Visages

Part 4

Chapter 43,534 wordsPublic domain

Du moins, il est logique. La logique fut son tourment, sa débauche et sa bonne foi. Les vieux docteurs reconnaissaient en elle un jeu démoniaque et le prince de Talleyrand confessait avoir appris au séminaire l'art de persuader les chancelleries. Produit brillant des laboratoires de toxicologie, agrégé précoce des facultés de médecine, M. Naquet a le tour d'esprit d'un théologien: longtemps il se plut, avec une joie presque coupable, au commerce des évêques et à la fréquentation des casuistes. C'est sans doute pour ce motif que le comte Dillon déclarait en 1889:

--Naquet, ce sera notre ambassadeur auprès du Saint-Siège!

PAUL DÉROULÈDE

MONSIEUR PAUL DÉROULÈDE a été l'objet des égards particuliers de la démocratie française. Celle-ci lui réserva une faveur qu'elle accorde d'ordinaire aux seuls membres des familles régnantes: elle l'exila. Et ainsi elle le montre, isolé comme un prétendant, aux trente-six millions de citoyens qui sont libres de circuler dans les limites des frontières nationales.

On se rappelle l'équipée qui valut à M. Paul Déroulède cet hommage exceptionnel. Un jour il arrêta dans la rue un cheval par la bride. Malheureusement il y avait un général dessus. Et ce fut un grand désarroi dans le monde parlementaire...

Ce geste provoqua naturellement, entre le tribun et le général, quelques paroles d'explication auxquelles d'aucuns entendirent attribuer un sens criminel. A l'inverse de la Grande-Duchesse, les politiques n'aiment point les militaires; ils les couvrent d'or, de passementeries et de croix; ils ne réclament d'eux que le silence. L'appareil pompeux et le caractère entier de ces fonctionnaires leur inspirent à la fois du respect et de la défiance.

Quand la République était mineure, elle eut un flirt avec un soldat de fortune; Boulanger lui avait murmuré à l'oreille les paroles qu'on dit en dansant. Elle sembla prendre plaisir à ces déclarations. Aussi bien, dès qu'elle devint une grande personne, ses tuteurs usufruitiers employèrent-ils leurs talents à la convaincre que les meilleurs mariages sont les mariages de raison. Seul Félix Faure lui permit d'accrocher sa robe de mousseline à des éperons d'officier, dans les sauteries officielles. Et entre ces vieillards jaloux, la petite songeait, comme les héroïnes de la fantaisie de Musset: _A quoi rêvent les jeunes filles._

Elle lut, dit-on, en cachette, le récit d'une belle aventure appelée l'_Histoire de France_, puis s'exalta, pendant des nuits, aux péripéties d'un feuilleton mal écrit, comme sont d'ordinaire les feuilletons, mais palpitant, et qui a pour titre: l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_... Les bibliothèques des hommes publics sont pleines de mauvais livres.

C'est sans doute pour avoir remarqué sa mélancolie, ses facultés romanesques et son goût de la lecture que M. Paul Déroulède lui proposa de l'enlever.

* * *

Le geste était chevaleresque, charitable et imprudent. Quand on examine l'homme et non le politique, avec la seule curiosité de décrire une physionomie autour de laquelle s'agitent des passions, il est permis de prêter un sens arbitraire aux gestes. Et le geste de M. Paul Déroulède était esthétique. L'amoureux ne se proposait point d'enlever Marianne pour faire d'elle une gourgandine. Après lui avoir donné son bras, il lui eût offert sa main.

M. Déroulède n'est pas, à proprement parler, un soldat. On ne distingue sur sa personne aucun des brandebourgs qui sont les signes manifestes d'une âme héroïque. Nul de ces artifices extérieurs ne fortifie sa séduction. Cependant les larges plis de sa redingote flottent au vent comme des drapeaux. Il porte à la boutonnière de son habit un énorme ruban rouge, à la façon des officiers en demi-solde. Il est le seul Français, enfin, qui puisse laisser tomber sur la nappe, à la fin d'un dîner intime, de grands mots solennels sans provoquer le sourire. Il est à l'aise dans la magnificence. M. le général Hervé a très justement marqué sa place dans nos effectifs de réserve: comme La Tour d'Auvergne était le premier grenadier de France, il en est le premier clairon. Et tout cela lui donnait, aux yeux de la pupille des Bartholos constitutionnels, la grâce martiale d'un jeune premier de Brumaire, dont les intentions seraient honnêtes.

