Visages

Part 2

Chapter 23,511 wordsPublic domain

On découvre ainsi avec plaisir, parmi les intercesseurs de sa foi, à défaut d'un Marbot ou d'un La Tour d'Auvergne, une Junie et une Bérénice. C'est le privilège des vieux pays d'associer le passé d'un peuple à la grâce d'une femme. Devant ces modèles de perfection, M. Jules Lemaître admira les singulières fortunes et les prodigieux hasards, le long enchaînement de réussites qui avaient produit de telles combinaisons d'humanité. Cependant il connut aussi que la Beauté est la fille de la Force et que les âges de fer portent les chefs-d'œuvre, comme les anciens chevaliers arboraient des fleurs des champs au défaut de leurs cuirasses. C'est dans un silence assuré par les armes, quand Louis XIV fait la police de l'Europe, que montent majestueusement vers le ciel les fureurs ordonnées de Phèdre et les plaintes harmonieuses d'Andromaque. M. Jules Lemaître, après avoir souri naguère au vers de Boileau sur le regard de Louis, qui enfante des merveilles, se prit à respecter cet honnête courtisan.

* * *

Depuis quelques années l'homme d'action aux propos énergiques masqua un peu le moraliste au geste hésitant et dont l'indécision charmante, soulignant les remarques de l'intelligence la plus lumineuse et la plus ornée, semblait avoir une grâce d'artifice. C'est néanmoins en ce dernier portrait que l'avenir reconnaîtra M. Jules Lemaître. L'écrivain est si peu industrieux que c'est à peine si l'on sent en lui l'homme de lettres. Sous les formes souveraines de l'art, il poursuit toujours l'humanité qui répand dans le monde les copies hâtives, les répliques bâclées et les reproductions à la grosse des effigies parfaites ciselées par le génie. Ainsi sa dévotion aux belles figures qu'animèrent Racine, Molière ou Marivaux n'est point un culte idolâtre: il admire en elles la vitalité des petits contrats, faits de préjugés consentis et d'illusions magnifiées, qui constituent la physionomie morale de la France.

L'an dernier, je rencontrai M. Jules Lemaître en province, à la table d'un conseiller général. On s'entretenait d'un adversaire politique, romancier encore peu notoire; quelqu'un fit observer qu'il ne manquait pas de mérite.

--Oui, fit l'auteur des _Contemporains_ avec une gaieté narquoise, c'est un fin lettré!

Et en l'écoutant je songeais à cet évêque de Nantes disant au jeune comte de Bouteville qui frisait sa moustache avant de recevoir l'absolution:

--Je vois, mon enfant, que vous pensez encore au monde!

M. Jules Lemaître aurait-il renoncé à briller et à plaire? La terre maternelle qui alimenta son talent d'une sève généreuse le reprendrait-elle au point de l'absorber tout entier? Ce serait un grand dommage. En demeurant dans le siècle, il peut contribuer aussi utilement à enrichir le patrimoine national. Quand ce délicieux artiste, qui fit le tour de toutes les idées et se plut à tous les paysages de la pensée, parle, comme un Père de l'Église souriant, de la vanité de la gloire, il a peut-être raison. Mais il ne faut pas le dire. Ne décourageons pas les innocents qui rêvent d'entreprendre, à leur tour, le beau voyage. L'ambition, après tout, est une illusion féconde, et quelle serait la valeur du jour si l'on ne croyait pas au lendemain?

ANATOLE FRANCE

SI M. l'abbé Guitrel, devenu par l'entremise de M. Worms-Clavelin, évêque de Tourcoing, s'ingéniait à fournir une preuve de l'existence de Dieu qui fortifiât saint Anselme sans désobliger les pouvoirs publics, j'imagine qu'il la trouverait dans le dessein prémédité de la Providence qui fit naître le romancier de _Sylvestre Bonnard_ entre le palais Mazarin et le ruisseau de la rue du Bac, en face du Louvre des Valois. Partout les pierres parlent, pourvu qu'elles aient un passé; mais, en ce petit coin de l'univers, elles font des discours. Une majesté familière, des souvenirs tragiques et galants, de la splendeur et de l'ordre: c'est en ce paysage chargé d'histoire que devait se former le génie du plus mesuré de nos écrivains.

