Visite chez le prince

Part 2

Chapter 23,475 wordsPublic domain

Devant la baie ouverte, Altdorf m’avait pris la main. Toutes ces fausses ruines dont les architectes français peuplaient sous Louis XV les parcs allemands, témoignages de paix et de prospérité suprêmes, devenaient dans ce soir les vraies ruines d’un siècle et d’un régime. Nous voyions, entre les châteaux, devinant à cette fenêtre deux hommes occupés à extraire d’eux-mêmes ce qui en était le moins sauvage et le moins petitement humain, le soleil, piqué au jeu, trouver sur son déclin des lueurs de réconciliation avec la terre. Tous deux s’enveloppaient de la même flamme glaciale; il était moins pénible de regarder en face le soleil; il était moins facile de regarder la terre, qui scintillait à mesure qu’avançait le crépuscule, de feux et de brasiers invisibles le jour. Prolongeant le seul flirt franco-allemand qui ait été poursuivi en cette année vingt-trois, le prince me parlait d’une jeune Française heureuse qu’il avait vue vers 1865 sur la terrasse de Valençay. Il apercevait de trois quarts son visage accablé de beauté, de richesse, de luxe et d’amour. Elle était ployée, visitée par le bonheur. Le mari, debout dans le voisinage, infatigable dans un rôle incompréhensible de veilleur, frissonnait au moindre appel des oiseaux de nuit et laissait tous les êtres humains approcher de la jeune femme, lui parler, la toucher, sans paraître les voir. Une rivière, croyait le prince, coulait au loin... Un hibou, croyait-il aussi, avait volé... C’était tout, mais cette vision gravée au fer rouge dans un cœur jusque-là fantasque et coléreux avait fait diriger quarante ans une principauté allemande avec justice et bonté. De mon côté, je lui avouais d’où venait le respect que j’avais des hommes. Je lui décrivais ce petit Allemand, dans l’embrasure de sa fenêtre voûtée, à Iéna. Dieu sait si j’avais vu des hommes penser, des étudiants travailler! Pendant huit ans, j’avais habité en face du bureau du plus grand de nos philosophes. Au-dessous du rideau relevé, sa tête osseuse et chauve prenait toute la lumière et oscillait comme un diamant au seul cri des marchandes des quatre saisons ou du sifflet du marchand de lait de chèvres. Pendant huit ans aussi, j’avais vu se ruer aux examens tout ce que comptaient de vaillants la Sorbonne, l’École des Mines de Saint-Étienne, l’École Normale, Mais je ne savais pas ce que c’était que la pensée, que le travail, j’ignorais leur dignité, et de ce jour-là je le sus. Mon petit Allemand ne travaillait pas du reste, il ne pensait peut-être pas. Assis sur le lieu de sa grande défaite, orné de ses attributs qui permettaient de dire qu’il était le symbole du travail, et non celui de l’astronomie, et non celui de la pudeur, le livre à dos de parchemin que se sont transmis depuis Holbein tous les liseurs de l’Empire, une plume en vraie plume, une boîte à poudre d’or qu’il répandait non sur sa page blanche mais sur sa main, ou son genou, comme s’il était une machine à penser et que les mots apparaissaient sur lui en tatouages, il était encadré de monuments familiers, une halle des marchands, un beffroi, une église; son dos courbé semblait la voûte de cette ville, dont je voyais ainsi par je ne sais quels rayons X l’architecture secrète et insoluble: un petit Allemand philologue rêveur. C’était tout, ce n’était rien, mais c’était pour cela que le plus modeste domaine de la langue française avait été cultivé avec fierté et conscience.

