Chapter 5
Ce qui ne l'empêcha pas de saluer Mazarin jusqu'à terre pour répondre à son compliment.
-- Eh bien, continua Mazarin, le moment est venu de mettre à profit vos talents et votre valeur!
Les yeux de l'officier lancèrent comme un éclair de joie qui s'éteignit aussitôt, car il ne savait pas où Mazarin en voulait venir.
-- Ordonnez, Monseigneur, dit-il, je suis prêt à obéir à Votre Éminence.
-- Monsieur d'Artagnan, continua Mazarin, vous avez fait sous le dernier règne certains exploits...
-- Votre Éminence est trop bonne de se souvenir... C'est vrai, j'ai fait la guerre avec assez de succès.
-- Je ne parle pas de vos exploits guerriers, dit Mazarin car, quoiqu'ils aient fait quelque bruit, ils ont été surpassés par les autres.
D'Artagnan fit l'étonné.
-- Eh bien, dit Mazarin, vous ne répondez pas?
-- J'attends, reprit d'Artagnan, que Monseigneur me dise de quels exploits il veut parler.
-- Je parle de l'aventure... Hé! vous savez bien ce que je veux dire.
-- Hélas! non, Monseigneur, répondit d'Artagnan tout étonné.
-- Vous êtes discret, tant mieux. Je veux parler de cette aventure de la reine, de ces ferrets, de ce voyage que vous avez fait avec trois de vos amis.
-- Hé! hé! pensa le Gascon, est-ce un piège? Tenons-nous ferme.
Et il arma ses traits d'une stupéfaction que lui eût enviée Mondori ou Bellerose, les deux meilleurs comédiens de l'époque.
-- Fort bien! dit Mazarin en riant, bravo! on m'avait bien dit que vous étiez l'homme qu'il me fallait. Voyons, là, que feriez-vous bien pour moi?
-- Tout ce que Votre Éminence m'ordonnera de faire, dit d'Artagnan.
-- Vous feriez pour moi ce que vous avez fait autrefois pour une reine?
-- Décidément, se dit d'Artagnan à lui-même, on veut me faire parler; voyons-le venir. Il n'est pas plus fin que le Richelieu, que diable!... Pour une reine, Monseigneur! je ne comprends pas.
-- Vous ne comprenez pas que j'ai besoin de vous et de vos trois amis?
-- De quels amis, Monseigneur?
-- De vos trois amis d'autrefois.
-- Autrefois, Monseigneur, répondit d'Artagnan, je n'avais pas trois amis, j'en avais cinquante. À vingt ans, on appelle tout le monde ses amis.
-- Bien, bien, monsieur l'officier! dit Mazarin, la discrétion est une belle chose; mais aujourd'hui vous pourriez vous repentir d'avoir été trop discret.
-- Monseigneur, Pythagore faisait garder pendant cinq ans le silence à ses disciples pour leur apprendre à se taire.
-- Et vous l'avez gardé vingt ans, monsieur. C'est quinze ans de plus qu'un philosophe pythagoricien, ce qui me semble raisonnable. Parlez donc aujourd'hui, car la reine elle-même vous relève de votre serment.
-- La reine! dit d'Artagnan avec un étonnement, qui, cette fois, n'était pas joué.
-- Oui, la reine! et pour preuve que je vous parle en son nom, c'est qu'elle m'a dit de vous montrer ce diamant qu'elle prétend que vous connaissez, et qu'elle a racheté de M. des Essarts.
Et Mazarin étendit la main vers l'officier, qui soupira en reconnaissant la bague que la reine lui avait donnée le soir du bal de l'Hôtel de Ville.
-- C'est vrai! dit d'Artagnan, je reconnais ce diamant, qui a appartenu à la reine.
-- Vous voyez donc bien que je vous parle en son nom. Répondez-moi donc sans jouer davantage la comédie. Je vous l'ai déjà dit, et je vous le répète, il y va de votre fortune.
-- Ma foi, Monseigneur! j'ai grand besoin de faire fortune. Votre Éminence m'a oublié si longtemps!
-- Il ne faut que huit jours pour réparer cela. Voyons, vous voilà, vous, mais où sont vos amis?
-- Je n'en sais rien, Monseigneur.
-- Comment, vous n'en savez rien?