Dans les salons de l'Étoile et de la Plaine-Monceau, goûtant l'automne de sa gloire charmante, ce bibliothécaire passionné connut les dissipations spirituelles du monde et les molles douceurs d'une sorte de patriarcat. Cependant les conseils de prudence que sa jeunesse pensive reçut d'une beauté harmonieuse et disciplinée tinrent toujours son talent en garde contre les nouveautés du siècle. A la clarté des lustres, de jeunes étrangères, ignorant encore l'art d'éblouir sans étonner, resplendissent de mille pierreries; de même, d'éclatants poètes, de somptueux prosateurs dont le romantisme ne s'est point assagi, ne consentent jamais à paraître en public s'ils ne se couvrirent d'abord de tous leurs bijoux. L'auteur de _l'Anneau d'améthyste_ sait que la pureté de la forme possède une vertu plus sûre que ces ornements d'emprunt pour insinuer dans les âmes l'image de la beauté. Sur sa pensée unie, aucune surcharge de luxe barbare: un seul diamant, mais incomparable, que le long et obscur travail des âges prépara.

* * *

Par là, M. Anatole France apparaît comme le plus illustre représentant de la tradition, l'un des derniers conservateurs de la langue. Nul artiste ne mêla plus âprement le Temps à ses pensées. Qu'il raconte une anecdote mondaine ou une «histoire comique», le Passé se dresse toujours devant son esprit, tel un témoin; il en pare la minute fugitive et la forme fragile, rendues plus émouvantes par l'idée qu'on a de leur mort prochaine. Son imagination pathétique, qui accable du Cosmos des cerveaux de comédiennes, étend avec complaisance sur de faciles adultères l'ombre des cathédrales. Et le lys rouge plaît, au corsage de Mme Martin Belleyme quittant les fresques de Ghirlandajo, l'âme encore frissonnante des pieuses ivresses de Santa Maria Novella, pour chercher une voilette. Et le cilice sied à la courtisane Thaïs, sainte ingénue qui flagelle son corps gracieux, surprise de sentir sa chair tressaillir avec délices sous des brutalités qui ne sont point des caresses. Personnes adorables auxquelles notre dévotion reste attachée, inquiète seulement de décider laquelle des deux est la plus vivante...

Ce sentiment de l'écoulement des choses, M. Anatole France en a fait sa grâce sévère. Le long de son œuvre, où tant de fines voluptés nous ravissent, on retrouve les membres dispersés d'un tragique poète. L'hymne précieux qu'avec une terrible allégresse il dédie à la Nature et au Néant fait songer à quelque végétation neuve jaillissant entre des ruines ciselées...

C'est ainsi qu'en son enfance, sur ce quai Malaquais où les maigres arbres poussiéreux semblent eux-mêmes souffrir des livres, le futur ami de l'abbé Gérôme Coignard aperçut le docte M. Pigeonneau, portant avec peine les conceptions du monde qu'inventa au cours des siècles l'ingéniosité des philosophes, et le père Crainquebille, poussant ses laitues. Cependant M. Anatole France ne semble point gêné par le noble fardeau sous lequel pliaient les épaules du vénérable archéologue. Sa main légère se joue parmi les chartes et les papyrus. C'est qu'il sait que la science a d'abord pour but de soutenir des jolis contes. Des boîtes de bouquinistes, cimetières où gisent tant de rêves humains, sa magie évoque à plaisir de claires et rayonnantes visions.

* * *

Un jour, sur le pont des Arts, en compagnie de deux Immortels,--un grand poète et M. le duc de Broglie,--le confident de M. Bergeret développait des remarques abondantes et subtiles. Quand il fut parti, l'homme d'état académicien exprima son sentiment en une phrase où la pudeur du doctrinaire fortifie la réserve du gentilhomme:

«Il est charmant, mais bien pervers!»

