Visages d'hier et d'aujourd'hui
Part 2
Et ainsi, l'admirable promesse qu'était le génie de ces trois élèves de César Franck, si différents entre eux, si variés, si allégrement créateurs, cette promesse abondante, opulente, le sort n'a pas voulu qu'elle réalisât toute sa plénitude.
De telles aventures sont douloureuses. Elles sont, en outre, gênantes pour nos idéologues évolutionnistes. La musique française contemporaine aurait sans doute évolué autrement, si ces trois musiciens avaient eu leur destinée normale et leur efficacité. Les philosophes qui épiloguent sur les fameuses lois de l'histoire ne tiennent pas compte des hasards et de leurs déraisonnables caprices.
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Je n'ai connu Charles Bordes que tardivement.
On était d'abord attristé de le voir, si chétif et blessé, sa main gauche tout à fait morte, sa jambe gauche qui se faisait traîner, ses yeux qui ne remuaient pas ensemble. On le croyait effaré. De noir vêtu, avec un col bas, une cravate noire et, souvent, une redingote boutonnée de façon quasi religieuse, il avait l'air d'un clerc humble et doux.
Ses cheveux courts et qui n'étaient pas coiffés, sa courte moustache noire et, dans toutes ses manières, quelque chose de mélancoliquement craintif et résigné: on allait avoir pitié de lui; mais la dignité de son attitude imposait. Dans cette extrême faiblesse du corps, il y avait visiblement une vive énergie de l'esprit. Il semblait pauvre et, avec tant de naturelle modestie, si fier! Il était, comme le saint charmant d'Assise, lui aussi le Poverello,--oui, le Poverello de la musique.
On s'attristait d'abord; et puis, non.
Un de ses amis, son plus parfait ami,--et qui fut, pour lui, si gentiment bon que l'on n'ose pas le nommer,--me disait:
--Ne plaignez pas Bordes; il est très heureux!...
Pauvre Bordes!... Mais il était heureux, en effet; on ne tardait pas trop à s'en apercevoir: une gaieté enfantine, et de qualité presque divine, l'animait bientôt, dès qu'il entrait en sécurité. Il fallait qu'on oubliât, de même que lui, toutes les émouvantes raisons qu'il aurait eues de se désespérer; alors, il riait, il plaisantait, il se moquait des singulières péripéties de son existence, il était amusant, drôle.
Il s'amusait; il s'est beaucoup plu dans la vie. Il ne lui demandait guère et il était content de la moindre aubaine qui lui advenait. Il avait été assez riche; et puis tout son argent s'en était allé sans qu'il sût avec exactitude comment. Il avait été bien portant; et puis sa santé aussi s'en était allée, un jour, avec tant de soudaineté qu'à peine s'en aperçut-il. Ceci et cela ne lui apparurent que comme des accidents à propos desquels il ne faut pas conclure. Son allégresse était la flamme de son intelligence; et les défaillances de la réalité matérielle n'y portèrent pas atteinte.
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Il fut un grand bohème; mais, ce grand bohème incorrigible, il le fut avec noblesse.
Il avait un domicile; mais il le quittait avec facilité, avec joie. Il adorait de voyager, de vagabonder. Nulle belle musique ne l'a jamais appelé, en aucun lieu proche ou lointain, sans que tout de suite il arrivât, muni de sa ferveur et prêt aux bons offices.
Il a éduqué, dressé, excité de sa noble passion d'artiste, des centaines de musiciens. Il n'avait pas de mots à leur dire pour leur inculquer le désintéressement qui fut son habitude quotidienne et sa morale à peine consciente. Lorsqu'ils voyaient ce paralytique pauvre et qui, pour venir à eux, avait fait un long et dur chemin, agiter de sa bonne main le bâton du chef d'orchestre et mettre en chacun de ses mouvements toute son âme subtile, tendre et fougueuse, ils subissaient le merveilleux prestige de son art et de sa piété.
L'un des plus admirables peintres de ce temps disait à je ne sais plus qui, avec une brusquerie orgueilleuse:
--De mon temps, monsieur, on n'arrivait pas!...
