Visages d'hier et d'aujourd'hui
Part 8
Voilà le dernier récit que Charles-Louis Philippe ait consacré à sa compagne la pauvreté. Il y a mis une continuité subtile, terrible, émouvante, pareille à la continuité des jours que passa Charles Blanchard ici-bas.
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Les amis de Charles-Louis Philippe ont voulu aussi publier divers petits fragments qu'on a retrouvés après sa mort, et des parties de sa correspondance, qu'ils ont ajoutés à son œuvre,--un peu comme Charles Blanchard ajoutait à son pain les miettes qui en étaient tombées.
Ses lettres sont fort belles, parfaitement simples, naturelles, véridiques; et elles nous mènent à lui, à son intimité.
Les premières datent de 1895. Philippe avait alors vingt ans. La vie ne lui était pas commode. Il devait gagner durement les sommes nécessaires. Pour trois francs soixante-quinze par jour, il travaillait dans une pharmacie. Or, quel que fût son amour de la pauvreté, il sentait la gêne à laquelle le condamnaient de si faibles appointements.
Il désirait d'entrer au service des ponts et chaussées: pour cela, il étudiait, le soir, les mathématiques. Il souhaitait, comme on fait à vingt ans, de corriger la société contemporaine, de susciter les classes ouvrières, etc. Et puis, il comptait «élargir» l'art, au moyen de la science.
Un instant, il espéra partir pour le Soudan. Et il sut que non: c'était impossible.
Il était malheureux, mélancolique, tantôt curieux de renouveler son existence, et tantôt découragé. Il faisait de fortes lectures. Michelet lui plaisait beaucoup. _Madame Bovary_ lui donnait à vivre des jours «gris, monotones comme chaque vie», le souvenir «de temps où nous n'étions pas, mais dont nos sens se souviennent»; il était satisfait de ce roman que les «aperçus philosophiques» n'encombrent pas et qui réalise de la vérité.
En 1902, au mois de septembre, il est à Cérilly, chez ses parents. Et il écrit à une amie: «Je travaille, le matin. J'avance tout doucement, je fume, je pense, je m'agrandis. L'après-midi, je pars avec un livre dans ma poche et je vais dans la forêt. Il fait frais comme à la source de ma vie...» Ces mots sont charmants; et voilà un exemple des sensations qu'il éprouvait et de la forme qu'elles prenaient spontanément. Du reste, il considère que la solitude lui est très bonne. Il n'a point envie de causer avec personne: «Je mûris comme un fruit qui sait bien que son temps viendra.»
Quand il retourne à son petit village, il vérifie qu'il n'est plus le même. Il en a quelque effroi, mais plus de confiance encore, tant l'anime une certitude vivace et heureuse de s'améliorer, de se fortifier, d'acquérir une conscience plus nette de ses volontés, de ses possibilités.
Il a auprès de lui son père et sa mère. Son père, mon Dieu, le gronde de trop fumer. Mais il aime cet homme simple et bon. Quand son père était enfant, on envoya cet enfant chercher une bouteille de vin. Le marchand négligea d'emplir exactement la bouteille. L'enfant, qu'on interrogeait, répondit: «C'est moi qui ai bu ce qui manque.» Et Philippe remarque: «Il avait menti, mais son idéal était sauvé.»
Des camarades lui écrivent et, à propos de ses livres, lui adressent leurs objections. Il s'attriste de voir que ses meilleurs amis le comprennent mal, à force de le connaître peu. Il répond qu'il se modifie; il assure qu'il devient «un homme très fort»... Quand on se souvient de sa pauvre petite personne, de son air chétif et humble, on s'étonne de tant d'énergie ardente; et l'on admire la puissance qu'il fallait à cet esprit pour réagir contre de si terribles conditions. Il y avait une indomptable initiative en ce garçon de trente ans, que ni la misère ni la maladie ne contrariaient.
En 1907, il perdit son père. Alors, il écrivait un livre,--et c'est _Charles Blanchard_,--dont le sujet lui venait des récits du vieux sabotier. Il lui fallut résister contre le chagrin. Il resta quelque temps auprès de sa mère et connut des jours «graves et pleins de beaux sentiments». Les outils du sabotier disparurent; la boutique fut transformée: et, alors, l'absence du sabotier se manifesta plus évidemment.
