Part 7
Il faut chercher là le secret du charme propre à M. Maurice Donnay: parmi les poètes de l'amour, il est le plus voisin de la nature. La jeune et exquise duchesse de Choiseul écrivait à Mme du Deffant: «M. Walpole me parle toujours comme à une femme!» Tous les amoureux qu'on rencontre dans les pièces de M. Maurice Donnay révèlent cette secrète et hardie offensive; aucune amoureuse ne s'en étonne. Entre ces adversaires mal armés, une force d'animalité rayonnante et toujours en éveil négocie sans cesse, presque à l'insu des cœurs. Tandis que les lèvres prononcent des paroles impertinentes et frivoles, leurs corps, indifférents à ces jolis concerts, concluent de sérieuses ententes. Dans le merveilleux musée qu'est le répertoire de la Comédie-Française, on admire d'incomparables portraits de femmes, frémissantes et douloureuses. Mais ce sont des héroïnes. L'anathème chrétien qui flétrit les faiblesses de la chair pèse sur elles. Pour Andromaque, pour Bérénice et même pour Phèdre, l'âme reste la souveraine,--pauvre souveraine qui ne gouverne pas toujours, mais du moins règne. Sous sa tutelle précaire, les sens mènent un état de parents honteux, qu'on n'avoue point. Et ces esclaves exigeants, mal résignés au silence, peuvent gronder et cabaler en sourdine: si l'on pense toujours à eux, on n'en parle jamais.
M. Maurice Donnay restitua aux sens une situation honorable dans l'amour; il reconnut leurs droits avec honnêteté. Quel autre écrivain que l'auteur du _Torrent_ aurait eu l'audace--et le droit--d'évoquer les «désillusions du corps»? Chez lui, l'âme semble être près de la peau, au point de se confondre avec elle. C'est pourquoi les femmes qu'il a créées sont peut-être plus femmes que les autres: Racine nous offrit l'âme de Bérénice, Maurice Donnay nous a livré son parfum.
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Ainsi ce peintre si actuel et si aigu de la société contemporaine est le dernier des païens. Grâce à sa magie, le Désir retrouve sa place légitime parmi les lois augustes qui régissent le monde. Le peintre Degas prétend que Jupiter se promène encore dans les rues, mais que nous ne le reconnaissons point. M. Maurice Donnay, s'il croisait Vénus, ne s'y tromperait pas. Aux Variétés, quand le ténor José Dupuis décernait à cette déesse la pomme gagnée sur le mont Ida, elle était une étrangère: à l'ancien Chat-Noir, durant un hiver, elle fut vraiment chez elle. Et l'on eût sans surprise aperçu sa statuette, telle une madone familière, au-dessus de la lanterne magique où les hommes passaient avec des gestes brusques de pantins, comme des ombres néo-platoniciennes, tandis qu'adossé au guignol le poète, en des hymnes caressants, chantait Éros et les impudiques orchidées.
C'est que Meilhac et Halévy furent, à la façon de M. Combes, bien qu'avec une autre grâce tout de même, des spiritualistes sans le savoir. Dès 1867, le jeune abbé Constantin suit d'un regard paternel les écarts de la belle Hélène, qui accumule de somptueux éléments de pénitence. La gouaillerie légère et sournoisement hostile de ces spirituels voltairiens présente Aphrodite comme une divine cocodette. Ils sont des profanes, et c'est pourquoi ils ne purent prétendre à s'élever jusqu'au sacrilège. La dévotion de M. Maurice Donnay l'autorisait à se montrer schismatique, et il le fut avec une grâce adorable.
Aussi ne dit-il point la belle Hélène, mais la bonne Hélène. Jamais Vénus ne reçut d'un fidèle un culte plus ingénieux et plus délicat. C'est toujours la Vénus Victrix; et autour d'elle se pressent déjà ces gentilles petites proies, faciles et résignées au sacrifice, qui s'appellent Valentine Lambert, Claudine Rosay et Claire Jadain. Néanmoins ce n'est plus la déesse gloutonne qui accueillait sans discernement les hommages des hommes et par sa cordialité sans phrases enjôlait le berger Pâris.
