Visages

Part 5

Chapter 53,539 wordsPublic domain

Lui non plus, M. Henri Lavedan ne ménage point ses ouailles. Pour les créatures de son esprit, il est un père sans faiblesse. Et parfois, en considérant les fantoches qu'il _tombe_ avec une verve intrépide, on songe avec admiration: «Je ne les croyais pas si grands!» Cependant, alors même que le psychologue du _Nouveau Jeu_ tire du cœur de ses fêtards des richesses que ceux-ci peut-être ne soupçonnaient pas, il use d'un artifice habituel aux prédicateurs sacrés: il les appelle en témoignage contre eux-mêmes. «Que ne connaissons-nous mieux le péché ou que n'en perdons-nous toute connaissance!» s'écrie Bourdaloue dans son _Exhortation sur le jugement du peuple en faveur de Barrabas_. Le confesseur de la _Haute_, au moins, ne nous laisse rien ignorer: c'est déjà la moitié du salut. Et il ne lui suffit pas d'illustrer les méditations spirituelles du célèbre jésuite par de vives peintures où s'agitent «des hommes amateurs d'eux-mêmes» et de démontrer par de copieux exemples «les artifices et les prestiges de la chair, adroite à défendre ses intérêts»; il se propose, en outre, de faire sentir la pauvreté des désirs, le peu de ressource qu'offre la vie à l'épicurien le plus entreprenant. A côté des charmants héros de Capus, si ingénieux à faire de la joie, si cordialement optimistes, pour avoir mesuré avec prudence leur idéal aux moyens de la nature, les viveurs d'Henri Lavedan s'étourdissent plutôt qu'ils ne s'amusent; il leur manque quelque chose. «Ça ne biche pas!» dirait Bobette... Et n'est-ce point là l'expression familière du pessimisme chrétien? La tragédie guette sournoisement ces _Marionnettes_; et, dans les fantaisies légères du moraliste des _Petites Fètes_, on croit surprendre l'écho lointain des bonnes vieilles foudres divines qui grondent à la cantonade parmi les oraisons des moralistes de la chaire. Les fêtards ne l'entendent point toujours,--comme les Parisiens habitant sur le boulevard et qui s'accoutumèrent au bruit des voitures. Toutefois, de loin en loin, une oreille attentive le perçoit... C'est le clubman qui s'en va lire l'_Imitation_ sur le Bosphore, «avant de tout lâcher». C'est le Vieux Marcheur qui fait répéter le catéchisme à une petite pensionnaire du docteur Charcot. Et quand Labosse, avant d'écrire son testament, murmure: «Dieu n'est pas myope,» il semble que tout bas une voix timide ajoute: «mes frères!»...

* * *

Oh! je ne prétends point que ces honorables efforts désignent M. Henri Lavedan pour la canonisation. Il lui manque certaines des vertus qui ornent agréablement une âme pastorale. L'esprit avec lequel il répand la bonne parole et qui éclate, pétille, fait sauter le mot comme un bouchon de champagne, est un vin trop capiteux pour la messe d'un curé de village. Mais un curé de village eût-il été de taille à remplir un sacerdoce si redoutable? Ses catéchumènes l'auraient vite dévoré.

Les Hébreux, paraît-il, avaient interdit à leurs filles d'écouter Ézéchiel, parce que, dans son zèle pour le bien, ce prophète tenait des propos inconvenants. Et certes, M. Henri Lavedan n'est point non plus un prophète pour demoiselles. Il se plaît aux petits chemins et s'amuse d'aventure à écrire le menaçant _Mane, thecel, pharès_, avec des diamants de jolies pécheresses, sur des glaces de cabinet particulier. Il est le dernier apôtre chez les Gentils.

