Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2)
Part 16
Nous sommes expédiés en cinq minutes. «Par ma foi c'est un drôle d'homme que ce Jeannet, nous dit en revenant la sentinelle qui nous avoit accompagnés. Voici les convives du déjeûner: le capitaine du corsaire _la Chevrette_, qu'il avoit mis au fort il y a deux jours, et voici pourquoi; il amène une prise dans le port; on met le scellé à bord du bateau: l'argent disparoît; Jeannet mande ce capitaine: _il y a de grands fripons à votre bord, monsieur_, lui dit-il; _ce sont les petits, citoyen agent, les grands sont à terre_; il l'envoie au fort pendant deux heures, puis il le rappelle, et lui répète sa réponse: _les grands sont à terre_; ce n'est pas moi, puisque je n'ai qu'une main; _elle en vaut dix, citoyen agent_, reprit le capitaine; Jeannet se mit à rire; et ce matin ils déjeûnent ensemble. Son voisin à gauche est un habitant qui avoit écrit contre lui au ministre, quand il s'en alla d'ici, en 1794. Jeannet a eu les lettres bien signées de cet homme, les lui a montrées il y a deux jours, les a déchirées en sa présence, l'a retenu à dîner avec lui, lui a protesté qu'il ne s'en souviendroit jamais, et ce matin ils déjeûnent ensemble. Je ne sais pas comment ils peuvent tenir à toutes ces fêtes; ces festins durent depuis six mois, et ils n'ont pas de fonds pour nous payer sept sols et demi par jour. Vous les avez vus à table; ils ne se lèveront qu'à minuit; le couvert ne s'ôte jamais. Les _quarteronnes_ iront partager le dessert. Quand ils seront las d'elles, ils iront au billard, de-là à table, au lit, puis à table, au lit, au jeu. La bureaucratie en fait autant; voilà comme l'habitant et le soldat profitent des prises faites sur l'ennemi. La _Chevrette_ a amené dix portugais chargés de vins, de comestibles et d'or; tout a descendu à Surinam pour être vendu: la moitié des piastres sera pour l'agent, le quart pour les employés, et le reste tombera à la caisse. Ainsi, l'or leur vient en dormant. Quelle différence de la vie d'un déporté et d'un soldat à celle d'un agent!....»
Sous ce point de vue, le séjour de Cayenne peut fixer bien des gens de mérite: _ubi benè, ibi patria_ (dit Epicure). Nous partons demain pour Kourou.
_Neuf Thermidor an 6_, (27 juillet 1798.)
Le petit jour ne nous surprend pas au lit, nous faisons plus d'apprêts que si nous allions à la noce, la joie de recouvrer la liberté et un noir pressentiment d'un avenir malheureux gonflent notre coeur. Six heures sonnent, Clérine fait l'appel, et nous enjoint de lui remettre et la vaisselle et le hamac que la nation nous a prêtés; les serpillières de la _Décade_ nous serviront de couchettes; nous n'avons les vivres que pour ce matin, parce que nous dînons en ville chez nos propriétaires. À trois heures après midi, nous nous embarquons pour Kourou, nous sommes treize personnes avec notre bagage dans un canot aussi petit qu'une barque de meunier, on pousse au large et Cayenne s'éloigne.
