Visages d'hier et d'aujourd'hui
Part 11
L'œuvre de Maurice Donnay a le même aspect que lui et comme la même physionomie. Elle est éclairée d'une changeante lumière qui en modifie à l'infini les apparences. Elle s'égaye ou s'attriste ainsi qu'un paysage où se révèle le jeu du soleil et des nuages. Elle va du rire aux larmes et puis revient au rire par de délicates transitions.
Et elle est à la fois gracieuse et forte. Les agréments qu'elle a, ses finesses jolies n'empêchent pas qu'elle ne soit puissante.
Car Maurice Donnay, avec ses façons un peu nonchalantes d'abord, mène bientôt sa comédie au drame, vigoureusement; à un drame pathétique où se mêlent, se heurtent des idées, des sentiments, des intérêts, où s'affrontent des individualités; à un drame parfois si rude qu'il laisse une impression d'angoisse.
Ce drame éclate comme un fracas d'orage; mais il est venu lentement. Il s'est préparé sans hâte. Ainsi, par les jours chauds d'été, l'atmosphère s'alourdit peu à peu; on voit les nuages arriver les uns après les autres, s'accumuler, former la menace des catastrophes. Et, avant que ne se déchaînât la tourmente, il faisait beau, les fleurs embaumaient, les routes étaient engageantes; ou bien les jardins éployaient tout le luxe de leurs massifs, de leurs plates-bandes, de leurs ombrages frais, de leurs bosquets doux au repos, de leurs allées favorables à la promenade. A peine devinait-on que l'air se chargeait de tempête.
Maurice Donnay ne se presse pas d'appeler la péripétie. On dirait qu'il baguenaude; et pas du tout!...
D'autres écrivains dramatiques nous mettent tout de suite en plein drame. Ce n'est pas sa manière. Plutôt, il laisse le drame venir. Il veut que nous en ayons senti l'approche; et le spectacle qu'il nous donne est bien celui de l'insidieuse réalité.
Il veut aussi que nous connaissions les personnages avant de nous attendrir sur les calamités qui les frappent. Ainsi, ce n'est pas de l'événement tragique que nous serons émus, effarés, affligés, mais du sort de quelque héros ou de quelque héroïne. Le drame qui surgit ne nous apparaît pas comme une invention, comme une combinaison d'éléments abstraits; c'est une aventure concrète et plus touchante à cause de son analogie avec l'exacte vérité de la vie.
Voici _l'Autre danger_. C'est l'histoire d'un homme qui aime et la mère et la fille, l'une après l'autre et à peu d'intervalle l'une de l'autre. Il était l'amant de la mère, il devient le mari de la fille; il est donné par la mère à la fille. Singulière aventure!... Tel est le drame. Or, le drame tient dans le quatrième et dernier acte, dans une partie du quatrième et dernier acte. Les trois premiers sont des actes de préparation; et ce n'est pas le dénouement qu'ils préparent: c'est nous.
Au premier acte, Mme Jadain retrouve un ami d'enfance qui jadis eut pour elle de la tendresse; nous n'avons pas de peine à deviner qu'ils s'aimeront bientôt, qu'ils s'aiment déjà, qu'ils seront amant et maîtresse. Même, cela nous plaît et nous l'approuvons, de tout notre cœur qui en a vu bien d'autres. Au deuxième acte, ils sont en effet cette maîtresse et cet amant; et ils le sont avec une remarquable ferveur. Nous les félicitons; nous approuvons qu'une tendresse veuille ainsi résister au temps méticuleux. Mais nous apercevons que Madeleine, fille de Mme Jadain, n'est pas sans éprouver un petit sentiment pour son grand ami Freydières, l'amant de Mme Jadain. Est-ce de l'amour ou de l'amitié? Un gentil sentiment, qui a l'adresse de nous émouvoir afin de ne pas trop nous choquer tout à l'heure, quand il sera caractérisé violemment. Au troisième acte, plus de doute: Madeleine aime d'amour ce Freydières qui, du reste, n'est pas une insensible brute. Mais le hasard d'une conversation qu'elle surprend, au bal, indique à Madeleine que Freydières est l'amant de Mme Jadain. Elle se trouve mal; on l'emmène. Quatrième acte: Madeleine est malade; on le serait à moins. Mme Jadain ne tarde pas à découvrir le secret de cette maladie mystérieuse. Il importe de sauver Madeleine; elle lui jure que ce n'est que calomnie. La preuve? Eh bien, elle lui donne Freydières.