Il travailla. Le proche souvenir de son père l'incitait et le protégeait contre l'erreur. Il s'attarda, résolument, à sa mélancolie. La tranquillité qui l'environnait prit, pour lui que la vie n'avait point gâté, l'air d'une sorte de bonheur étrange qui l'étonnait et dans la possession duquel, jour après jour, il s'apaisait. Soudain, cette peur le hantait: si sa mère allait mourir avant lui?... Mais il travaillait.
Il y avait longtemps que le projet d'écrire _Charles Blanchard_ et d'y résumer la vie de son père lui tenait au cœur. Même, il s'en était ouvert au vieux sabotier, lequel, obstinément, répondait que non, qu'il n'y avait pas de livre à faire là-dessus: «Ce n'est pas intéressant, disait-il; c'est l'histoire d'un homme qui travaille, il ne lui est rien arrivé d'extraordinaire...» Et justement Philippe rêvait de réaliser l'âme d'une telle existence, émouvante et belle par elle-même, sans nul accessoire. Quand le vieux sabotier fut mort, Philippe écrivit à sa mère: «Je travaille à un nouveau livre, qui sera sur mon père; je ne te l'avais pas dit encore...» Mme Philippe répondit qu'il ne fallait pas, que son père ne voulait pas qu'il fît ce livre. Mais Philippe, alors, expliqua de son mieux que le livre ne serait pas ce que son père avait pu croire... Il écrivit _Charles Blanchard_. Il y trouva mille difficultés qu'il n'attendait pas. Et ce fut un chef-d'œuvre, sans qu'il s'en aperçût.
Les bouts de lettres qu'on a gardés de Philippe sont parmi les documents les plus précieux qu'on ait, touchant la création d'une œuvre d'art; et j'entends, d'une œuvre d'art véritable, avec laquelle un écrivain vécut longtemps. Ce livre que Philippe songeait à écrire, toute sa vie le lui avait, jour après jour, enseigné; d'abord, il ne s'en doutait pas: la conscience vint peu à peu, et jusqu'à être impérieuse. Dès lors, il possédait l'âme du livre, non les détails. Et, les détails, il essaya de se les procurer. Il voulut recueillir des faits; et il interrogea son père. Cet effort ne donna rien; et sans doute est-ce que son père ne lui répondait pas beaucoup. Du moins, il le crut. Mais, principalement, la réalité vivante qu'est un pareil livre ne se constitue pas ainsi. Cette période fut, dans les péripéties de _Charles Blanchard_, la plus mauvaise. Il fallut que mourût le vieux sabotier. Alors, sa mémoire, tout animée du chagrin de Philippe, valut beaucoup mieux que les récits et les anecdotes. La pensée première, et lentement formée, se dégagea des tentatives inutiles; elle se fortifia de la méditation perpétuelle que la douleur filiale excitait. _Charles Blanchard_ sortit d'un rêve confus et difficile.
Et puis, Philippe est mort avant d'avoir achevé son œuvre. Il l'avait essayée, commencée et recommencée plus d'une fois. On en possède plusieurs textes, bien différents les uns des autres. Tout cela, en fin de compte, se serait accordé en une belle synthèse, toute vivante et qu'on devine.
Seulement, il est mort.
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Ses livres, évoqués tous à la fois, sont un hymne poignant, fort et ingénieux,--un hymne qu'on n'avait pas entendu encore,--en l'honneur de la maladie et de la pauvreté, les deux compagnes qui le suivaient et qu'il aimait. Elles étaient à son chevet, quand il est mort,--et aussi la maman malheureuse dont l'adorable visage est pieusement tracé dans _la Mère et l'enfant_,--et aussi les tendres amis qui avaient placé en Charles-Louis Philippe une splendide espérance.
MARK TWAIN
Samuel Langhorne Clemens, illustre sous le nom de Mark Twain, était né à Florida, dans le Missouri, en 1835. Il a composé des romans d'aventures délicieusement compliqués; mais ce qu'il a fait de plus romanesque et de plus aventureux, c'est sa propre existence.
