Vingt ans après

Chapter 9

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-- Eh bien! vous me comblez d'orgueil, mon cher, si j'ai pu, grâce à certaine pénétration vulgaire dont je suis doué, me rencontrer avec un homme comme vous, qui vivez à la cour.

-- Mais vous m'avez parlé de lui personnellement et non de son parti et de ses ressources.

-- C'est vrai. Il a pour lui la reine.

-- C'est quelque chose, ce me semble.

-- Mais il n'a pas pour lui le roi.

-- Un enfant!

-- Un enfant qui sera majeur dans quatre ans.

-- C'est le présent.

-- Oui, mais ce n'est pas l'avenir, et encore dans le présent, il n'a pour lui ni le parlement ni le peuple, c'est-à-dire l'argent; il n'a pour lui ni la noblesse ni les princes, c'est-à-dire l'épée.

D'Artagnan se gratta l'oreille, il était forcé de s'avouer à lui- même que c'était non seulement largement mais encore justement pensé.

-- Voyez, mon pauvre ami, si je suis toujours doué de ma perspicacité ordinaire. Je vous dirai que peut-être ai-je tort de vous parler ainsi à coeur ouvert, car vous, vous me paraissez pencher pour le Mazarin.

-- Moi! s'écria d'Artagnan; moi! pas le moins du monde!

-- Vous parliez de mission.

-- Ai-je parlé de mission? Alors j'ai eu tort. Non, je me suis dit comme vous le dites: Voilà les affaires qui s'embrouillent. Eh bien! jetons la plume au vent, allons du côté où le vent l'emportera et reprenons la vie d'aventures. Nous étions quatre chevaliers vaillants, quatre coeurs tendrement unis; unissons de nouveau, non pas nos coeurs qui n'ont jamais été séparés, mais nos fortunes et nos courages. L'occasion est bonne pour conquérir quelque chose de mieux qu'un diamant.

-- Vous avez raison, d'Artagnan, toujours raison, continua Aramis, et la preuve, c'est que j'avais eu la même idée que vous; seulement, à moi, qui n'ai pas votre nerveuse et féconde imagination, elle m'avait été suggérée; tout le monde a besoin aujourd'hui d'auxiliaires; on m'a fait des propositions, il a transpercé quelque chose de nos fameuses prouesses d'autrefois, et je vous avouerai franchement que le coadjuteur m'a fait parler.

-- M. de Gondy, l'ennemi du cardinal! s'écria d'Artagnan.

-- Non, l'ami du roi, dit Aramis, l'ami du roi, entendez-vous! Eh bien! il s'agirait de servir le roi, ce qui est le devoir d'un gentilhomme.

-- Mais le roi est avec M. de Mazarin, mon cher!

-- De fait, pas de volonté; d'apparence, mais pas de coeur, et voilà justement le piège que les ennemis du roi tendent au pauvre enfant.

-- Ah çà! mais c'est la guerre civile tout bonnement que vous me proposez là, mon cher Aramis.

-- La guerre pour le roi.

-- Mais le roi sera à la tête de l'armée où sera Mazarin.

-- Mais il sera de coeur dans l'armée que commandera M. de Beaufort.

-- M. de Beaufort? il est à Vincennes.

-- Ai-je dit M. de Beaufort? dit Aramis; M. de Beaufort ou un autre, M. de Beaufort ou M. le Prince.

-- Mais M. le Prince va partir pour l'armée, il est entièrement au cardinal.

-- Heu! heu! fit Aramis, ils ont quelques discussions ensemble justement en ce moment-ci. Mais d'ailleurs, si ce n'est M. le Prince, M. de Gondy...

-- Mais M. de Gondy va être cardinal, on demande pour lui le chapeau.

-- N'y a-t-il pas des cardinaux fort belliqueux? dit Aramis. Voyez: voici autour de vous quatre cardinaux qui, à la tête des armées, valaient bien M. de Guébriant et M. de Gassion.

-- Mais un général bossu!

-- Sous sa cuirasse on ne verra pas sa bosse. D'ailleurs, souvenez-vous qu'Alexandre boitait et qu'Annibal était borgne.

-- Voyez-vous de grands avantages dans ce parti? demanda d'Artagnan.

-- J'y vois la protection de princes puissants.

-- Avec la proscription du gouvernement.

-- Annulée par les parlements et les émeutes.

-- Tout cela pourrait se faire, comme vous le dites, si l'on parvenait à séparer le roi de sa mère.

