Part 6
De leur côté, les lutteurs d'avant-garde, les nourrissons de la Sociale, lui tolèrent des insolences qui, d'aventure, laissent percer une certaine hauteur de «ci-devant». Ils ont un goût et, j'allais dire, une faiblesse pour ce grand seigneur dont les dédains épousèrent les rancunes du peuple. Que pouvait importer à un républicain de 68 qu'aux jouissances du Lanternier acharné contre Napoléon III, se mêlât l'obscur plaisir de venger, par surcroît, une arrière-cousine, cette princesse de Rohan-Rochefort qui était fiancée au duc d'Enghien quand le premier consul le fit fusiller? La foule marqua toujours une prédilection pour les révoltés de bonne maison: peut-être les gens de peu lui paraissent-ils être des mécontents à trop bon compte, et qui n'ont point de mérite. Un brave automédon, dépliant le journal de M. Henri Rochefort avec lenteur, comme un gourmet qui s'apprête à savourer un fin repas, me dit un jour: «Voyons ce qu'Henri _leur_ raconte aujourd'hui!» Et dans la familiarité il y avait sans doute une satisfaction de partisan, mais aussi un secret orgueil de compagnon flatté.
Enfin les sceptiques seraient ingrats s'ils ne gardaient, à cet artiste, de la gratitude. Ils se plaisent à voir traîner un gant blanc sur la table où, au sortir des Premières, M. Rochefort rédige d'une plume alerte ses vigoureuses diatribes. Les œuvres d'art, produits des fins loisirs, et les injustices qu'engendre une société mauvaise font vibrer également sa délicate sensibilité. Il entretient de jeunes peintres et de vieux communards. Enfin la première fois qu'il risqua la police correctionnelle, ce fut pour Donatello... Mais, surtout, il a abaissé le taux de l'injure. En même temps qu'il familiarisait les femmes du monde avec les gros mots, il initiait le populaire aux demi-mots. Imagine-t-on les épithètes dont on rehausse nos controverses tombant à l'improviste en des cervelles mal préparées de Norvégiens, de Suisses, d'Allemands ou d'Anglais? Ce serait un beau tapage! Grâce au pamphlétaire, qui reste un chroniqueur, le peuple le plus spirituel du monde connut le déchet que laissent les adjectifs de polémiques; il apprit ce que les nasardes ont d'opportun et, pour ainsi dire, de provisoire. Aujourd'hui, on ne pardonne pas toujours à l'adversaire qui vous appela imbécile; on se réconcilie volontiers avec celui qui vous traita de misérable. De cette façon, la violence porte en soi son remède et guérit les blessures qu'elle fait.
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L'accord de sympathies si hétérogènes n'en stimula pas moins, comme un problème irritant, la sagacité des philosophes. Dans le paradoxe d'une telle situation, ils s'entendirent pour admirer un prodige d'équilibre ou un chef-d'œuvre d'artifice. Hypothèses téméraires, car on ne soutient pas quarante ans un personnage composé; en une si longue période, il arrive toujours une minute où l'acrobate se casse les reins. Le cas est bien plus curieux, si l'on considère que M. Henri Rochefort resta le même homme avec une parfaite aisance et une simplicité presque candide, sans consentir le moindre sacrifice de soi.
J'ai conservé dans ma mémoire la vision d'un charmant tableau d'intérieur: M. Henri Rochefort dans son cabinet directorial, au moment où il vient d'achever son article. Celui-là était intitulé: _l'Homme des Champs_, et le héros rustique auquel le maître journaliste faisait les honneurs du Premier-Paris n'était autre que M. Constans. Le rédacteur en chef de l'_Intransigeant_ voulut bien, à ma prière, me faire connaître la page encore fraîche où il paraphrasait les déclarations faites la veille au bon Chincholle par le ministre de l'Intérieur, villégiaturant en son château de Sembel; et l'on sait de reste comment, pour Rochefort, M. Constans emploie ses loisirs. C'était d'un brio et d'une impertinence inouïs: un petit chef-d'œuvre de férocité joyeuse. Et tandis qu'il lisait ce morceau, s'esclaffant lui-même avec une bonhomie sans prétention aux trouvailles de sa verve, je regardais ce visage, populaire comme une affiche, où il y a un singulier mélange de passion, de cruauté et de gaminerie. Les yeux clairs, qu'il levait quelquefois par-dessus ses lunettes, étaient durs et froids, avec des reflets d'acier; et quand il riait, sa bouche, qui découvre des dents serrées et d'une blancheur éclatante, avait un modelé d'une douceur presque puérile.