_Et la troisième, la troisième, La troisième ne dit rien. Elle eut le prix tout de même: Calchas... vous m'entendez bien!_
M. Maurice Donnay lui apprit à causer et à choisir. Afin de la rendre plus séduisante encore, il la para de scrupules et l'arma de dédains. Le Plaisir reste la loi suprême de ses abandons; mais il est devenu plus circonspect et, si j'ose dire, plus dégoûté. «Lorsqu'une femme aime, il y a autour d'elle une atmosphère qui la protège contre toutes les tentatives, et en elle une force qui la protège contre toutes les séductions.» N'est-ce point là une formule actuelle de la Pudeur qu'agréerait la fille de Zeus et de Dioné? Le champagne «extra-dry» par lequel le disciple respectueux remplace, dans ses offrandes, le sang des génisses, anime d'une aimable ivresse l'auguste impassibilité de la déesse, sereine comme le calme des mers. Et d'une divinité terrible il fit une femme charmante.
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Il serait injuste de méconnaître la signification et la portée de cette école qu'on pourrait appeler l'école de Montmartre. Ses plus audacieux fantaisistes ne furent pas des sceptiques. A côté de Mac-Nab, l'élégiaque rigolo qui transposa la _Chute des feuilles en Ballade des Poèles Choubersky_ et devint poitrinaire, à la façon d'un garde national de 1840, en lisant l'_Imitation_ dans une chambre sans feu, M. Maurice Donnay fut un fataliste souriant, mais résolu. Et ce n'est point par surprise ou par complaisance pour une verve turbulente et gamine que dans le Voyage aux Enfers, où il guida Verlaine en des cycles inconnus de Dante, le poète d'_Ailleurs_ raille avec un brio étincelant «Adolphe ou le jeune homme triste»:
_Il était pâle et maigrelet, Ayant sucé le maigre lait D'une nourrice pessimiste. Et ce fut un jeune homme triste!_
Un instinct sûr lui révélait un ennemi dans le doctrinaire dédaigneux qui compliqua des tourments de l'idée les tourments de la chair. Cette maladie infiniment distinguée qu'on pourrait appeler l'_adolphisme_ lui parut cacher une des plus graves atteintes de l'esprit à la majesté de l'amour naturel. D'où vient que le petit roman de cent cinquante pages écrit voici près d'un siècle exprime encore avec une acuité singulière les inquiétudes de la sensibilité contemporaine? C'est que Benjamin Constant y nota une des révolutions les plus profondes du sentiment: l'intervention abusive de l'intelligence dans les affaires du cœur et son indiscrète tyrannie. Peut-être, au fond, la crise de l'_adolphisme_ réside-t-elle uniquement dans la différence d'âge du cerveau et du cœur. Accorder un crédit d'influence anormal au spectateur qui, dans chacun de nous, surveille l'acteur, c'est réserver à celui-ci une situation misérable.
En l'amant d'Ellénore, le témoin ingénieux à corrompre sa joie est un juge morose; en l'amant de Claudine Rosay, ou d'Hélène, ou de Claire, c'est un ami complaisant. L'émotion lui donne de l'esprit; mais l'esprit, serviteur docile, avec des espiègleries et des impertinences de jeune page, fait la police des préjugés et des rosseries. Aucune arrière-pensée ne trouble la volupté tranquille et l'espèce d'ingénuité passionnelle de ces séducteurs, qui regardent la Vie sans bouder. Ils ignorent délicieusement la faute.
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M. Maurice Donnay présente une des physionomies les plus complexes de la littérature moderne. Si on lui cherche vainement un ancêtre, on lui découvrirait du moins des parents. Son âme, sensible à la beauté et qui ne se refuse point, subit le charme de différents idéals. Plutôt que de renier aucun dieu, elle les adorerait tous, à la condition qu'ils ne fussent point sévères. Tour à tour païen et mystique, néo-grec et néo-chrétien, cet Athénien à la ceinture lâche apprit, dans ses vagabondages d'un ciel à l'autre, à fortifier la tolérance antique par la miséricorde chrétienne. C'est aux accords de l'_Adeste fideles_, réglé par le gentilhomme-cabaretier, qu'il dédiait à la reine de l'Olympe les «pauvres petites femmes toutes couvertes de péchés» dont parle saint Jérôme avec une tendresse farouche.
