Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 1 de 2)
Part 1
* * * * *
VOYAGE À CAYENNE.
TOME PREMIER.
VOYAGE À CAYENNE,
DANS LES DEUX AMÉRIQUES
ET
CHEZ LES ANTROPOPHAGES,
Ouvrage orné de gravures; contenant le tableau général des déportés, la vie et les causes de l'exil de l'auteur; des notions particulières sur Collot-d'Herbois et Billaud-de-Varennes, sur les îles Séchelles et les déportés de nivôse (an 8 et 9), sur la religion, le commerce et les moeurs des sauvages, des noirs, des créoles et des quakers.
SECONDE ÉDITION,
Augmentée de notions historiques sur les Antropophages, d'un remercîment et d'une réponse aux observations de MM. les journalistes.
Par L. A. PITOU, déporté à Cayenne en 1797, et rendu à la liberté, en 1803, par des lettres de grâce de S. M. l'Empereur et Roi.
TOME PREMIER.
_Prix, 7 fr. 50 c._
PARIS, CHEZ L. A. PITOU, LIBRAIRE, rue Croix-des-Petits-Champs, nº 21, près celle du Bouloi.
Octobre 1807.
NOTICE DES LIVRES
DE L. A. PITOU,
Télémaque, 2 vol. in-8{o}. Bossuet, 2 vol. in-8{o}. La Fontaine, 2 vol. in-8{o}. Jean Racine, 3 vol. in-8{o}. Biblia sacra, 8 vol. in-8{o}.
Édition du Dauphin, de Didot aîné. Papier vélin, collection rare et précieuse, reliée en maroquin, dorée sur tranche.
Voltaire, 70 vol., in-8, papier à 6 fr. avec figures, relié racine, filets.
Rousseau de Poinçot, 38 vol. in-8, papier vélin, avec figures, relié en veau dentelle, filets, tranche dorée.
Histoire de Russie, par Pierre-Charles L'Évêque, 8 vol. in-8, reliés en veau, filet, avec un superbe atlas.
Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, 4e édition, de l'imprimerie de Didot jeune. 7 volumes in-8, atlas in-fol.
On n'a tiré que cinquante exemplaires en papier d'Hollande. Celui-ci est le trente-sixième.
Rollin, in-4, complet. Histoire ancienne, romaine, traité des études, les empereurs, 22 vol.
_Magnifique exemplaire de collection de voyages_, in-folio.
1º Voyage en Grèce, par Choiseul-Gouffier, 1 vol. 2º Voyage de Naples et de Sicile, par Saint-Nom, 5 vol. 3º Tableau pittoresque de la Suisse, 4 vol. Table analytique, 1 Vol. Reliure uniforme. On ne séparera aucun de ces voyages.
AVIS
SUR CETTE SECONDE ÉDITION.
Si l'on pouvait toujours juger de la bonté d'un ouvrage par le débit qu'il a eu, je me ferais illusion sur le mien; mais il doit plutôt son succès à la bienveillance des journalistes, à l'indulgence du public, et à la célébrité des personnes dont j'ai partagé la destinée, qu'à moi qui n'ai rapporté en France que mes haillons, mon humeur enjouée, et une brillante santé, trésors inépuisables pour moi au milieu des plus grands revers.
Puisque la constance et la gaieté, en émoussant les traits du malheur, ont commandé l'intérêt et le prompt débit de ma première édition, elles m'encouragent à en faire une seconde. Combien je serai riche, si l'homme sensible, en me lisant, fait trève à ses peines; si je ranime dans son coeur le feu vivifiant de l'espérance; si, dans mes tortures et dans ma gaieté, il retrouve des forces pour soulever ses chaînes; si, loin de vouloir les user par ses larmes, il les allège par les divines chimères d'une imagination enflammée par la religion, l'innocence et l'honneur; s'il apprend dans mon ouvrage à se voir sans effroi couvert d'ulcères de la tête aux pieds, et à être enfermé pendant huit mois dans un cachot humide et infect; s'il apprend à lutter contre la faim et la soif, à rester calme pendant dix heures que ses juges délibèrent s'il portera sa tête à l'échafaud, ou s'il la verra blanchir dans les déserts de la ligne; s'il apprend enfin à entendre trois fois prononcer sa mort sans perdre le calme, le courage et l'espérance d'en sortir aussi heureusement que moi; alors je serai riche, puisque j'aurai partagé avec mon semblable le trésor de ma sécurité. C'est à ce trésor, autant qu'à mes malheurs, que je dois cette célébrité d'intérêt que le spectateur anglais définit si naturellement.