Notre mauvaise coque est si chargée, que l'eau n'est pas à un pouce du bord; nous sommes à l'embouchure d'une rivière très-rapide, agitée par un vent violent; il y a douze lieues de mer jusqu'à Kourou. La grande terre forme une pointe à une lieue au nord-ouest. La route par terre est plus courte, mais il faut passer sur un sable mouvant, nous entrons dans la crique Méthéro, petite saignée faite par le reflux de la mer. Cette crique est entourée d'islets. On respire la fraîcheur et la paix sur ces bords couverts de palétuviers rouges dont les racines sans fin s'entrecroisent et descendent de la cîme jusqu'au fond de l'eau vaseuse, nous y débarquerons; chacun frappe de son pied la terre et casse une branche de bois vert en s'écriant: «Nous ne mourrons pas sans avoir mis le pied dans l'Amérique». Margarita revient avec moi dans le canot, pour escorter le bagage. Nous rentrons en mer, et nous voguons à pleines voiles, au bruit du canon du neuf thermidor. Nous sommes à deux lieues et demie de Cayenne.--«Mon ami, dit Margarita, il y a quatre ans à pareil jour et à pareille heure, le tocsin sonnoit à la commune et à la convention, nous étions entre deux écueils; aujourd'hui nous sommes dans une frêle nacelle, exposés aux vagues d'une mer écumante ...» Une douce mélancolie nous fit rêver à ce rapprochement ... Si l'homme lisoit au livre des destins, que de chances il voudroit éviter!... que de chagrins le rongeroient dans le cours de ses triomphes ou de ses plaisirs!.. Seroit-il plus juste? Il deviendroit plus ombrageux sans être plus parfait. La lune entre deux nuages d'argent, poursuit tranquillement sa carrière et nous laisse promener nos regards sur le vaste Océan et sur le rivage planté de grands arbres dont la verdure nous paroît d'un gris sombre. Un nuage plus noir que l'ébène étend son vaste rideau sur la plaine éthérée. Le vent souffle, nous sommes inondés et bientôt arrêtés par le calme. Nos rameurs sont en nage sans pouvoir avancer ... Cependant nous avons encore six lieues jusqu'à notre destination, après mille efforts nous entrons enfin dans l'embouchure de la rivière de Kourou, ce passage est extrêmement dangereux; à deux heures du matin nous approchons du Dégras. Où est notre case? Qui va nous l'indiquer? Que faire le reste de la nuit? Quelle consigne va nous donner la sentinelle? Nous voilà à Kourou..... Mais je ne vois que des bois; serons-nous libres ou assujétis aux caprices des soldats....?
Nous mourons de soif, Margarita reste dans le canot. Comme la marée est basse, le rivage est couvert de vase, deux nègres me chargent sur leurs épaules et me conduisent au poste; je regarde avec étonnement ce Kourou si fameux dans l'histoire de la colonie de 1763. Des herbes de la hauteur et 2 et 3 pieds obstruent un petit sentier qui est la grande route. Quel désert, mon Dieu! À la distance de deux portées de fusil, je n'ai trouvé que huit mauvaises loges de sabotiers; voilà Kourou!... Nous passons à côté de l'église; la bâtisse en paroît jolie, elle est fermée ... Plus loin un grand bâtiment long comme un boyau sert de magasin, de corps-de-garde et de caserne; un nègre à moitié endormi auprès d'un feu couvert de cendre me crie _qui vive_, je demande l'officier. Il se lève et me conduit à notre case; un troupeau de bétail parque dans notre jardin; le vacher occupe la maison, il dort d'un profond sommeil, ce spectacle me navre d'effroi. Comment vivre sept dans un pareil désert? Je vais retrouver Margarita, le passager nous ouvre sa case, fait débarquer notre bagage, nous invite à nous reposer jusqu'au jour.
Nous sommes enfin libres et sans gardes sur la terre qui confine à l'Asie: si nous avions des ailes, nous serions bientôt en Europe.... Que sont devenus nos camarades? Ne se sont-ils point égarés dans les forêts? Au bout d'une heure nous retournons voir le village; la lune éclaire toute la solitude des huttes.... Une seule case est entourée de fleurs et d'arbres de luxe.
