Visages d'hier et d'aujourd'hui
Part 10
Elle ne l'est pas. Qui la pratique avec exactitude et sincérité a trouvé une admirable règle de vie: désormais, les jours et leurs travaux ont leur discipline et leur signification; la mort n'est pas une offensante et absurde menace; et l'on possède en provision les consolations les plus persuasives, qui même ne sont plus indispensables. Comment ne serait-on pas gai?
Je crois que les inquisiteurs étaient moroses: c'est qu'à la méditation pieuse ils ajoutaient nombre de soins politiques.
Mgr Duchesne, lui, n'a rien d'un inquisiteur.
Son visage est tout éclairé des joies sereines de l'intelligence. La fine bouche rit volontiers; les yeux aussi. Et toute la physionomie est aimable, enjouée. La moquerie même ne lui donne pas un air méchant.
C'est bien heureux,--parce que la moquerie est un genre où excelle Mgr Duchesne; seulement, quelle moquerie, légère, amusée, indulgente et qui trouve qu'en fin de compte tout cela n'est pas grave!...
Pour raconter des histoires, il est incomparable. Il a le sens du pittoresque et--ô prodige!--il n'en abuse pas. Il organise, rapidement, de petites comédies où le protagoniste a son rôle; et les comparses ne sont pas négligés. Et il y a des dénouements, à ses histoires: elles ont, sur la simple réalité, cet avantage. Et puis, le style,--tandis que la réalité n'en a guère.
Prédécesseur de Mgr Duchesne à l'Académie, le cardinal Mathieu commandait la déférence et incitait à la bonne humeur. Bref, l'Église aura, en notre temps, fourni à la compagnie que le cardinal de Richelieu fonda deux de ses membres les plus illustres et les mieux munis d'allégresse.
C'est un signe précieux; et l'on dit, au contraire, que les grands dignitaires de la maçonnerie sont la tristesse même, avec puérilité.
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Il fallait parler de Mgr Duchesne avant d'énumérer ses travaux.
Toute son œuvre est animée de cette heureuse aménité qui le distingue. Seulement, le commentaire du _Liber pontificalis_, _les Origines du culte chrétien_ et _l'Histoire ancienne de l'Église_, voilà des livres qu'on n'aborde pas sans inquiétude: l'on est, volontiers, si futile!... Mais l'inquiétude ne dure pas, si l'on est mené à de tels sujets par un guide si bien souriant.
L'érudition de Mgr Duchesne a tous les mérites. Elle vaut par son exactitude scientifique et par son art. Fidèlement soumise aux méthodes positives que les savants du dernier siècle ont inventées, scrupuleuse, attentive, elle ne néglige aucun des détails de l'enquête; elle n'accepte rien que l'évidence ne lui déclare et elle sait les différences qui séparent l'hypothèse et la vérité. Elle recourt aux textes et elle en fait la critique soigneuse. Mais elle évite l'erreur où d'autres se perdent: sa besogne préparatoire n'est pas tout son objet.
Nous avons de singuliers érudits: ils ressemblent à des architectes qui ne construiraient que les échafaudages. D'autres, après avoir édifié la maison, laissent subsister devant elle tout l'attirail de la bâtisse. Il est vrai que d'autres encore ont l'air d'avoir bâti sans prudence et comme au hasard. Ceux-ci font de mauvaise besogne; ceux-là ont beau nous inviter à contempler leur monument, nous n'en voyons ni l'arrangement ni les lignes. Mgr Duchesne est un architecte méticuleux; mais il enlève les échafaudages.
Son _Histoire ancienne de l'Église_ se présente comme un récit continu, élégant. Les discussions critiques n'y sont pas; ou, mieux, elles n'y sont plus: seuls, en restent les résultats. Pareillement, l'auteur s'est abstenu de ces amples et périlleuses considérations auxquelles divers historiens attachent tant de prix, et qu'ils appellent philosophie de l'histoire, et qui les reposent un peu, et qui--si je reprends ma comparaison d'un architecte--leur servent, ici ou là, de trompe-l'œil.
