Visite chez le prince

Part 1

Chapter 13,304 wordsPublic domain

JEAN GIRAUDOUX

VISITE CHEZ LE PRINCE

FRONTISPICE GRAVÉ PAR DARAGNÈS

CHEZ ÉMILE-PAUL FRÈRES A PARIS, 100, RUE DU FBG. SAINT-HONORÉ 1924

Je décidai de confier au prince de Saxe-Altdorf que j’avais identifié Siegfried.

Le chemin qui menait chez le prince n’avait plus de villa Morin, de villa Couillard. Les contremaîtres de Limoges et leurs familles importées en ce coin de Bavière avaient disparu. Les enfants qui jouaient sur le trottoir n’avaient plus le truc français pour lancer les billes. Tous les porcelainiers de Nymphenbourg s’étaient brisés à la guerre comme de la porcelaine. Seules les indications des girouettes n’avaient pas été repeintes en allemand. Seuls les dieux du parc gardaient dans leur socle leur nom versaillais de Phébus ou de Diane gravé en ces lettres romaines, si pareilles pour le profane sur toutes les statues, mais où le graphologue retrouve aussitôt le ciseau de Coysevox ou de Coustou. Excepté aux dieux et aux vents, il fallait ici parler bavarois. Un chanteur tyrolien semblait payé pour donner son accent au paysage qui s’obstinait parfois à me murmurer, par ses peupliers, par ses cascades, un pur espéranto. Jusqu’aux oiseaux, isolés ou par deux, qui posaient des inflexions ou des trémas allemands sur ce que les cyprès et les temples pouvaient ce soir offrir à l’âme de latin; et j’étais d’ailleurs dans cet état de tension raciale où l’on distingue subitement la différence entre les plus petits insectes de votre patrie et les insectes étrangers... J’allais lentement... Des hannetons me heurtaient qui, avec l’envergure française, m’eussent à peine effleuré...

J’étais venu voilà quinze ans rapporter au prince un chien égaré. Je lui rapportais aujourd’hui un homme. Mes deux démarches étaient tellement identiques et si différente l’allure du monde, que j’en avais le sentiment d’une seconde existence, de cette existence où l’on recommencera, pour un objet parfait, toutes les commissions et les démarches que nous imposèrent ici-bas des capitaines d’habillement ou des animaux domestiques. D’une sagesse en avance d’un degré sur mon tour dans la vie astrale, je cherchais dans ces quinze ans écoulés la minute d’oubli, de souffrance ou de volupté qui avait pu me tenir lieu de mort aux yeux d’un créateur. Était-ce ce millepatte monstre, aux Dardanelles, dont j’avais sauvé la vie? Était-ce cet évanouissement au café de la Paix, qu’on m’avait assuré pourtant n’avoir duré que deux secondes, et où je m’étais réveillé entouré des cinquante médecins délégués par l’Amérique aux fêtes de Pasteur, occupés à boire un bock à la terrasse?... Ou cette nuit entre Dunkerque et Bayonne, dans un compartiment de troisième, avec cette jeune femme dont tous les bagages portaient des prénoms différents et qui s’indignait à chaque nom de gare, comme si les gares au contraire eussent dû avoir le même nom?... De ma mémoire s’empressaient tous les souvenirs d’actes bien médiocres, mais qui avaient fait leur chemin en tant que souvenirs et primaient aujourd’hui des souvenirs de morts ou de délices... Soudain, à la dernière porte du parc, j’aperçus, au-dessus de Munich, la cathédrale. J’en fus étonné; ou plutôt j’eus l’impression d’éprouver le même étonnement, à un dix-millième près, que cette vision m’avait valu alors. Elle scintillait à peine davantage, comme il convient à la cathédrale d’une planète supérieure. Il était la même heure à son horloge. Les rayons du soleil l’atteignaient à des places aussi immuables que celles de stigmates. Jamais vis-à-vis d’une église, jamais vis-à-vis d’un Dieu je ne m’étais trouvé à deux époques de ma vie à une distance aussi minutieusement égale; et, accoudé comme autrefois à la grille, logé dans ma première position comme dans un moule, sans que pourtant aucune des énigmes, aucun des problèmes de ma vie en devînt plus éclairé, je descendis tout léger et prêt aux aveux de cette matrice, et plus satisfait pour ma conduite personnelle de cette identité que d’une révélation ou d’une solution divine.