On conçoit qu'un peu de surprise se soit mêlée à l'admiration de M. le duc de Broglie écoutant son nouveau collègue qui, en une forme polie, avec des phrases élégantes et discrètes, exposait tranquillement des opinions formidables. Le ministre du Maréchal était préparé contre tous les assauts des ennemis de la société,--il demeurait sans défense devant cet adversaire imprévu: un nihiliste souriant.

C'est que le noble écrivain du _Secret du Roi_ était le plus généreux et peut-être le plus téméraire des idéologues: conférant à sa théorie de «l'ordre moral» une sorte de vertu rétroactive, il avait entrepris d'introduire le sens de la dignité dans les jugements de l'Histoire. Son rigorisme impérieux réglait celle-ci comme une maison solennelle et bien tenue où les Faits, introduits cérémonieusement par un invisible maître des Cérémonies, se succèdent à distance respectueuse et trouvent aussitôt dans l'harmonie préétablie la place qui leur était réservée. De cette façon de voir, les menues conjonctures prennent un caractère de nécessité et les rencontres fortuites reçoivent une grande considération. Peut-être la mauvaise humeur persistante de M. le duc de Broglie contre Frédéric II fut-elle moins excitée par les coups de force de ce monarque que par ses incorrections; il ne lui pardonna point d'avoir, avec son insolente franchise et sa désinvolture brutale, donné à l'Histoire des airs de bohémianisme.

Mais le romancier de _l'Orme du Mail_ ne se contenta pas de troubler la majestueuse ordonnance en montrant dans l'enchaînement des phénomènes le jeu du hasard et quelque frivolité. Il fit pire: il entra avec déférence dans le génie des mystiques chrétiens.

Un tel hommage semble plus redoutable que n'eût été une honnête violence. Quand Mme Worms-Clavelin fouille les paroisses afin de découvrir les vieilles étoles dont elle couvrira ces sortes de sièges appelés poufs, son âme de collectionneuse est sans malice. C'est qu'elle n'est point théologienne. M. Anatole France se plaît aussi à décorer ses livres d'ornements ecclésiastiques. Cependant il sait, lui, que la religion offre à un artiste la plus belle morale à façonner selon le goût d'Épicure...

Stendhal rapporte qu'une marquise italienne lui dit un jour:

--Voilà un bon sorbet; néanmoins il serait meilleur s'il était un péché!

Plus heureux que cette dame, M. Anatole France connut les joies du sacrilège sans cesser d'être incrédule: son art, expert en voluptés savantes, enrichit le pauvre amour d'ingénieuses hérésies et de discrets blasphèmes. Des feux de l'enfer il garda juste ce qu'il faut pour cuisiner de délicats plaisirs. En mettant une goutte d'huile sacrée dans l'esprit de Voltaire, l'auteur du _Mannequin d'osier_ réalisa ce chef-d'œuvre vraiment pervers: l'Imitation de Notre-Seigneur le Malin.

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Sans doute deux époques nous apparaissent dans la vie de M. Anatole France: celle où le chat Hamilcar, gardien de la cité des livres, somnolait sur les Bollandistes, et le temps, plus voisin de nous, où le petit Riquet se glissa sur le coussin de M. Bergeret, tandis que le maître de conférences édifiait les subtiles hypothèses de son _Virgilius nauticus_.

_Les amoureux fervents et les savants austères Aiment également, dans leur mûre saison, Les chats puissants et doux, orgueil de la maison, Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires!_

Malgré l'avis de Baudelaire, M. Anatole France ne réserva point le chat pour son âge mûr; il en fit son premier ami. Aristocrate et dédaigneux, dans sa gravité circonspecte, risquant vers le monde de rares et prudentes démarches, ce compagnon est bien le confident de l'écrivain qui s'amusait à suivre les élans sournois de la concupiscence et les ruses timides de l'ambition dans les âmes des grammairiens et des paléographes, et goûtait des jouissances égoïstes aux festins silencieux où la Grèce et Rome et la Renaissance sont servis. M. France approchait de la cinquantaine quand Riquet lui ouvrit son âme obscure et gentiment sociable; et il apprécia sa cordialité plébéienne, son désir de plaire, son facile altruisme qui recherche le commerce des hommes.