Cette persistante jeunesse est un phénomène surprenant. Peut-être M. Henri Rochefort doit-il, dans une certaine mesure, au gouvernement de M. Thiers la verdeur singulière qui lui conserva, devant les défaillances des politiciens, une inaltérable faculté d'étonnement et une spontanéité d'irritation toujours neuve. Si le petit Bourgeois, en l'expédiant aux antipodes, ne s'inspira vraisemblablement d'aucune arrière-pensée d'hygiène, il lui assura du moins, par cette cure violente, des vacances profitables à sa santé intellectuelle. Notez que la halte se place juste au milieu de sa carrière. Le repos forcé auquel l'ancien membre du gouvernement provisoire fut condamné par les Conseils de guerre semble avoir fixé l'âge où il se tint. Il n'a pas soixante-dix ans, comme le prétendent les frivoles lexicographes: voilà trente ans qu'il en a quarante. Les malveillants objecteraient qu'il en a plutôt vingt depuis un demi siècle. Mais n'a-t-il pas écrit lui-même qu'en présence d'une iniquité son âme redevient presque enfantine?
Il y a en lui du gamin de Paris et du vieux français. Il est le fils intellectuel d'un héritier de Voltaire qui aurait épousé une descendante du duc de Beaufort, roi des Halles. Sa sympathie de démocrate a je ne sais quel air de fraternité distante. Il ne se montre pas sur le forum en sabots, à la manière des nobles républicains de 48, pressés d'attester leur loyalisme. Aussi bien ses papiers ont-ils toujours le même ragoût de trivialité et d'élégance. Ce libertaire déchaîné est un sujet soumis et un serviteur respectueux de la grammaire. Il peut faillir à la civilité puérile et honnête; jamais à la syntaxe. Sa langue est polie et dépouillée, comme celle des écrivains du XVIIIe siècle. Dans la guerre de classes où déjà l'on voit poindre les haches et les massues, il garde son arme claire.
N'est-ce point un piquant sujet de méditation que les ancêtres de M. Henri Rochefort aient été les suzerains du pays où G. Sand vibra à tous les frissons de la terre et du ciel, se donna à toutes les utopies? Le rejeton des anciens seigneurs de Nohant est également imperméable à la chimère et à la nature. Les systèmes dont la lourde armature embarrasse et alourdit les mouvements de l'esprit; les constructions arbitraires, toujours embrumées de rêverie allemande, qui ont besoin de quelques nuages pour fondre les contours incertains de leurs architectures et en compléter l'harmonie, inspirent des défiances à sa raison agile. De même, il put traverser les paysages des tropiques sans être touché de leur splendeur (je sais bien qu'il avait, à cette époque, d'autres motifs d'émotion; cependant, les circonstances tragiques de 1871 ne l'empêchèrent point de songer à Watteau, menacé par les obus de Guillaume); enfin la vie anglaise, si intense, n'entama point sa personnalité légère, brillante et fortement trempée. Et il revint de Londres, comme il était revenu de Nouvelle-Calédonie, ainsi qu'autrefois on sortait de la Bastille, avec belle humeur.
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Cette fougue juvénile et cette réserve un peu hautaine demeurent les traits caractéristiques de sa physionomie. Il aime, comme un joli divertissement, la faveur publique, et j'imagine qu'il éprouve du plaisir à entendre, quand il passe, les badauds répéter: «C'est lui!» Toutefois son inaptitude au respect le garantit contre les mauvaises tentations de la popularité.