Le prince, la princesse et leurs deux fils survivants, les barons d’Altdorf, étaient là. Alors qu’en visitant une famille royale, on éprouve d’habitude le sentiment de la surprendre dans des opérations outrageusement bourgeoises, dans des colères géantes contre le tailleur, des explications démesurées avec la cuisinière, des indignations saintes contre le garagiste, et aussi l’impression qu’elle vient de dissimuler dans ses poches un jeu de cartes qu’elle ressortira dès votre départ pour jouer à l’humain le plus sordide et le plus vicieux, les Altdorf vous réservaient la surprise contraire. En face du prince, qui possédait depuis l’an 800 les plus beaux souvenirs de famille et la plus belle mémoire depuis l’an 1853, de la princesse, qui était somnambule et nièce d’Andersen, des deux princes, élevés par ce que l’Allemagne comptait encore avant la guerre en descendants directs d’hommes qu’on n’imagine pas d’habitude avoir eu des enfants ou des neveux, par des professeurs qui s’étaient appelés dans leur enfance le petit Heine, le petit Kant, le petit Fouqué, vous vous trouviez devant une association dont le programme était de relier à une vie féerique tous les actes de la présente journée et vous-même. Si vous prononciez des mots aussi courants que le mot tramway ou le mot bolchevik, les Altdort les accueillaient dans leur conversation et les y roulaient jusqu’à ce qu’ils fussent mués en leurs synonymes nobles. De sorte que les avis donnés par le prince ne me semblaient pas réservés à la vie courante, mais qu’ils étaient valables pour celle de mes vies souterraines ou astrales qui se jouait à portée, et que s’il disait en me quittant qu’un orage se préparait, j’en avais du souci pour ceux de mes amis qui sont aux Enfers, et j’oubliais mon parapluie... Ils étaient donc là, à cette heure où les banques closent leurs guichets pour des opérations de compensation entre les désirs des clients français et des clients de New-York, occupés à brasser dans leur langage les gains humains de la journée et les gains divins de la nuit. Puis la mère et les fils, après m’avoir aidé à traduire en mots d’archange nos impressions sur le temps et sur la Ruhr, me laissèrent seul avec le prince.

--Vous êtes porteur d’une nouvelle, me dit Altdorf. Vous avez ce visage,--m’a-t-on affirmé aux Indes,--qui empêche le tigre, toujours respectueux des messages, d’attaquer le voyageur. Je m’y connais, n’ayant plus voulu lire depuis 1914 aucune lettre et aucun journal. Ma vue m’y oblige.

C’est en effet, comme un roi grec pendant la guerre de Troie, par des hérauts, par des hérauts nommés Burchhammer, Erhardt ou Scheidenbrodt, que le prince avait appris la mort de ses fils, les victoires, les défaites. Un soir, un nommé Hartleben était venu, courant à travers le parc, Dieu sait combien respecté des tigres bavarois, et lui avait appris la révolution et la déchéance.

--Ce n’est pas une bonne nouvelle, continua-t-il, je le sens. Mais n’hésitez pas. Depuis quelques années, la vérité n’a plus la force de se contenir. Vous n’avez qu’à chatouiller un homme, une nation du bout du doigt pour qu’ils aient aussitôt,--autrefois il fallait une longue étreinte,--accès sur accès de vérité. En ce qui me concerne, des trente secrets de famille ou d’État, et dont certains dataient de Charlemagne, que je possédais à ma majorité, des trente sources apparemment pures auxquelles seul je buvais et puisais ma raison de souverain, c’est tout juste s’il m’en reste cinq. Vous verrez que l’on m’enterrera, moi le plus vieux monarque d’Europe, sans secrets. Il vous suffirait d’insister bien peu pour que je vous dise le secret de Wallenstein et celui de Rodolphe. Eh bien, que se passe-t-il aujourd’hui dans le monde des vérités?

Il s’y passait que la barbe de Siegfried lui allait mal, que ses magnifiques chaussettes à raies horizontales, vertes, rouges et jaunes n’étaient pas siennes aux yeux de Dieu, que son journal favori était le _Courrier du Centre_ et non la _Frankfurter Zeitung_, qu’il avait cueilli dans sa jeunesse des fraises des bois près des nids de cailles, et non des airelles près des arènes des coqs de bruyère, qu’il avait eu un cahier de classe dont la couverture illustrée montrait les derniers castors sur le Rhône et non les mouettes de l’île d’Heligoland, bref qu’il était Français et non Allemand.