Par quels détours de sa sagesse buissonnière le conteur de _Thaïs_ et de _l'Étui de nacre_, qui enveloppait d'une ironie compatissante les martyres puérils et les vains efforts, fut-il conduit des sensualités bibliographiques de M. Gérôme Coignard aux rêves intrépides de M. Jaurès?

Aux fêtes des universités populaires, ce dernier convie volontiers M. France à poser l'abeille de Platon sur la fleur socialiste,--une fleur, hélas! artificielle: à côté du fougueux tribun qui ouvre pour ses ouailles les perspectives du futur Éden et invective contre la société pourrie, le grand artiste auquel notre corruption fournit la matière de pures images, étendu en son fauteuil d'honneur avec une élégante nonchalance, a l'air d'un répondant. Et les suprêmes paroles du maître de Jacques Tournebroche remontent du fond de notre mémoire, comme une obsession: «Mon fils, crains les femmes et les livres pour la mollesse et l'orgueil qu'on y trouve. Sois humble de cœur et d'esprit. Dieu accorde aux petits une intelligence plus claire que les doctes n'en peuvent communiquer. N'écoute pas ceux qui, comme moi, subtiliseront sur le bien et sur le mal. Ne te laisse point toucher par la beauté et par la finesse de leur discours...»

Peut-être, en somme, ce philosophe au pessimisme savoureux, plus confiant dans la vertu des humbles que dans la prévoyance des sages pour préparer la Cité idéale, caresse-t-il, en un coin secret de son cœur, l'espoir que le peuple fera un jour aux sociologues la jolie surprise d'une formule de bonheur universel, comme la petite Mme Coccoz, de ses mains innocentes de bonne fille, offrit le manuscrit de la _Légende dorée_ à M. Sylvestre Bonnard, membre de l'Institut.

LÉON BOURGEOIS

ON distingue en M. Léon Bourgeois deux antagonistes qu'avec toute sa diplomatie le président de la Chambre ne parvint pas toujours à accorder: c'est l'intellectuel et c'est l'homme. Le député de la Marne présente cette anomalie paradoxale d'avoir le tempérament d'un modéré et l'esprit d'un jacobin. Tandis que sa nature facile le pousse secrètement aux solutions amiables, son intelligence se raidit en d'orgueilleuses formules. Sous l'embonpoint confortable qui lui donne l'aspect d'un haut fonctionnaire, rembourré de chaufroix truffés des galas officiels, M. Léon Bourgeois cache des tourments d'idéologue.

Ce conflit du bon vivant et du philosophe se poursuit depuis quinze ans sous les yeux des observateurs intéressés, avec des alternatives de fortune changeante. Tantôt le premier l'emporta sur le second, et tantôt c'est le second qui eut l'avantage. Les adversaires se firent même, de temps à autre, quelques niches; cependant, sous la forte discipline du maître, ils apprirent à s'entr'aider et à se secourir. Ainsi l'apprentissage familier de la dignité d'arbitre préparait M. Léon Bourgeois à la haute magistrature dont l'investit la confiance de ses collègues quand ils l'appelèrent à la présidence de la Chambre.

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L'émulation de ces compétiteurs raconte toute l'histoire, politique et intime, de l'homme d'État. Elle explique ses grands succès et ses menues disgrâces. Dans un monde où les caractères sont communément dépourvus de nuances, la physionomie de M. Bourgeois prend par là une originalité qui retient l'attention. Ce radical ombrageux qui dégage de la tolérance, ce sectaire cordial dont le sourire semble négocier encore quand son esprit se retranche dans de sévères _non possumus_, a je ne sais quel charme redoutable.