Mgr Duchesne veut que l'histoire soit une science. Mais il a vérifié qu'elle est, en outre, un art. Si l'on n'a point cherché avec une opiniâtreté minutieuse les fragments de la vérité, qui sont épars dans le désordre universel, parmi les apparences fallacieuses, on ne fera rien qui tienne: c'est bâtir sans matériaux. Seulement, on ne trouve jamais que des fragments de vérité: il faut les classer et les joindre. C'est ici que doit se marquer le talent de l'historien. Il réussira s'il possède ce don particulier: le génie du passé authentique, l'imagination vraie.
L'œuvre de Mgr Duchesne atteste qu'il était pourvu de ces facultés originelles et qu'il n'a point redouté le labeur immense et subtil de l'érudit.
Mais le labeur, il le garde pour lui; il ne l'exhibe pas: ce qu'il montre, c'est la belle architecture.
Son œuvre est, ainsi, parfaite. Elle est solide et gracieuse, bien aérée, de lignes harmonieuses. Elle n'a point l'aspect rébarbatif et affreux qu'on trouve à divers écrits germaniques. _Opus francigenum_,--c'est du travail français.
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L'histoire ancienne de l'Église est pathétique et variée, tumultueuse en apparence et logique en son développement profond. Elle est riche en épisodes, tourmentée du dehors par la haine et les persécutions, travaillée au dedans par les recherches aventureuses de l'esprit, par les hérésies, quelques-unes horribles, plusieurs splendides, toutes effarantes. Elle abonde en traits ravissants; elle est tragique; elle implique la grâce et la fureur. Et elle marche, d'une allure inégale, mais dominée par une volonté mystérieuse, implacable comme la fatalité et tutélaire comme une providence.
Aucun royaume de la terre n'a subi de plus formidables épreuves que le royaume spirituel de saint Pierre. Aucune idée humaine n'a été soumise à plus d'assauts furieux et astucieux que l'idée chrétienne. Et aucune cause ne réclamait d'être servie par de plus extraordinaires fidèles. L'histoire de l'Église est une alternance perpétuelle de triomphes et de désastres.
Mgr Duchesne a placé son ouvrage sous l'invocation d'Eusèbe de Césarée, lequel, au temps de Dioclétien, quand on brûlait à feu d'enfer les livres saints, quand on proscrivait les chrétiens ou bien quand on les contraignait d'apostasier, tout seul, lui, relégué dans une cachette, compilait la première histoire du christianisme.
Certes, on ne peut comparer l'écrit diligent mais un peu médiocre d'Eusèbe de Césarée avec l'œuvre superbe du nouvel historien de l'Église. Tout de même, et en dépit des dissemblances, les époques ont bien quelque analogie: les jours présents ne sont pas, pour l'Église, beaucoup moins sombres que ceux de Dioclétien. L'ère des tribulations n'est pas close. Mais, comme Eusèbe de Césarée ne désespérait pas, sans doute aussi faut-il penser que le chrétien qui a repris sa tâche d'annaliste a trouvé, dans l'exemple de jadis, la confiance de maintenant.
Du reste, l'_Histoire ancienne de l'Église_ n'est pas un ouvrage apologétique. L'auteur ne se proposait pas de rassurer son lecteur et de l'encourager: il n'avait pour objet que la vérité, quelle qu'elle fût. Un historien qui, même en faveur de bonnes intentions, chercherait autre chose que la vérité manquerait à son devoir. Mais, la conclusion qui spontanément résulte des faits eux-mêmes, acceptons-la: elle exige notre assentiment. Et l'auteur n'a point à la formuler; il peut, si elle est satisfaisante, s'en réjouir.
Eh! bien, l'historien de l'Église a vu l'Église qui, malgré tout, triomphait; il l'a vue, en définitive, plus forte que tous ses ennemis épars ou conjurés; il l'a vue chancelante et qui ne tombait pas, mourante et qui ne mourait pas; il l'a vue invincible: et, quand il eut à écrire les origines chrétiennes, c'est, sans l'avoir voulu, mais après l'avoir constaté, le poignant prélude d'une pérennité qu'il entreprenait.
Alors, comment désespérer? voire, comment s'effrayer?
De là résulte, si je ne me trompe, la sérénité heureuse de cette œuvre pathétique. Elle n'est pas une lamentation sur des ruines, mais un chant de durée persévérante.
