent eux-mêmes. Des bandes de sapajous se balancent dans les mont-bins, pour chercher des prunes semblables à la mirabelle, et sur l'acajou pour savourer son fruit jaune et rouge, aigrelet en forme de cône tronqué à angles obtus, dont la graine faite comme une virgule, naît avant le fruit, et pend à la base du cône suspendu par la pointe. Ces pommes mousseuses et d'un bon goût aigrelet, aiguisent mon appétit; leur jus est corrosif; j'emporte leur graine enveloppée d'un parchemin; mes voisines en sont friandes; elle brûle les lèvres quand elle est crue; rôtie, elle vaut nos amandes et sert à faire du chocolat. Une grosse corde noire, que je prends pour une liane, m'arrête au milieu de la vendange; je l'agite pour passer; un énorme animal noir, velu, s'élance à grand bruit du haut de sa guérite, le long de ce tramail..... C'est une araignée-crabe; j'ai beaucoup de peine à rompre son pêne; ce monstre avec ses horribles accessoires, me paroît plus gros que ma tête; nous nous sommes fait peur l'un à l'autre; il regagne son gîte, et je crie à mon camarade. Nous visitons les alentours de son vaste épervier; il enveloppe trois gros arbres, et les petits cables sont artistement passés dans les branches, pour arrêter les oiseaux ou les agratiches qui s'approchent de ce redoutable labyrinthe.--Nous songeâmes à la tarentule, et à ce monstre logé dans le cachot de mort d'un château antique, qui étouffoit toutes les victimes que le gibet attendoit le lendemain. Un condamné enfermé dans le même lieu, obtint sa grâce et des armes pour lutter contre le meurtrier. Sur les minuit, une énorme bête descend d'une antique cheminée; elle le saisit; il se défend, la frappe; on accourt; c'étoit une araignée qui suçoit le sang des patiens, et les plongeoit dans un sommeil homicide.
En revenant, nous prêtâmes l'oreille au chant mélodieux et plaintif d'oiseaux qui étoient agglomérés et comme captifs sur un grand courbari; ils descendoient en voltigeant de branches en branches; un d'eux tomba par terre; nous vîmes un mouvement dans l'herbe, et deux yeux plus étincelans que des diamans; une gueule béante les attendoit pour les recevoir et les inhumer; c'étoit un serpent-grage, gros comme le bras, qui par son regard attracteur, leur ordonnoit impérieusement de venir se faire dévorer. Ce charme réel a peut-être fait inventer aux poètes philosophes, qui ne peuvent pas plus que nous en expliquer la cause, la fable du cygne chantant sur le bord de sa fosse. Mais cette vertu attractive est très-commune dans les bois; la couleuvre, en Europe, charme également le rossignol, et l'homme porte lui-même dans ses yeux un poison très-subtil. Que deux personnes se fixent long-tems, peu-à-peu la rétine enflammée crispera le nerf érecteur; le rideau de l'oeil ne s'abaissera plus, et celle qui aura la vue la plus foible tombera en syncope. Je raisonne ici d'après mon expérience.--Nous courions pour délivrer ces pauvres victimes.--N'avancez pas, nous dit un nègre qui nous avoit accompagnés; ce monstre se jetteroit sur vous.» Il nous en fit la description; il est noir, marqué en carreaux comme nos grages (rapes du pays); il fuit la société; il porte l'effroi avec lui; il ne se plaît que dans les sombres forêts, dans les terres moètes; il se plie en cercle sur lui-même, sa tête au milieu, pour se lancer sur le voyageur ou l'animal qui le distrait, l'éveille ou le dérange; il abhorre la lumière. Si durant la nuit des guides portent des flambeaux à un voyageur égaré près d'un grage, il siffle, saute à la flamme, entrelace et tue le porteur. La femelle est ovo-vi-vipare; elle met bas en se traînant par un chemin rocailleux, comme si elle vouloit changer de peau; ses petits courent aussi-tôt que leur ovaire est brisé par le frottement; la mère revient sur ses traces, et dévore tous ceux qui sont trop foibles ou trop paresseux pour éviter sa rencontre. Pendant qu'il parloit, une troupe de fourmis coureuses étoit à nos pieds; nous nous sauvâmes à toutes jambes de ces dangereux inquisiteurs, aussi nombreux que les grains de sable. Elles dévorèrent le grage, car leur nombre est tel, qu'elles tiennent souvent dans leurs marches plusieurs journaux de terre. Si un homme épuisé de fatigue ou pris de boisson, se trouvoit sur leur passage sans pouvoir se sauver promptement, elles le dévoreroient. Cependant elles sont petites, brunes, mais leur piqûre forme des bouteilles sur la peau, et occasionne des démangeaisons âcres; enfin elles dévorent tout ce qu'elles rencontrent. Ceux qui ont vu le pays, avoueront avec moi s'être plusieurs fois égarés dans les bois, en prenant des chemins des vieilles fourmilières pour des routes fréquentées.