Le soleil atteignait l’horizon. Les statues des dieux à noms français, penchant à demi pour une pensée pacifique leurs crânes de pierre que les colombes croyaient penchés pour elles, avaient soudain de longues ombres vivantes, les plus longues de la journée, et par elles tentaient d’atteindre ou de contenir des objets, des plantes ou des passants insaisissables. Dans sa villa voisine, Dora Winzer, la première chanteuse de la Cour, sans qu’on entendît aucun piano, répétait toutes les minutes, probablement en s’habillant pour un dîner et après chaque progrès de sa toilette, la même phrase d’Yseult; mais au lieu d’être agacé par cette répétition, le cœur, ce soir, au bord de la Bavière, en était angoissé à la fois et calmé comme il l’est, au bord d’un lac ou d’une jungle, par l’appel régulier du cygne ou du paon. Dora Winzer avait d’abord, sans doute en sortant de son bain, poussé son cri à toute voix. Puis, les bas passés, elle le modula à peine. Puis, la robe bien lacée, il éclata. Nous en étions après chaque silence à désirer ce cri humain, modèle acceptable proposé pour le cri de la femme, alors que celui qu’adoptèrent justement paons et cygnes est si manqué! Puis, dans les lilas et les sureaux le rossignol, ce rossignol qui ne chante pas en Amérique, commença à chanter, avec des pauses qui devaient correspondre elles aussi à je ne sais quels progrès dans l’ordonnance du plumage ou du firmament. Puis le cri d’Yseult résonna si fort que j’eus la certitude que le collier était agrafé. Nous étions émus, le prince et moi, par le cri de cet oiseau emprunté à l’Asie mais fidèle à l’Europe, par le cri de cette héroïne prise à la France mais commune désormais à nos deux pays, et, sous ce ciel où n’apparaissait aucune des étoiles qu’ont aimées dans leur enfance Bolivar ou Wilson, nous sentions entre nous, malgré tant de combats, malgré tant de haines, notre fraternité d’Européens.

Pour couper court à cette belle défaillance occidentale, le sort introduisit à ce moment trois visiteurs, dont deux gigantesques.

--Voici d’anciens collègues à vous, me dit le prince. Voici ma revanche à Siegfried.

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Le premier géant était le général comte de Fontgeloy, dont l’aïeul Xavier avait été le premier protestant expulsé par Louis XIV. Le matin même du jour où lui était parvenue la lettre royale, Xavier s’était précipité vers le Saint Empire à bride abattue. La frontière française une fois franchie, il avait fait front aussitôt, avait tué vers midi deux cavaliers français en maraude, ses compatriotes jusqu’au matin à onze heures, refusa le château que lui offrait le grand électeur à Berlin pour rester plus près de son ennemie, et, depuis 1680, sa lignée combattait la France, n’y retournant jamais que pour les invasions, aussi satisfaite d’avoir extériorisé cette patrie ingrate que nous pourrions l’être d’extérioriser nos défauts ou nos vices et de lutter avec eux corps à corps. Elle luttait, croyait-elle, avec la tyrannie, l’inquisition, tout ce que personnifiait Louis XIV ou Loubet. Seuls les Fontgeloy n’avaient jamais signé les suppliques de retour qu’après chaque traité les protestants français faisaient remettre à Louis XIV. Ils recevaient à la porte de l’exil chaque émigré, l’examinaient, et le dirigeaient selon ses qualités vers la ville qui manquait de notaire, ou de collecteur, ou de bourgmestre, fortifiant le Brandebourg à ses points faibles. Toujours adonnés à cette guerre civile, les Fontgeloy actuels haïssaient nos présidents de République d’une haine qui en général est réservée aux rois, plus méfiants encore d’ailleurs quand un protestant prenait la direction de la France, abonnés au _Temps_ pour lire la statistique municipale de la décade et suivre avec bonheur la décroissance des naissances, et, chaque fois qu’un fleuve débordait à Toulouse ou à Nantes, le délire du déluge les prenait. Ils avaient tout près de deux mètres. Incroyablement parcimonieux, dédaigneux des honneurs mais non du pouvoir, durs autrefois aux poisons et aux pestes, ils l’étaient maintenant au feu ou au gel. Leurs mains, pendant les conversations, touchaient sans effort apparent, comme tout à l’heure les statues par leurs ombres, des objets qui semblaient hors d’atteinte sur les consoles et ils entassaient sur leur visage tant de particularités, yeux vairons, balafres, nombre de canines illimité, que dans leurs voyages les commissaires des gares frontières, après avoir lu leur signalement sur le passeport, s’offraient le luxe de les réveiller pour les voir. Mais ils dégringolaient le marchepied du wagon aussi vite que les Sarrasins décrochés jadis des créneaux par les Fontgeloy de Cognac.