Le sympathique exilé me disait un jour: «Henri Martin aima la France comme un mari, mais Michelet l'aima comme un amant.» Parole profonde et charmante qui révèle tout de suite dans quelle catégorie il convient de ranger son auteur! Oui, M. Paul Déroulède apporta dans l'amour de la patrie des nuances de sensibilité que nous réservons d'ordinaire à l'amour tout court. Il ne se contenta point d'avoir pour la France une affection conjugale. Comme Michelet, il est un amant (non d'ailleurs dans le sens où l'on prend vulgairement ce titre, car il est des maris qui sont des amants et, d'autre part, des amants qui ne seront jamais que des maris): je veux dire que sa passion demeura toujours à l'état de crise et ne s'apaisa point dans l'accoutumance...

Et c'est pour cette raison qu'il est téméraire et casse-cou. Peut-on demander à un amant de témoigner dans ses hommages la déférence conjugale que place dans les siens M. Wallon? Le poète dont les premiers vers à Ninon sont adressés à l'Alsace-Lorraine ne peut respecter comme une œuvre définitive les proses d'une Constitution.

* * *

Fort heureusement, ces nuances de sentiment ne furent point comprises--le jour de la _Folle Journée_--par le général Roget lui-même. Quand le barde, en proie au lyrisme, se précipita au-devant du brigadier, celui-ci se contenta d'indiquer au caporal-sapeur, avec son sabre, le chemin de la caserne de Reuilly. Et l'impassibilité superbe du général assura, sinon le salut de la République, du moins l'acquittement de M. Paul Déroulède.

Le jury avait traité le séducteur avec l'indulgence d'un bon oncle; les Pères conscrits, assemblés en conseil de famille, voulurent donner à son coup de tête la gravité d'un coup d'État. Ils l'expulsèrent de la maison. Et la rigueur de l'ostracisme prolongé dont on l'honore incline les sceptiques eux-mêmes à admettre que l'auteur des _Chants du soldat_ pourrait bien être un homme dangereux...

Que faut-il croire? M. Déroulède est-il un charmant et éloquent toqué capable de belles imprudences, un Don Quichotte fonçant au hasard sur les moulins à vent parlementaires, ou un citoyen en même temps généreux et adroit, enthousiaste et habile à diriger ses emballements? Qui le saurait, et le sait-il? En somme, Corneille lui-même a un fond de basoche... M. Paul Déroulède a l'œil bleu et aigu, il est poète et son père était avoué.

M. BRUNETIÈRE

FERDINAND BRUNETIÈRE revint, un jour, de Rome avec une bénédiction du Pape et la cravate de Commandeur de Saint-Grégoire le Grand dans sa valise. Il avait prêché sur Bossuet, au Vatican, devant une assemblée de princes de l'Église, comme Talma interprétait Corneille à la Comédie, devant un parterre de rois. Ce fut peut-être la minute suprême de sa carrière. Le succès qu'obtint dans la Ville Éternelle notre compatriote n'est point pour surprendre. Rome, la Rome moderne, avec ses cathédrales, ses palais et ses maisons de rapport, et où les tramways électriques balaient de la poussière d'histoire, est bien le cadre d'un théoricien qui aime à envisager les choses sous l'aspect de l'éternité et sous l'angle de la polémique.

Sa phrase se pare naturellement du vertugadin et porte sans faiblir la gloire de la papillote; elle se trouve à l'aise dans les berlines de gala, munies de valets poudrés. C'est pour cette raison que, le rencontrant vers le pont des Arts--à l'époque où il fréquentait dans le quartier,--le romancier de _Pot-Bouille_, dont la Muse traîna toujours un peu la savate, comme ce «torchon d'Adèle», l'interpella en l'appelant chienlit de la langue.