À deux milles du village, une vache pousse un un meuglement de douleur; nous étions vent à elle. Un tigre rouge lui avoit donné un coup de griffe dans le fanon; elle perdoit tout son sang. Il passa près de nous, emporta un de nos chiens, et disparut comme un éclair. Nous courons vîte à la case de M. Colin, lui conter notre rencontre, et partager notre chasse. Nous avions tué un haras, gros perroquet, et un agouty, lièvre ou lapin du pays, qui a le poil gris fauve, le museau noir et pointu, et les pattes luisantes, rases, sèches et musculeuses.
L'araignée que nous avons vue, est la tarentule du pays. Sa morsure endort et donne une fièvre apoplectique, nous dit notre vieillard; quant au tigre qui nous a fait si grand peur, il est très-commun sur cette côte. Il y en a de quatre espèces, _le noir_, qui se cache dans le creux des rochers, et qu'on appelle hyène. _Le rouge_ qui étoit si nombreux en 1664, sous le gouvernement de M. de la Barre, que les habitans de Cayenne désertèrent l'isle, pour éviter les ravages qu'il faisoit à leurs troupeaux. M. de la Barre, pour remédier à ce désastre, fit faire une battue autour des côtes, donna cinquante francs par chaque tête de tigre.[21] Cet animal ne s'adresse jamais à l'homme qui, par sa démarche et sa tête élevée, lui paroît être sur l'attaque et sur la défensive. Le tigre martelé se divise en deux espèces: l'une plus petite, qui s'attache aux côtes, est marquée de taches plus petites, et beaucoup plus régulières que l'autre, qu'on appelle _balalou_, ou tigre des grands bois, qui ressemble à celle du Bengale. Le tigre ne s'attache qu'aux animaux vivans, et c'est une erreur de dire qu'il creuse les tombeaux. La hyène et le chacal seuls n'épargnent ni les vivans ni les morts..... Dans tous les pays chauds où ils se trouvent, les cimetières sont ceintrés de murs très-élevés, et les fosses recouvertes de très-grosses pierres. Le soir en nous déshabillant, nous nous grattions jusqu'au sang. La démangeaison augmentait à mesure que nous nous tourmentions; notre peau étoit couverte de tiques et de poux d'agouty. Cette dernière vermine est rouge, se trouve par milliers à chaque brin d'herbe, s'insinue si profondément dans la peau, qu'elle occasionne souvent des tumeurs, sur-tout aux parties velues; c'est un des fléaux de l'été de la zone torride. Vous ne pouvez marcher dans aucune savane, sans en être rongé, et forcé, à votre retour, de changer promptement de linge, en arrachant premièrement chacun de ces insectes, avec la même précaution que la chique; sans cela point de sommeil, point de repos, point de santé. Cette vermine fait la guerre aux grands comme aux petits animaux domestiques, mais la volaille sur-tout est sa victime, et je crois qu'elle lui donne l'épian, peste qui dépeuple presque chaque année tous les poulaillers de la Guyane.