-- Non; il y a longtemps que nous nous sommes séparés, car tous trois ont quitté le service.
-- Mais où les retrouverez-vous?
-- Partout où ils seront. Cela me regarde.
-- Bien! Vos conditions?
-- De l'argent, Monseigneur, tant que nos entreprises en demanderont. Je me rappelle trop combien parfois nous avons été empêchés, faute d'argent, et sans ce diamant, que j'ai été obligé de vendre, nous serions restés en chemin.
-- Diable! de l'argent, et beaucoup! dit Mazarin; comme vous y allez, monsieur l'officier! Savez-vous bien qu'il n'y en a pas, d'argent, dans les coffres du roi?
-- Faites comme moi, alors, Monseigneur, vendez les diamants de la couronne; croyez-moi, ne marchandons pas, on fait mal les grandes choses avec de petits moyens.
-- Eh bien! dit Mazarin, nous verrons à vous satisfaire.
-- Richelieu, pensa d'Artagnan, m'eût déjà donné cinq cents pistoles d'arrhes.
-- Vous serez donc à moi?
-- Oui, si mes amis le veulent.
-- Mais, à leur refus, je pourrais compter sur vous?
-- Je n'ai jamais rien fait de bon seul, dit d'Artagnan en secouant la tête.
-- Allez donc les trouver.
-- Que leur dirai-je pour les déterminer à servir Votre Éminence?
-- Vous les connaissez mieux que moi. Selon leurs caractères vous promettrez.
-- Que promettrai-je?
-- Qu'ils me servent comme ils ont servi la reine, et ma reconnaissance sera éclatante.
-- Que ferons-nous?
-- Tout, puisqu'il paraît que vous savez tout faire.
-- Monseigneur, lorsqu'on a confiance dans les gens et qu'on veut qu'ils aient confiance en nous, on les renseigne mieux que ne fait Votre Éminence.
-- Lorsque le moment d'agir sera venu, soyez tranquille, reprit Mazarin, vous aurez toute ma pensée.
-- Et jusque-là!
-- Attendez et cherchez vos amis.
-- Monseigneur, peut-être ne sont-ils pas à Paris, c'est probable même, il va falloir voyager. Je ne suis qu'un lieutenant de mousquetaires fort pauvre et les voyages sont chers.
-- Mon intention, dit Mazarin, n'est pas que vous paraissiez avec un grand train, mes projets ont besoin de mystère et souffriraient d'un trop grand équipage.
-- Encore, Monseigneur, ne puis-je voyager avec ma paye, puisque l'on est en retard de trois mois avec moi; et je ne puis voyager avec mes économies, attendu que depuis vingt-deux ans que je suis au service je n'ai économisé que des dettes.
Mazarin resta un instant pensif, comme si un grand combat se livrait en lui; puis allant à une armoire fermée d'une triple serrure, il en tira un sac, et le pesant dans sa main deux ou trois fois avant de le donner à d'Artagnan:
-- Prenez donc ceci, dit-il avec un soupir, voilà pour le voyage.
-- Si ce sont des doublons d'Espagne ou même des écus d'or, pensa d'Artagnan, nous pourrons encore faire affaire ensemble.
Il salua le cardinal et engouffra le sac dans sa large poche.
-- Eh bien, c'est donc dit, répondit le cardinal, vous allez voyager...
-- Oui, Monseigneur.
-- Écrivez-moi tous les jours pour me donner des nouvelles de votre négociation.
-- Je n'y manquerai pas, Monseigneur.
-- Très bien. À propos, le nom de vos amis?
-- Le nom de mes amis? répéta d'Artagnan avec un reste d'inquiétude.
-- Oui; pendant que vous cherchez de votre côté, moi, je m'informerai du mien et peut-être apprendrai-je quelque chose.
-- M. le comte de La Fère, autrement dit Athos; M. du Vallon, autrement dit Porthos, et M. le chevalier d'Herblay, aujourd'hui l'abbé d'Herblay, autrement dit Aramis.
Le cardinal sourit.
-- Des cadets, dit-il, qui s'étaient engagés aux mousquetaires sous de faux noms pour ne pas compromettre leurs noms de famille. Longues rapières, mais bourses légères; on connaît cela.