-- On y arrivera peut-être.

-- Jamais! s'écria d'Artagnan rentrant cette fois dans sa conviction. J'en appelle à vous, Aramis, à vous qui connaissez Anne d'Autriche aussi bien que moi. Croyez-vous que jamais elle puisse oublier que son fils est sa sûreté, son palladium, le gage de sa considération, de sa fortune et de sa vie? Il faudrait qu'elle passât avec lui du côté des princes en abandonnant Mazarin; mais vous savez mieux que personne qu'il y a des raisons puissantes pour qu'elle ne l'abandonne jamais.

-- Peut-être avez-vous raison, dit Aramis rêveur; ainsi je ne m'engagerai pas.

-- Avec eux, dit d'Artagnan, mais avec moi?

-- Avec personne. Je suis prêtre, qu'ai-je affaire de la politique! je ne lis aucun bréviaire; j'ai une petite clientèle de coquins d'abbés spirituels et de femmes charmantes; plus les affaires se troubleront, moins mes escapades feront de bruit; tout va donc à merveille sans que je m'en mêle; et décidément, tenez, cher ami, je ne m'en mêlerai pas.

-- Eh bien! tenez, mon cher, dit d'Artagnan, votre philosophie me gagne, parole d'honneur, et je ne sais pas quelle diable de mouche d'ambition m'avait piqué; j'ai une espèce de charge qui me nourrit; je puis, à la mort de ce pauvre M. de Tréville, qui se fait vieux, devenir capitaine; c'est un fort joli bâton de maréchal pour un cadet de Gascogne, et je sens que je me rattache aux charmes du pain modeste mais quotidien: au lieu de courir les aventures, eh bien! j'accepterai les invitations de Porthos, j'irai chasser dans ses terres; vous savez qu'il a des terres, Porthos?

-- Comment donc! je crois bien. Dix lieues de bois, de marais et de vallées; il est seigneur du mont et de la plaine, et il plaide pour droits féodaux contre l'évêque de Noyon.

-- Bon, dit d'Artagnan à lui-même, voilà ce que je voulais savoir; Porthos est en Picardie.

Puis tout haut:

-- Et il a repris son ancien nom de du Vallon?

-- Auquel il a ajouté celui de Bracieux, une terre qui a été baronnie, par ma foi!

-- De sorte que nous verrons Porthos baron.

-- Je n'en doute pas. La baronne Porthos surtout est admirable.

Les deux amis éclatèrent de rire.

-- Ainsi, reprit d'Artagnan, vous ne voulez pas passer au Mazarin?

-- Ni vous aux princes?

-- Non. Ne passons à personne, alors, et restons amis; ne soyons ni cardinalistes ni frondeurs.

-- Oui, dit Aramis, soyons mousquetaires.

-- Même avec le petit collet, reprit d'Artagnan.

-- Surtout avec le petit collet! s'écria Aramis, c'est ce qui en fait le charme.

-- Alors donc, adieu, dit d'Artagnan.

-- Je ne vous retiens pas, mon cher, dit Aramis, vu que je ne saurais où vous coucher, et que je ne puis décemment vous offrir la moitié du hangar de Planchet.

-- D'ailleurs je suis à trois lieues à peine de Paris, les chevaux sont reposés, et en moins d'une heure je serai rendu.

Et d'Artagnan se versa un dernier verre de vin.

-- À notre ancien temps! dit-il.

-- Oui, reprit Aramis, malheureusement c'est un temps passé... _fugit irreparabile tempus ..._

-- Bah! dit d'Artagnan, il reviendra peut-être. En tout cas, si vous avez besoin de moi, rue Tiquetonne, hôtel de_ La Chevrette._

-- Et moi au couvent des jésuites: de six heures du matin à huit heures du soir, par la porte; de huit heures du soir à six heures du matin, par la fenêtre.

-- Adieu, mon cher.

-- Oh! je ne vous quitte pas ainsi, laissez-moi vous reconduire.

Et il prit son épée et son manteau.

-- Il veut s'assurer que je pars, dit en lui-même d'Artagnan.

Aramis siffla Bazin, mais Bazin dormait dans l'antichambre sur les restes de son souper, et Aramis fut forcé de le secouer par l'oreille pour le réveiller.

Bazin étendit les bras, se frotta les yeux et essaya de se rendormir.

-- Allons, allons, maître dormeur, vite l'échelle.

