Chapter 69
-- Non pas, Madame, il désire une chose plus facile.
-- Laquelle?
-- C'est que le roi daigne être le parrain du fils de madame de Longueville.
La reine sourit.
-- M. de Longueville est de race royale, Madame, dit d'Artagnan.
-- Oui, dit la reine; mais son fils?
-- Son fils, Madame... doit en être, puisque le mari de sa mère en est.
-- Et votre ami n'a rien à demander de plus pour madame de Longueville?
-- Non, Madame; car il présume que Sa Majesté le roi, daignant être le parrain de son enfant, ne peut pas faire à la mère, pour les relevailles, un cadeau de moins de cinq cent mille livres, en conservant, bien entendu, au père le gouvernement de la Normandie.
-- Quant au gouvernement de la Normandie, je crois pouvoir m'engager, dit la reine; mais quant aux cinq cent mille livres, M. le cardinal ne cesse de me répéter qu'il n'y a plus d'argent dans les coffres de l'État.
-- Nous en chercherons ensemble, Madame, si Votre Majesté le permet, et nous en trouverons.
-- Après?
-- Après, Madame?...
-- Oui.
-- C'est tout.
-- N'avez-vous donc pas un quatrième compagnon?
-- Si fait, Madame; M. le comte de La Fère.
-- Que demande-t-il?
-- Il ne demande rien.
-- Rien?
-- Non.
-- Il y a au monde un homme qui, pouvant demander, ne demande pas?
-- Il y a M. le comte de La Fère, Madame; M. le comte de La Fère n'est pas un homme.
-- Qu'est-ce donc?
-- M. le comte de La Fère est un demi-dieu.
-- N'a-t-il pas un fils, un jeune homme, un parent, un neveu, dont Comminges m'a parlé comme d'un brave enfant, et qui a rapporté avec M. de Châtillon les drapeaux de Lens?
-- Il a, comme Votre Majesté le dit, un pupille qui s'appelle le vicomte de Bragelonne.
-- Si on donnait à ce jeune homme un régiment, que dirait son tuteur?
-- Peut-être accepterait-il.
-- Peut-être!
-- Oui, si Votre Majesté elle-même le priait d'accepter.
-- Vous l'avez dit, monsieur, voilà un singulier homme. Eh bien, nous y réfléchirons, et nous le prierons peut-être. Êtes-vous content, monsieur?
-- Oui, Votre Majesté. Mais il y a une chose que la reine n'a pas signée.
-- Laquelle?
-- Et cette chose est la plus, importante.
-- L'acquiescement au traité?
-- Oui.
-- À quoi bon? je signe le traité demain.
-- Il y a une chose que je crois pouvoir affirmer à Votre Majesté, dit d'Artagnan: c'est que si Votre Majesté ne signe pas cet acquiescement aujourd'hui, elle ne trouvera pas le temps de signer plus tard. Veuillez donc, je vous en supplie, écrire au bas de ce programme, tout entier de la main de M. de Mazarin, comme vous le voyez:
«Je consens à ratifier le traité proposé par les Parisiens.»
Anne était prise, elle ne pouvait reculer, elle signa. Mais à peine eut-elle signé que l'orgueil éclata en elle comme une tempête, et qu'elle se prit à pleurer. D'Artagnan tressaillit en voyant ces larmes. Dès ce temps les reines pleuraient comme de simples femmes.
Le Gascon secoua la tête. Ces larmes royales semblaient lui brûler le coeur.
-- Madame, dit-il en s'agenouillant, regardez le malheureux gentilhomme qui est à vos pieds, il vous prie de croire que sur un geste de Votre Majesté tout lui serait possible. Il a foi en lui- même, il a foi en ses amis, il veut aussi avoir foi en sa reine; et la preuve qu'il ne craint rien, qu'il ne spécule sur rien, c'est qu'il ramènera M. de Mazarin à Votre Majesté sans conditions. Tenez, Madame, voici les signatures sacrées de Votre Majesté; si vous croyez devoir me les rendre, vous le ferez. Mais, à partir de ce moment, elles ne vous engagent plus à rien.
Et d'Artagnan, toujours à genoux, avec un regard flamboyant d'orgueil et de mâle intrépidité, remit en masse à Anne d'Autriche ces papiers qu'il avait arrachés un à un et avec tant de peine.