[Note 21: L'agent Burnel qui remplaça Jeannet, fit revivre cet arrêté relatif à son profit; il ne donnoit que vingt francs pour la tête, la peau et les dents de chaque tigre qu'il mettait en réquisition. Ces animaux avoient si grand'peur de ce bon agent et de tout ce qui le touchoit de près, que madame Burnel ayant empaillé de louis d'or un chat tigre qu'elle menoit en France, le craintif animal se voyant près des attérages anglais, gagna la forêt de Windsor, et laissa sa maîtresse poursuivre sa route jusqu'à Pimbeuf.]
Je veillois malgré moi aux cadences sépulcrales de l'horrible couple des _kouatas_ singes noirs et rouges, plus hideux que tous les animaux, et fidèles comme des ramiers. Le mâle et la femelle hurloient dans le fond des grands bois leurs cyniques amours. Un parc est auprès de nous. J'étois à la fenêtre de notre grenier; une tigresse martelée, suivie de ses deux petits, rôde autour de la case; ses yeux brillent comme des diamans, elle regarde à ses côtés si sa progéniture la suit. Rien n'est plus beau que cet animal, quand il marche sans crainte, agitant sa queue, et guettant sa proie; l'ombre des feuilles l'inquiète: elle se couche et s'élance sur une génisse qui n'est pas rentrée au parc: lui ouvrir le crâne, l'égorger, l'emporter, est pour elle le tems d'un clin-d'oeil. Le vacher se réveille; elle est à cent pas dans les palmistes, avant qu'il ait ouvert sa loge. Tout le village se réveille, prend des armes, on suit la bête aux traces de ses pattes et du sang. Elle est à deux portées de fusil; elle a mangé la _ventrêche_ de sa proie, et enterré le reste sous des branches de moukaya, pour y revenir demain, dans la matinée. Les chasseurs laissent la proie et se mettent à l'affût. Je reviens à la case; Givry, contre son ordinaire, dormoit d'un profond sommeil. Je l'appelle, il est sourd. La lampe n'étoit pas allumée; j'approche, je le touche; son hamac étoit tout trempé. On apporte de la lumière, il nageoit dans le sang. Deux chauves-souris grosses comme la tête lui avoient ouvert la veine, et leur lancette soporifique lui donnoit le _cochemar_. Nous l'agitons; il ouvre les yeux comme un mourant qui renaît par degré. Quel pays ...!
_25 thermidor_ (_12 août_.) Le régisseur de l'habitation de Guatimala vient tenir compagnie à nos malades, et nous apporte la femelle du singe rouge que son fils vient de tuer. Cet animal est aussi bon à manger qu'il est laid; mais on en tue beaucoup plus qu'on en peut avoir besoin; son salut est dans sa queue musculeuse; par ce moyen, il se suspend aux plus grands arbres, où il reste jusqu'à ce qu'il soit mort et privé de chaleur: celle-ci a du lait blanc comme neige, très-gras, j'en tire dans un verre, il a le goût de celui de vache, il est même plus sucré, et approche de celui de femme. Nos chasseurs reviennent de l'affût, ils ont manqué la tigresse; elle traverse la rivière, un tamanoir étoit sur l'autre rive: cet animal amphibie ne pouvant se soustraire à sa rage, l'a attendue en étendant ses pattes armées de crocs; au moment où la tigresse est venue se précipiter sur lui, il l'a étreinte fortement, ses ongles sont restés dans les entrailles de son bourreau, tous deux sont morts sur le rivage.
_26 therm._ (_13 août_.) Il y a deux jours que nos camarades sont arrivés à Konanama; y seront-ils plus heureux que nous à la case Saint-Jean?
Nous continuerons la visite domiciliaire de notre habitation; nous ferons nos adieux à Jeannet qui va quitter la colonie; que nous serions heureux de n'avoir pas sujet de le regretter! Mais n'anticipons pas trop sur ces tems, la perspective en est trop affreuse pour commencer à nous en occuper; cette troisième partie finira par le départ de l'agent actuel.