C'est sans doute la maison du seigneur du canton. L'avenue de la nôtre est plantée de deux rangs de cocotiers, palmiers dont le corps droit comme une flèche, et gros comme un tilleul de vingt ans, s'élève à cent-vingt pieds en l'air; ses branches confondues avec ses feuilles, longues de vingt pieds, coupées en lance à trois tranchans, forment un bouquet à sa cîme, qui se termine en aigrette. Sa fleur qui ressemble à un épi en maturité, est couverte d'une enveloppe faite comme un parasol qui la garantit de la tempête; son fruit, rond dans l'intérieur, est couvert d'une enveloppe triangulaire, filandreuse et extrêmement tenace; il ressemble à une grappe de raisin du poids de trente livres. Cet arbre est toujours en rapports et en fleurs. Au bout de douze ans, il est dans son adolescence; alors son tronc se dégage des branches ou feuilles gourmandes; les grappes les plus près de la terre, pèsent sur le dernier rang de feuilles, qui sèchent et tombent à mesure que la cîme enveloppée d'une toile comme nos canevas, brise sa natte deux fois par mois, pour éjaculer une nouvelle sève. Le cocotier n'est point hérissé de piquans comme les autres palmistes, à qui il ressemble pour la feuille, et dont il diffère pour le fruit. Il donne, comme le Maripa et le Tourlouri, le fameux vin de palme, dont les Africains sont si gourmets.[19]
[Note 19: Le vin de palme est pétillant, liqueureux, d'un doux-aigrelet et agréable, il ne se conserve que peu de jours: on l'obtient de deux manières, en abattant l'arbre, le brûlant par une extrémité, tandis qu'on perce l'autre pour y mettre dessous un vase creux qui reçoit la sève liqueureuse que le feu distille; ou bien on grimpe à la cîme, on l'incise, on y suspend une outre, on met le feu au pied, ce qui produit le même effet, quoique le palmier ne soit qu'un tube noueux, dont le tour est dur comme le fer, et le coeur filandreux; il est si vivace qu'il renaît du milieu des flammes, quand elles ont épargné quelques parties de son contour.]
La fatigue nous invite au sommeil; la curiosité, le chagrin, le plaisir de marcher sans gardes, nous font braver les insectes et oublier les douceurs du repos; nous nous enfonçons dans un bois touffus ...; la route est pleine de sable, les oiseaux de nuit marient leurs voix lugubres à notre sort; nous retournons chez le passager après avoir fait mille et un projets comme la laitière au pot cassé. Le jour tarda trop à luire, nous dormons sur une chaise; les coqs nous réveillent, ils sont les seules horloges du pays; ils ont chanté trois fois; le pierrier du poste annonce le jour, nous secouons l'oreille pour aller nous montrer au maire, comme le lépreux à Jésus-Christ.
Le maire est le premier officier civil, il inspecte les habitations et les travaux, reçoit les plaintes pour les griefs ou crimes civils veille à la police des cantons de la colonie. La force armée est à sa disposition. Le juge de paix prononce en dernier ressort sur les affaires de police correctionnelle; quand un blanc est aux prises avec un nègre, il appelle des assesseurs qui sont nommés par le canton. Ces deux officiers seuls sont payés par le gouvernement.
Le maire de Kourou se nomme Gourgue; son habitation est au milieu du bois, au nord du poste dont il est éloigné de trois portées de fusil, et entouré d'une crique hérissée d'une forêt de palmistes armés de longues épines. Le boulanger des militaires nous conduit à sa case qui tombe en ruines. Il revient de son jardin le dos voûté, un long bâton à la main, comme un semeur de ses champs; il nous fait déjeûner, s'excuse de la frugalité de son repas sur la misère des colons, et se résume par cette prophétie: «Vous n'avez pas les vivres!.. malheureux! vous végéterez ici pendant l'été ... mais l'hiver ... nous vous aiderons ... nous sommes ruinés.»
Nous retournons prendre possession de notre case. Sur notre passage à droite, à vingt pas, deux blanches, qui ont quelque chose des européennes, sont sur le seuil de leur porte, les jambes et les pieds nus; elles nous regardent, se parlent tout bas et rentrent annoncer au mari renfermé dans la case, qu'elles ont vu deux étrangers.... C'est une merveille dans ce pays où l'on reconnoît au bout de trois jours la marque des souliers qu'un européen imprime sur le sable. Ces dames sont l'épouse et la fille d'un vieillard de soixante ans aveugle, infirme et extrêmement aimable...... Bonne nouvelle.... nous leur devons une visite..... ce sera pour demain. Voyons notre logis et apportons notre mobilier.