«J'ai observé, dit-il, qu'on lit rarement avec plaisir un ouvrage entier avant de savoir si son auteur est brun ou blond, d'un caractère sombre, gai, doux ou colère, marié ou garçon, et mille autres détails de la même nature qui contribuent beaucoup à l'intelligence de ce qu'il écrit.»
Que mon ouvrage soit écrit plus ou moins purement, il date du lieu où il fut fait; et ce sujet, qui intéresse tant d'honnêtes gens, m'a procuré l'honneur dont parle Addisson; il m'a donné cette célébrité du malheur sans prétention, bien moins empoisonnée par la jalousie que celle de la gloire ou des talents. Comme personne ne porte envie au sort de Job, tant que la fortune ne l'élève point au-dessus de sa sphère, j'ai reçu des visites, des félicitations; on s'est attendu au récit de mes peines; on m'a aimé, parce que je n'ai pas cherché à rendre mes longs revers artisans de ma fortune; on m'a fait cent questions. Mon Voyage m'a procuré la visite de mes anciens supérieurs de séminaire, de mes professeurs et de mes compagnons d'étude et de déportation; chaque jour il me fait rencontrer des amis de malheur, de jeunesse et de collège; et beaucoup de lecteurs ont voulu tenir l'ouvrage de ma main. Chacun y reconnaît ma physionomie, mes passions, mon caractère et mon coeur; et je puis me vanter que mes plus grands ennemis en révolution m'auraient couvert de leur corps s'ils m'eussent vu chez moi, car jamais personne n'en sortit avec la haine ou l'indifférence. Ma première édition m'en a fourni une preuve des plus complètes; car la critique m'a éclairé sans me léser; et je dois des remercîments au public, à mes amis, à mes censeurs, et une réponse à leurs observations.
Le Journal de Paris, en révoquant en doute ce que je dis de la grosseur des reptiles de la Guiane, avait oublié que _Buffon_, _La Harpe_ et l'abbé _Prévôt_ parlent d'un énorme serpent, que des voyageurs prirent pour un tronc d'arbre, autour duquel ils voulurent faire du feu le soir pour enfumer les nuées de maringouins qui les obsédaient; que cette énorme masse se réveilla par degrés et leur laissa le temps de fuir, parce que cette espèce de serpent n'est pas aussi venimeuse que le dragon, dont l'haleine empestée pompe le voyageur de la manière que chez nous la couleuvre attire le crapaud.
Il est tant de faits simples et naturels sur les lieux qui deviennent invraisemblables par l'éloignement et l'irréflexion, que le voyageur est forcé de rendre la vérité circonspecte pour qu'elle ne soit pas honnie. Aussi me suis-je bien gardé de dire que j'ai vu des sauvages dont les dents ont été limées en forme de mèche pour mieux percer et déchirer leur proie: on aurait dit que c'était un raffinement de coquetterie; car on est ingénieux à trouver des expédients pour prouver le système qu'on invente, ou pour éloigner l'évidence à laquelle on se refuse. Mais quant à la grosseur des reptiles, on m'aurait adapté le proverbe, _a beau conter qui vient de loin_, si j'eusse dit que durant mon séjour à Kourou, l'épouse de M. de Givry, l'un de nos compagnons d'infortune, s'assit sur une couleuvre, croyant se reposer sur un tronc d'arbre; que cet animal, assommé à coups de leviers, ayant été ouvert, on tira entiers de son estomac la tête et les cornes d'un chevreau qu'il venait d'avaler, et qu'enfin cette couleuvre fournit vingt-deux livres de graisse.