-- Si Dieu veut que ces rapières-là passent au service de Votre Éminence, dit d'Artagnan, j'ose exprimer un désir, c'est que ce soit à son tour la bourse de Monseigneur qui devienne légère et la leur qui devienne lourde; car avec ces trois hommes et moi, Votre Éminence remuera toute la France et même toute l'Europe, si cela lui convient.
-- Ces Gascons, dit Mazarin en riant, valent presque les Italiens pour la bravade.
-- En tout cas, dit d'Artagnan avec un sourire pareil à celui du cardinal, ils valent mieux pour l'estocade.
Et il sortit après avoir demandé un congé qui lui fut accordé à l'instant et signé par Mazarin lui-même.
À peine dehors il s'approcha d'une lanterne qui était dans la cour et regarda précipitamment dans le sac.
-- Des écus d'argent! fit-il avec mépris; je m'en doutais. Ah! Mazarin, Mazarin! tu n'as pas confiance en moi! tant pis! cela te portera malheur!
Pendant ce temps le cardinal se frottait les mains.
-- Cent pistoles, murmura-t-il, cent pistoles! pour cent pistoles j'ai eu un secret que M. de Richelieu aurait payé vingt mille écus. Sans compter ce diamant, en jetant amoureusement les yeux sur la bague qu'il avait gardée, au lieu de la donner à d'Artagnan; sans compter ce diamant, qui vaut au moins dix mille livres.
Et le cardinal rentra dans sa chambre tout joyeux de cette soirée dans laquelle il avait fait un si beau bénéfice, plaça la bague dans un écrin garni de brillants de toute espèce, car le cardinal avait le goût des pierreries, et il appela Bemouin pour le déshabiller, sans davantage se préoccuper des rumeurs qui continuaient de venir par bouffées battre les vitres, et des coups de fusil qui retentissaient encore dans Paris, quoiqu'il fût plus de onze heures du soir.
Pendant ce temps d'Artagnan s'acheminait vers la rue Tiquetonne, où il demeurait à l'hôtel de _La Chevrette_...
Disons en peu de mots comment d'Artagnan avait été amené à faire choix de cette demeure.
VI. D'Artagnan à quarante ans
Hélas! depuis l'époque où, dans notre roman _des Trois Mousquetaires_, nous avons quitté d'Artagnan, rue des Fossoyeurs, 12, il s'était passé bien des choses, et surtout bien des années.
D'Artagnan n'avait pas manqué aux circonstances, mais les circonstances avaient manqué à d'Artagnan. Tant que ses amis l'avaient entouré, d'Artagnan était resté dans sa jeunesse et sa poésie; c'était une de ces natures fines et ingénieuses qui s'assimilent facilement les qualités des autres. Athos lui donnait de sa grandeur, Porthos de sa verve, Aramis de son élégance. Si d'Artagnan eût continué de vivre avec ces trois hommes, il fût devenu un homme supérieur. Athos le quitta le premier, pour se retirer dans cette petite terre dont il avait hérité du côté de Blois; Porthos, le second, pour épouser sa procureuse; enfin, Aramis, le troisième, pour entrer définitivement dans les ordres et se faire abbé. À partir de ce moment, d'Artagnan, qui semblait avoir confondu son avenir avec celui de ses trois amis, se trouva isolé et faible, sans courage pour poursuivre une carrière dans laquelle il sentait qu'il ne pouvait devenir quelque chose qu'à la condition que chacun de ses amis lui céderait, si cela peut se dire, une part du fluide électrique qu'il avait reçu du ciel.
Ainsi, quoique devenu lieutenant de mousquetaires, d'Artagnan ne s'en trouva que plus isolé; il n'était pas d'assez haute naissance, comme Athos, pour que les grandes maisons s'ouvrissent devant lui; il n'était pas assez vaniteux, comme Porthos, pour faire croire qu'il voyait la haute société; il n'était pas assez gentilhomme, comme Aramis, pour se maintenir dans son élégance native, en tirant son élégance de lui-même. Quelque temps le souvenir charmant de madame Bonacieux avait imprimé à l'esprit du jeune lieutenant une certaine poésie; mais comme celui de toutes les choses de ce monde, ce souvenir périssable s'était peu à peu effacé; la vie de garnison est fatale, même aux organisations aristocratiques. Des deux natures opposées qui composaient l'individualité de d'Artagnan, la nature matérielle l'avait peu à peu emporté, et tout doucement, sans s'en apercevoir lui-même, d'Artagnan, toujours en garnison, toujours au camp, toujours à cheval, était devenu (je ne sais comment cela s'appelait à cette époque) ce qu'on appelle de nos jours un _véritable troupier._
Ce n'est point que pour cela d'Artagnan eût perdu de sa finesse primitive; non pas. Au contraire, peut-être, cette finesse s'était augmentée, ou du moins paraissait doublement remarquable sous une enveloppe un peu grossière; mais cette finesse il l'avait appliquée aux petites et non aux grandes choses de la vie; au bien-être matériel, au bien-être comme les soldats l'entendent, c'est-à-dire à avoir bon gîte, bonne table, bonne hôtesse.