Charles Bordes, s'il n'avait pas eu la fine élégance de sa naïveté, eût admonesté ainsi les jeunes hommes pressés d'aujourd'hui. Tout bonnement, il s'étonna de les voir tant se démener au service de leur renommée impatiente. Il ne désira pas, lui, d'arriver: il se divertissait trop, sur la route!...
On le lui reprochait doucement; on se désolait de ce qu'il n'eût point assez d'ambition pour achever son opéra, _les Trois Vagues_; quoi donc? lui fallait-il deux mois pour en faire un chef-d'œuvre authentique?... Seulement, Bordes n'avait jamais deux mois consécutifs à sa disposition, pour travailler en égoïste. Il s'y mettait; il prenait la résolution de s'enfermer avec sa besogne... Et, tout à coup, voici qu'un autre soin le requérait. L'occasion se présentait de donner--ah! n'importe où!--une messe de Palestrina, un acte de Lulli, une entrée de ballet de Rameau. Or, il ne pouvait pas faire à la fois tout cela: c'est toujours à lui qu'il renonçait.
Et ce n'était pas qu'il fût découragé de son œuvre de compositeur. Non, il l'aimait! Je l'ai vu qui entendait chanter ses mélodies adorables, le _Vieil air_, si pimpant et mélancolique, la sublime déploration de _Mes morts tristement nombreux_, l'extraordinaire _Dansons la gigue_, dont le rythme terrible et railleur emporte des tourbillons de souffrance et de chagrin qui fait le fou: il était heureux jusqu'aux larmes et il éprouvait, avec une minutie alarmée, tout le détail des sentiments qu'il avait réalisés sous les espèces magiques des sons. A les reconnaître tels qu'il les avait suscités en imagination, il frémissait.
Il aimait sa musique superbe et gracieuse. Mais il aimait d'autres musiques encore; et même, il les aimait davantage. Ou bien, aimant toutes musiques, la sienne parmi les autres, il ne préférait pas accorder son zèle à celle-là plutôt qu'à celles-ci. Et son abnégation, qui ne lui coûtait pas, fit que presque toute sa vie fut consacrée à la musique des autres.
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C'était, à une époque telle que la nôtre, sa singularité, cet oubli de lui-même et cette incarnation facile en des œuvres qui n'étaient point la sienne.
A cause de cela, on ressentait à son égard une sorte de déférence étonnée. Il ne ressemblait pas du tout à ce que le malheur des temps a fait de l'artiste moderne: il n'avait pas pour lui-même cette prédilection passionnée qui caractérise nos contemporains, lesquels, d'habitude, ne se gaspillent pas.
Il n'était pas un homme d'à présent. Parmi ses émules, sans rivaliser avec eux, il paraissait dépaysé, bizarre. Il aurait été, je crois, plus content aux siècles médiévaux où les artistes ne songeaient seulement point à signer leurs réussites et se réjouissaient de les avoir accomplies sans tirer de là ni vanité ni profit.
Et enfin, nous nous le rappellerons comme un être quasi extravagant de bonté, doux, confiant et génial, qui répandait avec un abandon suranné les richesses de son esprit. Un jour, il composa le sublime et ravissant «Madrigal à la Musique». Mais toute sa vie et tous les instants de sa vie furent un madrigal joli, sincère et pieux à Notre-Dame la Musique. Il la servit de tout son cœur, avec une fidélité fervente et qui n'eut jamais de relâche. Et il reçut, grâce à elle, les célestes présents. La Notre-Dame de Musique, à la dévotion de qui Charles Bordes vécut avec profusion, lui accorda, dès ce bas monde, la faveur de vivre dans un perpétuel divertissement que les sons savants et mystérieux charmaient.
BJŒRNSTJERNE BJŒRNSON
En France, pour tout dire, on ne le connaissait pas beaucoup. Mais, en Norvège, il avait la renommée d'un véritable poète national. Son œuvre est immense, un peu mêlée, un peu confuse, et toute pleine de belles choses, sans doute mieux intelligibles en Scandinavie que chez nous. Puis, il avait constamment répandu son activité, son éloquence d'apôtre et de publiciste. Son personnage était aussi populaire que ses écrits. Il a été l'émule d'Henrik Ibsen; et sa gloire fut peut-être plus étendue encore, plus aimée.