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Un jour, M. Jules Lemaître nota la surprise que lui causait la gaieté de M. Renan. Et, là-dessus, M. Renan s'expliqua. Il trouva les plus adorables raisons, les plus fins prétextes. Ce fut charmant. Tout de même, diverses personnes aperçoivent plus nettement les sources de mélancolie qui jaillissent de la pensée renanienne, en minces filets plaintifs et chantants.
Mais la gaieté de Mgr Duchesne, qui s'en étonnerait? C'est un alléluia.
AMAN-JEAN
Certains artistes nous émerveillent par une puissance d'invention qui, à chaque instant, secoue l'idée que nous avions de leur talent. Ils nous émerveillent et, souvent, nous déconcertent. L'on se demande, avec un peu d'inquiétude, comment se peuvent organiser, dans un esprit, tant de notions, et si hétérogènes. Une telle fécondité, riche et tumultueuse, apparaîtra peut-être comme un prodige; à moins qu'un jour on n'y découvre le triomphe de la seule habileté. L'on hésite; on est tout près d'admirer: mais on se tient sur la réserve, si l'on est muni de prudence.
Tout autre est l'œuvre d'Aman-Jean, dès l'abord captivante et rassurante. Il y en a de plus variées, et de plus émouvantes par l'impétuosité de l'imagination, magnifiques par l'ampleur, amusantes par la fantaisie. Mais on aime, en celle-ci, l'accord de l'idée et de sa réalisation, des formes, des couleurs, de la qualité même de la peinture et de la philosophie ou du rêve qui s'y dévoile.
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La philosophie d'un peintre?... L'on se méfie, à cause du piteux résultat que d'autres obtinrent, pour avoir mis leur palette au service d'idées abstraites, ou littéraires, ou sociales. Il est vrai que certaines idées, valables en elles-mêmes, ne s'accommodent pas d'être rendues par la couleur et la forme; et le principe excellent de la séparation des arts n'a pas d'autre portée, en somme. Mais ce fut le premier bonheur d'Aman-Jean, puisque ses aptitudes étaient d'un peintre, que sa conception des choses se traduisît naturellement en images.
Non en symboles. Peut-être fut-il sur le point de s'y tromper. On l'a vu d'abord l'un des exposants les plus distingués des salons de la Rose-Croix. Il y avait là du mysticisme, auquel se plurent, un moment, des âmes délicates et religieuses. Il ne s'y attarda point et s'aperçut de l'erreur qui résidait en cet art grêle, chétif, pauvrement idéologique. La vie, au contraire, l'attirait, et la réalité. De jour en jour on l'a pu suivre, depuis lors, qui acquérait un sentiment plus authentique de la beauté. Aux petites vierges étriquées, tenant de leurs doigts fluets un lis ou quelque fleur emblématique, il préféra les douces et savoureuses chairs que la lumière caresse. Son inspiration n'est pas sensuelle avec exubérance, mais voluptueuse en même temps que pensive.
Pudiques cependant, les épaules nues de ses femmes ont une grâce délicieuse; des étoffes qui les gardaient, elles sortent avec une câline désinvolture; on les sent jolies et fraîches, autant que rondes et blanches.
Il faudrait définir avec justesse la séduction de ces figures auxquelles donnent un charme nouveau la décence du maintien et la lenteur élégante du geste. Et, si la joliesse exquise des formes allait être touchante à l'excès, l'ingénuité du regard corrigerait la séduction trop vive.
Un regard presque enfantin, et qui ne pleure ni ne sourit, et qui, dans sa candeur, est grave. Rêve-t-il? ou contemple-t-il?... Ces yeux très purs se sont ouverts sur le vaste monde; ils n'en ont pas vu la laideur. On dirait que le spectacle d'ici-bas s'est ennobli, d'être vu par eux. Les choses ne sont pas telles ou telles, indépendamment de l'âme qui les suscite; et chaque âme fait un univers à sa semblance. Ainsi se purifie le monde, pour des yeux purs.