Si, tout de suite, un dramaturge nous montrait une femme qui donne son amant à sa fille, nous dirions, tout bas, à ce dramaturge:
--Ah! mon ami, faut-il que les sujets de pièces deviennent rares, pour que vous ayez dû inventer une telle machine! Cette femme ne m'intéresse pas; vous l'avez imaginée à grand'peine. Elle me dégoûte un peu; et je ne veux pas la connaître: on ne connaît que trop de monde!...
Seulement, Maurice Donnay nous l'a présentée sans nous avertir de ce qu'il adviendrait. Il avait l'air de ne pas le savoir lui-même. Et, elle, assurément, ne le savait pas. Ce Freydières était amoureux, gentil. Gentille aussi, Madeleine. Et comment n'être pas sensible à cet amour d'une petite fille? Et puis, comment n'être pas sensible à l'immense douleur d'une femme qui doit soudain choisir entre son amour de maîtresse et son amour de mère? Elle est plus mère que maîtresse; elle se sacrifie: et ce n'est pas cynique, de se sacrifier. Madeleine accepte le sacrifice, parce qu'elle ne le comprend pas: elle est aveugle, comme qui aime. Et ce Freydières, égoïste et mol, que dire de lui, sinon qu'il est bien masculin? Quand sa maîtresse lui dit: «La vie est finie pour moi, elle continue pour vous; vous oublierez et je me résignerai», il ne sait que répondre. Et il répond, avec une douce naïveté: «Tout de même, notre part n'est pas égale!» C'est vrai. Il ajoute: «Je vous vénère...» C'est ce qu'il a de plus facile à faire; il est d'une lâcheté innocente, qui révèle un homme.
Si nous acceptons ce dénouement, si nous accueillons ce drame, c'est que, durant trois actes et demi, Maurice Donnay nous y a conduits. Il nous y a conduits par les chemins nombreux, divers et lents, que prend la vie pour nous mener où elle veut. Ce n'est pas tout de go qu'on arrive à une folie. Après maints détours, lorsque nous avons aperçu de loin la folie et lorsque nous l'avons regardée assez pour qu'elle nous devînt familière, elle ne nous étonne plus; et la voici: nous l'acceptons, nous l'attendions.
Maurice Donnay semblait nonchalant; il s'attardait à maints dialogues. La vie aussi semble nonchalante d'abord, jusqu'au moment où elle se dépêche: et, alors, rien ne lui résiste. Maurice Donnay, en somme, traite son spectateur comme la vie les pauvres gens.
Et la vie, alors, a l'air de leur dire:
--Vous voyez bien que ce n'était pas si difficile. Vous voyez bien que votre dogmatisme moral n'a pas si mauvais caractère; vous n'avez pas d'entêtement et je ne suis pas brutale sans précaution. Vous voyez que le pauvre cœur humain, sensible et tendre, aime comme il peut, à tort et à travers, sans qu'il faille s'en indigner, car à quoi bon? puisqu'il est ainsi fait.
C'est aussi ce que Maurice Donnay dit à son spectateur; ou c'est la vérité qu'il lui insinue avec prudence, imitant les subtiles adresses de la vie. Ces remontrances sans noblesse, nous les relèverions peut-être avec humeur, si nous n'étions vaincus d'avance, émus, troublés par une dialectique abominable et délicieuse, d'un charme infini, d'une scandaleuse et ensorcelante vérité.
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Il n'y a pas de thèses dans le théâtre de Maurice Donnay. Ses personnages ne songent pas à être des symboles. Mais il y a, dans ce théâtre, des idées, comme il y en a dans le tumulte quotidien de l'aventure humaine; des idées que le philosophe ou l'historien pourra grouper, réduire en système, organiser en doctrine. Maurice Donnay n'assume point cette tâche. Il ne prétend qu'à décrire les mœurs de notre temps; il abandonne à d'autres le soin de les juger, de les flétrir et, si un tel espoir se présente, de les améliorer.