Le second personnage était le vidame de Poncarmé, membre du Landtag prussien, dont la famille avait quitté en 1688 Villefayard, seul bourg du Limousin gagné à la Réforme. Si Berlin avait eu au XVIIIe siècle des carottes nouvelles, des tomates, et des éclairs au chocolat, c’était grâce à cet aïeul, qui y avait attiré cent horticulteurs de Nîmes et vingt pâtissiers de Montpellier. De petite noblesse et de petite imagination, les Poncarmé, sur lesquels avaient chu tout d’un coup la faveur d’un roi et le voisinage de l’Orient, car le grand électeur les avait établis aux confins de la Pologne, en avaient conçu un orgueil démesuré et le goût du pillage. Leur hôtel de Berlin était un repaire de collections, où les Rubens engendraient les Rembrandt. Mais eux-mêmes s’étaient reproduits avec peine. Chaque Poncarmé, fils unique, vivait garçon jusqu’à la vieillesse et se résignait alors au mariage avec une fille qu’il demandait toujours aux protestants français émigrés. Certains d’ailleurs trouvaient le moyen, entre soixante-dix et quatre-vingts, d’être veufs, car la vie pour une femme était dure avec eux, et de se remarier. Le Poncarmé présent avait cinquante-cinq ans et approchait de son âge nubile. Le cœur des Poncarmé, plus encore que celui des Fontgeloy, me paraissait d’une matière française bien inconnue aujourd’hui, et que je ne sentais même plus au-dessous des deux couches posées sur moi par deux siècles français entiers et vingt-trois ans de rabiot. Un sourire ironique ne quittait jamais leurs lèvres, ce n’est pas qu’ils vous jugeaient borné, ou mal vêtu, ou trop pauvre: c’est, nourris de la Bible, qu’ils vous savaient mortels. Ils se gaussaient de vous, d’être des objets périssables. Ils vous serraient les mains à les meurtrir, souriants d’avoir meurtri votre squelette. J’avais été voilà quinze ans invité par le chef de famille à visiter les collections. Il avait voulu être mon guide. C’était le guide de la mort. Devant chaque meuble, chaque tableau, il insistait sur sa fraîcheur et sur la décrépitude où devait être le corps de l’ébéniste ou du peintre, surtout des peintres catholiques, me décrivant, dès que je m’arrêtais devant une table ou une pendule, quelle triste momie, quelle poussière devait être aujourd’hui Riesner ou Lepeautre, si bien que dans la galerie je passai vite, n’osant m’arrêter que devant les insignifiants, (pauvre Boilly d’ailleurs, pauvre Dévéria!) pour éviter de savoir ce qu’était devenu au juste le corps de Rembrandt, et celui de Vermeer, et celui de Watteau; jusqu’à ce qu’il m’arrêtât de force devant un tableau de la Révolution dont le bleu et le vermillon avaient été faits, par l’intermédiaire d’un peintre lui aussi en cendres, avec les cendres de nos rois.

Le troisième était l’arrière-petit-fils d’Anacharsis de Thorald, émigré de Provence en 1793. On jugeait à le voir de ce qu’un siècle français apporte en alluvions et en perfectionnement sur une de ses castes. Les ancêtres de Thorald, sous Louis XIII, ne devaient pas être très différents des Fontgeloy ou des Poncarmé, mais cent années prodigues avaient passé sur eux. Au lieu d’aller vers le Nord, les Thorald avaient oscillé entre Bade et Vienne, introduisant dans ces villes, non des horticulteurs, mais la plupart des jeux de hasard et des tripots. Ils portaient des guêtres blanches, des monocles. Aimés des femmes, encombrant les cours de liaisons, mais perfides, ils utilisaient le compartimentage de l’Allemagne du Sud comme les grands amoureux aux États-Unis en utilisent les États, disparaissant du Wurtemberg pour apparaître en Bade, et, si le scandale était trop grand, jusqu’en Lichtenstein. Athées mais constructeurs d’églises qu’ils ornaient de tableaux dont l’auteur leur importait aussi peu que le sujet, avec un faible cependant pour les paysages romains et pour les cadres à colonnes. Parfois, après des décades d’ennui et de parcimonie, un prince les appelait au ministère des finances, ou les consultait sur la voirie de ses villes, et dans les trois ans, la principauté était ruinée jusqu’au dernier thaler.