Ces jeunes femmes, le peintre les entoure d'un décor semblable à elles, d'une beauté simple et fine, de fleurs et de feuillages en guirlandes, de tranquilles paysages silencieux. L'ensemble est d'une sereine mélancolie, d'une grâce parée et d'une douceur délicate. Le rêve de Watteau est imprégné de plus de tristesse, étant plus fugitif et tout alarmé de l'attente des fins prochaines; la gentillesse en est inquiétante et la gaieté trempée de larmes. Ici, le recueillement et la paix, le calme des plaines enchantées, dans l'heureuse monotonie des heures claires.
La philosophie d'Aman-Jean,--un idéalisme conscient de lui-même et réfléchi,--transfigure la réalité selon le vœu d'une âme tendre et soucieuse d'harmonie, que les contrastes violents offenseraient.
Et il n'a point eu recours à des allégories compliquées, sortes de rébus. Seulement il a placé, au milieu d'ornements naturels et des parures que font, aux éclaircies des parcs, les flexibles rameaux des arbres variés, de jeunes femmes en qui fleurit la gracieuse beauté de ce monde sans joie.
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Les plus anciennes œuvres d'Aman-Jean datent des alentours de 1880; et l'une de ses premières tentatives est un portrait de lui-même, antérieur aux cours de l'École des Beaux-Arts; l'on y remarque déjà une manière spéciale, un style. De grandes compositions vinrent ensuite, le _Saint Julien l'Hospitalier_ du musée de Carcassonne, la _Jeanne d'Arc_ du musée d'Orléans. Elles sont habilement conçues, bien agencées et de nature à édifier le public: ce peintre a démontré qu'il aurait pu, tout comme un autre, faire un peintre d'histoire, et mieux que tels autres.
Puis, il négligea «le sujet». Il ne crut pas indispensable qu'un incident quelconque, véritable ou imaginé, une anecdote, un épisode se trouvât représenté en chacun de ses tableaux. La plupart de ses tableaux n'ont pas de titre; et l'on serait en peine de leur en donner un: mais à quoi bon? Ils n'ont pas de «sujet»; cela ne veut pas dire qu'ils ne signifient rien. Seulement, ce qu'ils signifient, des mots ne le pourraient pas indiquer. Cet art n'est aucunement mêlé de littérature: pictural, il se suffit à lui-même, et quant à son mode d'expression et quant aux idées qu'il exprime. Il faut louer Aman-Jean de n'avoir pas, ainsi que d'autres, confondu des esthétiques diverses et, peintre, d'être un peintre absolument.
Et il est remarquable encore que, s'abstenant de tout ce qui ne constitue pas l'art même du peintre, Aman-Jean ne soit pas tombé dans cet autre défaut, l'inutile adresse. Il a su résoudre ce difficile problème d'une peinture pleine de pensée, et qui pourtant ne fût que de la peinture. Cette œuvre est harmonieuse.
Entre sa pensée et l'expression qu'il lui donne, nul intermédiaire d'une autre sorte que la forme et la couleur. En conséquence, sa «philosophie» est aussi bien dans ses portraits que dans ses autres tableaux. Ce n'est pas que, portraitiste, il sacrifie à d'autres soucis le personnage et l'utilise à des fins personnelles. Il veille,--autant qu'il le doit et comme il le doit,--à la ressemblance; du moins constatons-nous qu'il n'ôte pas leur caractère individuel aux figures qu'il peint: il leur laisse leur caractère et il le marque nettement. Tout de même, pour différentes qu'elles soient les unes et les autres, les jeunes femmes qu'Aman-Jean peignit sont, par l'élégance et la grâce un peu douloureuse, des sœurs: ainsi s'unissent heureusement les cas particuliers de l'univers, en un esprit qui a trouvé la formule de sa pensée.
Les portraitistes--je ne parle que des meilleurs, non de tels ou tels, en renom: leur malice est de bien imiter les riches étoffes, peluches et velours, failles, satins et soies de dames opulentes, les chefs-d'œuvre des couturiers--les portraitistes sont des psychologues; et le visage est, pour eux, le principal. C'est par la physionomie qu'ils indiquent le personnage. Aman-Jean, lui aussi, utilise la physionomie; et, dans le regard fixe et aigu, pensif et doux de ses figures, il a mis un rêve pénétrant. Mais sa philosophie ne se réduit pas à une psychologie. Ce qu'il a voulu rendre, avec son art, c'est une opinion plus générale, touchant cet univers dont la beauté s'est révélée à lui par l'heureuse combinaison des couleurs et la perfection des gestes.