Il y a des moments, car si tout n'est pas bon, tout n'est pas mauvais dans ce monde, il y a des moments où, dans les coeurs les plus secs et les plus froids, germe, arrosé par les larmes d'une émotion extrême, un sentiment généreux, que le calcul et l'orgueil étouffent si un autre sentiment ne s'en empare pas à sa naissance. Anne était dans un de ces moments-là. D'Artagnan, en cédant à sa propre émotion, en harmonie avec celle de la reine, avait accompli l'oeuvre d'une profonde diplomatie; il fut donc immédiatement récompensé de son adresse ou de son désintéressement, selon qu'on voudra faire honneur à son esprit ou à son coeur de la raison qui le fit agir.
-- Vous aviez raison, monsieur, dit Anne, je vous avais méconnu. Voici les actes signés que je vous rends librement; allez et ramenez-moi au plus vite le cardinal.
-- Madame, dit d'Artagnan, il y a vingt ans, j'ai bonne mémoire, que j'ai eu l'honneur, derrière une tapisserie de l'Hôtel de Ville, de baiser une de ces belles mains.
-- Voici l'autre, dit la reine, et pour que la gauche ne soit pas moins libérale que la droite (elle tira de son doigt un diamant à peu près pareil au premier), prenez et gardez cette bague en mémoire de moi.
-- Madame, dit d'Artagnan en se relevant, je n'ai plus qu'un désir, c'est que la première chose que vous me demandiez, ce soit ma vie.
Et, avec cette allure qui n'appartenait qu'à lui, il se releva et sortit.
-- J'ai méconnu ces hommes, dit Anne d'Autriche en regardant s'éloigner d'Artagnan, et maintenant il est trop tard pour que je les utilise: dans un an le roi sera majeur!
Quinze heures après, d'Artagnan et Porthos ramenaient Mazarin à la reine, et recevaient, l'un son brevet de lieutenant-capitaine des mousquetaires, l'autre son diplôme de baron.
-- Eh bien! êtes-vous contents? demanda Anne d'Autriche.
D'Artagnan s'inclina. Porthos tourna et retourna son diplôme entre ses doigts en regardant Mazarin.
-- Qu'y a-t-il donc encore? demanda le ministre.
-- Il y a, Monseigneur, qu'il avait été question d'une promesse de chevalier de l'ordre à la première promotion.
-- Mais, dit Mazarin, vous savez, monsieur le baron, qu'on ne peut être chevalier de l'ordre sans faire ses preuves.
-- Oh! dit Porthos, ce n'est pas pour moi, Monseigneur, que j'ai demandé le cordon bleu.
-- Et pour qui donc? demanda Mazarin.
-- Pour mon ami, M. le comte de La Fère.
-- Oh! celui-là, dit la reine, c'est autre chose: les preuves sont faites.
-- Il l'aura?
-- Il l'a.
Le même jour le traité de Paris était signé, et l'on proclamait partout que le cardinal s'était enfermé pendant trois jours pour l'élaborer avec plus de soin.
Voici ce que chacun gagnait à ce traité:
M. de Conti avait Damvilliers, et, ayant fait ses preuves comme général, il obtenait de rester homme d'épée et de ne pas devenir cardinal. De plus, on avait lâché quelques mots d'un mariage avec une nièce de Mazarin; ces quelques mots avaient été accueillis avec faveur par le prince, à qui il importait peu avec qui on le marierait, pourvu qu'on le mariât.
M. le duc de Beaufort faisait son entrée à la cour avec toutes les réparations dues aux offenses qui lui avaient été faites et tous les honneurs qu'avait droit de réclamer son rang. On lui accordait la grâce pleine et entière de ceux qui l'avaient aidé dans sa fuite, la survivance de l'amirauté que tenait le duc de Vendôme son père, et une indemnité pour ses maisons et châteaux que le parlement de Bretagne avait fait démolir.
Le duc de Bouillon recevait des domaines d'une égale valeur à sa principauté de Sedan, une indemnité pour les huit ans de non- jouissance de cette principauté, et le titre de prince accordé à lui et à ceux de sa maison.
M. le duc de Longueville, le gouvernement du Pont-de-l'Arche, cinq cent mille livres pour sa femme et l'honneur de voir son fils tenu sur les fonts de baptême par le jeune roi et la jeune Henriette d'Angleterre.
Aramis stipula que ce serait Bazin qui officierait à cette solennité et que ce serait Planchet qui fournirait les dragées.
Le duc d'Elbeuf obtint le paiement de certaines sommes dues à sa femme, cent mille livres pour l'aîné de ses fils et vingt-cinq mille pour chacun des trois autres.
