Visages

Part 8

Chapter 83,689 wordsPublic domain

C'est pourquoi, lorsque les chevronnés de la démocratie militante prirent leur retraite à Capoue, M. Ranc ne renonça à la lutte qu'en apparence: mélancolique, il rangea, avec des soins pieux, le «spectre noir», drapeau des vieux ralliements, comme les officiers en demi-solde pliaient religieusement, au fond de leurs armoires, leurs uniformes rapiécés et salis par la poudre.

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L'intelligence de M. Ranc souffre en effet de complications dont on ne trouve pas communément la trace chez les membres de la majorité. Il est blanquiste et balzacien. Voilà un singulier mélange! Le théoricien du Trône et de l'Autel et le philosophe de «Ni Dieu ni Maître» ne collaborent point d'ordinaire à la formation des hommes d'État. Le fait est d'autant plus étrange que ni Balzac ni Blanqui ne sont des maîtres bénévoles qui se contentent d'une admiration détachée ou d'une dévotion du bout des lèvres. Le culte de ces génies impérieux implique toujours un don de soi...

Il y eut donc nécessairement des heures où, rougissant dans son civisme, le disciple de l'Émeutier participa aux troubles du colonel marquis de Montriveau pour la délicieuse duchesse de Langeais, qui aggrava la morgue nobiliaire par la pénitence monacale; des minutes où les vœux obscurs de sa sensibilité firent de lui le complice des ambitions antidémocratiques d'un Rastignac ou d'un Nucingen. Ces choses doivent être dites, dût l'indiscrétion compromettre l'éminent sénateur auprès de M. Combes.

Il faut noter néanmoins que, tout placés qu'ils soient aux deux points extrêmes de la philosophie politique, Blanqui et Balzac ont quelque parenté de tempérament. Pour ces grands autoritaires, la société où fermente encore le levain de la Révolution offre une pâte souple entre les doigts de l'ambitieux qui entreprend de la modeler selon ses préférences. Envisagé sous son aspect historique, en témoin de son époque, Balzac apparaît, d'une certaine manière, comme le liquidateur des énergies de l'Empire. La _Comédie humaine_ n'est, en somme, que l'épopée napoléonienne qui déborde dans les mœurs. Les forces déchaînées qui en 1815 devinrent sans emploi, se répandirent, tel un fleuve barré, dans les marécages de la bourgeoisie libérale, peuplant la rue de héros en disponibilité. Pour faire le siège d'un héritage de vieux garçon, Philippe Bridau se rappelle les plans de bataille des maréchaux légendaires... L'Empereur ne cessa jamais d'obséder le romancier, qui le détestait. Dès 1795, transposant César en un parfumeur, il dresse en face de Bonaparte l'image de Birotteau qui se mesure du regard, sur les marches de Saint-Roch, avec le général de Vendémiaire. Et chacun de ses hommes d'action, dont les convoitises brutales se hâtent vers la réussite, médite pour son compte un petit 18 Brumaire.

Blanqui, lui aussi, est un lutteur acharné et positif qui ne méconnaît point la nécessité du «coup de pouce» s'il s'agit d'accoucher les événements. Parmi ses congénères, il est un visage original. Barbès, chevalier de la Révolution, se fie un peu trop au seul idéal pour faire triompher le droit divin du peuple. Raspail, droguiste inspiré, occupe ses loisirs d'apôtre à découvrir la panacée universelle, dont il préconise l'emploi en une sorte d'almanach Liégeois du parfait malade démocrate: le camphre et la vertu républicaine. Ces candides prophètes sont des dignitaires pour émeutes de gala, qui figurent avec honneur sur des barricades décoratives, au milieu de la «sainte canaille»--clientèle classique des poètes d'«Iambes», proie naturelle des alexandrins. Leurs regards se perdent dans les nues. Aucune chimère n'obscurcit l'œil de Blanqui: il se fixe sur l'obstacle. Le célèbre «emmuré» sait fleurir une cellule, mais également préparer un souterrain. Il négocie, intrigue, sape. Sur le concours que la Force offre à l'Idée, il professe à peu près les sentiments d'un Rastignac, père spirituel du duc de Morny. C'est un Ferragus pour le bon motif, qui commande à des _Dévorants_ animés des plus pures intentions. Et n'est-il pas le seul politique de son groupe?