Il ne conçoit pas un être comme isolé de toutes choses, ici-bas, par sa pensée; mais plutôt il admire, en cet être, l'expression synthétique et vive de l'univers, l'univers se pensant lui-même et conscient de sa beauté. Certaines femmes, privilégiées, réalisent tout le mystère de beauté qui est épars aux paysages, tant s'accordent leurs gestes lents avec les lignes naturelles, les nuances de leurs parures avec celles des horizons, et tant aussi leur âme silencieuse accueille le songe universel.
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La couleur, dans les tableaux d'Aman-Jean, est mate et un peu voilée,--analogue, d'ailleurs, qu'il emploie ou le pastel ou l'huile. Peut-être, avec le pastel, obtient-il des tons plus variés, plus composites quoique bien unifiés, et arrive-t-il, en multipliant les touches diverses, à rendre l'atmosphère plus palpable et enveloppante. Mais, par un procédé ou l'autre, il recherche le même effet; et, son modèle, c'est la nature, doucement éclairée de lumière diffuse, qu'un ciel pâle et blanc tamise.
La couleur d'Aman-Jean, on la dirait, d'abord, un peu éteinte.
Quand il a plu, les nuages dégonflés se fondent et, assemblés, se tendent en écran pour amortir les rayons trop durs du soleil. Alors surtout la campagne est charmante; et alors seulement y est discernable l'infinité merveilleuse des nuances. Les vives soleillades, au contraire, allument ici et là des couleurs gaies, éveillent des reflets puissants, accusent des reliefs, par le rude contraste de l'ombre. Cette lumière très intense, on peut l'aimer. Mais pour elle-même. Et l'on doit accorder que, trop exubérante, elle ne joue pas très bien son rôle de lumière, qui est seulement d'éclairer la surface colorée des choses. Elle veut qu'on l'admire et, orgueilleuse, elle exagère ses effets. Sous l'excessif éclat de la lumière, la couleur disparaît: il n'y a plus, dans tout le paysage, que la lumière impétueuse, fantasque, épanouie. Que la nature est mieux visible en son détail délicat et nombreux, si le ciel se couvre, non de nuages lourds et opaques, mais de buée légère et diaphane et si la lumière, adoucie ainsi, se répand en ondes égales, pures, tranquilles! Les couleurs, toutes, se révèlent, sans que les unes soient offusquées par la trop vive ardeur des autres; chacune d'elles est en valeur, se montre sans outrecuidance et compose avec ses voisines une juste et belle harmonie. Alors, il n'y a pas de nuances perdues. Et c'est l'image d'une âme apaisée qui, n'étant pas accaparée par quelque passion trop exclusive, s'épanouit.
Ces colorations mates et voilées auxquelles se plaît Aman-Jean, c'est à la nature qu'il les emprunte; et l'artifice ingénieux de sa palette il l'apprit de ces paysages qu'une lumière discrète éclaire doucement.
Aussi son œuvre donne-t-elle un plaisir de silence et de recueillement. Elle est toute imprégnée de la tranquillité pensive de la nature. Et elle enseigne une morale de sérénité, de calme, de lucide rêverie.
Mais, s'il aime les demi-teintes et les nuances fines, sa peinture n'est pas fade ni terne. S'il évite la crudité de certains tons, c'est afin que tous aient leur place dans l'ensemble; et il ne veut en sacrifier aucun. Les couleurs sont franches et peuvent même sembler hardies.
Elles sont très exactement celles de la nature.
Les peintres n'évitent pas toujours le défaut de n'imiter point la nature, mais une idée de la nature, que les artistes précédents ont instaurée, qui peu à peu s'écarte davantage du premier modèle et finalement devient une manie ennuyeuse. Ou bien, s'ils réagissent là contre, c'est au moyen de telles inventions hasardeuses, chimériques, sans rapport avec nulle réalité ingénument perçue. Aman-Jean, lui, est libre; et l'on ne sent pas qu'il ait fait un effort pour se libérer.