Il n'y eut que le coadjuteur qui n'obtint rien; on lui promit bien de négocier l'affaire de son chapeau avec le pape; mais il savait quel fonds il fallait faire sur de pareilles promesses venant de la reine et de Mazarin. Tout au contraire de M. de Conti, ne pouvant devenir cardinal, il était forcé de demeurer homme d'épée.
Aussi, quand tout Paris se réjouissait de la rentrée du roi, fixée au surlendemain, Gondy seul, au milieu de l'allégresse générale, était-il de si mauvaise humeur, qu'il envoya chercher à l'instant deux hommes qu'il avait l'habitude de faire appeler quand il était dans cette disposition d'esprit.
Ces deux hommes étaient, l'un le comte de Rochefort, l'autre le mendiant de Saint-Eustache.
Ils vinrent avec leur ponctualité ordinaire, et le coadjuteur passa une partie de la nuit avec eux.
XCVII. Où il est prouvé qu'il est quelquefois plus difficile aux rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d'en sortir
Pendant que d'Artagnan et Porthos étaient allés conduire le cardinal à Saint-Germain, Athos et Aramis, qui les avaient quittés à Saint-Denis, étaient rentrés à Paris.
Chacun d'eux avait sa visite à faire.
À peine débotté, Aramis courut à l'Hôtel de Ville, où était madame de Longueville. À la première nouvelle de la paix la belle duchesse jeta les hauts cris. La guerre la faisait reine, la paix amenait son abdication; elle déclara qu'elle ne signerait jamais au traité et qu'elle voulait une guerre éternelle.
Mais lorsque Aramis lui eut présenté cette paix sous son véritable jour, c'est-à-dire avec tous ses avantages, lorsqu'il lui eut montré, en échange de sa royauté précaire et contestée de Paris, la vice-royauté de Pont-de-l'Arche, c'est-à-dire de la Normandie tout entière, lorsqu'il eut fait sonner à ses oreilles les cinq cent mille livres promises par le cardinal, lorsqu'il eut fait briller à ses yeux l'honneur que lui ferait le roi en tenant son enfant sur les fonts de baptême, madame de Longueville ne contesta plus que par l'habitude qu'ont les jolies femmes de contester, et ne se défendit plus que pour se rendre.
Aramis fit semblant de croire à la réalité de son opposition, et ne voulut pas à ses propres yeux s'ôter le mérite de l'avoir persuadée.
-- Madame, lui dit-il, vous avez voulu battre une bonne fois M. le Prince votre frère, c'est-à-dire le plus grand capitaine de l'époque, et lorsque les femmes de génie le veulent, elles réussissent toujours. Vous avez réussi, M. le prince est battu, puisqu'il ne peut plus faire la guerre. Maintenant, attirez-le à notre parti. Détachez-le tout doucement de la reine, qu'il n'aime pas, et de M. de Mazarin, qu'il méprise. La Fronde est une comédie dont nous n'avons encore joué que le premier acte. Attendons M. de Mazarin au dénouement, c'est-à-dire au jour où M. le Prince, grâce à vous, sera tourné contre la cour.
Madame de Longueville fut persuadée. Elle était si bien convaincue du pouvoir de ses beaux yeux, la frondeuse duchesse, qu'elle ne douta point de leur influence, même sur M. de Condé, et la chronique scandaleuse du temps dit qu'elle n'avait pas trop présumé.
Athos, en quittant Aramis à la place Royale, s'était rendu chez madame de Chevreuse. C'était encore une frondeuse à persuader, mais celle-là était plus difficile à convaincre que sa jeune rivale; il n'avait été stipulé aucune condition en sa faveur. M. de Chevreuse n'était nommé gouverneur d'aucune province, et si la reine consentait à être marraine, ce ne pouvait être que de son petit-fils ou de sa petite-fille.
Aussi, au premier mot de paix, madame de Chevreuse fronça-t-elle le sourcil, et malgré toute la logique d'Athos pour lui montrer qu'une plus longue guerre était impossible, elle insista en faveur des hostilités.
-- Belle amie, dit Athos, permettez-moi de vous dire que tout le monde est las de la guerre; qu'excepté vous et M. le coadjuteur peut-être, tout le monde désire la paix. Vous vous ferez exiler comme du temps du roi Louis XIII. Croyez-moi, nous avons passé l'âge des succès en intrigue, et vos beaux yeux ne sont pas destinés à s'éteindre en pleurant Paris, où il y aura toujours deux reines tant que vous y serez.
