Vingt jours en Tunisie

Part 10

Chapter 101,952 wordsPublic domain

Ceci éveille en moi des regrets, et je m’aperçois, mais trop tard, qu’envahi par la douceur du climat, distrait par la nouveauté et la variété des choses, j’ai, voyageur coupable, négligé complétement ou à peu près ce qui se rapporte au beau sexe. Pas une conquête, pas une aventure, rien dont je puisse me faire gloire au retour, dans un cercle d’amis étonnés, avec un air de mystère.

J’avais pourtant des occasions, tout comme les autres, et même l’autre jour, dans ma déplorable indifférence, j’ai refusé énergiquement d’assister à une représentation d’almées. Entre nous, le jeu n’en valait pas la chandelle, de tels spectacles organisés pour nous tournant immédiatement au cabotinage et perdant la naïveté locale qui en fait l’originalité et la saveur. D’ailleurs, en ce genre, n’avais-je pas vu ce qu’il y a de mieux, avec Aubanel et Mistral, à Beaucaire où, naguère encore, des troupes de saltimbanques tunisiens et turcs venaient exécuter leurs exercices, ni plus ni moins que si la foire était toujours le marché de l’Orient?

Résumons pourtant les événements de de ces vingts jours. Peut-être, en cherchant bien, trouverons-nous quelque chose qui, embelli et amplifié, pourra paraître d’un suffisant romanesque.

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Un riche Juif m’amena une après-midi dans sa maison et m’y régala de liqueurs douces et de frangipanes à l’eau de roses. Notre arrivée surprit les femmes en train de chiffonner, accroupies, des étoffes et des broderies d’or, au milieu d’un salon meublé à l’européenne, avec deux armoires à glace, deux pianos, deux pendules et une grande quantité de fauteuils tout neufs et de chaises, sur lesquels on ne s’assied jamais.

Une fiole à parfums en argent ciselé, posée sur une commode vulgaire, représentait seule et assez maigrement la couleur orientale.

En revanche, tant que notre collation dura, les curieuses Juives surent trouver mille prétextes pour monter et descendre l’escalier sans rampe et tout égayé de faïences qui conduit du salon aux étages supérieurs. La contemplation prolongée de cette échelle de Jacob avec son va-et-vient d’anges femelles aux sourcils rejoints, aux yeux ardents et doux, revêtues, pour comble de tentation! du paradoxal costume que j’ai déjà eu l’occasion de décrire, me plongea, pourquoi craindrais-je de l’avouer? dans le plus troublant et le plus agréable des rêves. Mais tout se passa en songeries: je n’y gagnai que le droit de saluer la mère et les filles, quand plus tard je les rencontrais par les rues.

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Une autre fois, il me fut donné de voir une jeune Arabe quittant son voile devant moi. C’était chez des amis: une vieille qui venait chaque semaine laver à grande eau, comme c’est la coutume, les carreaux des escaliers et des corridors, avait bien voulu nous montrer sa fille dans tous ses atours. La fille avait quatorze ou quinze ans; mais, là-bas, une enfant de quatorze ou quinze ans commence à ressembler singulièrement à une femme.

Je pus observer de près et en détail cet amusant costume à peine entrevu entre les plis de la m’laffah blanche ou noire dont les Soussaines s’enveloppent. Mes yeux d’infidèle se régalèrent à contempler les bijoux en argent,--broches, pendants, colliers, bracelets, anneaux de pied,--barbares, compliqués et lourds comme des bijoux d’idole; la souria, chemisette de crêpe uni à manches transparentes qu’il est de bon ton d’appeler kmedja, la farmla qui est un gilet ouvert chargé de boutons et de broderies, la djebba courte et mi-partie, la douka ou petit casque d’or pareille au bonnet recourbé des dogaresses, et le caleçon, le séroual, moins impudique que celui des Juives, mais encore suffisamment plastique, et les chebrellas au bout élargi, où sont à l’aise les pieds nus frottés de henné. Ajoutez de grands yeux, un teint pâle et mat, cette démarche nonchalante, voluptueusement balancée, où se combinent en un irritant mélange la coquetterie avec le dédain, et certes vous comprendrez, si sa bien-aimée ressemblait à cette fillette-là, que l’infortuné boulanger sarde ait affronté le yatagan.