Il a des roses délicieux qui proviennent des bruyères drues sur les landes; à la fin de l'été, elles roussissent et leurs teintes carminées se mêlent de chaudes rouilles. Son vert est celui des oliviers ou des mousses; et des jaunes de genêts pointent parfois dans ces nuances. Quant à ses violets, à ses mauves bleutés ou assombris, il les a pris à l'écharpe de brume qui traîne aux horizons.
Toutes ces couleurs, il les combine sans timidité. Il est audacieux, désinvolte, mais non paradoxal. Il ne veut pas déconcerter; les couleurs se fondent, dans ses tableaux, comme, dans un paysage, l'extraordinaire variété des teintes.
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Le dessin d'Aman-Jean, la sinuosité des contours et les gestes des personnages n'ont ni emphase, bien entendu, ni préciosité. Nulle affectation de simplicité, non plus. Il n'a pas réagi, comme d'autres, contre l'habituelle mimique des écoles au moyen de cette gaucherie qui n'est pas dénuée d'agrément, mais qui est un petit stratagème provisoire.
La grâce des gestes, pour lui, provient de leur aisance que rien n'entrave; ils ne réclament pas une tension volontaire des muscles et ils ne répondent pas à un vœu subtil d'élégance. Ils sont les gestes les plus spontanés d'êtres souples et beaux qui se meuvent avec facilité. Les corps s'inclinent sans mollesse; les bras se courbent, s'arrondissent et, par les mains fines, se joignent: et ils n'ont pas de lassitude, mais aucune activité violente ne sollicite leur énergie. Et les flexibles cous soutiennent l'ovale délicat des visages.
Pour laisser aux gestes leur agilité naïve, Aman-Jean pare ses jeunes femmes d'étoffes légères qui ne se cassent sèchement ni ne s'éploient ainsi que de lourds brocarts. Il ne veut pas que le vêtement vaille par lui-même et substitue l'éclat de sa richesse aux belles ou aimables lignes des membres qu'il cache et ne dissimule pas. Le vêtement qu'il peint est chaste, mais docile au corps, à sa forme, à ses mouvements.
Aux époques de décadence,--et c'est-à-dire quand les peintres ne font plus d'autre effort que de virtuosité, suppléant à la pauvreté de leur génie par l'adresse de leur travail, au seizième siècle italien par exemple,--la magnificence des plis est la grande recherche des artistes. Ils les font amples et symétriques, nullement motivés par le corps qui est dessous ni par le poids des tissus. Ce sont des tissus empesés, sans doute, ou plutôt des tissus théoriques, indifférents aux lois de la pesanteur; et, quant au corps qui est dessous,--il n'y a pas de corps dessous!...
Aux époques archaïques ou bien aux époques de réaction qui souvent, pour se délivrer d'un insupportable usage, recourent à des esthétiques plus anciennes, on évite le fol excès des draperies en plissant l'étoffe, en la serrant strictement contre le corps.
Aman-Jean ne procède ni d'une façon ni de l'autre: il ne commet pas l'erreur des décadents; mais il ne s'astreint pas non plus à l'extrême rigueur des primitifs. Avec une heureuse liberté, il arrange agréablement les robes de ses jeunes femmes, afin que plis et nuances fassent une harmonie. Il préfère parfois des lignes un peu singulières, des courbes qui ondulent comme, au vent, des écharpes. Le regard les suit et s'amuse de telles sinuosités, analogues à celles d'une pensée qui baguenaude et analogues aux détours d'un rêve.
MAURICE DONNAY
Il y a en lui tant de contrastes et il passe d'un extrême à l'autre par tant de nuances nettes et imprévues qu'on a peine à fixer sa ressemblance.
En habit vert, coiffé d'un bicorne à plumes, l'épée au côté, il est magnifique; il a l'air d'un maréchal d'Empire. Mais il sourit,--de la bouche, des yeux, de tout le visage:--et il a l'air d'un enfant.
Je ne sais pas comment eût fait son portrait un Holbein, qui, dans une abondante synthèse, assemblait toute la diversité nombreuse d'un caractère; mais je me figure volontiers La Tour de Saint-Quentin multipliant ses différentes images, ses moments successifs et consacrant chacun d'eux.
Cette variété est harmonieuse. On en cherche l'unité: on la trouve dans une gentillesse d'esprit dont le charme est délicieux.
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