Les libertaires le reconnaîtraient pour un des leurs: il donne toujours raison à la Nature et guide l'humanité vers l'anarchie par des chemins en fleurs, écartant avec bienveillance les obstacles artificiels des conventions comme, d'une main gantée, les promeneurs abaissent les buissons qui dissimulent un agréable paysage. Et ainsi son œuvre fait songer à un évangile selon Kropotkine, relié en bleu tendre. Cependant un moraliste de l'école le traiterait de même avec considération, pour son souci d'établir le bilan des _douloureuses_... Ah! certes, une pareille éthique est une caissière incertaine ou du moins distraite, et il lui arrive de présenter à de maigres dîneurs de formidables additions. Un expert méticuleux découvrirait des erreurs de calcul et des virements suspects dans les inventaires où elle totalise la somme des bonnes et des méchantes actions, jetant à l'idée de justice, comme une aumône, un banquier véreux et qui néglige sa femme. Toutefois la velléité est déjà méritoire, pour un épicurien, de tâcher à introduire de l'ordre dans les passions humaines... Et M. Maurice Donnay ne serait pas indifférent non plus à M. Jaurès, par ce sentimentalisme pitoyable qui proclame les droits de chacun au plaisir, et rêve, si j'ose dire, la socialisation du bonheur. M. Paul Bourget, de son côté, l'accueillerait avec sympathie, car, s'il aime la joie, il ne méconnaît pas l'élégance du sacrifice et il chérit la tradition pour la douceur et le capital de poésie qu'elle renferme. Bérénice immole sa passion à l'Empire; Bérénicette offre la sienne à la respectabilité. N'est-ce pas une des plus jolies conquêtes de la bourgeoisie?
Enfin il est évangélique, non seulement par cette «démangeaison de donner des absolutions à tout venant» que reprochait le P. Rapin au fils du duc de Longueville récemment entré au noviciat des Jésuites, mais surtout par son impérieuse bonté. La bonté, qui est la moins arrogante des vertus, paraît également la plus sensuelle, faite de petits dons de soi, presque physiques et sans cesse renouvelés. Elle reste la loi suprême de son génie aimable. Je me rappelle que, dans l'orgueil de la trentaine--cet âge est sans pitié!--le futur auteur de l'_Autre Danger_ m'avouait, en souriant, suivre parfois dans la rue les femmes entre deux âges, afin de leur insinuer la pensée qu'elles pouvaient encore plaire... Et par cette charité discrète M. Maurice Donnay nous incline encore, en quelque manière, au souvenir de saint Vincent de Paul.
LE PÈRE DIDON
J'IMAGINE que la mort du Révérend Père Didon éveilla dans l'esprit de ses supérieurs un sentiment complexe où se mêlait à un regret sincère une impression obscure de soulagement. C'est que ce beau moine représentait un peu, aux chefs responsables de l'honneur de la Communauté, ce qu'est, pour un époux, une femme brillante, d'imagination vive et d'âme romanesque, et dont la vertu est une victoire quotidienne. Ses succès dans le monde provoquaient à la fois de la fierté et de l'inquiétude. Il avait eu avec la popularité des flirts célèbres, dont il était sorti intact, pour la plus grande gloire de l'Église. Mais son charme, comme sa faiblesse, était de paraître sans cesse exposé à la chute. En le sentant si près du péché et cependant fidèle, on éprouvait pour lui une affection attendrie, reconnaissante et protectrice.