Tels ils étaient tous trois, délégués ce soir auprès du prince des quatorze généraux, des trente colonels, des trois cents officiers descendants de Français émigrés, représentant le vingtième de la fortune de la noblesse prussienne, le dixième de son énergie, et le cinquième au moins de sa haine pour la France. Le prince me présenta comme un Canadien de Québec. Cela ne leur enleva pas toute méfiance. Ils m’observaient à la dérobée, tâchant de voir ce qu’un Français gagnait sous Louis XIV à aller vers l’Occident au lieu d’aller vers l’Est. Pour moi je découvrais sur eux, isolés et conservés, quelques-uns des traits de ma race ou du XVIe siècle, des tics certainement perdus depuis cette époque, une manière disparue d’écouter les rossignols, un rire ancestral. Il ne faut pas s’obstiner à croire que la patrie est douceur et velours; je me heurtais ce soir à la part la plus dure de la mienne, aussi décontenancé que si l’on m’accusait soudain avec preuves en main d’avoir été cruel et impitoyable dans mon enfance. Il est dur de toucher et de sentir en soi, sous les yeux des Poncarmé, son squelette, un cruel squelette, soudain grandissant. Je ramenais sur moi, comme une tendre peau, devant les deux géants le dix-huitième siècle, et devant Thorald, le dix-neuvième, dont je comprenais les vertus. Jusqu’à ces deux derniers mois passés loin de France qui me paraissaient, malgré la couche d’or dont m’ornait ce soir le ciel munichois, m’avoir frustré d’un vernis que je ne reprendrais plus! Venus pour annoncer au prince qu’étaient supprimées désormais les réunions trimestrielles entre descendants de Français immigrés, ils étaient tous trois debout et immobiles; c’étaient les mannequins de haine, d’audace, de brutalité sur lesquels avait été taillée ma race, ma race de politesse. Mais tout ce qu’a ajouté à la matière d’un Français Austerlitz, la conquête de l’Algérie, l’exposition de 1900, frémissait à ma surface en papilles indignées. Ce qui me gênait le plus, c’étaient, posés sur moi, ces regards de voyeurs qu’ont tous les Allemands devant les littérateurs étrangers, le spectacle de la nature, et les statues; car ils étaient déjà en Allemagne au moment où l’on s’y livrait, sous la surveillance de Lessing, de Winckelmann, ou de plus grands encore, à tous les accouplements imaginables entre dieux hellènes et dieux germains. C’étaient des gens qui voyaient dix ou vingt fois par an, selon la saison théâtrale, Hélène se donner à Faust et Penthésilée à Odin. Mais toute la purification simple et humaine apportée au cerveau par Malebranche ou Voltaire, aux yeux par les impressionnistes, au rire par Courteline, me donnait le sentiment d’être d’une densité moindre en face de ces trois Français dont les plus récents cartilages s’appelaient Waterloo, Kant et Sedan.

Le soleil était couché. Dora Winzer poussait de tout petits cris d’Yseult successifs, à cause des bagues sans doute. Thorald était le seul à en paraître agacé, et il démontrait ainsi que c’était le dix-huitième siècle, entre tous les siècles français, qui avait posé sur les âmes françaises la couche rebelle à Wagner.

Soudain, Poncarmé poussa un gémissement et glissa sur un fauteuil.