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Nos fauteuils étaient face au parc. Nous étions installés devant le château comme devant un paysage mouvant et devant le jet d’eau sans pièce d’eau comme devant la mer. Le prince ne me répondait pas, et surveillait toutes les phases d’un jeu entre les statues immobiles. Moi stupide, comme le chevalier qui s’écria, le dernier jour de la centième année:

C’est l’heure De réveiller la Belle au bois dormant Allons-y tous, et carrément!...

je me levais pour courir chez Siegfried, quand le prince me fit rasseoir.

--Je ne me doutais de rien, dit-il. Une seule chose m’intriguait. Quand vous touchez un Allemand à la tête, même en caressant simplement son crâne, il n’est plus que vertige et détresse. Siegfried, de cette blessure au cerveau, avait tiré des manuels, des dissertations de droit privé, une juste vue de la répartition des cadastres... Où l’avez-vous connu?

--Dans un bourg nommé Cérilly, qui était aussi la patrie de Péron le naturaliste, le premier qui étudia vraiment les madrépores, de Marcellin Desboutin le graveur, de Charles-Louis Philippe l’écrivain, de Guillaumin, et d’un grand nombre de généraux, de philosophes et de conseillers municipaux de Paris.

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Le prince s’étonnait qu’un village français pût avoir une telle floraison. C’est alors que je lui expliquai comment naissent nos grands hommes.