Quand il prit un soupçon de ventre, les dignitaires de saint Dominique connurent la joie trouble et secrète des maris dont la vigilance fut constamment harcelée et tenue en éveil, en découvrant le premier cheveu blanc sur le front d'une coquette séduisante. Cet avertissement est pour eux une première victoire, le présage d'une fin prochaine des hostilités. Ils se consolent de voir la séductrice moins belle en songeant qu'elle sera plus à eux. Ainsi, quand l'ancien orateur de Saint-Philippe du Roule, dont les phrases se heurtaient naguère, en des envolées superbes et imprévoyantes, à tous les arceaux du temple, se montra dans les rues, avec sa serviette d'hommes d'affaires à la main, sage et circonspect en son allure, sous la décence de sa lévite noire, comme un sociétaire de la Comédie qui se rend chez son agent de change, on crut que le Révérend Père Didon s'était résigné à vieillir. Ses cartes de visite portaient un titre rassurant: «Administrateur délégué de la Société anonyme des établissements d'Arcueil.» C'était presque un aveu d'abdication. Mais peut-on jamais s'estimer tranquille et garanti contre les personnes qui connurent les tourments de la passion et ont le goût de jouer avec le feu?
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A cinquante ans, après dix années de vie rangée en Corse, sous les tamaris et les orangers du couvent de Corbara, quand tout le monde le croyait assagi, le Père Didon risqua encore un coup de tête: il publia un roman sur «Jésus».
On raconte que Victor Cousin reçut un jour la visite d'un directeur d'encyclopédie qui venait lui demander un article sur le Christ. Le philosophe se récusa. Et l'imprésario évincé s'en allait, ennuyé, lorsque Cousin, se penchant sur la rampe de l'escalier, lui cria:
--Allez voir Lamartine; il brûle de se compromettre!
Le Père Didon, qui aima toujours le danger, était incapable d'un tel calcul. Il se compromit personnellement. Les neuf cents pages de ses deux in-octavo ne nous révèlent rien sur le Fils de Dieu; par contre, elles illuminent d'une lumière éclatante l'âme du prédicateur éloigné de la chaire. On y trouve, avec moins d'amertume et plus de candeur, les mélancolies passionnées et les nostalgies militantes que décèlent certains mémoires de M. Jules Simon sur d'anciens collègues de l'Institut. «Quand Jésus porta l'Évangile en Galilée,» écrit-il, «sa renommée était éclatante.» Ailleurs: «On propageait la «gloire» de Jésus, on préparait la «manifestation populaire qui allait éclater.» Et encore: «Jésus se laisse «acclamer» par la foule et ses partisans... aux applaudissements du peuple qui le traitait de Messie.» Puis, ce bouquet: «Jésus est un homme de génie!»
Singulières et troublantes obsessions chez un apôtre du verbe divin! Mais l'œuvre du Père Didon contient aussi des plaidoyers détournés _pro domo_: «Tout homme doué de quelque activité regarde le milieu humain où il doit agir avec l'ambition d'y établir sa règle. Contenue et ordonnée, une telle aspiration est légitime.» Et, à côté de cette revendication timide, une apostrophe orgueilleuse qui a une allure de défi: «Quand un homme, par l'initiative de son génie et de son aspiration, se conquiert une autorité morale prépondérante, il inquiète toujours le pouvoir.» Enfin, cette constatation désabusée: «Les hérodiens et les pharisiens s'unirent pour perdre Jésus: la politique est pleine de ces alliances criminelles...»
Quel commentaire atteindrait à l'éloquence de ces lambeaux de phrases rapprochés? Cette autobiographie à propos du Christ est proprement la confession d'un Père du siècle...
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Lui aussi, quand il planait, de la chaire de la Trinité, sur la foule de ses partisans, le Père Didon connut le succès. Il avait des coups de manche hardis; ses cheveux drus s'arrangeaient docilement en tempête sur son front, et son sourire d'apôtre applaudi négociait volontiers avec les Gentils. Dans le masque éveillé et mobile, dont la ressemblance avec celui de M. Coquelin aîné était frappante, son nez retroussé, qui devait bientôt inquiéter l'Église, reniflait la popularité avec une volupté suspecte.