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Quand on examine M. Ranc sous le _Laocoon_ du salon de la Paix, ombrageux et confidentiel, l'œil embusqué derrière son binocle, raffinant en compagnie d'un radical de marque les nuances qui séparent M. Sarrien de M. Dujardin-Beaumetz, ou commentant la signification machiavélique d'un geste anodin, ces remarques généalogiques prennent une couleur et un relief singuliers. Visiblement, un demi-siècle de négociations ne le libéra point des idéologues ténébreux dont, adolescent, il reçut l'empreinte. Son imagination, fidèle au «beau complot», fait à ses adversaires et à ses partisans l'hommage d'énergies flatteuses et de savantes machinations. Il est le dernier Conspirateur. Et ne réunit-il point les qualités essentielles du personnage? Il professe l'horreur et le goût de la police; il fut, en un court espace de temps, condamné à mort pour raison d'État et directeur de la sûreté générale. Si les vanités du Pouvoir ne le tentent pas, c'est qu'il juge utile de se tenir, dans la coulisse, à son poste de haute surveillance, prodiguant les conseils en des articles instructifs à la fois par ce qu'il y dit et par ce qu'il n'y dit point, et où l'on devine, à côté de morceaux dont se régale la foule des démocrates, des couplets destinés à être entendus seulement par les initiés. Ses propos sont gros de sous-entendus, mais ses silences sont formidables. Et l'appartement bourgeois et orné de glaces qu'il habite reste encore défendu, dit-on, par un judas, contre les entreprises des visiteurs énigmatiques.

Par là M. Ranc est une sorte de poète qui a son jardin secret. Il y cultive, dans le regret des belles équipées et des cachots où l'on est bien à vingt ans, des nostalgies de terroriste sentimental, des rêves d'évasions ingénieuses, et cet optimisme sans quoi un homme politique ne saurait être intolérant avec honneur.

Il faut bien le reconnaître, la tolérance est moins souvent un don du cœur qu'une réserve du scepticisme et une confession de la modestie: c'est le fait du positiviste dont l'esprit demeure tributaire de l'humble observation. Comment M. Ranc connaîtrait-il une telle faiblesse, s'étant prémuni dès l'enfance contre les tentations du Doute? Sa conception sociologique ne semble pas s'être modifiée sensiblement depuis l'époque où, petit jacobin, sur la place publique de Poitiers, il prêtait main-forte aux gamins de la Mutuelle en bataille avec les ignorantins, sous le regard bienveillant d'un étrange ecclésiastique tout parfumé d'un agréable déisme à la Robespierre, qui cachait sous sa soutane des pistolets de conventionnel impénitent et dont la sagesse lui murmurait à l'oreille: «Méfie-toi du prêtre, du juge et du soldat!» A douze ans, M. Ranc était déjà un vieux républicain. Et quand, à soixante-dix, il redemande les jolis refrains qui bercèrent son jeune anticléricalisme, on songe involontairement au vieil abonné de l'Opéra-Comique qui réclame la reprise du _Domino noir_.

En vérité, je vous le dis, M. Ranc est un tendre: sa plume austère de romancier, qui se promenait jadis avec de rudes caresses sur les charmes d'une courtisane civique, se trempa plus tard avec émotion dans l'encrier d'Eugène Manuel afin de défendre les ouvriers de _l'Assommoir_ contre le pessimisme de M. Zola. Et ce plaidoyer jaloux en faveur du peuple n'était pas un jeu de tacticien: car le rédacteur en chef du _Radical_ exalte la sensibilité à l'égal de «la plus noble des passions» et je suis convaincu qu'au fond de son cœur, en dépit des complaisances auxquelles l'obligent le souci de la discipline et l'intérêt du parti, il honore la vertu.