* * * * *
_15 août 1798._ Nous avions enfermé notre linge sale dans une malle qui étoit par terre; ce matin, une négresse vient pour le blanchir, je m'apprête à compter...... _Mirez, monsieur, mirez_, dit-elle; je regarde; il est en lambeaux, des _poux de bois_ en ont fait de la dentelle semblable à la maline de gaze estampée des marchands de camelote du Louvre ou du boulevard. Ces insectes sont des fourmis blanches qui ont la structure de l'animal dont elles portent le nom; on les appelle _poux de bois_, parce qu'elles suspendent et maçonnent leur ruche sur les plus hautes branches; leur nombre est si prodigieux, qu'une seule ruche dans une case pleine d'étoffes met tout en pièces dans trois jours. Elles changent souvent de demeure, leur vieille ville sert de résidence au perroquet pour ses petits. Les ruches sont si considérables, que deux nègres en ont leur charge; elles sont maçonnées avec tant d'art, de solidité et de vîtesse, qu'on ne les brise qu'avec un marteau; les ouvrières les cimentent avec de la glu; pour activer le travail; elles se passent les matériaux de main en main et se postent comme les hommes occupés à éteindre un incendie; quand la ville est bâtie, toujours dans un canton bien approvisionné, les plus jeunes vont à la découverte; si elles trouvent aux environs un lieu plus riche que le premier, une case par exemple, le royaume se divise en deux ou trois villes, toutes dépendantes de la capitale à qui elles portent un tribut, en lui indiquant la découverte. Si cette fourmi est moins dangereuse que notre teigne, parce qu'elle n'échappe pas à nos yeux, elle est beaucoup plus expéditive et plus nombreuse. Au fond de la malle, j'apperçois des centaines d'animaux qui ont un caparaçon de parchemin d'un brun clair et luisant; ils imprègnent ce qu'ils rongent d'une odeur fade et musquée; je veux les prendre, ils déploient une double paire d'ailes, et ils sont de la grosseur d'un hanneton; cette peste se fourre par-tout, touche à tout, ronge tout, corrompt tout, on la nomme _ravets_. La malle est tapissée de toiles d'araignées; je m'arme d'un bâton pour les tuer, la négresse me dit de n'en rien faire, je ne l'écoute pas, et je décharge ma colère sur les innocens faute d'atteindre les coupables; après avoir jetté dans le hallier le reste des lambeaux aux découpeuses, je rentre la malle, et trouve ma blanchisseuse qui faisoit sauver les araignées à qui je n'avois cassé que les pattes: «D'où te vient cette affection pour un animal aussi hideux?--Si vous en aviez eu une cinquantaine dans vos malles, vos effets auroient été à l'abri des poux de bois et des ravets; cette utile ouvrière tend des filets à ces coquins qui dévorent tout, elle ne fait de mal à personne; ses pièges sont pour vos ennemis qui se multiplient à l'infini, elle vous débarrasse également des mouches de terre qui bourdonnent à vos oreilles pendant l'été, en creusant vos murs pour s'y loger.» Elle me fit examiner une cloison percée de trois ou quatre mille trous et couverte çà et là de ruches en forme de coquilles de limaçon; le bousillage étoit criblé de lézardes, par ces insectes ailés qui ne font pas de mal au propriétaire quand il les laisse dégrader sa case. «Les comités révolutionnaires n'étoient pas pires, dis-je à Margarita; je ne me serois pas imaginé en France de comparer les honnêtes gens aux araignées dont les filets sont ou trop lâches ou trop mal tendus pour prendre tous les coquins.» Je gesticulois en parlant, je heurte une assez grosse mouche brune extrêmement mince par le milieu du corps et pourvue d'un gros ventre; elle me pique le doigt avec la double scie qu'elle tire de son arrière-train écaillé et couvert d'hermine; ma main enfle; la négresse rit, me demande la permission de me guérir.... «Oui, oui, volontiers.--Mais, mais.