Avec M. Mesureur, on est tout de suite prévenu. M. Trouillot est sans mystère et M. Combes se confesse à première vue. Par son seul aspect M. Brisson vous garantit contre les surprises. Certains même, comme M. Pelletan, poussent la coquetterie jusqu'à se donner bénévolement des airs terribles; tels les guerriers gaulois, afin d'étonner l'ennemi, se paraient de têtes d'animaux. Dans la congrégation de la Maçonnerie, qui a hérité de la Compagnie de Jésus le goût du pouvoir, on distingue des cardinaux, des théologiens et des inquisiteurs: M. Léon Bourgeois en est le prélat. Le grand Architecte lui a donné l'onction, vertu romaine. Comme Berryer, qui emplissait ses poches de dragées, il aime les sucreries; et les modérés notent cette faiblesse humaine avec complaisance. Cependant ce charmeur ferait avec un sourire passer la révolution. Qu'est-ce en effet que la solidarité, telle qu'il l'envisage, sinon un essai de socialisme par la cordialité?

En 1896, j'eus l'honneur de le rencontrer à la table d'un spirituel écrivain. M. Léon Bourgeois était alors président du Conseil. Parmi les convives, se trouvait Mme Aubernon. Quand elle apprit que le farouche protagoniste de l'impôt sur le revenu allait venir, l'aimable femme, dont la sagesse réprouvait cette mesure fiscale, ne dissimula point son sentiment, et avec l'entrain de brave cantinière qui lui était familier elle déclara:

--Comment recevez-vous cet homme affreux qui nous menace de couper un plat sur nos menus? Je ne me gênerai point pour lui dire son fait!

En rentrant au salon, après le dîner, Mme Aubernon disait tout bas au maître de la maison, avec une stupéfaction comique:

--Savez-vous qu'il est très bien élevé?

Elle n'en revenait point. Deux heures de causerie avaient suffi à la conversion. En quittant le président du Conseil, la grande bourgeoise conservatrice était tout à fait conquise et, loin de lui marchander un rôti, elle lui eût, par surcroît, accordé un entremets.

L'éminent homme d'État opéra d'autres miracles. Quand il était préfet du Tarn, la puissance de sympathie qui émane de sa personne et de son talent suffit à ramener au calme les mineurs déchaînés. Et les deux aventures prouvent que, dans les occasions périlleuses, M. Léon Bourgeois sait toujours ce qu'il faut dire. Elles attestent surtout que l'éloquence peut guérir les blessures qu'elle fait, unissant ainsi les vertus de la lance d'Achille aux avantages du sabre de M. Prudhomme.

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La parole est l'arme, brillante et dangereuse, de M. Léon Bourgeois. Il la manie avec une finesse, une prudence, une possession de soi et un brio singuliers. Examinez-le à la tribune, solide et ramassé, tandis qu'avec sa belle voix enveloppante de baryton grave il glisse en douceur, parmi des ronrons rassurants, une petite mesure radicale. On a comparé M. de Freycinet à une souris blanche: M. Léon Bourgeois évoquerait plutôt l'idée d'un angora. Il pelote l'argument et le retourne avec volupté, comme s'il jouait. Cependant, même quand il fait le gros dos, on le devine, sous sa feinte indolence, souple, agile et prêt à rebondir. M. Jaurès et M. Millerand le caressent avec précaution, car ils savent que sous sa patte de velours cet orateur cache des griffes vigoureuses. Et M. Méline, de loin, le regarde avec considération.