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Pendant la semaine qui suit la mort d’un écrivain que j’aime, je pense, je vois, j’écris sans le vouloir à son image. J’ai ses manies de style, presque son écriture. Cela vient de ce que j’arrive enfin et pour quelques jours seulement à le comprendre. J’admire ceux qui ont pu pasticher La Bruyère, Racine, après les huit jours qui suivirent leur mort. Cela vient de ce que l’agitation qu’il a donnée à la vie trouve, à défaut de lui-même, son récepteur dans l’être qui y est le plus sensible, aujourd’hui moi. J’ai le sentiment que des instruments merveilleux se trouvent soudain sans maître, encore aigus et étincelants; je les essaye par dévotion avant leur rapide rouille. Lorsque, redescendant le Père Lachaise, après avoir hissé le cercueil sur le feuillage le plus haut de Paris, passant cette porte des vivants pour laquelle on ne réclame pas d’obole, vous avez déposé pour toujours près de Moréas ou de Proust, par pitié pour eux qui vous l’avaient prêtée et comme un myope met son lorgnon dans le linceul d’un ami oculiste, la vraie méthode pour voir la Seine, la Trinité, le coucher du soleil, pour entendre les cris des cochers, des vendeuses de quatre saisons, le cor des rempailleurs, et que soudain, dès la grille, vous apercevez, échappés à leur tombe fraîche et démesurément amplifiés, tous ces édifices que leur disparition vous avait préparés à ne plus revoir et vous avait rendus depuis l’heure de leur mort invisibles, tous réunis pour la vente à l’encan au pied de ce cimetière et n’ayant pas eu le temps de s’éparpiller dans Paris ou dans l’univers, la Tour Eiffel, Notre Dame, et des monuments que vous ne saviez pas leur appartenir autant, qui vous arrachent le cœur, comme Dufayel et la Grande Roue; quand leur beau soleil, de scellé sans couleur qu’il était hier sur le ciel, éclate soudain en flammes, car il est midi, et libère toutes choses du crêpe des ombres, alors tous ces objets vous donnent en douleur ce qu’ils leur ont apporté en délices, faisant de vous, comme Boulle autrefois de son écaille et de son cuivre, le meuble femelle du beau meuble qu’ils étaient. Tous ces beaux platanes, ces nuages, qu’ils vous avaient habitués à voir autour d’eux et jusque sur eux en relief, on les incruste soudain en vous, d’un canif trop cruel et qui dessine en votre chair chaque feuille et chaque oiseau. Et quand, après avoir retrouvé sur le terre-plein de la Roquette, sur la place de la République, leurs jouets d’adultes morts, le premier café à terrasse, la première statue tirée par des lions, le premier Bébé Cadum, vous vous trouvez soudain face à face, avec la première femme qu’ils auraient sur cet itinéraire suivie du regard, cette femme semblable à leur héroïne, cette femme que vous aviez couchée là-haut près d’eux et que voilà venant en sens contraire, comme dans une farce de Frégoli, alors chaque être, chaque objet, dissimulant sur lui ce qui le désignait jadis à vous, arbore la cravate, les gants, la couleur qui eût attiré leur regard. Tout l’univers afflue en nourriture pour ce mort, en aliments tout frais qu’il dépose sur vos bras et dont vous n’avez que faire. Une saison forcenée éclate qui pendant huit jours ne couvre les arbres que des fruits qu’ils aimaient, si amers pour vous, les plantes que de leurs fleurs. Pendant huit jours tout continue à pousser dans leur univers déjà mort. Heureux encore si leurs héros ne se réfugient pas en vous, comme des orphelins, réfugiés d’une zone dévastée pour lesquels l’hôte déblaie toute sa pensée et son âme. Puis, après s’être donnés à moi si amplement, après m’avoir prétendu leur mandataire auprès de tout ce qu’ils aimaient ici-bas, ils se retirent peu à peu, impitoyablement, en quinze jours, en une semaine; le jour arrive où les arbres m’offrent soudain mes fruits, les parterres mes fleurs, les théâtres et les jardins mes femmes, et je suis affreusement, pour toujours, desséché d’eux.

Or, cet après midi-là--pourquoi mon deuil d’Agrippa d’Aubigné n’était-il pas périmé?--je vis mourir avec les yeux d’Agrippa le vidame de Poncarmé. Poncarmé avait glissé sur le fauteuil. Je comprenais, comme il ne l’a jamais été au XVIe siècle, pourquoi ont été ajoutés aux chaises des bras et des dossiers. Je voyais que le fauteuil est bien le seul meuble conditionné spécialement pour la maladie et la mort, alors que le lit a trois fonctions. Je pris son poignet. Le pouls ne battait plus. Poncarmé se cramponnait aux accoudoirs de mains dont le pouls ne battait plus. Il ne respirait plus, son sang était vieux déjà de vingt, de trente secondes, mais sa bouche était large ouverte, comme si un miracle devait se produire sur ce vieux calviniste, et qu’il allait en sortir des roses. Un aimant intérieur rappelait tout éclat, toute limpidité vers le centre de son corps; il était au milieu de notre groupe rougi par le couchant comme un être dont le soleil s’est écarté, il était dans une pénombre affreuse entre le ciel et la terre, mais une de ses mains sortit tout à coup de ce cône infernal, et s’ouvrit, les doigts écartés, vers le plancher, comme s’il allait en tomber des violettes ou des pervenches. Fontgeloy défit le col, la chemise, les brodequins, semblant chercher sur ce corps même, comme on la cherche sur une pendule ou une boîte à sardines, la clef qui le remonterait ou l’ouvrirait; je vis nu tout ce qui constitue le buste d’un huguenot, le col, le tétin, et la narine qui se pincetait, comme pour aspirer un parfum de jasmins et de clématites. Chacun de nous essaya sur lui cet ignare massage humain que les camarades d’un mort, qu’ils soient boulangers, écrivains ou même masseurs, font subir au corps encore chaud. Puis quand chacun de nous l’eut touché comme un bain et que la température parut soudain trop froide, le prince fit appeler son voisin Hartmann, le psychiâtre. Quand Hartmann entra, ouvrant la porte largement comme pour un constat, Poncarmé était à peu près déshabillé par nous, et il le surprit dans un tête à tête indéniable avec la mort. Nous avions enlevé ses souliers neufs, qui l’encadraient, vides comme jamais ne l’ont été souliers au seizième siècle de pivoines et de glaïeuls...