--Mets-y du poil de diable si tu veux.» Elle fourre sa main sous son camisa, frotte mon bras enflammé, le picotement cesse à l'instant: au bout de quelques minutes l'inflammation diminue. Ce remède risible est infaillible en Europe contre la guêpe, le bourdon, l'abeille: quelques prudes en lisant ma recette mettront mon livre de côté; d'autres, preux chevaliers, y trouveront une cajolerie; pour moi, je n'y cherchai que ma guérison. L'eau-de-vie est une recette plus facile à trouver et qui m'a été aussi efficace. La mouche _adrague_ qui m'avoit piqué, alla dans la ruche suspendue au plancher, avertir ses compagnes qui nous entourèrent. La négresse leur tendit la main; enivrées de cette odeur elles s'y fixèrent sans la piquer, soit sympathie, soit ivresse, je ne sais; mais le chien s'attache à celui qui le fait coucher sur un linge imbibé de sa sueur, ou qui lui jette un morceau de pain trempé sous ses aisselles. En comparant les grands objets aux petits, Henri III devint éperduement amoureux d'une princesse à qui il ne songeoit pas avant le bal où elle se trouvoit, lorsque sans le savoir il se fut essuyé la figure avec la chemise qu'elle venoit de changer; une mort prématurée la lui enleva, il ne put s'attacher à personne, et par elle commencèrent sa honte et ses malheurs. Revenons à nos mouches ... D'où nous vient cette odeur de rose? «Voilà vos donneuses de parfum, dit la négresse, ne les agacez jamais, elles vous laisseront tranquille et vous embaumeront pendant la nuit et à votre réveil.» Elle disoit la vérité; ainsi le mal est compensé par le bien; le pou de bois nous guérit de la paresse; le ravet nous force à la propreté; l'araignée attrape ceux qui se sauvent dans les coins; la mouche de terre nous avertit de réparer nos maisons; l'adrague nous pique et nous embaume: celui qui nous indique ce remède peut-il mieux nous prouver que nous dépendons essentiellement les uns des autres? Le parfum qu'elle répand, c'est l'emblème de la peine et du plaisir.
Tandis que la négresse couroit écraser une araignée-crabe semblable à celle que nous avons vue dans le bois ces jours derniers, il me prend envie de visiter notre linge blanc; elle accourt me l'ôter des mains, le secoue en me disant de ne toucher à rien sans précaution; il en tombe un gros ver caparaçonné en anneaux velu, long comme le doigt, d'un gris jaune, armé de mille pattes ou mille dards.--«Cette espèce de scorpion donne la fièvre, dit-elle; s'il vous piquoit à certains endroits, vous en mourriez; nous en avons déjà vu des exemples dans la colonie. Une demoiselle eut le malheur d'en froisser un sur son sein, elle tomba en syncope, et expira au bout de trois jours.» Jusqu'ici la Providence nous a préservés, car nous couchons sans moustiquaire, et ces fléaux tombent souvent pendant la nuit des faîtages couverts en feuilles de palmistes, ou des planchers faits de mauvais bois qui les retirent. La négresse moins heureuse que moi, fut piquée au doigt par un petit scorpion qui s'étoit blotti dans les plis d'une cravate. Elle portoit le remède avec elle; et tout en riant de sa précaution inutile, je jetai les yeux sur mon vieux chapeau suspendu dans un coin de la chambre; un petit rossignol de case y avoit fait son nid. Ce volatil, que les créoles nomment oiseau _bondieu_, ressemble à notre roitelet pour le plumage et le chant; il aime les hommes, et vient volontiers becqueter les miettes à un coin de la table pendant qu'ils sont assis à l'autre. La curiosité me porta à voir si la couvée de notre commensal étoit avancée: en haussant la tête, je sentis pendre sur mon front la peau d'un serpent qui venoit de changer d'habit. Tandis que je réfléchissois sur cette trouvaille, un de nos camarades nous appèle au magasin.
De grosses fourmis rouges marchent en rang pressées comme une colonne de troupes; toutes se rendent à un centre commun, d'où elles paraissent attendre l'ordre. Givry se prépare à tout déloger pour éviter un second désastre.--«N'ôtez rien, nous dit la négresse; couvrez votre sucre, et soyez tranquilles. Si votre linge sale eût été ici, il ne seroit pas rongé; ces fourmis se nomment _coureuses_ ou visiteuses; elles vont parcourir les replis de vos étoffes et tout l'appartement, pour faire la chasse aux ravets, aux mouches et aux araignées; enfin à tous les insectes qui vous chagrinent. Au bout de cinq ou six jours, elles iront ailleurs.» Disons donc avec l'Optimiste:
Tout est bien pour celui qui sait s'y conformer.....