Cet apôtre «nouveau jeu» a une doctrine solide: sur les idées de religion, de famille, de patrie, de devoir, il est inébranlable. Ses moralités transposées indiquent que le mariage est une affaire sérieuse, que l'existence manque de signification en soi et que la cohésion de l'État garantit la vertu des pactes particuliers où s'alimente la vie morale des citoyens. Son irrespect ne ménage ni le Sénat, ni la Chambre des députés, ni le gouvernement parlementaire, ni l'enseignement laïque, ni le divorce, ni la bicyclette, ni la démocratie; il ne craignit point de donner à l'honnête et sage _Marseillaise_ une allure galante d'entremetteuse, berçant les transports équivoques d'un jeune «progressiste» et d'une institutrice, dans un bal du 14 juillet. Il désarme comme par enchantement devant les représentants du vieil ordre social. Les magistrats qui dénouent les intrigues de M. et de Mme Paul Costard ont une respectabilité sans défaillance; et, parmi les nombreux ecclésiastiques qu'on rencontre dans l'œuvre d'Henri Lavedan, il n'en est pas un dont l'attitude ne soit décente et le ton parfait.

* * *

Les conservateurs de l'Académie ne s'y méprirent point. Sans doute Son Éminence le cardinal Perraud baissa souvent les yeux en lisant, dans les ouvrages de son jeune collègue, des commentaires imagés de ses sermons sur les mœurs d'une société athée, et M. le comte d'Haussonville affermit parfois son monocle à contempler les arabesques que brode l'étincelant humoriste sur le vieux thème familial et dynastique dont l'étoffe remonte au moins au règne de Louis-Philippe. Mais ils reconnurent vite un combattant de leur armée d'avant-garde, le seul écrivain qui, en fixant le souvenir de Meilhac dans un admirable pastel, put froisser avec grâce des chiffons de modiste sous la statue de Descartes.

Il existe, dit-on, un vieux chouan dont le loyalisme s'emploie à rechercher les caricatures hostiles à la Restauration, non pour les réunir mais pour les brûler. M. Henri Lavedan se proposa, à l'égard de la troisième République, une tâche exactement opposée; peut-être même ajouta-t-il des horreurs à la collection. Cependant son réquisitoire, impitoyable pour notre «sale époque», reste bénin à l'endroit des individus. En dépit de leur corruption et de leur frivolité, ces victimes de l'anarchie sociale gardent une sorte d'innocence; et la preuve, c'est que les seuls personnages qui dans les études légères de M. Lavedan s'expriment avec quelque gravité sont les tailleurs et les enfants. Au fond, ses explorateurs de la grande vie ont de bons ports d'attache à de vieux foyers. Ils représentent la première génération de la noce. On en connaît dont le valet de chambre s'appelle Sulpice! Un fêtard dont le valet de chambre s'appelle Sulpice n'est pas irrémédiablement perdu. Et le sénateur Labosse lui-même ne siège-t-il pas au centre droit?

Aussi bien n'est-on point surpris, quand on y songe, de rencontrer l'historiographe du _Vieux Marcheur_ sur la route de Varennes. C'est par antiphrase qu'il célèbre le Nouveau Jeu. Son goût secret est pour le passé; il aime ce qui fleure bon l'ancienne France dont il se plaît à voir rayonner la grâce, l'harmonie et l'ordre sur des meubles du dix-huitième... En réalité, M. Henri Lavedan a poursuivi avec ses armes propres la campagne que son père, M. Léon Lavedan, mena en des revues imposantes, avec un égal talent. Et j'imagine que plus tard, beaucoup plus tard, quand le temps aura éteint l'éclat de ses palmes vertes, s'il préside un jour la distribution des prix à l'école congréganiste d'Orléans, sa harangue ravira d'aise l'évêque, le supérieur, les mères et aussi les élèves, éblouis par le prestige de l'écrivain qui sait parler si agréablement du ciel et si délicieusement de l'enfer,--de cet enfer parisien dont il laissera de piquants croquis, peu propres, sans doute, à décorer la chapelle d'une église, comme font les «Jugements derniers» du moyen âge, mais exécutés à dessein, semble-t-il, pour sanctifier le parloir de la maison de retraite religieuse fondée par le Vieux Marcheur, «avec ascenseur, buvette et tous les adoucissements du confort moderne.»