Cependant, il mérite le nom de moraliste, pour avoir étudié la folie de son époque et pour l'avoir signalée, montrée par le menu, expliquée. Cela, il l'a fait avec une lucidité singulière.
Il est plus hardi que d'autres, mais sans violence vaine. La démoralisation d'aujourd'hui n'a pas de peintre plus attentif.
La riche, l'opulente époque, pour un observateur! Beaucoup de vieux principes ont reçu le dédaigneux surnom de préjugés: ils tombent en désuétude. Alors, libres, les individualités se soulèvent terriblement; animées de toutes leurs concupiscences, elles s'agitent. Une joie dangereuse les a prises, un zèle d'esclaves échappés.
Ces anciens esclaves, et qui sont esclaves encore, et qui le seraient déjà par l'excès du plaisir que leur fait leur liberté récente, les hommes et les femmes d'à présent, les personnages de Maurice Donnay gardent, plus ou moins vif, le souvenir de la discipline rompue; les uns conservent des remords, d'autres seulement des scrupules, d'autres un peu de timidité; et la lutte de leurs égoïsmes déchaînés trahit quelque embarras, une sorte de maladresse.
Époque d'inquiétude!... Maurice Donnay l'épie; et je le vois qui la regarde, qui en suit les incidents avec ses yeux mobiles, curieux, tendres et rieurs; ses doigts frémissent d'une espèce d'impatience, à cause de la prodigieuse diversité du spectacle.
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Quand il publia _le Retour de Jérusalem_, il écrivit une préface, et ravissante, pour démontrer qu'il avait été impartial. Impartial, ni plus ni moins!...
Ah! qu'est-ce que l'impartialité? Ponce-Pilate, homme narquois et intelligent, demandait: «Qu'est-ce que la vérité?...» Cette formule de tout scepticisme ne lui fait pas un grand honneur, parce qu'il avait, le jour où il la trouva, son métier de juge à ne point négliger. Il le négligea; et les choses se passèrent comme s'il eût été un dogmatiste. C'est l'inconvénient du doute: on ne décide rien; mais la vie n'attend pas et décide.
Qu'est-ce que l'impartialité? Une attitude d'esprit peu commune. Si peu commune qu'en fin de compte on en parle souvent et, quant à la garder, c'est une autre affaire.
Les petits garçons qui boudent refusent de dire qu'ils préfèrent aux confitures le sucre d'orge, ou réciproquement; ils savent très bien ce qu'ils aiment le mieux. Du reste, ils accepteraient les deux gourmandises, à moins que peut-être ils n'eussent plus du tout faim.
Il y a encore l'âne de Buridan. Cet âne fut placé entre deux bottes de foin tout à fait pareilles, également fraîches et appétissantes. On prétend qu'il mourut d'inanition, faute d'avoir pu se résoudre à choisir l'une ou l'autre. Il fut la victime d'une merveilleuse impartialité.
Seulement, cet âne est emblématique. Les philosophes d'autrefois utilisèrent cette allégorie pour leurs subtiles disputes. Les autres ânes mangent, qui la botte de droite et qui la botte de gauche; et, la seconde botte, il la faut retirer, pour qu'ils ne la mangent point ensuite. C'est qu'il n'y a pas ailleurs que dans les imaginations des philosophes deux bottes de foin toutes pareilles; et c'est encore qu'un chacun se sent porté, qu'il le veuille ou non, plutôt vers la droite ou plutôt vers la gauche par un instinct secret; et c'est enfin qu'il faut bien prendre un quelconque parti, quand on est en présence d'une alternative impérieuse. Que faire?...
Nous serons impartiaux plus tard, après décès. Provisoirement, non. Certains bouddhistes le sont déjà, paraît-il, certains fakirs; on le raconte. Ces personnages ont réduit leur vie à presque rien. Du moins préfèrent-ils aux agréments d'ici-bas le nirvâna. Mais l'impartialité est justement le contraire de vivre.