Cependant, M. F. Brunetière n'est point un doctrinaire apaisé que la majesté du cortège assoupit dans les doux cahots d'une allure solennelle. De même que M. de Vogüé, il se plaît aux «regards historiques». Mais il ne se contente pas d'observer le monde à travers la buée d'un songe mélancolique et lointain, derrière les vitres relevées d'une portière. Il abaisse le carreau afin d'apercevoir plus exactement le remous et le tumulte de la rue: au besoin, il descendrait sur le trottoir.

M. Brunetière est un homme étonnant. Il évoque assez l'image d'un de ces gardes nobles, immobiles dans la pompe archaïque du costume dessiné par Michel-Ange, qui serait armé d'une carabine Lebel. D'ailleurs, pour être informé sur les progrès de la balistique, l'écrivain de «Science et Religion» n'en demeure pas moins attaché aux vieilles disputes d'école, qui offrent un vaste champ de bataille: la science est-elle en faillite? la chimie organique se suffit-elle à elle-même? la mécanique céleste ou la géométrie transcendante sont-elles capables d'élucider le mystère dont nous sommes entourés? voilà les problèmes qui éveillent sa passion et stimulent les merveilleuses ressources de sa stratégie.

Les beaux travaux d'approche, les rares mouvements tournants, les rudes assauts, les vigoureux appels de triomphe!

* * *

On comprend que la curie romaine ait accueilli M. Brunetière avec des égards singuliers. De toutes les recrues qui lui viennent des chefs de la pensée contemporaine, celle-là est sans doute la plus précieuse. Mgr Dupanloup disait un jour de M. Jules Simon, en souriant: «Il sera cardinal avant moi!» M. Brunetière n'est pas de ces hommes égarés sur leur véritable vocation qui forcent un prêtre à reconnaître, dans l'enveloppement d'un geste, dans la caresse d'un accent, dans l'hésitation d'un regard, la complicité secrète d'un allié, un frère qui s'ignore ou qui se réserve. J'imagine, au contraire, qu'à la fin des dîners romains où l'on honore le Seigneur au moyen de rares volailles et de subtils coulis, ses signes de croix énergiques surprirent d'abord les monsignori qui escamotent un bénédicité distrait en glissant une main molle sur des surplis soyeux. Sa voix, qui déjà éclate dans un fumoir, déconcerta peut-être les familiers de la Cour pontificale, la cour du monde où l'on parle le plus bas et où, pour cette raison, le gouvernement de la République envoya un ambassadeur très remarquable et, dit-on, atteint de surdité.

M. Brunetière n'est pas né «d'Église»: c'est visible. La perspective d'une belle direction d'âmes, une imposante armée de consciences à guider peuvent séduire un esprit comme le sien, né pour le commandement. Mais il ne montre ni l'humilité du curé de campagne qui poursuit sans bruit le train-train de son sacerdoce, ni la sérénité du chanoine qui accomplit paisiblement sa besogne de propagande, garanti par des douillettes ouatées contre les courants d'air du siècle. On ne lui découvre pas davantage cette patience, admirable de sécurité, du dignitaire ecclésiastique qui manie la faiblesse humaine comme un virtuose, en pressant d'un doigt discret un ressort subtil de vanité ou d'orgueil, et dont les sages lenteurs sont un si bel acte de foi dans l'avenir. Ces grands prélats opportunistes, qui se parent de nos misères comme les missionnaires de Chine s'habillent en mandarins, excellent dans l'art de différer les solutions avec grâce. L'évêque de Pékin, interviewé par un journaliste, déclarait: «Croiriez-vous, monsieur, que, sur les cinq mille élèves formés par nos Pères, nous n'avons pas eu, en dix ans, une seule conversion. Est-ce beau?» Cette diplomatie à longue échéance qui, d'aventure, s'attarde dans les sentiers de traverse en savourant des foies gras, comme l'armée de Grouchy, le jour de Waterloo, mangeait des fraises, cette manœuvre de temporisateurs qui laisse à la Providence tout le travail, ne nourrit point la combativité de M. Brunetière. Il est pressé d'agir par lui-même, de donner son coup de pouce personnel aux événements... Ainsi que les médailles, les événements ont une valeur propre, mais ils portent toujours l'effigie d'un maître. M. Brunetière ambitionnerait de les frapper à son image. Pour le surplus, son génie ambitieux nous garantit qu'il s'arrangera ensuite à les faire cadrer avec les desseins du Très-Haut.