Comme mes témoins et la vérité eussent été bafoués si j'eusse consigné ce fait dans mon voyage; puisque le Journal de l'Empire a plaisanté l'expérience que nous fîmes de retirer de l'estomac d'un serpent chasseur les oeufs de poule qu'il venait d'avaler sous nos yeux. Nous eûmes la curiosité d'en faire une omelette, et le courage de la manger: voilà la chose incroyable à Paris! Faut-il s'en étonner? puisque dans la Guiane, où l'on mange du tigre rouge, on ne pouvait croire que nous eussions mangé du tacheté sans devenir tachetés au bout de quinze jour. Tel est l'empire du préjugé sur la croyance ou l'incrédulité.
Le Publiciste, la Gazette de France et la Clef du Cabinet ont trouvé déplacées mes recherches sur les Indiens; ma digression sur l'époque de la population de l'Amérique leur a paru un hors d'oeuvre sous la plume d'un déporté dont le sort intéresse exclusivement à tout autre objet. Je leur répondrai, en les remerciant de cette remarque infiniment chère à mon coeur, que trois ans de séjour dans un pays épuisent la source des larmes; que le sol qui nous nourrit fixe notre attention; qu'il est naturel à l'homme policé d'y remarquer la nuance qui le différencie du sauvage, et de remonter à la cause de cette dissimilitude; qu'il serait aussi étonnant que dans trente mois je n'eusse fait aucune recherche et aucune observation sur des personnes avec qui j'ai vécu; qu'il serait invraisemblable que la tristesse empêchât un prisonnier de connaître son réduit. Le plaisir et la peine continus ressemblent à ces fleuves qui, dans leur cours, jaillissent et disparaissent tour à tour. Une conscience pure et une âme franche font toujours surnager l'esprit au-dessus de la peine et du plaisir. Que de chefs-d'oeuvre de génie et de gaieté sont sortis du fond des cachots et du séjour des pleurs! Enfin, si je n'eusse parlé que de nos malheurs, on m'aurait accusé d'égoïsme. J'ai semé quelques traits de gaieté dans mon Voyage, afin de fixer l'attention de plus d'un lecteur; peut-être que si nos voyageurs étaient moins méthodiques et moins sombres, nos dames préféreraient le voyage au roman: enfin, si j'ai cousu quelques épisodes à mon ouvrage, c'est qu'au désert comme au village, où la nature est sans fard, on danse auprès du cimetière, et ces contrastes pourraient avoir un but louable qui les identifieraient au sujet.
Qu'on se reporte au moment où j'écrivais; la religion avilie ou calomniée passait pour une illusion ou pour un cerbère prêt à dévorer celui dont la franche gaieté faisait épanouir le front; c'était le moyen qu'on employait alors pour empêcher l'honnête homme de remonter à la foi par la morale. Si j'eusse sèchement invoqué le ciel, et pleuré sur mes malheurs, mon livre aurait eu le sort de tant d'autres; on m'eut traité de cafard sans vouloir me lire. Comme le sexe avait eu le plus d'influence dans la subversion des principes de l'ordre antique, j'ai profité de l'ascendant que la pitié me donnait dans son âme pour parler à son coeur, et le conduire à l'instruction par la voie du plaisir. Il est peu de circonstances où la morale eût plus de poids. Qu'un millionnaire rayonnant de joie remercie Dieu de la pluie d'or qui tombe chez lui, c'est un devoir dont on peut le louer sans l'admirer; mais qu'un innocent, réduit à manger des feuilles, sourie encore, et trouve l'abondance dans son coeur; que la religion soit son refuge; qu'en écrivant ses malheurs il égaye le tableau pour attirer l'oeil, son but est louable et sa morale est persuasive. Enfin, ce qui me console, c'est qu'une partie de mes lecteurs a approuvé ce que l'autre a blâmé.