AURÉLIEN SCHOLL

LES personnes âgées parlent encore, non sans égards, du Scholl turbulent et agressif qui, aux alentours de 1850, sautait dans la vie privée de ses contemporains avec une espièglerie de page effronté et affichait insolemment ses épigrammes sur le mur Guilloutet. Néanmoins le journaliste que connut la génération actuelle, le Scholl apaisé de la cinquantaine, devenu le prince de l'Écho, le maréchal de la Babiole, le connétable de la Baliverne, offrait également une figure bien caractéristique. La majesté ajoutait une ironie paradoxale et piquante au personnage qui avait haussé la frivolité jusqu'à la maîtrise.

On l'appelait le roi du Boulevard. Et cette royauté n'était point illusoire. Elle comportait un territoire, un idiome et des sujets, venus pour la plupart de Marseille, de Bordeaux ou de... Cologne, mais offrant ces traits de nationalité communs: de la légèreté, du chic, des loisirs, une gentille bravoure de luxe et des affaires d'argent embarrassées. La poussière de Paris, qui flotte autour des maigres platanes accoutumés à vivre sans humus, cette poussière illustre chargée de musc et de nicotine et où traîne toujours un peu de vieille poudre, entretient chez les boulevardiers une griserie légère. Dans ce pays chimérique, chacun vit sur l'esprit comme sur la table des autres. Peut-être au vingt-deuxième siècle un membre de l'Académie des sciences morales et politiques, penché sur ce type disparu, n'examinera-t-il pas sans quelque inquiétude le personnage satanique et puéril qui fut honoré d'une malédiction de Dostoïewski.

Cependant, au second examen, les boulevardiers confessent un autre caractère. Ces bohèmes sont des hommes rangés, ces fantaisistes sont ponctuels; ces libertins sont respectueux de la hiérarchie. Leur existence, réglée avec méthode et dénuée d'imprévu, tourne autour d'habitudes et de potins familiers,--comme celle de bureaucrates ou de bourgeois de petite ville. S'ils ignorent où ils vont dans la vie, ils savent où ils se rendent chaque jour. Ils sont exacts à leurs plaisirs, tels des administrateurs à leurs affaires. On en vit qui grossirent, maigrirent, grisonnèrent, blanchirent et noircirent de nouveau à la même terrasse de restaurant, comme des factionnaires oubliés. Leur loyalisme ferait l'admiration des familles régnantes et l'étonnement des philosophes...

Scholl était leur souverain: il conférait l'investiture aux hommes spirituels, signait le passeport des bons mots qui courent la ville et fixait les droits de propriété en matière de «nouvelles à la main».

* * *

Chaque soir, à six heures, il arrivait à Tortoni, bourru et cordial, l'œil embusqué sous le monocle, distribuant les poignées de main comme des encouragements ou des récompenses. M. Percheron, le patron de l'établissement, le saluait avec la gravité discrète d'un chef de protocole. Et ne fut-il point le maître des cérémonies de l'ancien Boulevard, ce liquoriste aristocrate et autoritaire dont on aperçoit la silhouette derrière Aurélien Scholl, comme on distingue celle de Sancho derrière don Quichotte ou celle de Coquelin cadet derrière le marquis de Priola? M. Percheron avait, d'une certaine manière, une âme de croyant. Il aimait mieux servir un verre de bière à un gentleman authentique qu'une série de breuvages coûteux à des consommateurs sans mandat. Il écoutait même avec un secret orgueil les récits du grand chroniqueur racontant les dépenses qu'il avait faites la veille dans un autre cabaret à la mode. Pour lui, la République incarnait le triomphe du personnel des brasseries usurpant le pouvoir sur les maîtres légitimes du pays: les clients qui savent payer un louis deux œufs, une côtelette et une vieille bouteille transportée avec précaution, comme une convalescente, dans un panier d'osier.

La foi de Scholl affichait moins de dogmatisme; elle n'était pas moins sincère. Pendant dix ans il ne put prendre un rhume que ce ne fût en se promenant avec le marquis de Massa ou avec le comte de Dion. Et ses moindres gastralgies étaient signées Verdier.