Impartial, comment l'être, ô Donnay? Votre sagesse vous engage à ne pas adopter des façons violentes, une intrépidité de jugement qui n'est pas dans votre nature; mais vous aimez beaucoup trop la vie pour renoncer à vivre. La finesse de votre vue permet que vous aperceviez la multiplicité des attributs qui rendent chaque chose un peu laide et surtout ravissante. Je me figure que vous ne détestez rien ni personne: pourquoi limiter son plaisir? Mais vous aimez encore mieux ceci que cela, cela que ceci, n'est-ce pas?...
Michel Aubier, du _Retour de Jérusalem_, n'est pas un héros. Il a vu la fin de l'Empire, les fêtes du Quinze-Août, les barricades, les crinolines et les blouses blanches. Du reste, il n'a pas dû en conserver un souvenir très rigoureux, car il avait peu d'années lorsque fut proclamée la République. Ensuite, il a vu, sur les édifices de l'État, ces mots superbes de liberté, égalité, fraternité; alors, il s'étonna d'observer qu'il y avait toujours trois classes dans les wagons de chemins de fer. Il a grandi sous la présidence de M. Thiers et du maréchal de Mac-Mahon: il a vu naître les mots en _iste_ et les mots en _ard_,--les uns respectueux, les autres méprisants,--qui désignent le parti auquel on appartient et le parti auquel on n'appartient pas. Il a vu des contradictions un peu partout, dans les faits sociaux et en lui-même. Il s'est aperçu qu'on a du mal à juger de tout en parfaite logique. Comment serait-il devenu, dans ces conditions, un fanatique, un énergumène ou un saint?
Il n'est rien de ce genre. Sceptique? Oui. Mais il a ses préférences. Il a cherché dans Sirius, un instant, «les raisons supérieures d'une indifférence séduisante». Ensuite, ayant à prendre des résolutions, il s'est fié doucement aux conseils de sa sensibilité propre.
Et nous ne sommes pas des logiciens dogmatiques, ô Donnay. Si nous en étions, il y aurait là, de la part d'hommes qui ont vu ce que nous avons vu, disons une espèce d'effronterie. Mais, plus nous a déçus la dialectique, nous et votre Michel Aubier, plus nous serions capables de devenir, si l'on nous aidait ou bien si l'on nous ennuyait, des dogmatistes en réalité. L'incertitude où nos pères nous ont laissés, quand ils ont démoli la vieille maison devant que d'en bâtir une autre, cette incertitude nous a quelque temps amusés, comme la vie de bohème divertit tous les beaux vingt ans. Puis elle nous sembla périlleuse. Nous sentons que notre doute, charmant si l'État est fort, se transforme en une menace dans l'État faible. Nous ne voulons pas être dangereux. Et c'est ainsi que nous désirons d'être vaillamment protégés contre nous-mêmes; c'est ainsi que nous désirons de voir réalisées en légitime et valable énergie, hors de nous, nos prédilections les plus réfléchies; c'est ainsi que nous sommes délivrés de notre scepticisme et d'une élégante impartialité.
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Les personnages de Maurice Donnay sont un peu méprisables, souvent. Et ils sont, en outre, dignes de compassion, car ils ne savent ce qu'ils font. Maurice Donnay a pitié d'eux. Il n'abuse pas de leur faiblesse pour les tourmenter; il ne les pousse point à la caricature, le portrait suffit; il ne complique pas leur châtiment, il n'aggrave pas leur «douloureuse», la vérité suffit.
Malades de la volonté qui s'exalte ou qui s'atténue, les pauvres êtres souffrent plus que ne l'exigerait leur faute, qui est la déraison.
Leurs guides les ont abandonnés.
Et, parmi eux, il se révèle de magnifiques courages, parmi les femmes principalement, des dévouements subtils, des finesses de goût, des délicatesses de pensée attrayantes.
Maurice Donnay a pitié d'eux; il a, pour eux, cette douceur, en ne les excusant pas, de les expliquer; c'est presque autant de bienveillance.
Il est, en son œuvre, le confesseur, le confident habile des petites femmes d'aujourd'hui; et il connaît leur imprudence, leur esprit, les détours de leur conscience qui est tout à la fois malicieuse et ingénue. Il sait que leurs aventures tournent, le plus souvent, à la mésaventure. Et il ne dit pas qu'elles aient eu raison de pécher; mais il les plaint d'en avoir eu, ensuite, mille ennuis.