On l'a vu plusieurs fois à Paris, avant qu'il n'y revînt pour y mourir.
C'était un grand et beau vieillard, très doux et très bon, mais qui n'avait pas l'air commode; et il ne l'était pas, en effet: seulement, sa véhémence tournait à une sorte d'évangélisme. Sur son formidable front, des cheveux blancs et drus se hérissaient, comme électrisés par la pensée ardente. Des favoris courts cachaient les oreilles. Derrière les lunettes d'or et, si l'on peut s'exprimer ainsi, protestantes, les yeux brillaient durement sous les touffes des gros sourcils. Mais le caractère de la figure était l'étonnante grimace que faisaient les fortes ailes du nez, la bouche grande et serrée, et deux rides profondes barrant les joues. Un visage énergique, sévère, terrible et auquel le sourire donnait une enfantine bonhomie.
Il était né dans la région froide et farouche des monts Dofrines, à Kvikne, pays étrange et dont il a senti, en même temps que le charme natal, l'étrangeté. Un personnage d'_Au delà des forces_ constate l'influence qu'a sur les esprits cette extraordinaire nature. Les paysages n'ont pas les dimensions normales; tout l'hiver il fait nuit, jour tout l'été. Le soleil, que voilent les brumes de la mer, a souvent l'air trois ou quatre fois plus grand qu'il ne l'est ailleurs. Le ciel, la mer et les rochers ont des couleurs surprenantes qui vont du rouge vif et du jaune éclatant aux nuances les plus douces et les plus délicates du gris et du blanc. Les aurores boréales multiplient leurs fantasmagories; les lignes principales des sites s'amollissent soudain, changent la forme des objets... Et le héros de Bjœrnson ajoute: «Il est naturel que les conceptions des hommes, en rapport avec cet entourage, soient démesurées. A entendre leurs légendes, leurs contes, il semble qu'on a entassé un pays sur l'autre. Les banquises envoyées par le pôle paraissent des jouets venus en dansant.» Ces quelques lignes pourraient servir d'épigraphe--et d'excuse--à toutes les études que les Latins écrivent au sujet des littératures scandinaves. Pour qui n'est pas le moins du monde né dans les monts Dofrines et pour qui n'a pas vu, tout jeune, la dansante arrivée des banquises, l'œuvre d'un Bjœrnson, avec toutes ses beautés, demeure assez mystérieuse.
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Il était le fils du pasteur de la paroisse de Kvikne. Il n'a été, lui, le pasteur d'aucune paroisse; mais, peu à peu, il devint en quelque sorte le prêcheur de toute la Norvège. Journaliste, directeur de théâtre, conteur et auteur dramatique, il a toujours eu le souci des idées morales; et il ne les aimait pas seulement pour lui, pour son usage, mais il voulait encore les promulguer. Par exemple, il s'était fait une noble doctrine de la pureté spirituelle et physique. Il n'admettait pas que cette pureté fût l'apanage et le devoir des seules femmes: il l'imposait encore aux hommes, et pareillement, avec la même exigence. De là cette comédie dramatique du _Gant_ qui a, paraît-il, déterminé en Norvège un «mouvement d'opinion». Et puis, sous le titre de _Monogamie et polygamie_, il composa une conférence, qu'il récita par tout le royaume.
Tous ses écrits comportent un enseignement. Il lui est du reste arrivé, dans le cours de sa longue vie, de changer d'opinion sur divers problèmes. Alors, il enseigna autre chose; mais il enseigna toujours. La philosophie de son œuvre n'a peut-être pas beaucoup d'unité; mais, quoi qu'il pensât, il le pensait avec la même incessante énergie.
Quand on y songe, on est émerveillé de voir qu'il n'y a guère que les littératures latines, dans l'Europe contemporaine, qui soient véritablement frivoles. Les littératures germaniques, aussi, mais moins. Les Scandinaves et les Slaves sont infiniment plus sérieux. Les Tolstoï, les Ibsen et les Bjœrnson ne sont pas de chez nous. Ils ont une confiance magnifique dans l'efficacité prédicante des belles-lettres. C'est leur honneur; et c'est, en outre, le signe de leur jeunesse: leurs littératures ne sont pas anciennes. Je crois que nous avons failli avoir cela aux environs de 1848; mais le zèle dogmatique nous passa bientôt et nous sommes revenus à notre chère futilité.