On ne découvrait pas sans surprise un brin de conscience et en quelque sorte de probité scrupuleuse dans le souci qu'apportait le roi du Boulevard à déjeuner chaque jour en compagnie de barons de la finance et de princes exotiques. Mais la dissipation lui était une sorte de devoir professionnel, comme l'impertinence et «l'affaire d'honneur». Le cabaret à la mode n'était pas seulement son salon; c'était encore son cabinet de travail. La chronique de Scholl, ça ne se fait pas à domicile, et l'on en chercherait vainement la recette dans la _Cuisinière bourgeoise_: c'est un petit plat de l'ancien Bignon. On ignore avec quoi c'est fait: un rien d'aliment solide dissimulé en de mystérieux coulis, parmi des sauces violentes et subtiles; mets épicé, pour des gens qui n'ont pas faim. Les modes d'accommoder l'esprit purent changer; dédaigneux des copieux ragoûts de la presse démocratique, le fondateur du _Nain Jaune_ demeura le chroniqueur de Bignon. Ainsi l'illustre Joseph préféra manger ses économies en préparant pour de rares connaisseurs une cuisine artistique plutôt que d'écumer sans entrain, même au prix de cinquante mille francs d'appointements, les pot-au-feu de M. Vanderbilt.

* * *

En contemplant le maître des jolies frivolités qui portait sur un corps robuste son nom pimpant et coquet, comme une aigrette, des gens non avertis connurent parfois la surprise des admirateurs de Mme Alboni, à l'égard de «l'éléphant qui avala un rossignol». La mise en mouvement d'une machine énorme pour produire les délicieux riens de l'article-Paris les étonnait comme s'ils eussent vu chauffer un train pour porter un carton à chapeau. Ils ne se rendaient pas compte que la parisine distillée par Scholl était le résidu de laborieuses combustions; les étincelantes boutades qu'il laissait tomber sur la nappe étaient secrètement préparées par des mets émoustillants et par des crus vénérables.

Chez Scholl, l'écrivain était, pour ainsi dire, le secrétaire du viveur. Il se souvenait des improvisations du boulevardier et il les notait posément, appuyé sur son bureau Louis-Philippe. C'est dans sa garçonnière, ornée de meubles sages, qu'on pouvait entrevoir le fond de sa sincérité lorsque, penché sur l'honnête acajou, après avoir remplacé par des bésicles son sourd monocle, il limait ses jolies boutades.

Peut-être, un de ces jours, dressera-t-on le bilan des mousquetaires de la chronique qui, durant un quart de siècle, firent la parade pour les Parisiens. Braves et étourdis, ils payaient esprit comptant; et leur épée, comme leur plume, était toujours prête à la riposte. Cependant, si l'on examine de près ces petits maîtres de la presse, on admire les trésors de prudence que dissimulait leur désinvolture. En dépit de leurs airs turbulents, ils étaient excellemment mesurés. C'est Auguste Villemot, garde national déguisé en voltigeur, avec ses malices prudentes de Censitaire, gardien jovial de la colonne de Juillet; c'est Henri de Pène, homme du monde discret qui chiffonne des idées légères sur un lieu commun, avec une grâce de modiste; c'est Léon Chapron, moraliste dyspeptique expert à pomponner des truismes; c'est Claudin surtout, le serf de la bohème dorée, qui, par déférence pour un idéal, habita cinquante ans la même chambre d'hôtel garni... Tous ils expriment avec crânerie des opinions reçues. Ces brillants cavaliers de guérillas constituent la colonne volante des gens de bon sens, infanterie massive qui monte la garde autour des préjugés.

Scholl respecta la noblesse, les pouvoirs publics, l'argent et le succès. Il ne se rallia à la République qu'après la chute du Maréchal, et au naturalisme que le jour où le suffrage universel parut favorable à cette découverte. L'oreille tendue aux bruits de la ville, il communiait d'instinct avec les majorités. Mais Voltaire lui-même ne s'appuyait-il pas sur le sens commun quand il égaya aux dépens de Leibnitz les bourgeois éclairés qu'avait divertis _Candide_?