Le secret de son action oratoire est peut-être dans la surprenante faculté qu'il possède de s'adapter aux milieux, grâce à laquelle il peut modeler son personnage comme dans son atelier de sculpteur il pétrit ses bonshommes de glaise, quand la politique lui laisse des loisirs. De même qu'il ne parle pas le même langage à des artistes ou à des sous-vétérinaires, il est autre, physiquement, dans les salons diplomatiques ou dans les clubs. Son habit, qui aux soirs de banquets populaires a des illusions de lustre, des défaillances de fraternité, et semble presque mal coupé, retrouve dans le monde une élégance assouplie, des flottements aisés et des revers orgueilleux; tant il est vrai qu'une âme forte est vraiment maîtresse du vêtement qu'elle habite! Ainsi, à certaines fêtes de la rue Cadet, sa rhétorique s'habille humblement et sa pensée se fait modeste, par charité.

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Ces dons réunis expliquent comment M. Léon Bourgeois obtint ses plus vifs succès dans les circonstances où l'on réclamait, plutôt qu'un homme d'action, un artiste capable, par son intelligence, d'envisager les différentes faces d'un problème, et, par son talent, d'en ajourner la solution avec une élégante maëstria. Quelle est, aussi bien, l'assemblée où s'affirmèrent avec le plus d'éclat la remarquable virtuosité et l'éloquence dilatoire de M. le président de la Chambre? C'est le congrès de La Haye en faveur du désarmement.

Il fallait un esprit particulièrement subtil et prudent pour sortir, sans rien casser, de cette entreprise généreuse qui faisait marcher les vieux diplomates, dans leurs escarpins vernis, sur des pointes de baïonnettes. Le rapprochement, en une petite ville de Hollande, de tant de ministres dont chaque parole d'apaisement semblait appuyée par des régiments invisibles éveillait vaguement dans la mémoire le refrain de _Barbe-Bleue_:

_J'ai là-haut dans la montagne Un petit gros de cavaliers..._

Auprès de cette conférence pacifique sur une poudrière, la danse sur un volcan de M. de Salvandy prend des airs de polka de famille...

M. Léon Bourgeois était mieux placé que tout autre, en sa qualité de Français, pour sentir le danger de l'aventure: c'est en effet au lendemain de l'abolition officielle de la peine de mort que la guillotine fonctionna, dans notre pays, avec le plus d'entrain. La Terreur sortit tout armée d'un rêve d'idylle. Quelles surprises redoutables ne ménageait point à l'Europe le contact de tant de dignitaires internationaux animés d'intentions conciliantes?

Notre délégué comprit aussitôt que les plénipotentiaires attendaient moins des résolutions positives que des méditations philosophiques. A la conférence organisée selon le vœu d'un jeune et charmant monarque, il n'y eut qu'un conférencier, et ce fut lui. Ainsi se vérifia, sous une forme imprévue, la justesse de l'observation faite par lord Dufferin, ambassadeur d'Angleterre, sur le ministre des Affaires Étrangères en 1896:

«Avec celui-là, on peut causer.»

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Nous reverrons sans doute quelque jour, sur la scène, dans un rôle qui sera nécessairement le premier, les deux personnages qui se disputent l'empire de M. Léon Bourgeois; ce sera un spectacle attrayant dont les amateurs peuvent attendre beaucoup de plaisir et les amis de l'ordre un peu d'espoir.

Le politique, en somme, reste attaché aux vieilles conceptions de la propriété individuelle et du groupement patriotique. C'est déjà considérable. Mais l'artiste qui triompha à La Haye autorise d'autres espérances. Au congrès diplomatique de la Paix, il a rempli les fonctions de président; au fauteuil du Palais-Bourbon, il a fait office de diplomate.

L'orateur qui réussit à émouvoir un parterre d'ambassadeurs--le public le moins sensible du monde--est bien capable de faire «pleurer de tendresse» les loups de la Montagne. Et ce serait un curieux sujet, pour un peintre symboliste, que cette adaptation moderne du mythe d'Orphée: M. Léon Bourgeois accordant sa lyre entre les collectivistes et les radicaux de gouvernement.

Sans doute, il n'obtiendra pas plus le désarmement des partis qu'il n'obtint jadis le désarmement des peuples. Cependant sa belle chanson, qui berce harmonieusement le prolétariat, contribuera peut-être à ajourner les catastrophes.

PAUL DESCHANEL