D'ailleurs, il n'est pas très facile de résumer la philosophie morale de Bjœrnson. En tout cas, il faut distinguer, dans l'histoire de sa pensée, deux périodes.
Sous l'influence de son éducation, de son enfance toute bercée aux contes d'Asbjœrnsen et aux pieuses remontrances de son père, le pasteur du Kvikne, il fut d'abord très religieux, évangélique plutôt, enfin religieux comme on l'est en pays de sectes nombreuses et fraternelles. Il avait subi l'influence, alors très vive, de ce Danois, Gruntvig, chrétien joyeux, ami du peuple, de la nature, de la Scandinavie et d'un Dieu un peu vague. En politique, cela faisait du nationalisme et du libéralisme, du rêve aussi. Le tout, assez mystique, en somme.
Et puis Bjœrnson lut les Anglais, Darwin, Spencer, Stuart Mill. Ces trois écrivains le menaient au positivisme. Il y alla.
Il aurait pu lire d'autres Anglais et, par exemple, les Berkeley, les David Hume: il y eût pris, peut-être, la contagion d'une métaphysique idéaliste. Mais non; et il devint positiviste, à la suite de ses lectures. On l'est volontiers, dans les pays de mysticisme, comme si l'on trouvait en cette calme doctrine le repos dont on a tant besoin après de telles fatigues spirituelles. Un voyage en Amérique acheva de convertir Bjœrnson au sentiment du concret.
A partir de ce moment-là, il fut l'apôtre de la science comme il avait été l'apôtre de la religion. Un de ses personnages s'écrie: «Ne te moque pas de la science; à quoi diable croirions-nous?...» Évidemment!... Mais il n'y a pas là de désespoir idéologique ni aucune ironie. Entre ses deux croyances successives, Bjœrnson n'a pas eu la plus petite période de mécréance douloureuse ni de doute amusant. La science s'est, dans son esprit, tout de suite substituée à la religion. Et, que ce fût à la religion ou à la science, il croyait naturellement. Telle était la générosité de son caractère.
En tête d'_Au delà des forces_, il a écrit ces lignes significatives: «Cette pièce est faite d'après les _Leçons sur le système nerveux_ de M. Charcot et les _Études chimiques sur l'hystérie-épilepsie ou grande hystérie_ du docteur Richet.» Une pièce de théâtre qui a pris, en de tels ouvrages, sa substance et sa documentation n'est pas un vain amusement d'artiste. Et voilà, certes, de quoi faire rougir nos aimables vaudevillistes, à moins qu'ils ne voient, dans cette œuvre même, tout ce que la science perd de sa valeur et de son intérêt poignant à entrer dans un scénario théâtral. Et le drame n'y gagne pas ce que la science a perdu. Tout compte fait, nos charmants vaudevillistes sont des sages.
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Sans doute n'a-t-on rien écrit de moins clair, pour le théâtre, qu'_Au delà des forces_. Mais la seconde partie est plus obscure que la première.
Ainsi, le second _Faust_ est plus obscur que l'autre; seulement, n'exagérons rien.
La conclusion de la deuxième partie est tout à fait singulière; elle est à la fois bizarre et innocente... Je dis que c'est la conclusion... Je le crois; en tout cas, c'est la fin. L'on y voit un jeune homme qui console tout le monde en racontant qu'il a inventé un aéroplane. Cet appareil sera chargé de remédier au «désespoir des masses»: il aura bien à faire; et c'est plus lourd que de porter des voyageurs! N'allons pas plaisanter sur la navigation aérienne; mais enfin, il est difficile de penser que cette ingénieuse application des lois de la physique puisse remédier à toute la douleur morale qu'il y a dans _Au delà des forces_. Cet aéroplane est, je le sais, un symbole de la science. Mais, justement, on se demande si peut-être Bjœrnson ne compte pas un peu trop sur la science,--oui, sur la qualité religieuse de la science.