Et d'Artagnan avait trouvé tout cela depuis six ans rue Tiquetonne, à l'enseigne de _La Chevrette._
Dans les premiers temps de son séjour dans cet hôtel, la maîtresse de la maison, belle et fraîche Flamande de vingt-cinq à vingt-six ans, s'était singulièrement éprise de lui; et après quelques amours fort traversées par un mari incommode, auquel dix fois d'Artagnan avait fait semblant de passer son épée au travers du corps, ce mari avait disparu un beau matin, désertant à tout jamais, après avoir vendu furtivement quelques pièces de vin et emporté l'argent et les bijoux. On le crut mort; sa femme surtout, qui se flattait de cette douce idée qu'elle était veuve, soutenait hardiment qu'il était trépassé. Enfin, après trois ans d'une liaison que d'Artagnan s'était bien gardé de rompre, trouvant chaque année son gîte et sa maîtresse plus agréables que jamais, car l'une faisait crédit de l'autre, la maîtresse eut l'exorbitante prétention de devenir femme, et proposa à d'Artagnan de l'épouser.
-- Ah! fi! répondit d'Artagnan. De la bigamie, ma chère! Allons donc, vous n'y pensez pas!
-- Mais il est mort, j'en suis sûre.
-- C'était un gaillard très contrariant et qui reviendrait pour nous faire pendre.
-- Eh bien, s'il revient, vous le tuerez; vous êtes si brave et si adroit!
-- Peste! ma mie! autre moyen d'être pendu.
-- Ainsi vous repoussez ma demande?
-- Comment donc! mais avec acharnement!
La belle hôtelière fut désolée. Elle eût fait bien volontiers de M. d'Artagnan non seulement son mari, mais encore son Dieu: c'était un si bel homme et une si fière moustache!
Vers la quatrième année de cette liaison vint l'expédition de Franche-Comté. D'Artagnan fut désigné pour en être et se prépara à partir. Ce furent de grandes douleurs, des larmes sans fin, des promesses solennelles de rester fidèle; le tout de la part de l'hôtesse, bien entendu. D'Artagnan était trop grand seigneur pour rien promettre; aussi promit-il seulement de faire ce qu'il pourrait pour ajouter encore à la gloire de son nom.
Sous ce rapport, on connaît le courage de d'Artagnan; il paya admirablement de sa personne, et, en chargeant à la tête de sa compagnie, il reçut au travers de la poitrine une balle qui le coucha tout de son long sur le champ de bataille. On le vit tomber de son cheval, on ne le vit pas se relever, on le crut mort, et tous ceux qui avaient espoir de lui succéder dans son grade dirent à tout hasard qu'il l'était. On croit facilement ce qu'on désire; or, à l'armée depuis les généraux de division qui désirent la mort du général en chef, jusqu'aux soldats qui désirent la mort des caporaux, tout le monde désire la mort de quelqu'un.
Mais d'Artagnan n'était pas homme à se laisser tuer comme cela. Après être resté pendant la chaleur du jour évanoui sur le champ de bataille, la fraîcheur de la nuit le fit revenir à lui; il gagna un village, alla frapper à la porte de la plus belle maison, fut reçu comme le sont partout et toujours les Français, fussent- ils blessés; il fut choyé, soigné, guéri, et, mieux portant que jamais, il reprit un beau matin le chemin de la France, une fois en France la route de Paris, et une fois à Paris la direction de la rue Tiquetonne.
Mais d'Artagnan trouva sa chambre prise par un portemanteau d'homme complet, sauf l'épée, installé contre la muraille.