-- Mais, dit Bazin en bâillant à se démonter la mâchoire, elle est restée à la fenêtre, l'échelle.

-- L'autre, celle du jardinier: n'as-tu pas vu que d'Artagnan a eu peine à monter et aura encore plus grand'peine à descendre?

D'Artagnan allait assurer Aramis qu'il descendrait fort bien, lorsqu'il lui vint une idée; cette idée fit qu'il se tut.

Bazin poussa un profond soupir et sortit pour aller chercher l'échelle. Un instant après, une bonne et solide échelle de bois était posée contre la fenêtre.

-- Allons donc, dit d'Artagnan, voilà ce qui s'appelle un moyen de communication, une femme monterait à une échelle comme celle-là.

Un regard perçant d'Aramis sembla vouloir aller chercher la pensée de son ami jusqu'au fond de son coeur, mais d'Artagnan soutint ce regard avec un air d'admirable naïveté.

D'ailleurs en ce moment il mettait le pied sur le premier échelon de l'échelle et descendait.

En un instant il fut à terre. Quant à Bazin, il demeura à la fenêtre.

-- Reste là, dit Aramis, je reviens.

Tous deux s'acheminèrent vers le hangar: à leur approche Planchet sortit, tenant en bride les deux chevaux.

-- À la bonne heure, dit Aramis, voilà un serviteur actif et vigilant; ce n'est pas comme ce paresseux de Bazin, qui n'est plus bon à rien depuis qu'il est homme Église Suivez-nous, Planchet; nous allons en causant jusqu'au bout du village.

Effectivement, les deux amis traversèrent tout le village en causant de choses indifférentes; puis, aux dernières maisons:

-- Allez donc, cher ami, dit Aramis, suivez votre carrière, la fortune vous sourit, ne la laissez pas échapper; souvenez-vous que c'est une courtisane, et traitez-la en conséquence; quant à moi, je reste dans mon humilité et dans ma paresse; adieu.

-- Ainsi, c'est bien décidé, dit d'Artagnan, ce que je vous ai offert ne vous agrée point?

-- Cela m'agréerait fort, au contraire, dit Aramis, si j'étais un homme comme un autre, mais, je vous le répète, en vérité je suis un composé de contrastes: ce que je hais aujourd'hui, je l'adorerai demain, et _vice versa._ Vous voyez bien que je ne puis m'engager comme vous, par exemple, qui avez des idées arrêtées.

-- Tu mens, sournois, se dit à lui-même d'Artagnan: tu es le seul, au contraire, qui saches choisir un but et qui y marches obscurément.

-- Adieu donc, mon cher, continua Aramis, et merci de vos excellentes intentions, et surtout des bons souvenirs que votre présence a éveillés en moi.

Ils s'embrassèrent. Planchet était déjà à cheval. D'Artagnan se mit en selle à son tour, puis ils se serrèrent encore une fois la main. Les cavaliers piquèrent leurs chevaux et s'éloignèrent du côté de Paris.

Aramis resta debout et immobile sur le milieu du pavé jusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue.

Mais, au bout de deux cents pas, d'Artagnan s'arrêta court, sauta à terre, jeta la bride de son cheval au bras de Planchet, et prit ses pistolets dans ses fontes, qu'il passa à sa ceinture.

-- Qu'avez-vous donc, monsieur? dit Planchet tout effrayé.

-- J'ai que, si fin qu'il soit, dit d'Artagnan, il ne sera pas dit que je serai sa dupe. Reste ici et ne bouge pas; seulement mets- toi sur le revers du chemin et attends-moi.

À ces mots, d'Artagnan s'élança de l'autre côté du fossé qui bordait la route, et piqua à travers la plaine de manière à tourner le village. Il avait remarqué entre la maison qu'habitait madame de Longueville et le couvent des jésuites un espace vide qui n'était fermé que par une haie.

Peut-être une heure auparavant eût-il eu de la peine à retrouver cette haie, mais la lune venait de se lever, et quoique de temps en temps elle fût couverte par des nuages, on y voyait, même pendant les obscurcies, assez clair pour retrouver son chemin.

D'Artagnan gagna donc la haie et se cacha derrière. En passant devant la maison où avait eu lieu la scène que nous avons racontée, il avait remarqué que la même fenêtre s'était éclairée de nouveau, et il était convaincu qu'Aramis était pas encore rentré chez lui, et que, lorsqu'il y rentrerait, il n'y rentrerait pas seul.