Premièrement, il fut employé dans une imprimerie; et, après quelque apprentissage, il obtint d'être compositeur-typographe. Mais le métier ne lui plut pas, il faut croire. Sans doute n'avait-il pas lu ces pages célèbres, admirables et un peu drôles, où notre Michelet raconte qu'il n'entre pas dans une imprimerie sans éprouver un émoi religieux et sans croire immédiatement aux victoires de l'esprit; ou bien, s'il les lut, peut-être les trouva-t-il plus éloquentes et belles que persuasives. Et sans doute n'avait-il pas lu un singulier poème de notre Auguste Vacquerie, un poème où l'on voit des caractères de plomb se muer en projectiles d'idées; ou bien, s'il le lut, par mégarde, peut-être conclut-il que nos romantiques vous transformaient en symboles de modestes réalités, bien gaillardement. Observateur, il avait vérifié que les caractères typographiques servent indifféremment à mille usages et, par exemple, à l'impression de prospectus parfaitement vulgaires; et on les emploierait à composer de la pornographie, ils se prêteraient volontiers à un tel détournement de leur pudeur naturelle. Indemne de tout mysticisme et sincère, Samuel Langhorne Clemens abandonna bientôt l'imprimerie et n'eut pas le sentiment de quitter un temple.
Il s'établit alors pilote pour bateaux à vapeur. Cette deuxième profession lui procurait une vie moins sédentaire et plus aérée que la précédente, plus variée aussi. Toutefois, il s'en fatigua.
Il cherchait sa voie. Mais il résolut de la chercher autrement qu'en bateau, sur la mer stérile. Donc, il débarqua et devint secrétaire particulier de son frère, qui était secrétaire régional de Nevada. Puis, à Virginia, nous le trouvons journaliste, avec le titre de rédacteur municipal.
C'est à ce moment, paraît-il, que Samuel Langhorne Clemens donna les premiers signes d'un humour que connaîtraient bientôt les deux mondes. Il ne s'en aperçut pas lui-même avec assez de netteté pour s'installer tout de go humouriste; et il continua d'essayer plusieurs vocations.
Le voici chercheur d'or, mineur. Trouva-t-il de l'or? Il trouva, en tout cas, après une loyale tentative, que ce métier-là n'était pas celui qui le garderait.
Il partit pour Hawaï. Là, il fit des conférences et il commença d'écrire sous le nom de Mark Twain. Même il publia un recueil de nouvelles, dont la première donna au volume son titre, un titre assez bizarre, celui de _la Grenouille sauteuse_. On sait que les grenouilles sautent, habituellement; Mark Twain n'était pas fâché de l'affirmer, comme un fait.
Cette _Grenouille_ obtint un vif et rapide succès. Les conférences aussi triomphaient, à cause de leur singularité amusante, à cause de leur verve imposante, à cause de leur impétueuse impertinence. Samuel Langhorne Clemens était mort; Mark Twain venait de naître. Le chercheur d'or avait trouvé sa vocation; le typographe se faisait imprimer; le pilote menait ses lecteurs aux extrêmes confins de l'imagination la plus étrange.
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Cependant, il n'était pas prêt à demeurer paisiblement dans une ville, comme ferait un calme et doux écrivain de l'ancien continent. Les voyages le tentèrent encore; il était curieux de l'univers.
Il s'embarqua pour l'Orient et il y fit une excursion qui dura plus d'un an. Il recueillait là-bas des anecdotes, des remarques, des paysages. En outre, il y apprenait une sagesse magistrale, le bouddhisme et l'ensemble des motifs qu'on aurait de ne pas se lancer dans de folles entreprises. Il connut la métaphysique du repos; seulement, comme il n'était pas un fanatique, il continua de se tracasser, nonobstant les doctrines.
Tout de même, il revint en Amérique. Il y fut, assez promptement, éditeur. Mauvaise idée. Cette maison d'édition, à laquelle il accordait son soin, périclita si vite qu'une déconfiture s'ensuivit avec tous les inconvénients, et les ennuis, et les complications et, en somme, les frais, embrouillés de remords, qu'entraîne un tel accident.