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Ainsi le Ranc secret et réservé garde, à l'endroit du Ranc représentatif, le rôle de directeur de conscience et de chef occulte que ce dernier tient à l'égard du _bloc_. Mais la combinaison ne déplaît pas: on aime que la psychologie de ce conspirateur honoraire soit, si j'ose dire, à double fond, et que le personnage, lui-même machiné, entretienne avec des ombres de conjurés, en un recoin obscur de sa conscience, des conciliabules clandestins. La condition de M. Ranc, héros attardé en une société qui élimina définitivement le microbe épique, est de garder une part d'inconnu.

Ce phénomène de dédoublement, qui assure à des républicains de 1840, voire de 1810, une influence posthume sur la majorité de 1904, peut divertir comme un «beau cas» les amateurs de curiosités paradoxales; je doute néanmoins que les philosophes en goûtent la saveur sans arrière-pensée. Le spectacle des violences issues de l'esprit de fraternité réveille toujours dans la mémoire le cri superbe échappé à George Sand quand cette femme admirable, qui s'était donnée à l'idéal de 48 avec la fougue de son tempérament et la générosité de son cœur, écrivait à Pierre Leroux après le brutal réveil des journées de Juin, comme une épouse déçue de son rêve orgueilleux et de ses illusions au lendemain d'un mariage d'amour: «La République, hélas! ne serait-elle donc qu'un parti?»

CHARLES BOCHER

A quatre-vingt-dix ans, M. Charles Bocher se cassa la jambe un soir qu'il se rendait, en habit noir et en cravate blanche, à ses devoirs mondains. Ce fut un événement qui émut le monde et la ville. Paris devra tout de même à cette fracture, bientôt réduite, un bénéfice: M. Charles Bocher employa les loisirs de la convalescence à rédiger ses Mémoires. Et le témoignage de l'intrépide et charmant vieillard peut inspirer de légitimes espérances.

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Les mémorialistes sont, d'ordinaire, des gens terribles et les auteurs les plus sujets à caution; le moindre de leurs soucis est d'être véridiques. Ceux-ci, comme Arsène Houssaye, ne disent pas tout, par galanterie; ceux-là, comme Stendhal, en disent trop, par amour-propre. Les uns, comme Marbot, transposent la vérité, par grandeur d'âme; les autres, comme le prince de Bénévent, la maquillent, par impudence. En chacun d'eux on devine la même préoccupation de négocier avec l'avenir afin de défendre une attitude choisie, d'assurer l'existence posthume d'une figure composée soigneusement. Ce sont des avocats ou des diplomates qui plaident devant un jury ou qui rusent avec la postérité; ils soutiennent une cause ou ils habillent un personnage.

M. Charles Bocher écarte naturellement de notre pensée ce genre de défiance. Il est mieux qu'un grand témoin: un bon témoin. Enfant, il sauta sur les genoux du prince de Talleyrand qui le traitait affectueusement de polisson, par égard pour sa famille, déjà considérable. A la fin de la Restauration, il fut présenté, sur la terrasse des Tuileries, à un promeneur mélancolique et de grandes manières, qui était Barras. Il sait, pour y avoir fréquenté tout petit, que la table de l'archichancelier Cambacérès fut longtemps la meilleure de Paris. Et on ne lui en conterait point sur la frugalité de Robespierre: au cabaret des «Frères provençaux», son oncle vit souvent le conventionnel se remettre des fatigues de ses victimes; et l'Incorruptible était gourmet. Introduit tout jeune dans les coulisses de l'histoire, M. Charles Bocher se fit, là aussi, une situation de vieil habitué. On songe, en le voyant, à ce spectateur dont M. Ludovic Halévy traça une jolie silhouette, et qui regardait passer la Commune derrière une fenêtre de l'Opéra.

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C'est en ce cadre de luxe que M. Charles Bocher choisit également d'établir son centre d'observation. Les Parisiens et le protocole le connaissent sous le nom de «doyen des abonnés». De cette qualité il fit un titre et presque une fonction; au point que, s'il renonçait d'aventure à ses chères habitudes, son départ dépasserait la portée d'un désabonnement et prendrait la gravité d'une démission. A l'Académie nationale de musique et de danse, il n'est pas seulement à sa place, il est à son poste. Il semble qu'un sentiment obscur du devoir, l'avertissement secret d'une consigne, le ramènent depuis soixante ans à ce fauteuil où, dédaigneux des tentations faciles du plaisir, il défend une tradition.