--Ce qui vaut pour les nations et pour les capitales, Prince, vaut en France pour les cantons et les communes. Tous les quatre ou cinq cents ans, par un assortiment providentiel entre les fonctionnaires, les rentiers, les négociants, et aussi par une harmonie soudain établie entre les divers négoces et les diverses cultures, d’où résultaient l’aisance et le contentement, Cérilly florissait, J’étais arrivé à Cérilly vers treize ans, dans une période justement de haute civilisation, provoquée par le rapport soudain parvenu à la perfection de la valeur du receveur de l’enregistrement à celle du notaire, du talent du médecin à l’honnêteté du percepteur, de l’intelligence du contrôleur des hypothèques à la justice du juge, rapport perdu ou faussé depuis la grande époque de Cérilly (où Charles IX s’écarta de sa route royale pour venir y boire à la fontaine de Saint-Pardoux, dont une tasse rajeunit), et qui existait en 1570 entre l’échevin et le collecteur, le premier chanoine et le louvetier. Pas plus qu’en 1570 il n’y avait,--condition expresse de la civilisation,--ingérence d’aucun métier inférieur: le sous-directeur de la prison et l’huissier chez les fonctionnaires, le revendeur des issues chez les marchands, ne tenaient aucun rang; et par contre des professions parfois négligées, celle de vétérinaire ou de garde des forêts, étaient remplies par des hommes polis et riches, amateurs de livres et d’autos, ce qui relevait dans tout le canton la dignité même des animaux et de la nature. La nature d’ailleurs, après cinq cents ans de jachères qui n’arrivaient jamais à leurs heureuses alternances, atteignait aussi son maximum de rendement et de perfection, la forêt, par le jeu des coupes, libérée des mauvaises essences, les étangs après cinq cents pêches, libérés des chevênes et des poissons-chats, le lac enfin clair, les plants de vigne tous abondants en raisin où le muscat ne prédominait plus, les outardes enfin acclimatées. Dans le chapelet de générations avaricieuses, il se trouvait aussi que cette période amenait au jour, entre quarante descendants ou ascendants, le seul rentier généreux ou prodigue de la lignée. Les deux châteaux qui flanquaient Cérilly venaient donc d’être réparés, le Louis XIII par un ténor, le Louis XVI par une famille princière qui chassait à courre; le soir était doux dans le bourg entre le plus bel air du _Prophète_ et les riches aboiements; les invités du premier palais rapportaient dans la propre patrie de Desboutin et de Philippe, ignorante d’eux jusque-là, leur renommée de Paris qui devenait sa renommée; les invités du second faisaient jaillir de certains ronds-points ou étoiles ces bêtes que suscitent seules les époques heureuses, le daim, l’hermine et le blaireau, L’hôtel était peuplé aux vacances de poètes, qui parcouraient la forêt sous la conduite de Valéry Larbaud. Cérilly en était donc, non plus à une période romaine, périmée sous Charles IX, mais à sa période athénienne, plus parfaite s’il est possible, puisqu’elle suivait l’autre au lieu de la précéder. Quand mon père y fut nommé juge, il manquait peut-être encore aux bourgeois de Cérilly la sagesse, je veux dire une attitude non offensante et digne vis-à-vis du crime, de la mort, et même de l’inintelligence. Mon père l’apporta. Dès le premier enterrement,--comme il s’agissait d’un suicide, c’était aussi dès la première faute,--Cérilly reconnut dans mon père le dignitaire destiné à le sauver dans les sièges, dans les famines, dans les erreurs. On était dans la paix, dans la prospérité, dans la vérité, mais sa présence fut la clef de voûte de cet édifice charmant et tel qu’il n’y en avait peut-être alors que dix ou douze en France. Tout s’effondra quand il mourut; les brouilles surgirent à propos des vignes dont le vin devenait aigre, des femmes, qui devenaient d’ailleurs laides; l’affaire Dreyfus, l’affaire Boulanger, qui n’avaient pas été discutées lors de leur éclat, y séparèrent les amis qu’elles eussent dû séparer cinq ou six lustres plus tôt; les foires, les frairies n’y eurent plus cette vertu qui attire, entre les cent foires du département, les plus belles vaches et les plus beaux manèges, et le bourg retourna pour cinq siècles à l’obscurité. Il ne resta de cette splendeur que ce qui subsiste de la splendeur d’Athènes, quelques édifices, le pont, la fontaine, quelques travaux de l’agent-voyer, l’écluse de la Marmande, l’asséchement d’un marais,--toute civilisation consiste en somme à jouer avec l’eau,--et il en reste aussi les fils... Car les fils, qui avaient douze ans quand commença cette période et dix-huit quand elle fut conclue, en ont gardé ce qui leur serait resté d’une éducation à Athènes, fortifiée par la présence d’une grande forêt. Il est facile de les reconnaître, et aussi les fils des dix petites villes qui maintiennent sur la France, volcan de la sagesse, de petits cratères ouverts à tour de rôle, soit au centre de l’Auvergne, soit à la périphérie du Limousin, et d’où s’élancent nos meilleurs inspecteurs de finances, professeurs de rhétorique et administrateurs de colonies. Nous sommes une trentaine que Cérilly dispersa ainsi sur le monde, audacieux comme tout fils d’une capitale florissante, et sans ombre de défaite dans notre mémoire. Si Siegfried nous dépasse tous, c’est non seulement qu’il eut là son adolescence, mais que son enfance s’était écoulée, par un hasard heureux, dans une petite ville limousine qui avait elle-même une sorte de période Renaissance, avec des sculpteurs, des anatomistes, un grand mathématicien et le régiment de hussards. Il avait donc au carré l’aisance de sa patrie. Il était l’aboutissant normal de cette éducation moyenne bourgeoise qui donne, dans le Massif Central ou ses environs, selon la ville, Pascal, Montaigne ou Montesquieu... Montaigne, Pascal, Altesse, c’est de l’excellente moyenne...

--Ainsi, dit le prince, Siegfried est limousin!... Qu’est-ce que le Limousin? Une vicomté?

Une vicomté? Pour rendre Siegfried à la France, le prince choisissait l’époque où le Limousin vivait de sa vie propre et non de sa vie française. C’est tout ce qu’il s’accorda de rancune et de haine: affecter de croire que le Limousin était une nation. Il fut enchanté d’apprendre que le Limousin avait une langue propre, plus riche en mots pour désigner les sources que même le catalan. Il semblait consentir avec moins de peine à ce que Siegfried abandonnât l’allemand, puisque c’était pour le patois. Puis, en géologue réputé qu’il était, reculant sa peine présente à l’époque primaire, il me fit parler du sol limousin comme s’il allait lui rendre un mort et non un vivant.