Se découragea-t-il? Assurément non. Il résolut de faire le tour du monde. L'on a vu qu'il aimait les voyages; et puis le séjour américain ne lui était plus agréable; enfin, il comptait, chemin faisant, réaliser une fortune qui suffît à l'arriéré, voire à l'avenir. La merveille, c'est qu'il y parvint. Le bouddhisme ne l'avait pas détourné d'être énergique.
Cette longue incertitude de sa carrière l'avait mené, tant bien que mal, jusqu'à la date de 1895. Mark Twain, à cette époque, était âgé de soixante ans. Il se mit en route, avec l'entrain d'un jeune homme qui souhaite de payer ses dettes. Pour expliquer la vie de Mark Twain, il y a son talent et son caractère; il y a aussi, comme en toute destinée humaine, le hasard, prince de nos jours et de nos nuits; et il y a ses créanciers: ils composent l'unité de son existence.
On le vit en Europe, dans l'Inde, en Australie, en Afrique, partout. Et, partout, il faisait des conférences, avec un succès magnifique. Bref, il gagna beaucoup d'argent.
Ses livres se vendirent le mieux du monde et lui valurent, avec l'opulence qu'il désirait, une extraordinaire renommée.
Ils n'ont pas tous été traduits en français: il est difficile de faire passer dans une langue étrangère une forme d'esprit toute particulière, non seulement à Mark Twain, mais à l'Amérique, où elle a fleuri comme une plante du sol même. Cependant, on connaît, avec _la Grenouille sauteuse_, _l'Age doré_, _les Aventures de Tom Sawyer_, _le Prince et le Pauvre_, _le Vol de l'Éléphant blanc_, _la Vie sur le Mississipi_, et tant de récits où il apportait une ingéniosité souveraine.
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S'il n'est pas facile de traduire ces livres singuliers, il n'est pas commode non plus d'en définir le délicieux agrément. On l'éprouve; on a beaucoup de peine à l'analyser.
Sur l'_humour_ des races anglo-saxonnes, beaucoup de très sages personnes ont écrit beaucoup de fines pages: en dépit d'un si louable effort, l'_humour_ des Anglo-Saxons reste, pour nous, assez mystérieux; ne l'est-il pas devenu davantage?... C'est un mélange de plaisanterie et de gravité; c'est une caricature et c'est un portrait; c'est de l'énorme gaieté, c'est aussi de la mélancolie pénétrante; c'est de la folie et c'est de la sagesse; c'est de la moquerie féroce et qui, parfois, dissimule une véritable tendresse. La soudaine réunion de tant de contrariétés a pour effet de déconcerter nos esprits latins; ils ne savent plus ce qu'on leur veut.
Mark Twain invente, comme à plaisir, les plus impossibles hypothèses; il combine des absurdités mirifiques et il leur donne posément un air de nécessité impérieuse. Cependant, il est un observateur très diligent; toutes ses hâbleries reposent sur un fond de réalité concrète et sûre. On dirait qu'il badine éperdument: et il est un philosophe. Il semble se divertir à des extravagances: et il est un moraliste.
Enfin, l'humoriste à la façon de Mark Twain est un écrivain qui refuse de dire les choses directement: il les donne à entendre. Il procède par insinuation, il recourt à l'antiphrase et à de formidables symboles qui sont comme les excellents rébus d'une doctrine très réfléchie.
C'est un apôtre qui distrait sa clientèle et qui, avec mille grimaces plaisantes, lui lance les noix de la sagesse: mais il faut briser la coquille. Les personnes, un peu futiles ou maladroites, qui n'y parviendraient pas, auraient, au moins, passé de bons moments à un jeu distingué.
Du reste, son apostolat, Mark Twain ne se contentait pas de le confier à ses ouvrages; il le vivait et il l'enrichissait de son exemple. Il a écrit bien des anecdotes; il en a joué, dans le quotidien de la vie, de tout aussi remarquables et concluantes. Elles étaient aussitôt racontées par toute l'Amérique, commentées avec une joie curieuse, télégraphiées dans l'univers entier, qui les accueillait avec bienveillance et ne les comprenait pas toujours à merveille.