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On a dit: «Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.» M. Brunetière fit mieux: il rajeunit la Providence. Il s'institua son confident, son tuteur, son directeur de conscience--j'allais écrire: son imprésario--grâce au crédit exceptionnel dont jouissent toujours les conseillers auprès des souverains en exil. Avant que l'éminent doctrinaire ne prît en mains ses intérêts, celle-ci semblait se résigner à l'effacement. En l'amenant à douter de soi, Renan avait énervé sa puissance. M. Janvier de la Motte m'a raconté la jolie distraction de son doyen de Normandie qui, sur les instances d'ouailles alarmées par cinquante jours de sécheresse, avait organisé une procession afin d'attirer l'eau du ciel. Comme on rentrait au presbytère, des gouttes commencèrent à tomber. Le digne prêtre considérait les nuages avec extase: «Il pleut! fit-il; quelle heureuse coïncidence!» Avec la collaboration de M. Brunetière, la Providence est encore capable d'accomplir de grandes choses. Il lui donnera de l'esprit de suite, de l'ingéniosité, la foi en soi-même, le sentiment de son rôle, mais surtout la notion de l'ordre et le goût de la volonté. N'est-ce point par ces vertus que le célèbre académicien s'impose d'abord à l'admiration?

Ce critique césarien, réduit par les circonstances à gouverner des ombres, a le tempérament d'un homme d'État. Dans l'idéologie, il n'est pas seulement un maître, il est un monarque. De même que Louis XIV, il dirait volontiers: «Mes belles lettres.» Notez aussi bien comme, sous sa discipline, les créateurs, qui ne sont pas toujours dans le secret de leur fécondité, viennent se ranger docilement à la place qu'il leur assigna! Ils font presque figure de fonctionnaires: préfets corrects, ou somptueux ambassadeurs du génie français, illustrant, à leur date et dans leur ordre, les systèmes de M. Brunetière. Molière paraît-il? Il l'attendait. Lesage sort-il du néant? Sa place était prête. Beaumarchais éclate-t-il? Sa venue était inévitable. M. Brunetière examine le défilé de ces illustres «témoins» d'un regard paternel, mais sans tendresse. Seules les incartades de l'individualisme ne trouvent point grâce à ses yeux. Malheur à l'imprudent que l'esprit de révolte ou le goût de l'indépendance poussent à s'évader de la règle ou à rompre la solidité de l'armature sociale! Tel que Gœthe, à des désordres il préférerait un crime.

C'est ainsi qu'il fit comparaître devant son tribunal, en qualité de schismatiques, doña Sol et Marie de Neubourg, et qu'il requit contre Pauline, l'admirable Pauline de _Polyeucte_, comme entachée de romantisme. Que les rigueurs de cette juridiction impitoyable nous semblèrent tristes, parfois! A l'égard de Baudelaire, encore, notre pitié ne s'émeut pas trop: il commit, d'autre part, assez de péchés pour mériter de menus désagréments. Mais l'abbé Jérôme Coignard poursuivi pour vagabondage, voilà qui alarme notre sentiment de la gratitude! Tenez pour certain que nous apercevrons sur le banc, un de ces jours, M. J.-K. Huysmans, prévenu d'avoir cherché, aux matines du cloître, des jouissances équivoques. Et ce moine étrange, qui laisse émerger des poches de sa robe de bure des épreuves d'imprimerie, ne sera pas épargné...