L'esprit est conservateur: un rapide éclair dans un joyeux cliquetis de lames suffit à sa brillante escrime. C'est l'ironie qui est anarchiste, dont les virtuoses manient, avec des gestes soigneux, les stylets à manches de velours... Scholl pose l'épigramme comme un coup de bouton; et sa flamberge garde une pointe d'arrêt.

* * *

La vieillesse lui réserva des amertumes.

Sur le domaine où naguère son peuple défilait, il vit des passants au visage anxieux se hâter comme s'ils avaient un but. Dans les journaux, de jeunes hommes continuaient de réfléchir après qu'il eut enlevé quelque position difficile avec une maëstria étincelante, par quelque jolie boutade, à la française. Enfin Tortoni, à son tour, fut emporté. Dès le lendemain de cet événement, l'état-major boulevardier, obéissant à un secret mot d'ordre, se retrouva, fidèle à son poste, au café dit: napolitain. Mais ce n'était plus le glorieux établissement dont, l'été, s'écartaient avec défiance, en traversant la chaussée, les Parisiens inquiets, et où M. Percheron lui-même inspectait d'un œil sévère l'intrus dénué de parrains ou de références. Dans le nouveau cénacle, des profanes pénétraient ingénument, pour boire. Et parmi ce désordre et cette confusion, les vieux Tortonistes ressemblaient à des émigrés.

Un jour du printemps 1903, je rencontrai, opulente et radieuse sous son ombrelle claire, Hélène, l'honnête et dévouée gouvernante du brillant écrivain.

--Nous voulions nous installer chez nous, me dit-elle, mais monsieur Scholl veut nous garder. Du reste, je suis très heureuse: il vient de faire donner les palmes académiques à mon mari...

Hélène et M. Midelair étaient depuis longtemps associés à la vie du maître. Elle connaissait sa cave, sa bibliothèque, ses manies et ses dossiers. Il lui donnait, chaque matin, la leçon d'épée. Scholl les maria ensemble. Aucun spectacle ne fut plus poignant que l'effort obscur, mais obstiné, du vieux chroniqueur vers la famille; une existence de représentation n'était point parvenue à combler la solitude morale de sa vie, organisée par un égoïsme sévère en vue des joies positives de l'amour-propre et de la gastronomie. Du moins il entendit «plastronner» jusqu'au bout. Il accueillit la rencontre avec la mort comme son dernier duel, ornant son esprit pour l'aventure suprême: après avoir rédigé son testament, il s'installa devant l'ancien guéridon de Tortoni, dont M. Percheron lui avait fait présent (quelle relique pour Carnavalet!),--et il prit son absinthe...

Les épicuriens de la décadence romaine montrent souvent cette qualité de bravoure galante. Mais je trouve une beauté particulièrement émouvante au trait noté par les reporters: «C'est M. Midelair, le maître d'armes du Cercle de l'escrime, qui plaça sur la poitrine de M. Scholl un crucifix et sur sa table de nuit de l'eau bénite et une branche de buis.»

HENRI ROCHEFORT

IL serait injuste de ne voir en M. Henri Rochefort qu'un écrivain de beaucoup d'esprit. Ce chroniqueur, qui fut condamné à mort pour raison d'État, est mieux ou pire qu'un dilettante. Les gens de lettres n'ont point coutume d'inscrire leurs bons mots dans l'histoire de France: leur sagesse ingénieuse s'insinue vers ses fins par des voies plus détournées; elle agit sur les mœurs d'une façon moins immédiate. Parti du café de Madrid pour aller siéger au gouvernement de la Défense nationale, M. Henri Rochefort sortit de l'hôtel de ville pour se rendre au bagne, d'où il revint en triomphateur. Il fut l'ami de Mme Doche et de Louise Michel, le collaborateur de Lambert Thiboust et de Delescluze; il découvrit Léonide Leblanc quand elle ne mangeait que des pommes de terre frites, et M. Lavy quand il ne songeait pas encore aux spooms à la Lucullus. Gustave Flourens se fit son prophète; Morny tenta, en vain, de se le faire présenter; Victor Hugo en raffola.