-- Oh! dit la duchesse, je ne puis faire la guerre toute seule, mais je puis me venger de cette reine ingrate et de cet ambitieux favori, et... foi de duchesse! je me vengerai.
-- Madame, dit Athos, je vous en supplie, ne faites pas un avenir mauvais à M. de Bragelonne; le voilà lancé, M. le Prince lui veut du bien, il est jeune, laissons un jeune roi s'établir! Hélas! excusez ma faiblesse, madame, il vient un moment où l'homme revit et rajeunit dans ses enfants.
La duchesse sourit, moitié tendrement, moitié ironiquement.
-- Comte, dit-elle, vous êtes, j'en ai bien peur, gagné au parti de la cour. N'avez-vous pas quelque cordon bleu dans votre poche?
-- Oui, madame, dit Athos, j'ai celui de la Jarretière, que le roi Charles Ier, m'a donné quelques jours avant sa mort.
Le comte disait vrai; il ignorait la demande de Porthos et ne savait pas qu'il en eût un autre que celui-là.
-- Allons! il faut devenir vieille femme, dit la duchesse rêveuse.
Athos lui prit la main et la lui baisa. Elle soupira en le regardant.
-- Comte, dit-elle, ce doit être une charmante habitation que Bragelonne. Vous êtes homme de goût; vous devez avoir de l'eau, des bois, des fleurs.
Elle soupira de nouveau, et elle appuya sa tête charmante sur sa main coquettement recourbée et toujours admirable de forme et de blancheur.
-- Madame, répliqua le comte, que disiez-vous donc tout à l'heure? Jamais je ne vous ai vue si jeune, jamais je ne vous ai vue plus belle.
La duchesse secoua la tête.
-- M. de Bragelonne reste-t-il à Paris? dit-elle.
-- Qu'en pensez-vous? demanda Athos.
-- Laissez-le-moi, reprit la duchesse.
-- Non pas, madame, si vous avez oublié l'histoire d'Oedipe, moi, je m'en souviens.
-- En vérité, vous êtes charmant, comte, et j'aimerais à vivre un mois à Bragelonne.
-- N'avez-vous pas peur de me faire bien des envieux, duchesse? répondit galamment Athos.
-- Non, j'irai incognito, comte, sous le nom de Marie Michon.
-- Vous êtes adorable, madame.
-- Mais Raoul, ne le laissez pas près de vous.
-- Pourquoi cela?
-- Parce qu'il est amoureux.
-- Lui, un enfant!
-- Aussi est-ce une enfant qu'il aime!
Athos devant rêveur.
-- Vous avez raison, duchesse, cet amour singulier pour une enfant de sept ans peut le rendre bien malheureux un jour; on va se battre en Flandre, il ira.
-- Puis à son tour vous me l'enverrez, je le cuirasserai contre l'amour.
-- Hélas! madame, dit Athos, aujourd'hui l'amour est comme la guerre, et la cuirasse y est devenue inutile.
En ce moment Raoul entra; il venait annoncer au comte et à la duchesse que le comte de Guiche, son ami, l'avait prévenu que l'entrée solennelle du roi, de la reine et du ministre devait avoir lieu le lendemain.
Le lendemain, en effet, dès la pointe du jour, la cour fit tous ses préparatifs pour quitter Saint-Germain.
La reine, dès la veille au soir, avait fait venir d'Artagnan.
-- Monsieur, lui avait-elle dit, on m'assure que Paris n'est pas tranquille. J'aurais peur pour le roi; mettez-vous à la portière de droite.
-- Que Votre Majesté soit tranquille, dit d'Artagnan; je réponds du roi.
Et saluant la reine, il sortit.
En sortant de chez la reine, Bernouin vint dire à d'Artagnan que le cardinal l'attendait pour des choses importantes.
Il se rendit aussitôt chez le cardinal.
-- Monsieur, lui dit-il, on parle d'émeute à Paris. Je me trouverai à la gauche du roi, et, comme je serai principalement menacé, tenez-vous à la portière de gauche.
-- Que Votre Éminence se rassure, dit d'Artagnan, on ne touchera pas à un cheveu de sa tête.
-- Diable! fit-il une fois dans l'antichambre, comment me tirer de là? je ne puis cependant pas être à la fois à la portière de gauche et à celle de droite. Ah bah! je garderai le roi, et Porthos gardera le cardinal.