Disons-le, à tout hasard: il y a, dans cette idéologie nébuleuse,--nébuleuse et qui, à cause de cela, impose,--un peu de puérilité. Du moins, il me semble. Un peu de puérilité, mais tant de mystère que la puérilité de la chose n'est pas tout de suite apparente. C'est de la nuit noire et dans laquelle se meuvent des ombres. La nuit est si noire que les ombres y sont des fantômes assez nets. Des lueurs y passent; des lueurs qui ont la brièveté des «éclairs de chaleur»; des lueurs courtes... Enfin, je ne sais pas comment, c'est assez beau tout de même; et, quelquefois, c'est très beau. C'est angoissant. Il y a là une sorte de grandeur obscure et qui donne à rêver. Nos esprits de Latins sont déconcertés; mais ils ont la manie honnête de comprendre: alors, ils cherchent. L'inquiétude qu'ils éprouvent suscite en eux le pressentiment du sublime. Et ils sont peut-être dupes; mais ils n'en ont pas l'assurance: et, dans l'incertitude, ils frissonnent.
Ils ont bien raison.
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Nous sommes à tâtons. Cependant, essayons de deviner un peu précisément cet extraordinaire Bjœrnstjerne Bjœrnson, qui portait avec bonhomie un nom si difficile à prononcer et qui, en son langage si redoutable, n'avait peut-être rien que de très simple à nous dire. Je crois qu'il était optimiste,--et qu'il n'en fallait pas davantage pour le distinguer du grand Ibsen. Je crois qu'il avait une intrépide confiance dans la valeur et dans l'efficacité de ses prêches; et cela, spontanément, quelle que fût, d'ailleurs, la matière de sa prédication, religieuse ou scientifique. Ibsen était pessimiste: ce qu'il a montré d'émouvant, c'est le duel de l'individu contre les foules. En pareil cas, l'individu est toujours battu; il n'a pas d'autre refuge, pour sa fierté digne, que son orgueil: et l'orgueil n'est pas gai. Mais Bjœrnson est hardi, abondant, plein d'allégresse. S'il n'était pas né dans la froide solitude des monts Dofrines, on le prendrait pour un Norvégien méridional et, autant dire, pour un Norvégien du sud-ouest.
Cette vivacité de conviction l'a, plus d'une fois, conduit à s'occuper de problèmes qui ne relevaient pas immédiatement du tribunal de sa conscience. Par exemple, il donnait volontiers des conseils aux nations. Il nous en a donné; et il en a donné au tsar de Russie. Comme il a, toute sa vie, réclamé l'indépendance de la Norvège à l'égard de la Suède, il aurait pu être tenté de respecter aussi l'indépendance des autres pays. Mais son ample générosité naturelle ne le lui permettait pas.
Ce qu'il a fait de plus joli, et de charmant, ce sont des contes villageois, où l'on sent qu'il y a toute l'âme de la Norvège. Paysages très justes, anecdotes modestes et une atmosphère très pittoresque.
Bjœrnstjerne Bjœrnson a été sur le point d'écrire des chefs-d'œuvre de réalité scandinave.
Pourquoi une idéologie extravagante s'est-elle mise dans tout cela, qui serait délicieux?...
Telle qu'elle est, son œuvre a quelque analogie avec le beau, splendide et absurde spectacle que décrit un personnage d'_Au delà des forces_. De folles et merveilleuses colorations se promènent sur le ciel, la mer et les rochers; le soleil est plus grand que de raison, trois ou quatre fois. Mais il ne fait pas clair. C'est une sorte de durable crépuscule; ou bien c'est une aurore boréale inopinée. Et il vient du pôle des banquises dansantes!...
CESARE LOMBROSO
Je n'ai vu Cesare Lombroso que peu de mois avant sa mort. C'était à Stresa, sur la rive du lac Majeur, pendant un bel été. Sa fille et son gendre Guglielmo Ferrero l'avaient prié de venir passer quelques jours auprès d'eux. Il devait rester un peu; et puis, subitement, il s'en alla. Il ne pouvait plus tenir en place. Comme il avait, toute sa vie, ardemment travaillé, il voulait travailler encore; il le voulait avec une obstination fébrile. Et il souffrait amèrement de sentir que, pour la première fois, le travail ne lui était plus une allégresse.