Un reproche mieux fondé m'a été fait par des amis judicieux, qui ont blâmé ce que j'avais écrit contre ma tutrice; si elle a semé des épines sur mes pas, le soin qu'elle a pris de mon éducation aurait dû mettre un cachet sur mes lèvres. Il serait possible que mes longs malheurs eussent été la punition de mon ingratitude. Personne ne posséda mieux qu'elle le précieux talent de former le coeur et l'esprit. Si elle eût été moins économe et moins butée à me traîner au sacerdoce, je l'aurais mieux jugée, et je n'aurais pas resté dix-huit ans sans l'embrasser, car le moment où je passai par Châteaudun pour aller en exil fut trop court pour que je l'appelle une entrevue. La visite qu'elle me rendit en prison pouvant être notre dernier adieu, elle crut pleurer ma mort. Mais j'ai été la voir un an après la publication de mon Voyage; elle avait lu son article; elle me bouda pendant quinze jours. Des amis communs, au nombre desquels je dois compter des parents que j'ai peu ménagés, nous rapprochèrent: on convint de tout oublier; je fus convaincu que les obligations de ma tutrice à mon égard étaient moins importantes que je ne le croyais. La réconciliation a été pleine et entière; et je n'oublierai point son bonjour du lendemain de notre entrevue: «Mon ami, voilà ma première nuit de bonheur depuis dix-huit ans que tu m'as quittée; je t'aimais autant que tu as cru que je te haïssais; juge-moi sans prévention. Je me suis trompée, peut-être un peu par ambition, mais par zèle pour ton bonheur, plus que pour le mien, en te choisissant un état considéré avant la révolution. Je t'applaudis d'avoir contrarié mon goût, et je ne mourrai contente qu'en te voyant établi. Je touche à ma quatre-vingt-sixième année: donne-moi promptement cette satisfaction.»
J'ai profité de ses leçons: je suis marié, établi, et, dans ma paisible médiocrité, je travaille, je ris, je chante, et je vends des livres après avoir vendu des chansons.
À MONSIEUR GARAT,
_Membre du Sénat-Conservateur et de l'Institut impérial._
MONSIEUR,
Je suis payé de mes peines, et mes malheurs me sont précieux, quand vous en accueillez l'hommage; en fixant votre attention, ils m'assurent l'intérêt du lecteur: je vous dois leur publicité; et l'estime que vous accordez à l'auteur, est un garant de sa franchise et de son caractère.
Un philosophe dit que les hommes en place ont deux visages et deux existences: on vous croiroit simple particulier; car personne ne peut désirer plus que vous, Monsieur, d'avoir une fenêtre à son coeur.
Votre vie privée (vos ouvrages à part) au milieu des dignités et des places éminentes où la confiance publique et votre intégrité vous ont appelé et maintenu depuis quinze ans, nous reporteroit aux siècles de ce Romain qui labouroit son champ de ses mains consulaires, et s'arrêtoit au bout du sillon pour manger son plat de légumes. Aujourd'hui même, vous pourriez encore dicter pour votre enfant; le testament d'Eudamidas de Corinthe. Monsieur, voilà vos droits à l'immortalité dans mon coeur, et dans celui des vrais amis de leur pays.
Au reste, les dignités et les talens, dons des hommes ou de la Providence, comme les rayons de l'astre du jour, sont des biens hors de nous, dont l'éclat éblouit, mais dont la propriété ne nous est acquise que par le bon usage que nous en faisons pour les autres. Que j'aime bien mieux retrouver l'homme privé, adoré dans sa famille, bon avec tous les hommes, sublime et profond dans son cabinet comme Montesquieu, naïf et franc dans la société comme Lafontaine! Horace lui diroit avec vérité: _Domus non purior ulla est_; sa maison est le temple de la candeur, de l'amitié et de la bonne foi; le local est petit, mais c'est celui de Socrate.
Le Sénateur membre de l'Institut, donne de l'éclat a mes malheurs; mais l'estime de l'homme privé donne encore bien plus de mérite à l'auteur qui a l'honneur d'être,
Avec un très-profond respect,
Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
L. A. PITOU.
Paris, 30 pluviose an 15 (19 février 1805).
MA VIE
ET
LES CAUSES DE MON EXIL.