Une haie de très-grands citronniers ceintre notre jardin, dont le sol sablonneux est engraissé par le bétail à qui il sert d'étable, car les troupeaux couchent toujours en plein air. Les arbres fruitiers qui faisoient l'ornement du jardin, ont été coupés par un homme de couleur qui habitoit la case avant nous. Les oranges et les citrons couvrent la terre. Des lianes et des brousses étouffent l'air, tout est en désordre; l'extérieur ressemble à l'approche d'une grotte.
La case est propre, spacieuse, composée, d'un petit magasin de trois chambres, d'un grenier assez grand elle est couverte en bardeaux.
Au bout de deux heures notre bagage est en place; un seul nègre a tout apporté. _Un pain d'une livre et demie_, deux fromages tête-de-moine, six flacons de genièvre, six flacons de tafia, cinquante livres de cassonade, quelques chaudières, douze bouteilles d'huile d'olive, deux jambons, une caisse d'huile à brûler et 100 livres de riz sont nos provisions de bouche. Une partie de ces denrées est destinée au commerce.
Quatre pièces d'indienne, quatre de toile, deux de coton bleu, trois poignées de fil mélangé, sont notre fonds de boutique; voilà nos provisions de sept pour 3 ans. Notre case est vide, heureusement que nous avons trouvé un vaisselier, un buffet, des bancs et des tables, qui sont attachés à la maison, sans cela nous siégerions à terre. Que vont dire nos compagnons? Sur quoi allons nous coucher? Nos serpillières de la Décade sont toutes mouillées des vagues qui sont entrées cette nuit dans le canot. Quelle perspective! Nous refermons la case, nous promenant pour nous promener. Bourg, brave homme, nous retient à dîner, il n'a qu'un morceau de poisson boucané et de la cassave (pain de racine, plat comme du pain-d'épice, sec comme du bran de scie, qu'on mouille pour qu'il n'étrangle pas). Margarita, en me regardant a les larmes aux yeux; il ne peut manger de cette cuisine; je parois m'y conformer sans répugnance, quoique mon coeur bondisse: ces pauvres gens s'en apperçoivent, nous apportent un morceau de pain frais, de l'huile et du vinaigre pour assaisonner le poisson; après dîner, ils nous enferment pour nous laisser reposer.
À cinq heures, nos camarades hèlent à l'autre bord, nous nous levons pour les recevoir, la rivière en cet endroit est trois fois large comme la Seine, au quai de l'École; au bout d'un quart-d'heure, ils sont à notre dégras; nous nous embrassons en nous racontant nos dangers; ils ont failli périr de fatigue au milieu des sables; les habitans les ont bien accueillis, ils sont exténués; ils ont bien dîné chez une négresse libre nommée Dauphine. Il ne nous reste que 5 liv. pour la maison.... mais le commerce nous rendra des fonds...... _Bourg_ nous donne à souper, une indienne nous prête deux hamacs, chacun se blottit comme il peut; la fatigue nous accable, le plaisir de la réunion attire le sommeil, demain nous examinerons le local.
_29 juillet._ Au point du jour, chacun prend son emploi: nous buvons un petit verre de tafia pour la dernière fois. Givry et Noiron partent pour la chasse, St. Aubert s'arme d'une serpe et d'une bêche; Margarita et moi allons au puits de Préfontaine, ensuite à la provision chez le pêcheur qui a pris un machoiron jaune de 40 livres, à 4 sols la livre, suivant la taxe ordinaire. Nos voisins nous apportent une douzaine de cassaves ..., des habitans, à deux lieues sur l'anse, nous envoient du sirop, du riz, de la vaisselle. L'ancien chirurgien de ce poste, M. Gauron, nous fait apporter trois matelas et un hamac. Nous voilà pourvus de lits et de vivres pour quelques jours. Les brèches du jardin sont bouchées, les citronniers tombent sous la serpe; dans peu on soupçonnera enfin qu'il y a des vivans à la case S. Jean, dont les limites touchent au cimetière.