Mécontent de la difficulté soudaine, il voyagea. De semaine en semaine, vagabond malade et illustre, en peine d'écrire, il chercha, au nord de l'Italie, en Suisse, ailleurs, la tranquillité de sa pensée, le bon endroit où il se figurait avec passion que s'apaiserait son émoi et que renaîtrait son génie. Sa prodigieuse activité mentale, son entrain d'idéologue, sa vive gaieté intellectuelle qui jusqu'alors avaient si bien résisté à la fatigue de l'âge, tout cela s'alentissait en lui: alors, il s'en allait, frémissant et peureux, comme si l'atmosphère était la cause, et comme si d'autres ciels devaient lui rendre cette alacrité d'âme qui lui manquait. D'étape en étape, il se décourageait davantage. En fin de compte, il résolut de retourner à Turin, de rentrer tout de même chez lui. Et c'est là qu'une nuit il est mort, d'une crise cardiaque.
Il était, le jour que je le vis, un petit vieillard aimable et courtois qui, pour vous faire honneur, se dérange de sa tristesse. Il lisait et prenait des notes. Habillé d'une longue houppelande grise, la plume à la main, la cravate mince et blanche selon l'usage ancien des docteurs, il venait à vous gentiment, avec un sourire cérémonieux. Le visage était fin, malicieux; la curiosité du regard et sa mobilité indiquaient l'habitude perpétuelle d'observer, le désir alerte de connaître. Il se penchait vers vous, très attentif, prêt à noter en sa mémoire ce qu'on eût dit d'un peu valable. Et, à tout ce qu'on hasardait, il faisait un gracieux accueil. Sa parole était précise, nette; et déjà elle commençait d'être éloquente: mais, comme si une étrange timidité l'eût pris de n'être plus l'extraordinaire causeur de naguère, il tournait court et son silence était pathétique, tandis que les yeux étincelaient de continuelle ferveur.
Je croyais le revoir le lendemain. Mais, à l'aube, il avait décidé que le doux lac Majeur ne lui valait rien et qu'au bord du lac de Genève il serait mieux. Terrible odyssée et pèlerinage inutile. Cette tête ne renonça point à son génie facilement; elle ne s'avoua vaincue, en somme, qu'après avoir tout essayé.
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Il était né à Venise en 1836 et il publia son premier mémoire en 1855. Maintenant qu'il est mort, son effort scientifique a duré cinquante-quatre ans. Il l'interrompit, un bout de temps, en 1859, pendant la guerre d'Italie, pour être médecin de l'armée. Et puis, ayant fait acte de bon citoyen, il se remit à sa besogne, qu'il n'abandonna plus, qu'il n'abandonna jamais et dont, pour mourir, il se détacha plus malaisément que de la vie.
Ses premières études, relatives au crétinisme, lui valurent l'étonnement de Virchow. On le chargea d'un cours, sur les maladies mentales, à l'Université de Pavie. Et puis il dirigea l'hôpital des fous, à Pesaro; ensuite, on lui donna la chaire de psychiatrie à l'Université de Turin. Sa renommée s'étendit bientôt; et il ne cessa point de multiplier l'objet de son expérience, d'élargir sa méthode.
Sa trouvaille fut d'appliquer à la psychologie les procédés de son enquête médicale. La pathologie le menait à conclure nouvellement sur la fragile santé du cerveau.
Je ne vais pas dresser l'inventaire de son œuvre, qui est immense; je ne souhaite que d'en marquer le caractère. Et, si je ne me trompe, le voici. Cesare Lombroso eut toute la minutie qu'impose la stricte méthode expérimentale; en même temps, il était admirable par sa puissante faculté inductive. Il ne croyait jamais avoir réuni un assez grand nombre de faits contrôlés; et les faits ne lui suffisaient pas, mais il était réclamé par les idées.
En 1872, il publia son _Anthropométrie de quatre cents malfaiteurs vénitiens_; la même année, _la Folie criminelle en Italie_. Et c'est le même homme qui, ensuite, généralisant les résultats d'une enquête formidable et délicate, émit, dans _l'Homme criminel_, les plus vastes hypothèses qu'autorise la science de la criminalité.