On assistait là à une reprise bien moderne de la scène de la Tentation. Car, dans le public qui se pressait au-dessous de lui et commentait des potins de cercle ou des bruits de coulisses en épluchant des oranges, devant que les cierges ne fussent allumés, Satan prenait les travestissements les plus hypocrites: il se dissimulait sous une fourrure de grande dame ou derrière une voilette de demi-castor, prenait l'aspect d'un sénateur israélite, d'un dramaturge fameux ou d'un journaliste influent. Chacun le tentait avec un sourire, un compliment ou un compte rendu. Et dans l'empressement assidu de ces fidèles, on eût discerné la curiosité féroce de l'Anglais qui suivait partout un dompteur, afin de se trouver là le jour où il serait dévoré. Sombrerait-il, comme tel carme notoire, dans un pot-au-feu conjugal, ou succomberait-il aux ruses savantes d'une Américaine collectionneuse? Suivrait-il sans défiance un philosophe au fond de ses sophismes captieux, ou prêterait-il une oreille complaisante aux propos d'un reporter lui offrant les royaumes du monde?
Le Père Didon semblait d'autant plus désarmé contre la tentation qu'il aimait davantage la vie. Il ne goûtait pas seulement les agréments de la faveur populaire: il estimait aussi les Ponts et Chaussées, le Progrès, l'Athlétisme et les Pouvoirs établis. Il rêvait de faire sourire la «vallée de larmes», de rendre la terre habitable et hygiénique, de conduire vers Dieu, à la place des dévots ankylosés par de longs agenouillements dans la pénombre des chapelles, des promotions d'anges vigoureux et capables «d'abattre» leur paradis en trois coups d'ailes... Est-ce que, dans un banquet, il ne remercia point M. Casimir-Perier d'avoir apporté à la jeunesse contemporaine «l'autorité d'un haut exemple sportif»? Il lui paraissait anormal que, dans le perfectionnement de la voirie, la vieille voie du salut, semée par les anciens religieux d'embûches méritoires, demeurât seule négligée. C'est tout juste s'il ne réclamait point qu'on la «macadamisât». Et les scrupules de la respectabilité bourgeoise ne le laissaient pas froid. En sa déférence pour les hiérarchies humaines, il voulut assigner du moins à Marie-Madeleine une place distinguée dans la galanterie de son époque. La fille à soldats, qui débauchait les centurions de Pontius, devint ainsi, sous sa plume, une sorte de Dame aux Camélias avant la lettre: «Madeleine vivait mal dans sa condition, dit-il, et avait des privautés illicites, mais elle n'était pas publique... C'était une des plus signalées dames de la province.»
_La vie est-elle une chose Grave et réelle à ce point?_
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Ce zèle temporel inspirait aux chrétiens le vague soupçon que le Père ne considérât point suffisamment le passage sur la terre comme un séjour d'épreuves. On se rappelle cet étonnant roi de Naples qui se résigna, vingt ans de suite, aux ennuis et à l'inconfort de la vie d'hôtel, à Paris, afin de rester, aux yeux de l'univers, un monarque en villégiature, ignorant les remaniements géographiques opérés par les soldats de Victor-Emmanuel. Le célèbre dominicain ne donnait pas assez l'impression de se considérer ici-bas comme un exilé dans «une autre patrie»...
La mort, qui clôt le long drame de conscience dont cette âme de moine fut le théâtre, restitue définitivement à l'Église la figure passionnée dont on ne put jamais dire avec sécurité si elle appartiendrait en fin de compte à Dieu ou au diable. Mais la gloire du Père Didon fut peut-être d'avoir été tenté plus fortement qu'aucun autre prêtre. Des femmes impeccables, et qu'on entoure d'une vénération légitime, emportent parfois dans la tombe le secret d'un adultère blanc. Et ce ne sont pas les moins méritantes.
M. RANC
ON distingue à chaque époque un homme qui incarne le régime et dont le visage groupe les traits de caractère épars sur des centaines de figures. L'emploi est tenu aujourd'hui, avec une autorité singulière, par M. Ranc. Il est plus qu'un personnage influent dans l'État: il est un symbole. Cependant, si le Ranc fabuleux est instructif, à la façon d'un précis d'histoire, comme un Rabier merveilleux, un de Sal poussé au type, le Ranc secret et réservé offre des joies savoureuses au psychologue. Sur le masque du premier, qui paraît de loin un peu gros et rébarbatif, le second révèle des nuances délicates de physionomie, découvre des méplats cordialement rubiconds, des coins de bonhomie mal surveillés, j'oserais presque dire: des restes imprévus d'innocence. Et ainsi, de la terrible Éminence grise préparant dans le mystère de l'office les plats que les ministres servent ensuite à la tribune, cuits à point et parés de jurisprudence, se dégage une sorte de brave curé du Beaujolais, bourru et serviable, mais ferme en son orthodoxie, un P. Joseph peint par Frappa.