Nous visitons les alentours de notre domaine; à l'ouest-nord nous sommes bornés par un bois épais et marécageux; à l'est les palétuviers nous dérobent les bords de la mer; au midi la rivière coupe notre passage; au nord une forêt de palmiers s'étend jusqu'à l'anse. On n'y découvre aucuns vestiges de la splendeur de ce séjour, où quinze mille hommes débarquèrent autrefois. Nous n'avons qu'un pas à faire pour voir la grandeur des tombeaux qu'on leur creusa. Rendons visite aux morts.
Au milieu de l'asile du silence est une chapelle très-solidement bâtie des débris de l'hôpital de la colonie de 1763, et couverte de palmistes; l'obscurité que le hasard y ménage, imprime le respect, et fixe l'attention. Nous y entrons, après avoir lu sur les deux battans de la porte: _Temple dédié à la bonne mort._ Un autel fait face; à droite un vieux guerrier grossièrement modelé en terre, laisse tomber son casque, et paroît s'ensevelir, en disant aux curieux: _Vous viendrez ici avec moi_ (nous avons peur que sa prophétie ne s'accomplisse); à gauche une femme modelée de même joint les mains, et bénit le moment qui la délivre de la vie. Le jugement dernier est grotesquement barbouillé sur les murs; Dieu y descend au milieu d'un nuage de lumière, précédé de l'ange qui sonne de la trompette: _Morts levez-vous._ L'enfer à la gauche de Dieu, est représenté par un feu ardent où la justice divine précipite des prêtres, des cardinaux, des papes, quelques rois, et très-peu de militaires. Ainsi chacun se fait une idée de Dieu suivant son intérêt; les arts sont donc venus habiter ces déserts? Les trappistes ne mettent pas tant d'art en creusant chaque jour leurs tombeaux. Qui repose ici?.... C'est M. de Préfontaine et son épouse.... L'admirateur de Voltaire, le bel esprit de Cayenne, l'auteur du plan de la colonie de 1763. Mais respectons ses mânes. Nous allons dîner chez M. Colin qui nous en dira plus long.
Ce vieillard est de Caen; il a épousé en premières noces, une demoiselle de Châteaudun: il est privé de la vue, il me serre les mains en pleurant de joie, de ce que je lui apprends de la famille de sa première femme nommée Beaufour. Comme il est contemporain de Préfontaine, nous parlons du cimetière; et il nous met sur la colonie de 1763. «Quoique Préfontaine fût mon ennemi, dit-il, je lui rendrai justice, il n'est pas cause des malheurs de la colonie de 1763. Si le ministre Choiseul l'eût écouté, Cayenne et Kourou seroient florissans; il avoit demandé trois cents ouvriers, et des nègres à proportion pour leur apprêter l'ouvrage; chaque année en ayant fourni un pareil nombre, auroit fait affluer les étrangers; la Guyane inculte et hérissée de piquans, se fût peuplée peu-à-peu; le commerce et l'industrie auroient donné la main aux arts; la grande terre seroit devenue aussi habitable que Cayenne; nous aurions remonté le haut des rivières sans nous borner aux côtes: pour cela, il falloit marcher pas à pas, c'étoit le moyen de trouver des mines d'or dans la fertilité inépuisable de ce sol. Le gouvernement français voulut agir plus en grand, afin de recueillir tout de suite le fruit de son entreprise. Il ouvrit un champ vaste à l'ambition et à la cupidité. Le sol de la Guyane, renommé depuis un siècle, servit à faire revivre le système de Law sous une autre forme. Chaque particulier reçut une promesse de tant d'arpens de terre qu'il pourroit cultiver avec les avances de l'état, à qui il remettroit, ou ses propriétés en France, ou une somme remboursable à Cayenne. Si la colonie réussissoit, cent mille particuliers venoient déposer leurs fortunes au trésor royal pour acheter des terres dans la Guyane; ainsi le gouvernement vendoit cher à gage un désert inculte; d'ailleurs c'étoit un asile pour les Canadiens, dont le pays venoit de tomber au pouvoir des Anglais. Si la colonie ne réussissoit pas, on s'en prenoit au gouverneur qui ne manquoit pas de fonds pour cette grande entreprise; voilà les vues secrètes que la politique donne au cabinet de France.