En effet, au bout d'un instant il entendit des pas qui s'approchaient et comme un bruit de voix qui parlaient à demi bas.

Au commencement de la haie les pas s'arrêtèrent.

D'Artagnan mit un genou en terre, cherchant la plus grande épaisseur de la haie pour s'y cacher.

En ce moment deux hommes apparurent, au grand étonnement de d'Artagnan; mais bientôt son étonnement cessa, car il entendit vibrer une voix douce et harmonieuse: l'un de ces deux hommes était une femme déguisée en cavalier.

-- Soyez tranquille, mon cher René, disait la voix douce, la même chose ne se renouvellera plus; j'ai découvert une espèce de souterrain qui passe sous la rue, et nous n'aurons qu'à soulever une des dalles qui sont devant la porte pour vous ouvrir une sortie.

-- Oh! dit une autre voix que d'Artagnan reconnut pour celle d'Aramis, je vous jure bien, princesse, que si notre renommée ne dépendait pas de toutes ces précautions, et que je n'y risquasse que ma vie...

-- Oui, oui, je sais que vous êtes brave et aventureux autant qu'homme du monde; mais vous n'appartenez pas seulement à moi seule, vous appartenez à tout notre parti. Soyez donc prudent, soyez donc sage.

-- J'obéis toujours, madame, dit Aramis, quand on me sait commander avec une voix si douce.

Il lui baisa tendrement la main.

-- Ah! s'écria le cavalier à la voix douce.

-- Quoi? demanda Aramis.

-- Mais ne voyez-vous pas que le vent a enlevé mon chapeau?

Et Aramis s'élança après le feutre fugitif. D'Artagnan profita de la circonstance pour chercher un endroit de la haie moins touffu qui laissât son regard pénétrer librement jusqu'au problématique cavalier. En ce moment, justement, la lune, curieuse peut-être comme l'officier, sortait de derrière un nuage, et, à sa clarté indiscrète, d'Artagnan reconnut les grands yeux bleus, les cheveux d'or et la noble tête de la duchesse de Longueville.

Aramis revint en riant un chapeau sur la tête et un à la main, et tous deux continuèrent leur chemin vers le couvent des jésuites.

-- Bon! dit d'Artagnan en se relevant et en brossant son genou, maintenant je te tiens, tu es frondeur et amant de madame de Longueville.

XII. M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds

Grâce aux informations prises auprès d'Aramis, d'Artagnan, qui savait déjà que Porthos, de son nom de famille, s'appelait du Vallon, avait appris que, de son nom de terre, il s'appelait de Bracieux, et qu'à cause de cette terre de Bracieux il était en procès avec l'évêque de Noyon.

C'était donc dans les environs de Noyon qu'il devait aller chercher cette terre, c'est-à-dire sur la frontière de l'Île-de- France et de la Picardie.

Son itinéraire fut promptement arrêté: il irait jusqu'à Dammartin, où s'embranchent deux routes, l'une qui va à Soissons, l'autre à Compiègne; là il s'informerait de la terre de Bracieux, et selon la réponse il suivrait tout droit ou prendrait à gauche.

Planchet, qui n'était pas encore bien rassuré à l'endroit de son escapade, déclara qu'il suivrait d'Artagnan jusqu'au bout du monde, prit-il tout droit, ou prit-il à gauche. Seulement il supplia son ancien maître de partir le soir, l'obscurité présentant plus de garanties. D'Artagnan lui proposa alors de prévenir sa femme pour la rassurer au moins sur son sort; mais Planchet répondit avec beaucoup de sagacité qu'il était bien certain que sa femme ne mourrait point d'inquiétude de ne pas savoir où il était, tandis que, connaissant l'incontinence de langue dont elle était atteinte, lui, Planchet, mourrait d'inquiétude si elle le savait.

Ces raisons parurent si bonnes à d'Artagnan, qu'il insista pas davantage, et que, vers les huit heures du soir, au moment où la brume commençait à s'épaissir dans les rues, il partit de l'hôtel de _La Chevrette_, et, suivi de Planchet, sortit de la capitale par la porte Saint-Denis.

À minuit, les deux voyageurs étaient à Dammartin.

C'était trop tard pour prendre des renseignements. L'hôte du _Cygne de la Croix_ était couché. D'Artagnan remit donc la chose au lendemain.