Il a de la rondeur et du fanatisme. Parfois on le surprend qui fronce le sourcil s'il dépiste, dans les manœuvres du groupe, des fautes de tactique ou, dans les propos des fidèles, des germes de schisme. Car il a l'âme d'un sacerdotaire, scoliaste et exégète du _Syllabus_ jacobin; il possède à un degré éminent l'esprit dogmatique et l'esprit de couloir. Néanmoins le pilier de café atténue et égaye en lui le chef de concile. Il se proclame volontiers un vieux Parisien. Sans doute le parisianisme de M. Ranc n'est pas celui d'Alfred Capus ou de Grosclaude. Les mystiques distinguent entre les saints qui ne sont pas du même ciel; on rencontre pareillement des Parisiens qui n'appartiennent point au même boulevard. M. Ranc ne consentit jamais à s'éloigner beaucoup de la Bastille dont, enfant, il admirait une jolie reproduction en plâtre sur la cheminée d'un ancien Conventionnel; il est un Parisien de la place des Vosges. Toutefois Paris lui semble beau encore, de la terrasse d'une brasserie avoisinant la rue de Richelieu, quand le soleil de juillet se joue sur la gamme polychrome des curaçaos, des anisettes ou même des chartreuses, et qu'un gros consommateur, assis devant un double bock, s'abîme dans la lecture du _Radical_ ou de la _Petite République_. Son cœur est caressé délicieusement par ce spectacle dont la gravité quasi rituelle évoque dans l'esprit des libertins l'image bienveillante de cet abbé de Voisenon, ami de Mme de Pompadour et membre de l'Académie française, qui faisait lire son bréviaire par son valet de chambre.
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Un des traits caractéristiques de M. Ranc est de manquer prodigieusement de scepticisme. Cela suffirait déjà à lui composer une figure originale. Il est le seul républicain pour lequel les temps héroïques ne sont pas clos. Lorsque Gambetta ferma officiellement le cycle, ce fut chez ses compagnons de bataille un profond désarroi moral et un grand dérangement d'habitudes. Les uns, comme Spuller, se résignèrent à désarmer. Installé dans sa quiétude de néo-conservateur, le bon disciple inventa «l'esprit nouveau»; il se permit même des escapades dans les archives ecclésiastiques, et parfois, quand il était ministre des Affaires Étrangères, il s'amusait à bouleverser sa gouvernante en lui annonçant, au rôti, son projet de déclarer la guerre. Ces innocents plaisirs attestaient une âme apaisée. Mais, tandis que Spuller, assouplissant son dos de brave homme aux courbes engageantes des fauteuils sénatoriaux, faisait des rêves athéniens, M. Ranc, rebelle aux conseils discrets des capitonnages, se raidissait avec une pudeur farouche contre ces dangereuses voluptés.
Ce n'est pas sans raison que les membres de la Chambre haute ont des sièges de tout repos, alors que les députés s'agitent sur des banquettes. En aménageant ces stalles rembourrées dont les bras retiennent les tuteurs du régime contre les surprises des élans inconsidérés et les perfides retours des fougues juvéniles, l'architecte des palais nationaux, interprète subtil de M. Wallon, entendit signifier d'une manière sensible que les sénateurs sont voués à l'exercice des vertus contemplatives, au rôle ingrat de la sagesse. Aujourd'hui ces nuances constitutionnelles sont un peu brouillées dans les esprits. De vénérables bedaines se trémoussent sur les sièges curules; au Luxembourg régénéré, on aperçoit de petits pères conscrits... La turbulence de ces augures allègres est indemne de toute suggestion héroïque. Au contraire, la foi qui soutient l'ardeur de M. Ranc plonge ses racines en des sentiments très anciens,--et d'avoir un passé elle reçoit une certaine noblesse et un gentil air d'anachronisme...