Les politiciens ne savent point porter cette charmante parure. Elle ne leur inspire pas seulement des troubles malsains, mais encore des spéculations intéressées. A peine les électeurs témoignèrent-ils à leur endroit de la complaisance, qu'ils gèrent ce caprice avec une sagesse bourgeoise. Le premier souci des révolutionnaires arrivés est d'arrêter les frais de la révolution. En chacun d'eux veille un satisfait, prêt à dédaigner, pour un plat de lentilles servi dans la vaisselle de l'État, les plus doux sourires de la gloire. Les postes officiels leur inspirent des égards. Or on sait qu'actuellement le chef d'un cabinet n'offre pas un portefeuille au collaborateur capable de le mieux servir, mais au collègue qui serait susceptible de devenir gênant. Un ministère est d'abord une somptueuse prison où l'on enferme, par précaution, un adversaire éventuel...
C'est la seule, qu'en sa vie accidentée, M. Henri Rochefort n'ait pas connue. Quel otage, cependant, pour un gouvernement! Il préféra demeurer le ministre _in partibus_ de l'opinion--de cette opinion que M. Villemain, avec quelque pompe, nommait: la seconde conscience des hommes d'État.
C'est un beau rôle: il représente une fonction légitime et, pour ainsi dire, organique, dans un pays de représentation. L'ambitieux qui compte sur l'appui du peuple afin de parvenir est condamné à promettre: c'est la loi et l'expiation des succès démocratiques. Les plus sérieux: Gambetta, Ferry, le prudent Jules Simon lui-même, ne purent s'y soustraire. Et ils firent, parfois, d'éclatantes pénitences... L'Intransigeant n'en garde pas moins le droit de leur dire: «Si vos promesses étaient irréalisables, il ne fallait pas les faire; si elles étaient bonnes, tenez-les!» Il convient d'attribuer ce sens à la remarque de Villemain; interprétée différemment, elle ne serait que de M. Homais.
Là est le secret de la vogue constante qui favorisa M. Henri Rochefort. La popularité qui rappelle des services positifs est toujours révocable et précaire; celle du célèbre journaliste évoque tout ce que les autres n'ont pas fait. C'est pour cela qu'elle est énorme, irréductible, et, en somme, édifiante. Lamartine siégeait au plafond; Rochefort est le délégué des vieilles lunes, où vont les affiches d'antan. Et afin de tenir dignement son emploi de trouble-fête sacré, dressant en face des _beati possidentes_ le spectre des vieux programmes, point ne lui fut utile de reculer peu à peu son poste de combat: pour être de l'opposition, il lui suffit de rester à sa place. Ses alliés seraient demain au pouvoir qu'il se trouverait, vis-à-vis d'eux, dans la même situation: celle d'un créancier exigeant à l'égard de débiteurs insolvables.
Des moralistes lui reprochèrent de ne point observer avec assez de soin le ton qui conviendrait à un apôtre parlant au nom de la misère et de la vertu... Mais quoi? Shopenhauer lui-même, qui croyait également avoir ses raisons de ne pas approuver la conduite du monde, jouait chaque matin devant sa fenêtre un petit morceau de clarinette. Et, aux yeux du philosophe, il s'agissait d'une bien autre aventure; ce n'était pas la constitution nationale, c'était le Cosmos qui ne marchait point!
On ne peut pas oublier que le député de 1871 joua de la clarinette, même quand sa peau fut l'enjeu de ses calembours. Et cette gaminerie a tout de même une gentille allure; on y retrouve encore l'âme de Gavroche, et celle du marquis de Rochefort-Luçay.