Nous avons perdu notre linge, et non pas notre matinée; j'aime mieux une bonne leçon à mes dépens qu'à ceux des autres.
Notre bon voisin m'invite avec Givry à venir passer l'après-midi chez lui.
Nous ne sommes pas à une portée de fusil de sa case; Givry a été frappé d'un coup de soleil pour y avoir été sans chapeau; il est attaqué d'une fièvre brûlante et d'une migraine des plus insupportables. Nos voisines nous indiquent le remède; elles remplissent un verre d'eau fraîche, entourent ses bords d'un linge double, et promènent le vase sur toute la tête. Quand elles ont touché le point où le soleil a frappé, l'eau bout à gros bouillons; la migraine et la fièvre diminuent sensiblement. Pendant trois jours, on lui applique le même remède le soir et à midi. Il est convalescent. Pour éteindre l'inflammation qu'il éprouve encore, on lui met une couronne de feuilles de plateau. Quand elle est sèche, on prépare un cataplasme de cassave mouillée de citron, de piment et de vinaigre. Au bout de trois jours, il prendra du jalap, et sera parfaitement guéri.
_16 août._ Aujourd'hui, nous sommes en fête chez M. Gourgue, maire du canton, qui traite ses voisins. En attendant le dîner, nous visitons avec lui son abattis et son jardin; l'un est planté de coton, de quelques pieds de rocou et de quelques épices; l'autre d'arbres fruitiers, de pois de sept ans, de bons melons et de chétifs légumes du pays.
L'abattis, est en terres basses; quelques nègres, enfoncés dans la vase comme les crabes, relèvent les fossés et réparent les ravages de la dernière marée. Les plantages végètent faute de bras. Cependant, ce propriétaire est un bon habitant; mais la liberté l'a ruiné comme les autres. Après avoir déploré son sort, il entre dans les détails de la culture, nous montre la différence du vrai coton de Cayenne de celui que les Guadeloupiens ont apporté en venant ici former une partie de la colonie de 1763. Le cotonnier est un arbre qu'on rend nain pour le faire taller et le rendre plus productif. On n'est pas sûr s'il est naturel au pays: il ne se trouve pas dans les bois de la Guyane, cependant les Indiens avant notre découverte le cultivoient pour en faire des hamacs et d'autres choses pour leurs usages. La feuille du coton est large, octogone, lisse intérieurement et un peu laineuse extérieurement; sa fleur est jaune, unie, évasée, semblable à une cloche, et faite comme la fleur de nos citrouilles; il s'en élève une cabosse faite comme un oeuf pointu et à angles, qui emprisonne la denrée et la graine. La chaleur ouvre cet oeuf, il présente quatre à cinq petites graines noires un peu plus grosses que notre vesce. Cette graine passée au moulin feroit de l'huile: les vaches, les cochons et les brebis en sont très-friands, et dévastent souvent les abattis pour la manger. Le cotonnier se sème et rapporte au bout d'un an; il seroit toujours chargé si la température étoit moins pluvieuse et moins sèche; il donne deux fois l'année; mais la petite récolte du mois de mars est souvent rongée par les chenilles qui viennent à la suite des premières pluies. On a cherché, toujours vainement, les moyens de parer à ce fléau; les habiles gens y perdent leur tems. L'année dernière, le botaniste _Leblond_, homme instruit, publia une _recette infaillible_ pour faire mourir les chenilles; huit jours après la publication, la récolte fut dévorée par ces insectes qui ne laissèrent pas une cabosse à _l'infaillible destructeur_. Les terres basses ou neuves sont faites pour le coton, il y vient comme des forêts, tandis qu'il dépérit sur les montagnes et se racornit dans les vieux abattis. Le coton de Cayenne est plus prisé dans le commerce que celui des autres colonies, tant par sa nature que par les soins que l'on donne à sa préparation.
L'abbé Raynal a raison de dire que toute la culture des colonies consiste à abattre et à brûler des bois, à gratter la terre, à planter, à tailler, à sarcler, mais les herbes sont si abondantes, que l'entretien des plantages demande autant de façons que nos vignes.