Et c'est ainsi que cet humoriste acquit, en son pays, la situation d'un patriarche. Ce qu'il avait écrit, ce qu'il avait dit et fait, devenait l'admiration générale. En d'autres temps, il eût fondé, sans le vouloir, une secte puissante; il eût été une sorte de prophète, un Bouddha plus gai, aussi raisonnable que l'autre.
Cela, si l'on y réfléchit, ne doit pas surprendre. Un humoriste a son rôle très important et voire auguste à jouer, parmi les maîtres de la pensée active. Il représente les droits logiques du badinage, qui est au bout de la dialectique. Et il complète ainsi l'œuvre des métaphysiciens. Il est, auprès d'eux, comme un joueur de flûte, chargé de divertir et les bâtisseurs de systèmes et les spectateurs de ces entreprises hardies; il sait aussi, en cas d'écroulement, consoler les uns et les autres.
HENRI POINCARÉ
Aux époques un peu énergiques d'autrefois, je crois qu'on aurait signalé M. Henri Poincaré comme un personnage diabolique. En effet, il est le plus grand mathématicien de son temps; et il ne croit plus aux mathématiques. Il est allé plus loin que personne dans la connaissance des lois que la science peut établir; et il révoque en doute la valeur absolue de la science. Son génie s'est élevé plus haut que nul autre dans la contemplation de l'organisme intellectuel du monde; et, de là-haut, il a méprisé toute cette idéologie calamiteuse. Il y a là, si je ne me trompe, les deux signes de l'ange maudit.
Les choses, de nos jours, s'arrangent assez bien pour que M. Henri Poincaré ait reçu de ses contemporains la récompense, au lieu d'un châtiment, la récompense de la gloire. Il appartient à quelque trois douzaines d'académies, voire à l'Académie française. Ses livres austères se vendent aussi bien que des romans un peu légers. Les petites femmes qui ne savent rien sont au courant de sa renommée.
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C'est un homme des plus singuliers, que ce grand homme.
On le rencontre quelquefois; même, on dîne avec lui: car il ne dédaigne ni la promenade ni les réunions... On croit qu'on le rencontre et on croit qu'on dîne avec lui; mais il n'est pas là, il est ailleurs. On dirait qu'il marche, on dirait qu'il mange; mais ce n'est pas lui: c'est l'apparence de lui, ce corps,--comme cette tête n'est, en somme, que l'endroit où des idées qui viennent de loin ont l'habitude de s'assembler, voilà tout.
D'ailleurs, son visage n'indique pas évidemment qu'il se passe là d'extraordinaires aventures dialectiques. Il faut le savoir. Mais lui, qui le sait, veille à bien accueillir l'arrivée merveilleuse des idées; et, attentif au jeu que font entre elles ces colombes mystérieuses, il semble extrêmement distrait du reste.
Un jour, il présidait un congrès de savants. Du moins, il était assis au fauteuil présidentiel. Et les discours allaient leur train; mais lui, songeait à des mathématiques. L'orateur fit le bel éloge d'Henri Poincaré. Alors, tous ses collègues d'applaudir. Comme il n'était pas du tout à ce qu'on disait, un réflexe voulut qu'il applaudît lui-même à son éloge. On dut l'avertir. Il fut un peu surpris, cligna des yeux et puis se remit à songer.
Il est un de ces rares esprits pour lesquels le monde extérieur n'existe à peu près pas.
A l'Académie des sciences, peu de mois après la mort de Pierre Curie, il prononça l'éloge de ce savant. Et il parla du radium, qui bouleversait la physique. Mais il refusa de mentionner les applications médicales de ce métal étonnant. «Je n'aime pas, dit-il, à aborder les questions pratiques, parce que je me sens un peu naïf et que j'ai toujours peur de faire de la réclame mal à propos et de faire le jeu de quelque trust!» Il dit cela, il annonça qu'il se sentait un peu naïf, avec tant de sincérité alarmée qu'il en était touchant, et magnifique: simplement, il avait constaté un fait assez incommode pour lui, et dont il n'était pas humilié cependant.
Il a conscience de ne pas vivre dans les contingences de la réalité. Un peu plus tard, au cours de cette même harangue, il disait en passant: «Nous autres pour qui le temps ne compte pas...» Ces esprits-là sont situés hors du temps et hors de l'espace. Ils vivent et ils travaillent sous les espèces de l'éternité.