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On peut détester M. Brunetière,--la haine d'ailleurs n'est point un si banal hommage!--trouver son joug insupportable, sa tyrannie impertinente: il ne saurait laisser indifférent. Il est une force, et la force aussi est une grâce chez un homme. Néanmoins ce virtuose qui soulève, sans apparent effort, des paradoxes considérables, laisse au lecteur subjugué une sorte d'inquiétude. Son prosélytisme est-il l'acte de foi d'un croyant ou le scrupule d'un directeur de conscience soucieux de ses responsabilités, qui se propose d'assurer, par une obligeante tutelle, notre bonheur, sans nous mettre dans la confidence de sa politique?

On conçoit que sa nature l'ait porté spontanément vers l'aigle de Meaux. Comme Bossuet avait offert le concours de Dieu à la monarchie absolue, son historiographe apporta l'appoint de la critique évolutive à la Providence. En cette conjoncture, M. Ferdinand Brunetière fut mieux qu'un éloquent moraliste: un habile tacticien. J'imagine toutefois que les succès d'Académie ne doivent pas apaiser sa fougue. C'est dans les luttes violentes du Parlement qu'on souhaiterait le voir dépenser son exubérance oratoire, ses vigoureux syllogismes et sa dialectique impérieuse. Si ceux de ses pairs qui tournent aujourd'hui leurs curiosités vers la chose publique semblent avoir des tempéraments de sénateurs, c'est à la chambre des députés qu'on aperçoit d'abord M. Ferdinand Brunetière, comme à sa vraie position de combat.

HENRI LAVEDAN

DE tous les écrivains que la grâce de Paris a touchés, M. Henri Lavedan est le seul qui ne soit pas un sceptique. Examinez-le dans la rue, tandis qu'il raconte à quelque ami une anecdote édifiante et scabreuse: c'est toute une comédie. Il la joue et il la mime avec un entrain surprenant. Le scénario posé, l'action se hâte vers le dénouement; et à travers le récit passent des silhouettes de snobs et de viveurs: on saisit une grimace furtive, une remarque d'une savoureuse drôlerie. La figure pétillante de malice, le narrateur invoque le témoignage du juge improvisé, le presse de goûter la joyeuse amertume de l'histoire. Mais bientôt les feux de la rampe s'éteignent. Le visage de M. Henri Lavedan prend une expression recueillie et presque confidentielle. Alors de l'épisode qu'il vient de conter--contribution inédite à _la Haute_ ou à _Leur Beau Physique_--il détache avec précaution un trait de muflisme innocent, de vanité ingénue, de cordiale sottise, qu'il vous présente du bout des doigts en amateur, avec une joie triomphante et une légère consternation.

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L'œuvre entière de M. Henri Lavedan révèle cette inquiétude. Derrière ses fantaisies les plus débridées on devine, dans la coulisse, un régisseur attentif qui dirige la mise en scène, règle les entrées et vient saluer au dénouement: c'est le moraliste. On ne consentit point toujours à l'apercevoir, et lui-même sembla parfois garder son programme dans sa poche. C'est que les moralistes ne cherchent plus à s'afficher. Jadis ils officiaient avec apparat. Le siècle leur accordait de la faveur; ils étaient d'accord avec l'État. En surveillant d'un regard ironique les jeux des passions, ces dignitaires de la pensée gardaient par devers eux des secrets importants, comme font les ministres. Leur raison sûre de soi se plaisait à resserrer les forces contrariées de la nature en des formules élégantes, comme les ingénieurs des ponts et chaussées maintiennent le cours d'une rivière entre les maçonneries des quais. Et les initiés souriaient avec orgueil à ces jolis travaux d'art.