ÉMILE OLLIVIER
LES personnages illustres offrent rarement une agréable surprise et un motif nouveau d'enthousiasme au curieux qui les observe dans le particulier. Pour ces êtres d'exception, l'homme privé ajoute peu à l'homme public. Les uns ont une âme trop inégale à leur génie: ils portent gauchement, comme une parure étrangère, une renommée dont le sort, dirait-on, les gratifia par mégarde. L'indigence de leur caractère les réduit au rôle d'éminents spécialistes. Les autres ne disposent pas des ressources intellectuelles qui suffiraient à leurs aspirations morales. Ces désaccords, choquants ou douloureux, n'apparaissent pas en M. Émile Ollivier. Personne ne remplit avec tant d'aisance l'idée qu'on se fait du grand homme. Chez lui, l'abondance du cœur et la générosité du talent s'alimentent évidemment à la même source.
Les invités de M. Pingard n'ont pas perdu le souvenir de la séance où, pour la première fois depuis 1870, M. Émile Ollivier parla dans une cérémonie officielle. Son éloquence, contenue par trente-six ans de silence, n'eut à s'élancer que vers la louange de la vertu. Et le spectacle était poignant, de ce tribun enchaîné offrant à la clientèle élégante de l'endroit, avec des gestes de sommation, les beautés oratoires dont il se libérait. Mais, dans l'hôtel de la rue Desbordes-Valmore, sa parole ample et mesurée au cadre d'une assemblée inspire une admiration à laquelle s'ajoute un peu d'angoisse.
C'est dans la petite maison de Passy, calme et garantie contre les bruits du siècle, comme la retraite du sage, qu'il me fut permis d'admirer de près l'ancien ministre de Napoléon III. Il avait réuni quelques amis à déjeuner: un homme d'État considérable dans la République et le chantre inspiré de Joyeuse et de Durandal, le vicomte Henri de Bornier. A cette table il y avait un grand poète: M. Émile Ollivier. Alors que le bon lyrique de _la Fille de Roland_ suivait sa Muse vers les cimes, en soufflant un peu, et semblait goûter à terre une quiétude d'alpiniste au repos, M. Émile Ollivier, magnifique sans effort, trouvait sur les sommets son atmosphère naturelle.
Il nous entretint, ce jour-là, de Guizot, dont il venait de découvrir la correspondance adressée à Victor de Broglie. En une lettre mélancolique, le philosophe confesse ses doléances d'homme d'action. «Il faut, dit-il, que nous fassions, afin d'arriver jusqu'au public, comme le chat pour passer sous les portes: se baisser et s'amincir, c'est la condition _sine qua non_...» Cette pensée désolante exaltait M. Émile Ollivier d'une généreuse indignation. Il voulut chercher le livre dans sa bibliothèque et vérifier la phrase de «l'austère intrigant».
Cette hauteur familière, cette sorte de candeur virile qui ne consent point à composer avec la bassesse, montrent excellemment, sous son aspect essentiel, l'historien de _l'Empire libéral_. Je le vois encore qui, dans la pénombre de l'antichambre, encore obsédé par le souvenir de Guizot, me contait que Lamartine, dont il était alors le secrétaire, le présenta en 1845 au célèbre doctrinaire, comme un jeune homme ardent et «très optimiste». M. Guizot l'accueillit avec bienveillance et laissa tomber de sa triple cravate ces mots remarquables:
--Vous avez raison, monsieur, d'être optimiste: les pessimistes sont des spectateurs!
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Pensée profonde, que la vie de M. Émile Ollivier illustre pathétiquement. Il ne faut pas médire de l'optimisme, sous le prétexte que parfois il se donne les airs modestes d'un sentiment qui se contente à peu de frais. Il est l'heureux mensonge qui secrètement conseille l'audace aux gens d'action; il reste, en somme, le principal facteur des conquêtes de l'humanité. Pour avoir négligé, penché sur les manuscrits des Archives, le coup de soleil qui illumine les pages de Michelet, M. Taine, incomparable essayiste, ne fut pas un historien complet. C'est un phénomène notable que les grands mouvements populaires ont eu lieu l'été. Ces belles imprudences que sont les révolutions réclament, en effet, de leurs entrepreneurs une intrépidité d'esprit dont la nature en fête cautionne et avalise, en quelque sorte, les promesses, avec la bienveillance d'une complice. C'est en agitant une cocarde de feuillage prise aux arbres du jardin que Camille Desmoulins, monté sur une table du Palais-Royal, entraîne les citoyens à la Bastille. Et nous avons entendu le vénérable M. Gallichet--l'un des héros des Trois Glorieuses--rapporter de quelle façon, le 27 juillet 1830, ayant entendu le roulement du tambour, il prit son fusil et, comme il faisait beau, s'en alla gaillardement renverser une monarchie vieille de dix siècles.