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Aujourd’hui, on ne risquerait plus grand’chose,--tant les mœurs se sont adoucies!--pas même la trique d’un mari jaloux. C’est pour cela peut-être que les aventures ont si peu d’attrait, depuis qu’elles se résument fatalement pour l’étranger en quelque banale et répugnante entremise.

Je n’ai jamais bien compris l’agrément de ces amours exotiques improvisées. Que dire, même en supposant qu’on sache un peu d’arabe, à des femmes dont toute l’occupation consiste à se peindre les ongles et les yeux, si elles sont riches; pauvres, à préparer le messous sucré fait de beurre, de dattes et de raisins secs, à laver, à coudre, puis à courir les hammam et les cimetières, à s’entre-visiter par le chemin aérien des terrasses pour causer de mariages, de fiançailles, de querelles conjugales, ou de quelque étoffe nouvelle apportée par un marchand roumi. Leurs grandes disputes, c’est quand le mari a une concubine à la maison, et que, la concubine voulant porter la soie, la femme légitime prétend lui imposer la laine; leur grande affaire, c’est de mander le médecin maure, afin qu’à l’aide de remèdes mystérieux il réchauffe l’affection maritale toujours, en ces pays de polygamie, légèrement languissante.

A Tunis autrefois (peut-être en est-il de même aujourd’hui), les femmes de la haute classe s’occupaient de vague politique, et, grâce aux complaisances de quelques marchandes à la toilette, poursuivaient de cancanières enquêtes les faits et gestes des Européens.

Mais ici, il n’y a que des créatures enfantines et résignées, que leurs maris méprisent, aussi durs pour elles qu’ils se montrent galants et dépensiers pour la maîtresse du dehors dont elles n’osent même pas être jalouses.

* * * * *

Elle est charmante, certes! la fille de la vieille laveuse d’escaliers. Avec ses regards inquiets et doux, sa parure aux couleurs voyantes, elle me fait l’effet d’un bel oiseau. Mais, comme le disait un sacripant de ma connaissance qui a sur les femmes d’Orient des idées remarquablement musulmanes, à tant faire que d’aimer ces oiseaux rouges et bleus, il faudrait être le Grand Turc et en avoir sa pleine volière!

LE LYS DES SABLES

Eh bien, non, j’avais tort: cette sèche et blanche Tunisie, après m’avoir empli le cœur de la nostalgie de ses ruines, se fait coquette le dernier jour pour me laisser l’ivresse du regret, comme ces galantes filles d’auberge qui, au cavalier arrivé du soir et repartant pour l’aventure ou la bataille, versent le dernier coup de l’étrier accompagné du dernier regard, qui est inoubliable et qui grise.

Dans ce voyage autour d’une petite ville barbaresque dont,--assiégé que j’étais par l’infernal soleil, et sauf mes pointes hardies à Monastir, à Lempta, à Saalin, à Kairouan,--je n’avais jamais perdu de vue les remparts blancs ou roses, une exploration manquait: celle d’être allé en voyage d’au moins quinze minutes, jusqu’à la kouba de Sidi Giafr et jusqu’aux jardinets verdoyant sous les dunes.

* * * * *

Ayant quelques heures devant moi, j’ai voulu les employer à ce pèlerinage suprême. Tandis que Mahmoud et Younès se chargeaient de faire emporter à bord mon léger bagage, je me suis amusé à suivre les bourriquots qui trottaient vers le marabout et les sources avec leurs amphores vides.

Avant d’arriver au marabout, il y a bien quelques citernes, celles par exemple où lavaient les négresses dont le pittoresque africain m’avait si agréablement surpris le jour de mon débarquement, et d’autres encore réparties entre les indigènes et la troupe. Mais les indigènes ne s’y arrêtent guère; ils préfèrent faire quelques pas de plus et se fournir à un puits monumental, orné d’une inscription arabe, situé en contre-bas du marabout, non loin de la porte rouge et verte laissant voir une cour où circulent des femmes, et du bloc de maçonnerie barbouillé d’une chaux épaisse figée en stalactites qui est le tombeau du saint homme vénéré là.

Auprès du puits, dont l’eau est douce si près de la mer, un petit café était installé. De bons Tunisiens, prolongeant les fêtes du Ramadan, fumaient, buvaient de l’eau fraîche et du café noir, mangeaient des melons blancs et des pastèques.