Sans doute, l'Opéra compte encore de brillants abonnés; il n'en est pas un pour lequel son privilège soit à ce point dénué de frivolité et je dirai presque de sensualisme. M. Taine parlait avec admiration du mathématicien Franz Weple qui, ayant vécu dans les abstractions, se félicitait d'avoir pris l'existence par le côté poétique. De même, quand on considère M. Charles Bocher dans l'exercice de sa tâche honorifique et qu'en sa place coutumière on le regarde qui reçoit sur son beau crâne poli les lamentations d'Éléazar ou les vocalises d'Ophélie, si bien connues, on conjecture sans imprudence qu'un idéal soutient une fidélité tellement ponctuelle. Il faut le dire: M. Charles Bocher est, d'une certaine façon, un poète. Voici quelques années, pendant un déjeuner au Bois qui réunissait des artistes, des écrivains et quelques ballerines, une de ces demoiselles posa une couronne de fleurs sur le front de l'aimable vétéran. Il voulut bien conserver quelques minutes ce fragile trophée; et le tableau était joliment évocateur, car ce gentil hommage réalisait par surcroît un symbole.

Oui, M. Charles Bocher est un poète; il a fait de sa vie un chef-d'œuvre de brillant artifice et de composition serrée. Et il représente même une sorte de héros, le seul de nos contemporains, avec M. Ranc, qui soit capable de soutenir cette lourde dignité par son superbe et volontaire aveuglement, par la foi robuste qui dédaigne de se laisser surprendre au spectacle des réalités occasionnelles ou de plier aux mœurs du temps sa conception personnelle de la vie. Un autre familier de l'Opéra aurait-il seulement conçu le projet qu'exécuta M. Charles Bocher dans sa lune de miel de jeune abonné lorsque, ayant introduit le maréchal Bugeaud sur la scène, il fit manœuvrer le corps de ballet au commandement du vainqueur d'Isly? Ce fut une soirée mémorable. Le vieux guerrier, confessant avec gentillesse son inexpérience d'un terrain nouveau pour lui, adressait un salut cordial au camarade qui si vite avait gagné ses grades dans la société. Ce ton de confraternité entre deux hommes dont la carrière fut également heureuse et l'avancement rapide, en des genres différents, implique des idées catégoriques sur les rapports de la gloire et de l'argent, de l'héroïsme et de la galanterie,--ces deux formes élégantes de la dissipation; il révèle la puissance qu'était alors cette chose mystérieuse: le Monde.

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Le monde fut l'idéal de M. Charles Bocher. Il crut à la société comme M. Ranc au beau complot. Et le culte qu'il lui voua n'est pas seulement l'effet d'une adhésion réfléchie à un mode de vie délicat et raffiné; il représente un héritage. Le doyen des abonnés me conta jadis qu'aux soirées du Directoire son père était recherché, pour l'agrément de ses manières et de ses propos, par des «merveilleuses» qui écartaient de leur groupe étroit le général Bonaparte, dans lequel elles ne consentaient point à reconnaître un homme du monde. Et, quand il évoque ses souvenirs d'adolescent admis à la table de Chateaubriand, il croit devoir à la justice, en reconnaissant les mérites de l'écrivain, de déclarer que celui-ci faisait mauvaise figure dans un salon. C'est une des grâces de sa vieillesse légère d'avoir conservé intacte cette belle sécurité sociale.