Dans la touchante _Vie de la princesse de Poix_, la vicomtesse de Noailles a écrit: «Mon Dieu, qu'on est injuste pour ce temps-là! Que la société distinguée était généreuse, élevée, délicate! Que de solidité dans tous les liens! Que de respect pour la foi jurée, dans les rapports les moins moraux!»
Je ne sais pas si Maurice Donnay décernerait exactement cet éloge aux amoureuses d'à présent, qui sont les héroïnes de ses comédies. Ou bien, je ne le crois pas. Nos chères contemporaines, telles que Donnay les a peintes, sont un peu trop frivoles pour que le respect de la foi jurée soit justement ce qui ennoblit leurs divers essais de vivre.
Elles sont, quelques-unes, bien irréfléchies; d'autres, si imprudentes qu'elles vont aux catastrophes sans y penser; d'autres, si enfantines qu'on a pitié de les voir en de si périlleuses aventures; d'autres, mieux capables de savoir qu'elles ne sont pas raisonnables: mais alors, elles cèdent pourtant à leurs velléités.
Maurice Donnay les a regardées avec une curiosité amicale. Il les a vues différentes entre elles, plus ou moins gaies, plus ou moins effarées, plus ou moins gentilles, mais toutes, si je ne me trompe, soumises à leur sensibilité.
Ce qui leur manque le plus, pour être des saintes,--car la sainteté n'est pas inconciliable avec l'erreur,--c'est le remords. Le remords peut diviniser la faute; il peut aussi la rendre plus perverse.
Les héroïnes de Maurice Donnay ne sont pas divines; elles ne sont pas perverses non plus. Elles sont touchées de l'amour, avec candeur. Si elles luttent, ce n'est pas contre l'intangible éthique, mais contre les multiples difficultés de l'existence. C'est moins noble, ce n'est pas moins pénible ni dangereux.
Nos chères contemporaines--j'entends celles qui entrent naturellement dans une comédie ou dans un drame--sont ultérieures à de grands bouleversements de la pensée française. Les politiques qui ont l'air de ne songer qu'au gouvernement des peuples et les philosophes qui ont l'air de ne méditer que sur l'absolu ne savent pas la lointaine influence qu'ils ont sur de futiles et gracieuses destinées. S'ils le savaient, peut-être n'oseraient-ils plus guère politiquer et philosopher. Mais, avec leurs discours ennuyeux à entendre et leurs livres impossibles à lire, ils transforment redoutablement les petites femmes.
Les amoureuses de Maurice Donnay sont venues au monde, et puis au demi-monde, après que des doctrinaires inconnus d'elles avaient secoué ou anéanti les principes de naguère.
De là, en elles, une sorte d'ingénuité qui n'est pas la pureté même et qui a un charme périlleux.
Maurice Donnay les aime beaucoup. Il ne leur est ni méchant ni sévère. Il leur trouve une poésie qui vient de leur futilité, de leur complaisance à vivre et de leur courage innocent.
Il y a autour d'elles de graves événements qu'elles ignorent, des combats d'idées où elles ne sont pas admises, des chutes de philosophies et des créations de systèmes où elles se figurent qu'elles ne sont pas intéressées. Et, attentives à l'émoi de leurs tendres cœurs, elles vont et viennent, aiment et n'aiment plus, avec une intrépidité ravissante, avec une jolie fierté à la française.
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Maurice Donnay a bien vu la douleur de son temps. Et il n'est pas un pessimiste; on peut s'en étonner.
Un optimiste?... Non plus. Il n'est pas excité à l'optimisme par la confiance des jours qui viennent. On ne saurait le confondre avec ces annonciateurs des temps nouveaux qui, parmi les tristesses contemporaines, discernent le présage d'un bel avenir. Certes, non!... Mais il trouve de l'agrément à notre époque.
Jamais la vie n'a été plus ardente, plus variée et pittoresque, plus digne d'amuser qui participe à ses abondantes merveilles ou qui simplement la regarde.
Maurice Donnay s'amuse de ce qu'il voit.