A cause de cela, ils ne nous sont pas intelligibles très facilement.
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Le jour que l'Académie le reçut, il fallut voir cet homme de génie.
Il avait, comme un auteur mondain, comme un dramaturge, fait salle comble. Et l'on put se demander si les mathématiques n'allaient pas être à la mode, cet hiver-là, si un snobisme nouveau n'était pas sur le point de fleurir, le snobisme de l'algèbre: on doit tout espérer d'une époque telle que la nôtre et si déraisonnable que sa futilité la conduit parfois à de graves pensées.
M. Frédéric Masson présidait. Il regardait avec stupéfaction ce mathématicien qu'il n'avait pas prévu et qui, même en habit brodé, l'épée au flanc, ne ressemblait pas du tout à un maréchal de Napoléon; il regardait avec une admiration toute pleine de surprise ce maréchal de mathématiques qui avait poussé ses conquêtes plus loin que personne, mais dans des pays extrêmement suprasensibles.
Timide, mais s'étant, parut-il, préparé à une bravoure immédiate, Henri Poincaré arriva, resta debout, prit les feuillets de son discours; et il allait commencer sa lecture, mais on l'engagea bientôt à s'asseoir: la séance n'était pas ouverte. Elle le fut, par l'initiative de M. Frédéric Masson.
Le plus grand des mathématiciens d'aujourd'hui ne lut pas mal son discours; et l'on entendait bien sa voix, tant il faisait un effort zélé pour ne pas oublier la circonstance et pour mettre le ton. De temps en temps, on eut le sentiment qu'il pensait à autre chose et que son esprit s'évadait vers des algèbres préférées ou des mécaniques célestes. Alors, sa voix traînait sur les phrases et le discours était une mélopée un peu longue. Mais, soudain, M. Poincaré se rappelait son aventure présente: et alors, il prenait le ton le plus dégagé, le plus familier. Ce fut touchant et amusant.
Quand une page était finie, je crois qu'il en avait beaucoup de joie. Il la jetait derrière lui, avec empressement. Plus tard, ayant achevé son discours, il s'assit sur tous ces feuillets, avec une vive satisfaction.
A propos de Sully-Prudhomme, son prédécesseur, il eut à formuler quelques opinions, touchant l'amour. Il dit, par exemple: «Ce sont les femmes qui, de tout temps, ont fait chanter les poètes, en les faisant pleurer.» Cette petite remarque, et non cette découverte, eut son prix, quand elle vint d'un mathématicien qui, parmi les plus difficiles équations et les plus lointaines inconnues, n'a pas trouvé de cruelles. Belles mathématiques, qui ne font pas pleurer leurs fidèles!...
M. Henri Poincaré lut avec cœur des vers d'amour:
Madame, vous étiez petite, J'avais douze ans. Si j'adorais, trop tôt poète, Vos petits pieds, Trop tôt belle, vous me courbiez La tête.
Mais il semblait bien étonné de ce qu'il lisait.
Il parla de la science, avec une compétence plus assurée. Il fut modeste, pour elle, et assura que jamais elle ne porterait atteinte au mystère: «Si loin qu'elle pousse ses conquêtes, son domaine sera toujours limité.» Bonne réponse à des gens qui, entichés de leurs petites trouvailles, annoncent qu'il n'y a plus de mystère pour eux. Ils disent que la science est faite; mais la science les a refaits.
Quand on a réduit les mathématiques à leurs vraies possibilités, on ne se laisse pas imposer par les menues déclarations de quelques positivistes pressés.
Qu'est-ce que la réalité?--Une image; et, cette image, «nous l'avons faite à la mesure de notre entendement». Ainsi, la réalité n'est pas une brute; et nous pouvons demeurer près d'elle.
Au sujet du _Bonheur_, de Sully-Prudhomme, M. Poincaré observa: «Dans une langue bien faite, les adjectifs _heureux_ et _malheureux_ ne devraient avoir ni positif ni superlatif, mais seulement un comparatif; et peut-être en est-il ainsi de tous les adjectifs...» Mélancolique pensée d'un chercheur d'absolu, que l'absolu a déconcerté!
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