J’ai fait le tour du marabout et suis allé voir les jardins, improvisés au pied des grandes dunes, à l’abri d’une digue naturelle constituée par l’amas des sables plus récents. La fertilité y est grande; quelques gouttes d’eau suffisent pour que, de ce sable aride, salin, brillant comme du verre broyé, sortent les plus magnifiques herbages. Un Arabe se promenait autour des jardins, entre-choquant deux fragments de brique et poussant de temps à autre un cri rauque pour éloigner des vols de moineaux qui venaient piller le millet et le maïs.

Il n’était pas six heures et le soleil oblique déjà jetait sur les dunes, hautes à l’endroit où je me trouvais et se donnant des airs de montagnes, l’ombre géométrique du marabout et de son dôme. Je m’étais étendu, contemplant la mer, sur le sable où verdissent, ensevelis jusqu’à mi-tronc, des mûriers d’Espagne, quelques figuiers sentant le bouc, et une solanée chargée de baies rouges que les Arabes respectent, croyant sa présence favorable à la fécondation du figuier.

Tout à coup un papillon bleu me frôla, le premier et le seul que j’aie vu dans ces climats brûlés, flocon d’azur, morceau de turquoise, pareil à ceux qui voltigent par bandes, dans nos villages, autour des fontaines.

En même temps, je sentis une odeur de fleur! Et tout de suite j’aperçus la fleur, sorte de lis à double corolle, sans feuillage, dont la neige se confondait avec la blancheur éblouissante du sol. En même temps aussi, dans le mur de la kouba haut et carré comme la tour des chansons de chevalerie, derrière une fenêtre mystérieuse si petite qu’on ne l’avait pas grillée, j’aperçus, brune et pâle sous son bonnet d’or, une jeune femme, le visage nu, qui regardait l’infidèle. Elle se retira précipitamment, se voyant vue; mais sa curiosité avait duré deux secondes de plus que sa crainte. Je feignis de m’éloigner, elle revint; et,--ce fut sans doute une illusion,--je crus deviner un geste léger de sa main, un sourire, puis une moue enfantine à l’arrivée de la duègne irritée et ridée qui, elle aussi, me regarda.

Je compris que c’était fini et qu’elle ne se montrerait plus.

Alors, rêvant de croisades et de filles de khalife prisonnières, enviant presque, le dirai-je? le sort du mitron de Sardaigne, j’allai cueillir le lis des dunes, et ce fut une sensation triste délicieusement quand, de mes doigts plongés dans le sable brûlant, je cassai sa tige glacée...

* * * * *

Nous sommes au large, la nuit tombe. Les terrasses de Sousse paraissent déjà noires, tandis que son enceinte s’avive de reflets; et Sousse a l’air ainsi, diminuée par la distance, d’un collier d’argent oublié au bord de la mer. Une lumière, une flamme de bougie rose, allumée peut-être par la main d’ambre naguère entrevue, brille dans le marabout de Sidi-Giafr.

La petite flamme s’éteint: plus rien maintenant que le croissant de la lune et une étoile. Elles descendent rapidement. Bientôt l’étoile tremble et s’éclipse; et la lune, trempant dans la mer sa fine pointe, semble un instant, à fleur d’horizon, une voile latine s’éclairant de quelque illumination féerique.

Puis, c’est l’infini de la nuit, le bruit de l’hélice et des flots roulant sur les flancs du navire, comme si nous remontions dans l’ombre un grand fleuve monstrueusement remué.

Cette nuit passée, puis encore un jour, une nuit encore, et, au second lever de soleil, je me réveillerai en vue de Marseille!

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages. Le puits des Sarrazines 5 En mer 17 La Goulette 27 Tunis, Hammam-Lif 39 Carthage.--La Marsa 61 Arrivée à Sousse 69 L’heure des terrasses.--Soirée à la marine 79 Le Schilli.--Un brin de politique 89 La plage 103 Le marché rustique 115 Les souks 121 Au hasard des rues 133 Dîner au camp 147 Karagouz 154 Monastir.--Les ruines de Leptis 167 Noces Maugrabines 193 Voyage à Kairouan 207 Une oasis.--L’après-midi au village 241 Une parenthèse 256 La petite fête 261 Choses tristes 271 Questions de femmes 281 Le lys des sables 291

3036.--ABBEVILLE.--TYP. ET STÉR. A. RETAUX.