Après que les philosophes ont échoué dans leur entreprise opiniâtre et téméraire, on peut se désespérer, ou bien on peut considérer qu'un malin badinage se substitue agréablement aux systèmes. Renan s'est demandé si, quelque jour, un ballet ne résumerait pas la suprême philosophie.
Notre époque désordonnée a vu naître une fantaisie charmante; une fantaisie brave, une élégance de la pensée qui, pour le moraliste, ne vaut assurément pas la sainteté, mais a bien de l'attrait.
C'est une sorte de gaieté mélancolique, qui a poussé dans les misères d'aujourd'hui comme apparaît une fraîche fleur parmi des ruines.
Cette fantaisie, personne ne l'a mieux sentie, aimée, favorisée, recommandée que Maurice Donnay. Elle est sa poésie et la poésie de son œuvre. Elle en est la séduction et l'une des beautés.
Les comédies de Maurice Donnay ont quelque analogie avec l'_Embarquement pour Cythère_ de Watteau, comme ce temps-ci a peut-être quelque analogie avec le temps où Antoine Watteau florissait. Les personnages de l'_Embarquement pour Cythère_ ne sont qu'au premier aspect des princes charmants et des dames de féerie. Regardez-les mieux: vous verrez des gens beaucoup plus pareils à la réalité, des gens qu'on imagine sans peine cupides, acharnés, vulgaires et tels que l'humanité moyenne. Mais une atmosphère de volupté rôde et les enveloppe. Ils sont dupes de l'heure et dupes de leur émoi. En cette fin d'un bel après-midi, à cette minute exquise et furtive qui précède le crépuscule, tandis que les branches, qui bientôt s'appesantiront dans le silence nocturne, sont encore remuantes et frissonnantes, une galère d'or les attend et les tente; elle portera vers l'île de l'amour les belles écouteuses, mi-consentantes, hésitantes, et les amants enjôleurs.
Les personnages de Donnay leur ressemblent; et aussi le décor de fête galante où il les place volontiers ressemble au tiède rivage de l'_Embarquement_.
Antoine Watteau eut le titre de «peintre des festes galantes». Donnons le même titre à Maurice Donnay, peintre de nos fêtes galantes; fêtes suivies de douloureuses redoutables; fêtes où la mélancolie est voluptueuse; fêtes d'oubli, de sensualité, de gaieté; fêtes tragiques et plus douces.
SAINT-MARCEAUX
On connaît la délicieuse et l'édifiante histoire du «Tombeor de Nostre-Dame». Elle est fort ancienne et remonte à une époque où la Vierge multipliait ses doux miracles. Ce «tombeor» était un mauvais garçon qui, sur les places, faisait des tours d'adresse et de force et qui, en outre, commit des larcins: il mérita d'être pendu. Seulement, sur les places, quand il travaillait afin de gagner sa vie, il avait soin d'exécuter toutes les fois un tour, et le plus beau, pour lequel il ne quémandait pas: ce tour, il le dédiait à Notre-Dame. Alors, le jour qu'il devait être pendu, Notre-Dame de gratitude et de bonté suscita un mannequin; le mannequin eut la corde au cou et le «tombeor» la vie sauve.
Il n'y a que de sots mécréants pour dire que Notre-Dame se repose et a cessé d'accomplir des miracles. Comme le «tombeor», elle a sauvé d'un péril moindre et, somme toute, plus honorable que la pendaison l'un des artistes les plus renommés d'aujourd'hui.
En ce temps-là, qui est le nôtre, les gens allaient disant que l'Europe entière nous enviait notre école de sculpteurs. Cela prouvait que la sculpture, dans l'Europe entière, ne valait pas grand'chose. Mais les gens, ayant pris l'habitude de répéter ce bout de phrase, témoignaient d'un vif enthousiasme. Et, si vous leur disiez, par exemple, que ce pays était fort mal gouverné, ils répliquaient:
--Oui, mais nous avons une splendide école de sculpteurs!
Ils avaient tort. Les salons annuels révélaient l'horrible médiocrité de ces marbres et de ces bronzes, dont le travail est vainement habile, d'où l'idée est absente. Notre école de sculpteurs reste soumise à l'influence déplorable du seizième siècle italien.