Voici le tableau de mes inconséquences, de mes persécutions et de mes malheurs. La Providence a tout fait pour me rendre sage et réfléchi; j'ai bien résolu aujourd'hui de profiter de ses leçons, et tout lecteur, de quelque opinion qu'il ait été, en croira sans peine à ma parole, après avoir lu cet ouvrage: je le plaindrois bien s'il avoit besoin de faire une école aussi dure que la mienne pour rentrer dans la société.
Doué d'un coeur sensible et d'une âme confiante, j'ai été poussé dans une carrière célèbre, périlleuse et singulière, par la dureté de ma tutrice, qui me devoit et les soins et les comptes d'une dépositaire de ma fortune.
L'expérience l'a convaincue, à mon détriment et au sien, que les parens complaisans et les amis flagorneurs sont les moins désintéressés et les plus habiles à faire des dupes. La pauvre femme, qui se seroit fait pendre pour un liard, a donné sa confiance à une fine intrigante qui, pour des riens, lui a fait des emprunts hypothéqués sur un avenir trompeur. Ma tutrice a beaucoup pleuré comme le juif de _Maison à vendre_; et la confidente qui l'a abusée la haïssoit tant, que, croyant me faire plaisir, elle vint à Paris la décrier auprès de moi, et ne fut jamais si interdite que de ma réponse à ce sujet, quoique j'ignorasse encore ses projets et sa conduite.
Au reste, les premiers momens de ma jeunesse furent bien plus hérissés d'épines que semés de roses. Né d'une famille de laboureurs et de gens de robe, je perdis mon père à huit ans. Il mourut de chagrin de voir qu'un de mes oncles, mon parrain, célibataire, intendant d'un château de M. Delaborde, venoit de décéder après avoir substitué oralement sur ma tête, la part du bien qu'il me destinoit comme à son fils adoptif, et à l'un de ses plus proches parens. Ce bon père étoit loin de m'envier mon bonheur; mais il frémissoit de me laisser aux soins d'une épouse sans fortune et sans défense, ou bien de me voir sous la tutelle d'une légataire universelle, qui n'étoit engagée que sur parole, et dont il connoissoit l'avarice. Elle me devoit de l'éducation et un établissement à mon choix.
À l'âge de dix ans, ma mère me conduisit jusqu'à la porte de cette tutrice, où elle n'osa pas entrer de peur d'être éconduite. Ô nécessité! pourquoi contraignis-tu ma bonne mère à ce pénible sacrifice! Mon père avoit épousé une pauvre villageoise, riche en vertus, mais simple, honnête, bonne et trop peu fastueuse pour que ma tutrice daignât la regarder du haut de sa grandeur. Combien de fois ne fus-je pas forcé d'embrasser dans la rue cette tendre mère qui n'osoit mettre le pied sur le seuil de la maison, d'où j'étois souvent obligé de m'esquiver pour voir à la dérobée la meilleure et la plus tendre des mères! Ma tutrice étoit pourtant sa soeur, et même elle étoit dévote: mais l'avare manichéen concilie pour lui seul le dieu de l'or avec celui de la pauvreté.
Que mon coeur auroit aimé cette tutrice, si elle l'eût voulu! elle avoit de grandes qualités, des vertus, de la sensibilité, même plus que les êtres abâtardis par l'avarice n'en sont susceptibles; mais je n'ai jamais pu oublier le mauvais exemple que sa conduite auroit pu m'inspirer contre ma mère.