Aujourd'hui l'État ignore les moralistes; les philosophes les chicanent; le peuple ne subit pas leur prestige. Le noble privilège dont ils étaient revêtus est devenu une tâche ingrate. Pour avoir quelque chance d'être entendus, il leur faut renoncer les signes extérieurs de leur dignité. Aussi apportent-ils autant de soin à se travestir sous des vêtements modestes que leurs prédécesseurs montraient de morgue à se parer de leurs titres. On ne distingue plus guère que M. Paul Desjardins qui se hasarde encore à dire le bien avec effronterie. Les autres moralisent avec précaution et, pour ainsi parler, en s'excusant. Au lieu de proposer une sagesse comminatoire, ils s'emploient à retenir les libertins, surpris et apprivoisés par des propos fraternels.

La conscience avec laquelle, en leur apostolat utilitaire, ils adoptent les manières et le ton des épicuriens donna souvent le change, même aux personnes les plus recommandables. Néanmoins un avertissement détourné, une menace sournoise, démasquent bientôt, jusque dans le tapage des petites fêtes, ces faux compagnons de l'armée de la noce, solides à leur poste, appliqués à leur besogne et amenant à résipiscence un clubman fatigué: ainsi les anciens sergents de recrutement enrôlaient, la bouteille en main, les mauvais sujets dans les contrôles du Roy.

Ce genre de propagande est périlleux. Car le consommateur qui ne contracte point d'engagement a fait un pas de plus dans le chemin de l'ivrognerie. Ah! c'est un métier difficile que le métier du moraliste! Sa tâche était aisée quand la Vérité sortait sans façon, à la première requête, de son puits, reconnue aussitôt et traitée avec égards par tout le monde, en un mot très _incessu patuit_, comme parle Huguenet dans _Georgette Lemeunier_. A présent il faut la dévoiler avec prudence tandis qu'elle se lève, fardée et demi-nue, d'un cocktail-champagne... Ce délicat sacerdoce n'exige pas seulement un esprit fécond en ressources et bien armé, mais encore un estomac à toute épreuve et aussi une rare prudence. Il arrive, en effet, que la peinture la plus vive des inconvénients, et je dirai des dangers du vice, flatte ceux qu'elle voudrait indigner. La malice des pécheurs est si subtile que certains éprouvent aux plus énergiques flagellations les joies hypocrites du petit Jean-Jacques fouetté par sa gouvernante.

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M. Henri Lavedan épargne à sa clientèle de semblables surprises. Ce moraliste très ferme ne se laisse pas longtemps oublier. Alors qu'il paraît suivre avec complaisance les instincts qui folâtrent, sa volonté vigilante les rappelle par des détours hardis à un enseignement positif. Dans les _Nocturnes_ les plus montés de ton, on s'étonne parfois d'entendre un mot grave qui tombe sur le marbre d'un bar avec un bruit clair de sain métal. Et, tout le long de ses fantaisies outrancières, il y a des haltes dans l'honnêteté qui ressemblent à des reposoirs.

Au début de sa carrière, il avait cru pouvoir se mettre en règle avec sa mission providentielle en écrivant allègrement des idylles bourgeoises où il avouait ses préférences, sans laisser au lecteur la tâche de les découvrir. Et j'apprécie autant que quiconque les délicieux petits romans où l'auteur d'_Une Cour_ fait fête à la candeur, exalte le décorum et habille la vertu d'ajustements avantageux... Il comprit vite que ces jolies pratiques d'un culte nonchalant, messes basses bonnes à édifier des fidèles de tout repos, ne sauraient suffire aux exigences complexes de l'évangélisation moderne. Et alors les gentils alléluias du moraliste triomphant firent place aux âpres ironies du moraliste militant.

C'est dans ce dernier avatar qu'il décèle avec le plus de force ses intentions. Il est remarquable, en effet, que les satires les plus poivrées de M. Henri Lavedan ne sont pas seulement d'un excellent moraliste, mais encore d'un moraliste orthodoxe. A l'outrance de ses dialogues on reconnaît la frénésie et la dureté que montraient les grands sermonnaires et qui faisaient dire au prince de Condé se rendant au prône du P. Bourdaloue: «Allons entendre notre ennemi!»

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