Sa vie est pittoresque et tourmentée comme sa silhouette.

Pour comprendre cet insurgé badin, ce boulevardier héroïque qui rallie les masses à son toupet célèbre, comme à un panache blanc, il faut avoir senti battre le pouls de la foule un jour où, comme on dit, elle «manifeste». Elle est légère et redoutable, et sa gouaille est toujours près d'un éclat; même dans sa nonchalance, elle communique une petite sensation de danger. Partout ailleurs le peuple se soulève pour des intérêts; seul, le peuple parisien est capable d'un coup de tête pour une idée, pour un caprice, pour un rien. Une émeute eût-elle jamais mijoté chez nous, ainsi qu'il arriva dans la capitale belge en 1848, à une représentation de la _Muette de Portici_?

Chef brillant aux nerfs impressionnables, M. Henri Rochefort est bien le directeur spirituel de Paris. Le feu follet de son esprit, qui pétille et qui brûle, contribue au rayonnement de la ville-lumière. Et sa souveraineté n'est point nominale ou bornée aux limites d'une circonscription. Née au boulevard, elle s'arrondit peu à peu; il y agrégea successivement Belleville, Charonne, Montmartre, le Croissant, le faubourg Saint-Germain, le bois de Boulogne...

Unis sous sa tutelle, ces quartiers s'accordent mutuellement un fidèle appui. Le faubourg prête de la morgue à l'apôtre de Belleville fouaillant l'égoïsme d'un parvenu; et, parfois, l'ancien habitué du café des Variétés reparaît sous le citoyen de Charonne et fait surgir, au détour d'une phrase où quelque gouvernant est traîné sur la claie, l'image aimable de saint Agnan-Choler, soudain formidable, et dont les gentilles malices prennent une portée inattendue; tels les fédérés de 1871 empruntèrent des armes au magasin d'accessoires de la Gaîté pour combattre les troupes de Versailles...

Les prévenances de vocabulaire par lesquelles M. Henri Rochefort honore, avec une équité impartiale, les différentes subdivisions de son fief en demandant à l'une son espièglerie, à l'autre son ardeur, à celle-ci sa grâce, à celle-là sa violence, font songer à la courtoisie des anciens monarques qui empruntaient leurs noms aux provinces, afin d'en orner les princes de sang... Cet usage procure d'ailleurs de rares commodités aux ennemis du Grand Électeur: s'ils sont domiciliés rue de Varennes, ils le traitent de libertaire; s'ils demeurent près de la Sorbonne, ils lui donnent du vaudevilliste; et s'ils campent sur le mont Aventin, ils le rappellent à l'humilité du péché originel en lui disant, avec de discrets reproches: «Monsieur le marquis!»

* * *

Ainsi, depuis un tiers de siècle, ce prodigieux journaliste réussit quotidiennement le miracle de satisfaire les duchesses et les cochers de fiacre, les révoltés et les sceptiques. Sa gaîté meurtrière a des intelligences dans la sensibilité des frêles patriciennes et sous les rudes crânes des travailleurs. De part et d'autre on lui ouvre un large crédit de tolérance.

Lepelletier de Saint-Fargeau disait que, lorsqu'on a cinq cent mille livres de rente, il faut être à Coblentz ou au sommet de la Montagne. L'observation du gentilhomme conventionnel reste bonne, même si le titre nobiliaire ne s'appuie pas sur des titres de rente. En politique la distance à parcourir est plus courte de l'extrême-droite à l'extrême-gauche que de l'extrême-droite au centre. Et c'est pourquoi les belles lectrices de M. Henri Rochefort le trouvent moins éloigné d'elles, au milieu des prolétaires, qu'il ne serait dans les rangs des bourgeois. A lire ses proses virulentes, elles éprouvent l'espèce de satisfaction que pouvaient ressentir les romaines de 1793 aux bordées de l'Internonce à Paris, rédigeant, par égard pour les circonstances, ses rapports dans la langue du père Duchêne.