Malheureusement, le monde n'existe plus. Il est mort le 24 février 1848; et M. Ledru-Rollin l'enterra. On ne s'en aperçut pas tout de suite. Éliphas Lévi tomba un jour en arrêt devant un bourgeois qu'on lui présentait. Et, comme le quidam paraissait surpris de l'insistance avec laquelle le mage le dévisageait, celui-ci déclara simplement: «C'est que, monsieur, vous êtes mort depuis plusieurs années!» Ainsi le monde, après la proclamation du suffrage universel, continua de faire les gestes de la vie et du divertissement. Néanmoins son âme s'était envolée. La grosse voix du peuple, montant de la rue, couvrit les paroles discrètes et les fines satires qui tombaient des lèvres d'une grande dame lettrée ou d'un éminent doctrinaire. La turbulence même du second Empire énerva trop les mœurs pour respecter l'ordre symétrique des fauteuils qui se faisaient cérémonieusement vis-à-vis dans le salon d'une madame de Saint-Aulaire. Les Goncourt rapportent que, le jour où ils publièrent leur premier roman, cette démarche initiale vers la gloire fut entravée par une aventure imprévue: il leur arriva la révolution de 48. Le même accident survint à Charles Bocher, qui aurait eu aussi des raisons particulières de garder à la Providence rancune de sa distraction; car l'émeute ruinait, avec beaucoup d'autres choses, l'élégante fiction sur laquelle il avait installé le coquet édifice de sa carrière.

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C'est pourquoi la constance à laquelle il dut de brillants succès a la mélancolie d'un malentendu. En effet, tandis que M. Bocher demeurait immuable en sa dévotion, tout évoluait autour de lui. Il faut se rappeler l'époque où il accomplit ses premiers exploits. Sous l'influence de la révolution de 1793, dont le travail se prolongeait dans les mœurs, la bourgeoisie et la noblesse venaient de se rapprocher, la première contractant un mariage d'amour et la seconde une alliance de raison. Un dieu orléaniste, favorable aux jeunes hommes entreprenants, mais encore ami de l'ordre, protégeait l'organisation libérale et prudente où les meilleurs esprits voyaient la mise au point définitive des idées de 89. Au faîte rayonnaient les salons; chacun d'eux avait un programme, une clientèle homogène, des fidèles qui savaient s'ennuyer. De grandes dames conscientes de leurs devoirs et soucieuses de leurs responsabilités devant l'Europe les gouvernaient comme des ministères; elles y distribuaient les récompenses aux plébéiens qui s'étaient signalés par leurs talents ou par leurs vertus. L'opinion publique, divinité encore familière, prenait les visages d'une centaine de personnages connus: les hommes distingués.

Entre ces maisons illustres séparées par des frontières et jalousement fermées aux bruits du dehors, un célibataire répandu et ami de l'exploration avait un rôle intéressant à tenir,--celui d'un ambassadeur officieux entre le monde et le siècle. M. Charles Bocher exerça avec maîtrise cette charmante magistrature. Le potin de coulisse, l'écho du boulevard, la boutade d'un bohème notoire, l'intrigue d'un politicien non encore classé, prenaient dans sa bouche la tournure d'un aimable scandale. Il était le lien entre le passé et le présent, entre les Tuileries et les boudeurs, entre la Chaussée-d'Antin et le Faubourg, entre l'ancien régime et le nouveau. Mais quand les vieux cadres cédèrent à leur tour, quand les salons ouvrirent leurs fenêtres sur la rue, sa charge de brillant intermédiaire devint une sinécure: il fut le ministre honoraire d'une puissance disparue. Le relâchement des habitudes dénatura même sa fonction jusqu'au contre-sens; il donna à ses gentilles audaces un fonds de gravité inattendue; il alourdit le joli paradoxe de son attitude et fit entrer ce volontaire d'avant-garde dans le gros de l'armée des gens du monde...