M. Émile Ollivier possède cette faculté merveilleuse qui, d'aventure, soulève les montagnes. Et par sa confiance dans l'idée il paraît plus proche, intellectuellement, de nos théoriciens d'avant-garde que des hommes dont le hasard le fit le contemporain. Son père, Démosthène Ollivier, était l'ami de Pierre Leroux; il prêcha comme une sorte de croisade l'évangile socialiste; enfin il donna à son fils aîné le prénom d'Aristide. M. Émile Ollivier, lui non plus, ne désespéra jamais de la justice immanente. Parmi les portraits du maître, il en est un que je trouve singulièrement révélateur: c'est la toile où Lévy-Dhurmer a représenté l'homme d'État vieilli. La figure garde la même expression inspirée et réfléchie qu'on remarque aux portraits du quadragénaire; les favoris sages encadrent un visage passionné: cependant une mèche rebelle, un peu chimérique peut-être, échappant enfin à une longue discipline, se dresse au sommet du front dégarni. Et ce double aspect d'un visionnaire et d'un juriste symbolise précisément le caractère du fondateur de l'Empire libéral.
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On prétend d'ordinaire ne connaître que le premier: c'est juger imparfaitement M. Émile Ollivier. Le politique qui tenta de réaliser l'idéal avec prudence reste un peu l'apôtre qu'était son père,--mais un apôtre surveillé et guidé par un homme d'affaires. Comme tous les Méridionaux et comme presque tous les poètes, cet orateur à la parole chantante possède un sens très fin de la réalité.
Les gens du Midi jouissent d'un charmant privilège: même quand ils sont transplantés, la chaleur emmagasinée en leurs veines par des générations d'ancêtres et qui pour eux colore les choses ne les empêche pas de mesurer avec exactitude le mirage. L'illusion est une force qu'ils emploient avec adresse, comme les ingénieurs utilisent en énergie motrice les beautés inutiles de la nature. Ils n'en sont jamais dupes. N'est-il pas curieux qu'en 1863, lorsque les Comités polonais de Paris se rendent auprès de M. Émile Ollivier afin de protester contre son attitude, le chef de la délégation soit un honorable bijoutier, M. Tirard, le futur président du Conseil de 1889? Ainsi l'utopie se trouva incarnée en un négociant, tandis que le réalisme avait pour interprète un poète...
Au vrai, le sentimentalisme politique de M. Tirard n'était point personnel à cet excellent homme; depuis la Restauration, il soutenait les sympathies militantes des libéraux pour les peuples qu'opprimait la Sainte-Alliance: l'Italie, la Pologne, l'Allemagne. L'Empereur lui-même ne fut pas insensible à la suggestion. Et il n'est point téméraire de prétendre que cet état d'esprit, en empêchant une entente avec le Tsar, permit la guerre des duchés et, par voie de conséquence, la campagne de 1870.
Mais en 1870 même, quand le ministre des Affaires étrangères déclare l'incident prussien clos par la renonciation formelle du prince Charles de Hohenzollern au trône d'Espagne, quel est le député qui s'institue le porte-parole de l'opinion publique, déchaînée pour la guerre, et déclare la dignité nationale mal défendue par le gouvernement? C'est M. Adolphe Cochery...