»Les quinze mille hommes débarqués ici, et aux îles du Salut ou du Diable, à trois lieues en mer, ont été gardés dans l'intention de les acclimater, puis de les faire travailler quand ils auroient passé à l'épreuve des maladies du pays. Cette colonie de Kourou a coûté trente-trois millions; tout a échoué par la mauvaise administration des chefs et par le brigandage des commis et des fournisseurs, et plus encore par la mésintelligence de Turgot et de Chanvalon. Le premier vouloit commander au second qui se croyoit maître absolu. Il avoit donné pour limite aux débarqués, tout le terrain de la rive gauche de la rivière Kourou jusqu'à l'anse. Cette forêt qui nous obstrue le jour, étoit rasée jusqu'aux rochers. J'ai vu ces déserts aussi fréquentés que le jardin du palais Royal....... Des dames en robe traînante, des messieurs à plumet, marchoient d'un pas léger jusqu'à l'anse; et Kourou offrit pendant un mois le coup-d'oeil le plus galant et le plus magnifique; on y avoit amené jusqu'à des filles de joie. Mais comme on avoit été pris au dépourvu, les Karbets n'étoient pas assez vastes, trois et quatre cents personnes logeoient ensemble. La peste commença son ravage, les fièvres du pays s'y joignirent, et la mort frappa indistinctement. Au bout de six mois, dix mille hommes périrent tant aux islets qu'ici; Turgot fit prendre Chanvalon la nuit de Noël, quand la mort étoit lasse de moissonner. La Guyane est toujours un pays mal-sain qui dévore dans l'année la moitié de ceux qu'on y envoie. Vos ennemis qui connoissent bien ce séjour, espèrent qu'il n'échappera aucun de vous; ils se trompent sans doute, mais ils avoient sous les yeux le tableau de ceux qui ont survécu à cette déportation volontaire.
Jusqu'au 22 décembre 1763, époque de l'arrivée de Chanvalon, 15,560 personnes; au 24 décembre 1764, 2,000 rembarqués même année. Établis à Synamari, 200. 100 morts dans la même année. 100 enrôlés dans les bataillons.
260 répartis à Cayenne et dans les autres cantons.
En 1765, 300 vivans y compris les enfans nés depuis l'établissement de la colonie.
Total général des morts de 1763 à 1764 13,060 Rembarqués 2,000 Vivans jusqu'à ce jour 30 sur. 15,560
»Cayenne et les cantons de la Guyane ne contiennent pas plus de 800 blancs, y compris les enfans. Les quatre cinquièmes trois quarts sont des Européens débarqués depuis cette époque; ainsi ces quinze mille malheureux, tous à la fleur de leur âge, sont morts sans postérité. Les ravages de la peste étoient si effrayans, qu'aucun registre de décès n'a été tenu, par la mort subite du premier, du second, du troisième, du quatrième, du cinquième, du sixième commis à qui la cédule étoit remise. Celui qu'on dressa l'année suivante à Cayenne, fut rédigé sur le témoignage de deux personnes prises au hasard parmi ceux qui restoient: de-là les contestations qui ont divisé tant de familles en France et en Canada.»