Elle m'aimoit à sa mode, car elle poussa l'épargne jusqu'à me refuser les premiers besoins de la vie. Dans un âge aussi tendre, j'étois dévoré par la faim et réduit à demander du pain à mes camarades, et à ramasser ce que je trouvois dans les classes et ailleurs: au point que mon premier maître s'en étant aperçu, me gronda, l'en prévint, et fit un peu améliorer mon sort. Si dans la suite, elle n'osa plus me défendre de retourner deux fois au chanteau, quand j'y revenois elle me regardoit d'un air si dur, que si je n'avois pas eu l'âme honnête, elle m'auroit rendu aussi vil que certaine personne qui lui est parfaitement connue, et qui fit à certain âge le supplice de parens bien moins rigides qu'elle. Comme elle étoit commerçante et très à son aise, je trouvai dans des babioles le secret d'éviter sa mauvaise humeur: elle m'y avoit tellement réduit, qu'un de mes professeurs mérita que je lui en fisse la confidence, et qu'il en rit. Au bout d'un certain temps, elle s'aperçut de mes espiégleries.... Ce fut un crime irrémissible, et depuis ce moment elle ne m'a jamais pardonné mes vétilles, que je dois appeler ses propres erreurs.
À dix ans, elle me destina à l'étude des langues, et ne négligea rien pour me donner une bonne éducation; elle étoit dévote et mondaine, et me destinoit à la prêtrise. Je réussis à son gré; alors elle me traita comme son enfant: elle avoit même cette divine ambition des bons pères qui jouissent et renaissent dans leurs enfans qui se distinguent dans leurs classes. Rien ne lui coûtoit trop cher quand il s'agissoit de mon avancement; mais elle ne vouloit toujours pas voir ma mère, ce qui étoit un crève-coeur pour moi.
À quatorze ans, je lui demandai à étudier en droit; alors elle ne me laissa que l'alternative de prendre un métier pénible et contraire à mon goût, ou de me faire prêtre; et de ce moment elle aliéna, vendit et dénatura notre fortune, me disant que j'avois eu ma part, que je n'avois plus à choisir que le sacerdoce. De mon côté, je me promis de ne lui jamais ouvrir mon coeur; et je jurai en moi-même que je ne ferois rien contre ma conscience. J. J. Rousseau fut sensible à huit ans.... Quand mes camarades s'écrioient _à l'invraisemblance_, en lisant dans _ses Confessions_ les premiers mouvemens de la nature dans l'enfance corrigée par mademoiselle Lambercier, je me disois tout bas: ils sont nés après moi. Cet instinct prématuré me rendit rêveur, jusqu'à l'âge de quatorze ans. Confié aux soins des femmes, j'éprouvois un charme inexprimable et une contrainte involontaire, douce et quelquefois gênante, dans les petits cercles d'enfans des deux sexes, avec qui le hasard et le voisinage nous faisoient souvent rencontrer. Dans le cours de mes études, les jours de congé de la semaine m'étoient indifférens.
Je ne comptois de momens d'existence que les dimanches soir, après les offices, où nos parens nous réunissoient à tour de rôle.... Alors, mon plaisir étoit toujours empoisonné par cette pensée terrible: je suis sensible, j'aime et j'aimerai toute ma vie, et on veut me faire prêtre: non, je ne le serai jamais.... mais que ferai-je?...
Quoique cette pensée me tourmentât quelquefois jour et nuit, jamais elle ne vint sur mes lèvres avec aucun de mes camarades les plus intimes, dans ces petits cercles où l'enfance, éloignée des regards paternels, énonce librement ses projets, ses inclinations et ses goûts. Moi, je serai avocat, moi notaire, moi marchand, moi prêtre, se disoit-on; et toi Pitou?... Je n'en sais rien. Les femmes plus fines et aussi discrètes que nous, n'ont pas eu plus d'empire contre mon secret. Si elles eussent pu, à cet âge, attacher le prix de l'amour à la solution de cette question, je ne l'aurois pas donnée. Plus j'étois réservé, plus elles me questionnoient. Quelle épreuve!... ô quelle épreuve! j'ai tellement résisté, que celle qui avoit le plus d'empire sur mon coeur, me croyant parti à Chartres, en 1789, pour me lier irrévocablement au sanctuaire, se brouilla avec moi, et finit par épouser un de mes écoliers. Que m'auroit servi de l'informer de mon projet? ma tutrice venant à le savoir, j'étois exhérédé et sans état. Ne vaut-il pas mieux être malheureux seul, que de lier ceux qu'on aime à une destinée cruelle qu'ils ne peuvent adoucir?