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M. Charles Bocher ne se résigna jamais à accepter l'incorporation. Si des signes évidents l'avertirent qu'il y avait quelque chose de changé dans le monde, il ne consentit point à s'en apercevoir, ou, du moins, il garda son secret. La marquise d'Espart prétendait qu'un jeune homme ne doit rien avoir chez lui qui rappelle le ménage, doit être servi par un vieux domestique et n'annoncer aucune prétention à la stabilité. Le doyen des abonnés continue de défendre, avec une obstination touchante, le fragile idéal auquel il ne craignit point de sacrifier son confort, après lui avoir immolé l'espérance d'un foyer, et peut-être de réels plaisirs. Jeune, il avait renoncé par scrupule professionnel aux avantages que lui eût offerts un beau mariage, afin de sauvegarder sa désinvolture de négociateur mondain et parce qu'un célibataire peut fréquenter sans apparat et, pour ainsi dire, incognito les salles à manger de tous les partis. Il ne voulut point que l'âge alourdît de solennité sa garçonnière d'alerte vieillard, stratégiquement placée entre le boulevard et les Tuileries, en face de l'hôtel où Talleyrand reçut le Tsar. La clé sans cesse sur la porte invite les visiteurs à entrer: c'est une danseuse qui ambitionne de l'avancement, un cuisinier qui sollicite un mot d'introduction à la Cour de ***, un diplomate qui apporte les souhaits d'une altesse étrangère, un vieil ami qui vient jaboter sur Canrobert ou sur la Cherito.

Mais à cet intérieur ouvert qui a des façons de campement libre, des souvenirs de famille, des bibelots anciens donnent un décor de solide bourgeoisie. C'est sur de vieux meubles que M. Charles Bocher écrit ses notes frivoles, les lettres de recommandation où s'affirme sa facile obligeance, et aussi peut-être l'orgueil d'être l'homme d'Europe qui possède les relations les plus étendues: car il rejoint Louis XIV par Cassini et Montmartre par M. Clemenceau...

Je ne connais rien des Mémoires de cet homme aimable qui fut le filleul de Charles X et faillit être le beau-frère de Napoléon III; cependant je les devine et je suis sûr que Sainte-Beuve les eût aimés: ils seront piquants et ils seront utiles. Aucun calcul politique, nulle arrière-pensée de philosophie, n'en obscurciront le clair miroir. Et, s'il arrive à l'auteur de pécher, ce ne sera que par respect: voilà une originalité qui lui assure déjà une place à part entre les mémorialistes.

QUESNAY DE BEAUREPAIRE

QUESNAY DE BEAUREPAIRE est un des rares hommes de ce temps qui aient le privilège de provoquer des jugements passionnés. Avec lui on ne conserve aucune mesure: on le hait ou on le vante; son nom appelle l'injure ou l'apologie, jamais l'indifférence. Les magistrats l'accusent de ne pas avoir accueilli avec assez de sérénité sa rapide fortune; les hommes de lettres lui reprochent de ne pas supporter avec assez de patience la médiocrité de son génie. En dépit de ces faiblesses, M. Quesnay de Beaurepaire reste une figure qui requiert l'attention.

On rencontre dans le _Berger_ une phrase significative: «Aujourd'hui les pâtres ne s'entr'aident plus, et les chiens ont perdu le goût de combattre...» Cette remarque de Jules de Glouvet éclaire singulièrement M. de Beaurepaire: il est le dernier chien de garde de la société. Quand le monde va à la débandade et que les présidents flirtent avec les loups, il continue sa garde. Il mord avec un semblable entrain les ennemis qui rôdent autour du troupeau et les bonnes bêtes libérales qui, comme la chèvre de M. Seguin, vagabondent au gré de leur humeur romanesque.

Aussi les gouvernements lui donnèrent-ils de beaux colliers... Mais ce serait méconnaître la complexité de son caractère que de rabaisser son ambition à une petite intrigue.

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Il y a, en effet, en M. de Beaurepaire deux hommes, dont il est amusant de suivre, sous l'hypocrisie du masque, les réactions intimes, les sourdes compétitions et les empiétements indiscrets: c'est le magistrat et c'est l'homme de lettres,--acteurs impatients, cabalant sans cesse pour la préséance, sous le regard du témoin réfléchi qui surveille leurs manèges, règle leurs allures et tient la bride à leurs passions.

Cette dualité, qui lui fit reprocher parfois de composer les réquisitoires en romancier et les préfaces en juge d'instruction, explique ses défiances à l'endroit de tous les novateurs, des utopistes qui placent leurs doctrines explosibles dans les cerveaux simples, et des anarchistes de la langue qui déposent leurs néologismes dans le dictionnaire. C'est avec la même jalousie farouche qu'il défendit le Sénat, l'Institut, la Constitution de 1875 et l'Idéalisme.