Virginie de Leyva

Part 4

Chapter 41,228 wordsPublic domain

Les habitants manquent aux cités, les bras aux campagnes. Les murailles des villes tombent en ruines; à cinq lieues de Monza, sur la grande route, vous rencontrez une maison béante et déserte; les âmes pleines de passions et vides de devoirs sont encore plus désolées que les édifices; la charité en est absente; on ne veut pas recueillir, de peur de se compromettre, les femmes blessées et mourantes; les bourgeois rentrent chez eux plutôt que de donner asile aux malheureux. Le prêtre use du confessionnal pour servir les amours d’une religieuse et les siens propres; l’ami trahit l’ami dont il livre la tête pour cent écus; avec l’eau bénite on baptise des amulettes. Enfin le valet de l’homme puissant va dans les rues, l’arquebuse en main, la mèche au rouet, résolu à tuer l’homme désigné par son maître.

Malheureux les peuples dont la vie sociale est telle; chez qui la force morale des individus ne réagit plus contre les mœurs de tous; et qui ne renouvellent pas leur sève vitale par l’ordre et la bonté!

Inondée vingt fois des flots de la conquête étrangère, l’Italie a eu beau crier: _Mort aux conquérants!_ Elle n’a jamais pu se dégager des _Straniere genti_! c’est son cri de douleur. Machiavel pleurait en le répétant; Filicaja le redisait en beaux vers; Alfieri le mêlait à ses sanglots et à ses fureurs.

Aussi depuis dix siècles qu’elle essaye en vain de chasser les vautours n’a-t-elle pu reconquérir la force sociale et l’indépendance. Il lui en est venu de tous les points de l’horizon! Voici Theodorick, ou si l’on veut _Teut-rick_, un Goth; voici un Scandinave devenu Romain et Gaulois, Guiscard, ou _Weisshardt_; et _Walter de Brienne_ (Gaultier) le Gallo-Romain; et le Hongrois (_André le Hun_) qui a épousé Jeanne de Naples;--sans compter des milliers d’autres étrangers,--papes, généraux, cardinaux, aventuriers, artistes, savants et soldats.

L’éclat des arts, la splendeur et la variété des talents, la grandeur même des caractères n’ont pu sauver l’Italie. Depuis la chute de Rome et son découronnement sous Constantin la maîtresse du monde a subi la torture. Tout chez elle a été douloureux, surtout le pontificat.

Le pape anglais _Breakspear_, celui qui força le fils des Hérules à lui tenir l’étrier, s’écriait avec trop de raison:

«--La tiare _brille_... savez-vous pourquoi? C’est qu’elle _brûle_.»

III

Enseignements de l’histoire.--La belle Italie.--Champs de carnage.--La décadence morale.--La Force reine.

Ainsi meurent les peuples qui n’estiment que la force ou la ruse. Dès que la résistance virile manque à individu, vous n’avez rien à espérer d’une nation, quelque généreuse, courageuse et intelligente que vous la supposiez, quelle que puisse être la perfection morale des doctrines qu’on lui impose ou qu’elle accepte.

Du jour où l’Italie a subi le joug des conquérants étrangers, elle a été perdue. Elle a plus adoré le pouvoir que la justice; elle a créé des milliers d’âmes essentiellement dépravées, aussi fatalement perdues que celles de l’Osio et de Virginie, n’ayant de goût que pour la ruse et la force, comme les Grecs du Bas-Empire, les Chinois actuels et les Orientaux dégénérés. Les crimes du couvent de Monza ne procèdent pas d’une autre source. Là il n’y a de morale que l’égoïsme et de droit que la victoire. On permet tout à la princesse espagnole; le couvent lui appartient plus qu’à la prieure. Tout plie devant la suzeraine; elle a sa cour, ses esclaves, ses religieuses affidées, ses séides.

L’Arrighone est puissant à sa manière; un homme subtil, rusé, captieux, dangereux, cauteleux; par conséquent respectable. L’Osio est un petit prince asiatique; il peut tuer autour de lui tous ceux qui le gênent. Il est riche et gentilhomme; il s’est fait sa bande, son groupe, son bataillon de dévoués. Il vit dans sa citadelle, c’est-à-dire dans sa maison, avec un valet qui assassine, un autre qui enterre, et un autre qui porte les messages d’amour.

Monde social qui peut être fort civilisé, très-élégant, et qui n’en est pas moins exécrable.

L’individu disparaît. L’âme humaine réduite en poussière ignoble n’est plus que l’élément sans valeur de je ne sais quelle pâte politique jetée dans le moule de l’État.--Ce phénomène méritait d’être observé et analysé; c’est ce que je me suis proposé dans ce livre.

FIN.

TABLE

Préface v I.--M. Dandolo dans les déserts d’Archisate.--La solitude des Apennins et l’archéologie 1 II.--Un vieux procès 9 III.--L’Italie au commencement du dix-septième siècle 15 IV.--Procès de la signora de Monza.--Pièces de ce procès.--Comment le roman est moins romanesque et moins touchant que la vérité 21 V.--Virginie de Leyva.--Son portrait.--Antoine de Leyva, son grand-père.--Don Martin, son père.--Éducation de Virginie de Leyva 27 VI.--L’Italie devenue espagnole.--Effets de la conquête et de la servitude 39 VII.--Le confesseur des religieuses.--Caractère et portrait d’Arrighone.--Intérieur du couvent.--La ville.--Ses habitants.--Osio degli Osii 45 VIII.--Dernières conséquences du moyen âge italien 57 IX.--Situation et luttes de la papauté.--Charles et Frédéric Borromée.--Visite de Frédéric Borromée au couvent de Monza.--Premier interrogatoire de Virginie de Leyva 63 X.--Le drame des bords du Lambro.--Ottavia Ricci et Benedetta Homati.--Deux assassinats et leurs conséquences.--L’égoïsme de la servitude 75 XI.--Résurrection des deux religieuses.--L’indifférence publique 81 XII.--Confession de Virginie de Leyva.--Les mœurs publiques et leurs causes 95 XIII.--La prieure Saccha.--Les religieuses de Sainte-Marguerite.--Isabella degli Ortensii.--Assassinat de Molteno 99 XIV.--Suites de l’assassinat de Molteno.--Pirovano.--Lettre de la princesse 107 XV.--La passion.--L’intérêt.--L’Arrighone et l’Osio.--Morale du temps 115 XVI.--Première entrevue de l’Osio et de Virginie de Leyva.--Seconde entrevue.--Progrès de la passion.--Le démon.--Les amulettes 125 XVII.--Audace de l’Arrighone.--Résolution de Virginie 131 XVIII.--Quelle vie on menait dans le couvent de Monza.--Catherine de Meda.--Les légitimés 139 XIX.--Assassinat de Catherine de Meda.--Une première nuit d’orage.--Assassinat de Ranieri 147 XX.--Condamnation de Virginie de Leyva.--Mort de l’Osio 157 XXI.--Galilée 167

CONCLUSION

I.--La décadence italienne.--Leçons qu’elle fournit.--Explorateurs, archéologues, voyageurs.--Commentateurs récents.--MM. Dennistoun, de Reumont, Rawdon Browne, etc. 173 II.--La morale du dehors et la vraie morale.--Vieux monde social de l’Italie 181 III.--Enseignements de l’histoire.--La belle Italie.--Champs de carnage.--La décadence morale.--La Force reine 195

FIN DE LA TABLE.

PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.

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