Cet arrangement convint à tout le monde, ce qui est assez rare. La reine avait confiance dans le courage de d'Artagnan qu'elle connaissait, et le cardinal, dans la force de Porthos qu'il avait éprouvée.
Le cortège se mit en route pour Paris dans un ordre arrêté d'avance; Guitaut et Comminges, en tête des gardes, marchaient les premiers; puis venait la voiture royale, ayant à l'une de ses portières d'Artagnan, à l'autre Porthos; puis les mousquetaires, les vieux amis de d'Artagnan depuis vingt-deux ans, leur lieutenant depuis vingt, leur capitaine depuis la veille.
En arrivant à la barrière, la voiture fut saluée par de grands cris de: «Vive le roi!» et de: «Vive la reine!» Quelques cris de: «Vive Mazarin!» s'y mêlèrent, mais n'eurent point d'échos.
On se rendait à Notre-Dame, où devait être chanté un _Te Deum._
Tout le peuple de Paris était dans les rues. On avait échelonné les Suisses sur toute la longueur de la route; mais, comme la route était longue, ils n'étaient placés qu'à six ou huit pas de distance, et sur un seul homme de hauteur. Le rempart était donc tout à fait insuffisant, et de temps en temps la digue rompue par un flot de peuple avait toutes les peines du monde à se reformer.
À chaque rupture, toute bienveillante d'ailleurs, puisqu'elle tenait au désir qu'avaient les Parisiens de revoir leur roi et leur reine, dont ils étaient privés depuis une année, Anne d'Autriche regardait d'Artagnan avec inquiétude, et celui-ci la rassurait avec un sourire.
Mazarin, qui avait dépensé un millier de louis pour faire crier «Vive Mazarin!» et qui n'avait pas estimé les cris qu'il avait entendus à vingt pistoles, regardait aussi avec inquiétude Porthos; mais le gigantesque garde du corps répondait à ce regard avec une si belle voix de basse: «Soyez tranquille, Monseigneur», qu'en effet Mazarin se tranquillisa de plus en plus.
En arrivant au Palais-Royal, on trouva la foule plus grande encore; elle avait afflué sur cette place par toutes les rues adjacentes, et l'on voyait, comme une large rivière houleuse, tout ce flot populaire venant au-devant de la voiture, et roulant tumultueusement dans la rue Saint-Honoré.
Lorsqu'on arriva sur la place, de grands cris de «Vivent Leurs Majestés!» retentirent. Mazarin se pencha à la portière. Deux ou trois cris de: «Vive le cardinal!» saluèrent son apparition; mais presque aussitôt des sifflets et des huées les étouffèrent impitoyablement. Mazarin pâlit et se jeta précipitamment en arrière.
-- Canailles! murmura Porthos.
D'Artagnan ne dit rien, mais frisa sa moustache avec un geste particulier qui indiquait que sa belle humeur gasconne commençait à s'échauffer.
Anne d'Autriche se pencha à l'oreille du jeune roi et lui dit tout bas:
-- Faites un geste gracieux, et adressez quelques mots à M. d'Artagnan, mon fils.
Le jeune roi se pencha à la portière.
-- Je ne vous ai pas encore souhaité le bonjour, monsieur d'Artagnan, dit-il, et cependant je vous ai bien reconnu. C'est vous qui étiez derrière les courtines de mon lit, cette nuit où les Parisiens ont voulu me voir dormir.
-- Et si le roi le permet, dit d'Artagnan, c'est moi qui serai près de lui toutes les fois qu'il y aura un danger à courir.
-- Monsieur, dit Mazarin à Porthos, que feriez-vous si toute la foule se ruait sur nous?
-- J'en tuerais le plus que je pourrais, Monseigneur, dit Porthos.
-- Hum! fit Mazarin, tout brave et tout vigoureux que vous êtes, vous ne pourriez pas tout tuer.
-- C'est vrai, dit Porthos en se haussant sur ses étriers pour mieux découvrir les immensités de la foule, c'est vrai, il y en a beaucoup.
-- Je crois que j'aimerais mieux l'autre, dit Mazarin.
Et il se rejeta dans le fond du carrosse.
La reine et son ministre avaient raison d'éprouver quelque inquiétude, du moins le dernier. La foule, tout en conservant les apparences du respect et même de l'affection pour le roi et la régente, commençait à s'agiter tumultueusement. On entendait courir de ces rumeurs sourdes qui, quand elles rasent les flots, indiquent la tempête, et qui, lorsqu'elles rasent la multitude, présagent l'émeute.