Je ne demandais pas mieux que de ramener Siegfried par cette écluse préhistorique. Je parlai donc au prince de notre terre, la seule en France qui soit une et composée des mêmes roches. Chaque Limousin non armé rend le même son sur toute l’étendue de sa province et, enfants, comme le maître la disait de roches cristallines, nous aimions la frapper du pied, et écoutions. Nous avions un grand mépris de ceux qui ne vivaient pas comme nous sur les plus anciens granits du monde, et quand par hasard nous foulions ces crétacés, ces marnes liasiques, ou ces alluvions sur lesquelles, d’après Henri Bidou, se sont déroulés tous les grands drames d’amour, nous avions l’impression de marcher sur de mauvais tapis au mètre. Il n’y a, si Bidou a raison, que deux mètres carrés, dans un angle de la Vienne, où puissent se commettre en toute la province les sacrifices, les suicides, et les fameux drames d’amour. Il oublie seulement que deux villages limousins s’appellent Turenne et Pompadour. Je me gardai d’ailleurs de dire au prince, fanatique de l’abbé Breuil, que le Limousin était, des régions françaises, la moins peuplée de beaucoup à l’époque de la pierre taillée. Je décrivis la petite oseille qui annonce qu’il n’est pas un gramme de chaux dans le sol; la belle vallée transversale, si solitaire depuis que les Romains ne vont plus de Lyon à Saintes, mais toujours fréquentée par le soleil, qui accepte, sur ces genêts et ces bruyères, de n’être plus de sa couleur, et aspire à chaque tournant une source fumante et glacée. Je décrivis toutes les roches tremblantes, car on peut faire osciller la moitié du Limousin avec la main. Je décrivis les vaches qui broutent aux feuillages des arbres, les pieds de devant sur le tronc. Que ne devaient pas faire les chevaux limousins, de combien plus agiles encore, malheureusement disparus! Ce pays auquel tous les historiens reprochent de n’avoir pas été l’Ile de France du Centre, je le décrivis aussi, pour atténuer encore la peine du prince, comme une île. C’était sur ses rives que Young avait vu les premiers lézards verts. C’était en l’abordant que Richard Cœur de Lion, à Chalus, avait reçu à travers les châtaigners une flèche en plein cœur, et Jean de la Fontaine, entrant dans le havre de Bellac, à travers les peupliers, une flèche moins cruelle de la main de mon aïeule. Je décrivis ces petits bourgs, auxquels les moindres divinités avaient offert chacune une source, et les fils célèbres, comme Dupuytren à Pierre-Buffière ou Marmontel à Bor, une pompe. Le prince alors me fit énumérer tous mes grands compatriotes.

--Moquez-vous, dit-il, quand j’eus fini. Ne m’en veuillez pas si, au lieu de redonner tout de suite Siegfried à Jeanne d’Arc ou à Pasteur, je le confie au maréchal Bugeaud et à Denis-Dussoubs. Il me semble surtout le rendre à ces fontaines, à ces ruisseaux. Je change en source cet audacieux qui a vu l’Allemagne nue. Ce n’était pas par hasard que sa mémoire et ses articles étaient imprégnés d’eau fraîche. On m’enlève mon ami, mais on me laisse un beau torrent.

Il me montra quelques portraits au mur.

--Ici est ma sœur qui épousa un roi en Orient, ici ma cousine qui épousa un grand duc, ici celle de mes filles qui épousa Ernest le scandinave, Croyez que jamais je n’ai laissé ces femmes changer de nation sans les relier, comme je viens de le faire machinalement pour Siegfried, à la vie naturelle de leurs nouvelles patries. Nous autres petits souverains allemands, qui ne tenions guère de la toute puissance qu’une loge au lieu d’un promenoir pour assister à la vie, si nous nous décidions à répandre nos filles sur le continent, c’est qu’il nous semblait les donner non à des couronnes ou à des millions, mais à des génies ou à des minotaures qu’il fallait satisfaire pour le bien de l’Europe, ma sœur Ottilie à l’Orient et aux roses, ma fille à la neige, ma cousine aux steppes et à la puissante tchernoia. Allons-y pour Siegfried. C’est le premier holocauste que je fais aux étangs. Hélas, je suis trop sûr qu’au premier mot de vous il va remonter dans son passé comme un saumon dans son fleuve.

Au-dessous de nous, cueillant des fleurs, la fille cadette du prince passa. Il regarda presque avec tristesse cette belle humaine qui n’était plus destinée, depuis tant de révolutions, qu’à un homme.

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