Le lendemain il fit venir l'hôte. C'était un de ces rusés Normands qui ne disent ni oui ni non, et qui croient toujours qu'ils se compromettent en répondant directement à la question qu'on leur fait; seulement, ayant cru comprendre qu'il devait suivre tout droit, d'Artagnan se remit en marche sur ce renseignement assez équivoque. À neuf heures du matin, il était à Nanteuil; là il s'arrêta pour déjeuner.

Cette fois, l'hôte était un franc et bon Picard qui, reconnaissant dans Planchet un compatriote, ne fit aucune difficulté pour lui donner les renseignements qu'il désirait. La terre de Bracieux était à quelques lieues de Villers-Cotterêts.

D'Artagnan connaissait Villers-Cotterêts pour y avoir suivi deux ou trois fois la cour, car à cette époque Villers-Cotterêts était une résidence royale. Il s'achemina donc vers cette ville, et descendit à son hôtel ordinaire, c'est-à-dire au _Dauphin d'or._

Là les renseignements furent des plus satisfaisants. Il apprit que la terre de Bracieux était située à quatre lieues de cette ville, mais que ce n'était point là qu'il fallait chercher Porthos. Porthos avait eu effectivement des démêlés avec l'évêque de Noyon à propos de la terre de Pierrefonds, qui limitait la sienne, et, ennuyé de tous ces démêlés judiciaires auxquels il ne comprenait rien, il avait, pour en finir, acheté Pierrefonds, de sorte qu'il avait ajouté ce nouveau nom à ses anciens noms. Il s'appelait maintenant du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, et demeurait dans sa nouvelle propriété. À défaut d'autre illustration, Porthos visait évidemment à celle du marquis de Carabas.

Il fallait encore attendre au lendemain, les chevaux avaient fait dix lieues dans leur journée et étaient fatigués. On aurait pu en prendre d'autres, il est vrai, mais il y avait toute une grande forêt à traverser, et Planchet, on se le rappelle, n'aimait pas les forêts la nuit.

Il y avait une chose encore que Planchet n'aimait pas, c'était de se mettre en route à jeun: aussi en se réveillant, d'Artagnan trouva-t-il son déjeuner tout prêt. Il n'y avait pas moyen de se plaindre d'une pareille attention. Aussi d'Artagnan se mit-il à table; il va sans dire que Planchet, en reprenant ses anciennes fonctions, avait repris son ancienne humilité et n'était pas plus honteux de manger les restes de d'Artagnan que ne l'étaient madame de Motteville et madame du Fargis de ceux d'Anne d'Autriche.

On ne put donc partir que vers les huit heures. Il n'y avait pas à se tromper, il fallait suivre la route qui mène de Villers- Cotterêts à Compiègne, et en sortant du bois prendre à droite.

Il faisait une belle matinée de printemps, les oiseaux chantaient dans les grands arbres, de larges rayons de soleil passaient à travers les clairières et semblaient des rideaux de gaze dorée.

En d'autres endroits, la lumière perçait à peine la voûte épaisse des feuilles, et les pieds des vieux chênes, que rejoignaient précipitamment, à la vue des voyageurs, les écureuils agiles, étaient plongés dans l'ombre. Il sortait de toute cette nature matinale un parfum d'herbes, de fleurs et de feuilles qui réjouissait le coeur. D'Artagnan, lassé de l'odeur fétide de Paris, se disait à lui-même que lorsqu'on portait trois noms de terre embrochés les uns aux autres, on devait être bien heureux dans un pareil paradis; puis il secouait la tête en disant: «Si j'étais Porthos et que d'Artagnan me vînt faire la proposition que je vais faire à Porthos, je sais bien ce que je répondrais à d'Artagnan.»

Quant à Planchet, il ne pensait à rien, il digérait.

À la lisière du bois, d'Artagnan aperçut le chemin indiqué, et au bout du chemin les tours d'un immense château féodal.

-- Oh! oh! murmura-t-il, il me semblait que ce château appartenait à l'ancienne branche d'Orléans; Porthos en aurait-il traité avec le duc de Longueville?

-- Ma foi, monsieur, dit Planchet, voici des terres bien tenues; et si elles appartiennent à M. Porthos, je lui en ferai mon compliment.

-- Peste, dit d'Artagnan, ne va pas l'appeler Porthos, ni même du Vallon; appelle-le de Bracieux ou de Pierrefonds. Tu me ferais manquer mon ambassade.