D'Artagnan se retourna vers les mousquetaires et fit, en clignant de l'oeil, un signe imperceptible pour la foule, mais très compréhensible pour cette brave élite.
Les rangs des chevaux se resserrèrent, et un léger frémissement courut parmi les hommes.
À la barrière des Sergents on fut obligé de faire halte; Comminges quitta la tête de l'escorte qu'il tenait, et vint au carrosse de la reine. La reine interrogea d'Artagnan du regard; d'Artagnan lui répondit dans le même langage.
-- Allez en avant, dit la reine.
Comminges regagna son poste. On fit un effort, et la barrière vivante fut rompue violemment.
Quelques murmures s'élevèrent de la foule, qui, cette fois, s'adressaient aussi bien au roi qu'au ministre.
-- En avant! cria d'Artagnan à pleine voix.
-- En avant! répéta Porthos.
Mais, comme si la multitude n'eût attendu que cette démonstration pour éclater, tous les sentiments d'hostilité qu'elle renfermait éclatèrent à la fois. Les cris: «À bas le Mazarin! À mort le cardinal!» retentirent de tous côtés.
En même temps, par les rues de Grenelle-Saint-Honoré et du Coq, un double flot se rua qui rompit la faible haie des gardes suisses, et s'en vint tourbillonner jusqu'aux jambes des chevaux de d'Artagnan et de Porthos.
Cette nouvelle irruption était plus dangereuse que les autres, car elle se composait de gens armés, et mieux armés même que ne le sont les hommes du peuple en pareil cas. On voyait que ce dernier mouvement n'était par l'effet du hasard qui aurait réuni un certain nombre de mécontents sur le même point, mais la combinaison d'un esprit hostile qui avait organisé une attaque.
Ces deux masses étaient conduites chacune par un chef, l'un qui semblait appartenir, non pas au peuple, mais même à l'honorable corporation des mendiants; l'autre que, malgré son affectation à imiter les airs du peuple, il était facile de reconnaître pour un gentilhomme.
Tous deux agissaient évidemment poussés par une même impulsion.
Il y eut une vive secousse qui retentit jusque dans la voiture royale; puis des milliers de cris, formant une vraie clameur, se firent entendre, entrecoupés de deux ou trois coups de feu.
-- À moi les mousquetaires! s'écria d'Artagnan.
L'escorte se sépara en deux files; l'une passa à droite du carrosse, l'autre à gauche; l'une vint au secours de d'Artagnan, l'autre de Porthos.
Alors une mêlée s'engagea, d'autant plus terrible qu'elle n'avait pas de but, d'autant plus funeste qu'on ne savait ni pourquoi ni pour qui on se battait.
XCVIII. Où il est prouvé qu'il est quelquefois plus difficile aux rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d'en sortir (Suite)
Comme tous les mouvements de la populace, le choc de cette foule fut terrible; les mousquetaires, peu nombreux, mal alignés, ne pouvant, au milieu de cette multitude, faire circuler leurs chevaux, commencèrent par être entamés.
D'Artagnan avait voulu faire baisser les mantelets de la voiture, mais le jeune roi avait étendu le bras en disant:
-- Non, monsieur d'Artagnan, je veux voir.
-- Si Votre Majesté veut voir, dit d'Artagnan, eh bien, qu'elle regarde!
Et se retournant avec cette furie qui le rendait si terrible, d'Artagnan bondit vers le chef des émeutiers, qui, un pistolet d'une main, une large épée de l'autre, essayait de se frayer un passage jusqu'à la portière, en luttant avec deux mousquetaires.
-- Place, mordioux! cria d'Artagnan, place!
À cette voix, l'homme au pistolet et à la large épée leva la tête; mais il était déjà trop tard: le coup de d'Artagnan était porté; la rapière lui avait traversé la poitrine.
-- Ah! ventre-saint-gris! cria d'Artagnan, essayant trop tard de retenir le coup, que diable veniez-vous faire ici, comte?
-- Accomplir ma destinée, dit Rochefort en tombant sur un genou. Je me suis déjà relevé de trois de vos coups d'épée; mais je ne me relèverai pas du quatrième.
-- Comte, dit d'Artagnan avec une certaine émotion, j'ai frappé sans savoir que ce fût vous. Je serais fâché, si vous mouriez, que vous mourussiez avec des sentiments de haine contre moi.