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M. Émile Ollivier a évoqué, à propos de son accession au pouvoir, l'entrée des musiciens de _Roméo_ qui, conviés au festin nuptial, arrivent pour chanter les complaintes funèbres. Son existence, où la tragédie a le premier rôle, est dominée par une fatalité ironique. Pacifiste, il représente la guerre; la foule, qui a des nerfs et des caprices de femme, trouva plus commode de se décharger de ses responsabilités sur une victime expiatoire. Démocrate, il fait figure de réactionnaire. Après avoir introduit la République dans l'Empire, il vit les républicains qui le honnissaient en 1869 s'installer confortablement dans son programme, puis les jacobins restaurer les méthodes du bas Empire.
Malgré les trahisons de la fortune et des hommes, la foi robuste de M. Émile Ollivier ne fut pas entamée.
Il ne consentit jamais à admettre que les belles idées pussent être grosses de faits médiocres,--semblables à la princesse du conte oriental, dont la bouche délicieuse vomit des bêtes dégoûtantes. A quatre-vingts ans il est le même qui, jeune homme, jaloux de concilier l'ordre avec la liberté, affrontait les démagogues des Bouches-du-Rhône,--les Marseillais, sensibles à la caresse des phrases harmonieuses et sentant leur vertu civique mal assurée devant tant d'éloquence, lui criaient: «Taisez-vous!»--le même qui plus tard entreprit de féconder par des rêves généreux les combinaisons politiques du duc de Morny...
Cet optimisme impénitent est un spectacle qui émeut: il faut qu'un cœur soit d'une grande pureté pour qu'à cet âge, et après de telles épreuves, l'illusion ne s'y fane point. Peut-être, d'ailleurs, M. Émile Ollivier dut-il à l'injuste disgrâce qui l'écarta de la vie active, autant qu'à sa grandeur d'âme, de conserver entières ses espérances.
Quand il accepta des mains de l'Empereur le gouvernement, on appela d'abord le cabinet du 2 janvier le «ministère des honnêtes gens». Et sans doute le baptême n'impliquait aucune intention injurieuse à l'adresse de M. Rouher dont la probité fut inattaquable, pas plus que l'étiquette de «révolution du mépris» donnée au mouvement de 48 ne marchandait l'estime due au roi Louis-Philippe. Mais le séduisant paradoxe de l'Empire libéral donnait à la France un visage qui paraissait convenir davantage à «la plus grande personne morale du monde». Et elle ressemblait à la jeune Marianne comme une sœur, cette étrangère, noblement parée d'idéologies, qui fit son entrée dans les salons officiels en même temps que sainte Mousseline...
Nous avons vu la divorcée de César, libérée de son idéal, épaissie dans les soins du ménage; et sa maturité sans grâce, égoïstement utilitaire, semble digne encore de recueillir des hommages de jeunes ambitieux. Nous ne concevons plus guère, toutefois, qu'elle puisse tourner les têtes...
La République, hélas! devrait-elle rester une fiancée? M. Émile Ollivier conserve l'avantage de la voir toujours à vingt ans. Il croit à la fraternité, à la liberté, à l'égalité, de la façon qu'on y pouvait croire quand on ignorait tout ce que contiennent ces mots magiques. Et ainsi, d'une certaine manière, le premier ministre de 1870 apparaît comme l'un de nos derniers républicains.
MAURICE DONNAY
ON éprouve une volupté inquiète et une délicieuse surprise à entendre, au Théâtre-Français, les comédies de M. Maurice Donnay. Sur la scène majestueuse où M. Édouard Pailleron exposait naguère de jolis bouquets artificiels montés avec soin, voici de longues fleurs aux tiges encore humides et dont les racines gardent un peu de terre. L'auteur les lia en gerbe, à la façon des bouquetières du boulevard, d'une main nonchalante et experte; elles répandent une subtile ivresse. Et cet art, sans ordre apparent mais harmonieux, ne se contente point d'une admiration paisible: il requiert encore le consentement de tout l'être.
C'est pour cette raison que la divine Bartet, appréciant l'œuvre si humaine qui s'appelle _l'Autre Danger_, put dire:
--Cette pièce, on l'aime comme une personne!
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