À mesure qu'il approchait du château qui avait d'abord attiré ses regards, d'Artagnan comprenait que ce n'était point là que pouvait habiter son ami: les tours, quoique solides et paraissant bâties d'hier, étaient ouvertes et comme éventrées. On eût dit que quelque géant les avait fendues à coup de hache.

Arrivé à l'extrémité du chemin, d'Artagnan se trouva dominer une magnifique vallée, au fond de laquelle on voyait dormir un charmant petit lac au pied de quelques maisons éparses çà et là et qui semblaient, humbles et couvertes les unes de tuile et les autres de chaume, reconnaître pour seigneur suzerain un joli château bâti vers le commencement du règne de Henri IV, que surmontaient des girouettes seigneuriales.

Cette fois, d'Artagnan ne douta pas qu'il fût en vue de la demeure de Porthos.

Le chemin conduisait droit à ce joli château, qui était à son aïeul le château de la montagne ce qu'un petit-maître de la coterie de M. le duc d'Enghien était à un chevalier bardé de fer du temps de Charles VII; d'Artagnan mit son cheval au trot et suivit le chemin, Planchet régla le pas de son coursier sur celui de son maître.

Au bout de dix minutes, d'Artagnan se trouva à l'extrémité d'une allée régulièrement plantée de beaux peupliers, et qui aboutissait à une grille de fer dont les piques et les bandes transversales étaient dorées. Au milieu de cette avenue se tenait une espèce de seigneur habillé de vert et doré comme la grille, lequel était à cheval sur un gros roussin. À sa droite et à sa gauche étaient deux valets galonnés sur toutes les coutures; bon nombre de croquants assemblés lui rendaient des hommages fort respectueux.

-- Ah! se dit d'Artagnan, serait-ce là le seigneur du Vallon de Bracieux de Pierrefonds? Eh! mon Dieu! comme il est recroquevillé depuis qu'il ne s'appelle plus Porthos!

-- Ce ne peut être lui, dit Planchet répondant à ce que d'Artagnan s'était dit à lui-même. M. Porthos avait près de six pieds, et celui-là en a cinq à peine.

-- Cependant, reprit d'Artagnan, on salue bien bas ce monsieur.

À ces mots, d'Artagnan piqua vers le roussin, l'homme considérable et les valets. À mesure qu'il approchait, il lui semblait reconnaître les traits du personnage.

-- Jésus Dieu! monsieur, dit Planchet, qui de son côté croyait le reconnaître, serait-il donc possible que ce fût lui?

À cette exclamation, l'homme à cheval se retourna lentement et d'un air fort noble, et les deux voyageurs purent voir briller dans tout leur éclat les gros yeux, la trogne vermeille et le sourire si éloquent de Mousqueton.

En effet, c'était Mousqueton, Mousqueton gras à lard, croulant de bonne santé, bouffi de bien-être, qui, reconnaissant d'Artagnan, tout au contraire de cet hypocrite de Bazin, se laissa glisser de son roussin par terre et s'approcha chapeau bas vers l'officier; de sorte que les hommages de l'assemblée firent un quart de conversion vers ce nouveau soleil qui éclipsait l'ancien.

-- Monsieur d'Artagnan, monsieur d'Artagnan, répétait dans ses joues énormes Mousqueton tout suant d'allégresse, monsieur d'Artagnan! Oh! quelle joie pour mon seigneur et maître du Vallon de Bracieux de Pierrefonds!

-- Ce bon Mousqueton! Il est donc ici, ton maître?

-- Vous êtes sur ses domaines.

-- Mais, comme te voilà beau, comme te voilà gras, comme te voilà fleuri! continuait d'Artagnan infatigable à détailler les changements que la bonne fortune avait apportés chez l'ancien affamé.

-- Eh! oui, dieu merci! monsieur, dit Mousqueton, je me porte assez bien.

-- Mais ne dis-tu donc rien à ton ami Planchet?

-- À mon ami Planchet! Planchet, serait-ce toi par hasard? s'écria Mousqueton les bras ouverts et des larmes plein les yeux.

-- Moi-même, dit Planchet toujours prudent, mais je voulais savoir si tu n'étais pas devenu fier.

-- Devenu fier avec un ancien ami! Jamais, Planchet. Tu n'as pas pensé cela ou tu ne connais pas Mousqueton.

-- À la bonne heure! dit Planchet en descendant de son cheval et en tendant à son tour les bras à Mousqueton: ce n'est pas comme cette canaille de Bazin, qui m'a laissé deux heures sous un hangar sans même faire semblant de me reconnaître.