-- Il sera revenu, dit-il; tant pis et tant mieux!
Il va sans dire que d'Artagnan songeait toujours au mari.
Il s'informa: nouveau garçon, nouvelle servante; la maîtresse était allée à la promenade.
-- Seule! demanda d'Artagnan.
-- Avec monsieur.
-- Monsieur est donc revenu?
-- Sans doute, répondit naïvement la servante.
-- Si j'avais de l'argent, se dit d'Artagnan à lui-même, je m'en irai; mais je n'en ai pas, il faut demeurer et suivre les conseils de mon hôtesse, en traversant les projets conjugaux de cet importun revenant.
Il achevait ce monologue, ce qui prouve que dans les grandes circonstances rien n'est plus naturel que le monologue, quand la servante, qui guettait à la porte, s'écria tout à coup:
-- Ah, tenez! justement voici madame qui revient avec monsieur.
D'Artagnan jeta les yeux au loin dans la rue et vit en effet, au tournant de la rue Montmartre, l'hôtesse qui revenait suspendue au bras d'un énorme Suisse, lequel se dandinait en marchant avec des airs qui rappelèrent agréablement Porthos à son ancien ami.
-- C'est là monsieur? se dit d'Artagnan. Oh! oh! il a fort grandi, ce me semble!
Et il s'assit dans la salle, dans un endroit parfaitement en vue.
L'hôtesse en entrant aperçut tout d'abord d'Artagnan et jeta un petit cri.
À ce petit cri, d'Artagnan se jugeant reconnu se leva, courut à elle et l'embrassa tendrement.
Le Suisse regardait d'un air stupéfait l'hôtesse qui demeurait toute pâle.
-- Ah! c'est vous, monsieur! Que me voulez-vous. demanda-t-elle dans le plus grand trouble.
-- Monsieur est votre cousin? Monsieur est votre frère? dit d'Artagnan sans se déconcerter aucunement dans le rôle qu'il jouait.
Et, sans attendre qu'elle répondît, il se jeta dans les bras de l'Helvétien, qui le laissa faire avec une grande froideur.
-- Quel est cet homme? demanda-t-il.
L'hôtesse ne répondit que par des suffocations.
-- Quel est ce Suisse? demanda d'Artagnan.
-- Monsieur va m'épouser, répondit l'hôtesse entre deux spasmes.
-- Votre mari est donc mort enfin?
-- Que vous imborde? répondit le Suisse.
-- Il m'imborde beaucoup, répondit d'Artagnan, attendu que vous ne pouvez épouser madame sans mon consentement et que...
-- Et gue?... demanda le Suisse.
-- Et gue... je ne le donne pas, dit le mousquetaire.
Le Suisse devint pourpre comme une pivoine; il portait son bel uniforme doré, d'Artagnan était enveloppé d'une espèce de manteau gris; le Suisse avait six pieds, d'Artagnan n'en avait guère plus de cinq; le Suisse se croyait chez lui, d'Artagnan lui sembla un intrus.
-- Foulez-vous sordir d'izi? demanda le Suisse en frappant violemment du pied comme un homme qui commence sérieusement à se fâcher.
-- Moi? pas du tout! dit d'Artagnan.
-- Mais il n'y a qu'à aller chercher main-forte, dit un garçon qui ne pouvait comprendre que ce petit homme disputât la place à cet homme si grand.
-- Toi, dit d'Artagnan que la colère commençait à prendre aux cheveux et en saisissant le garçon par l'oreille, toi, tu vas commencer par te tenir à cette place, et ne bouge pas ou j'arrache ce que je tiens. Quant à vous, illustre descendant de Guillaume Tell, vous allez faire un paquet de vos habits qui sont dans ma chambre et qui me gênent, et partir vivement pour chercher une autre auberge.
Le Suisse se mit à rire bruyamment.
-- Moi bardir! dit-il, et bourguoi?
-- Ah! c'est bien! dit d'Artagnan, je vois que vous comprenez le français. Alors, venez faire un tour avec moi, et je vous expliquerai le reste.
L'hôtesse, qui connaissait d'Artagnan pour une fine lame, commença à pleurer et à s'arracher les cheveux.
D'Artagnan se retourna du côté de la belle éplorée.
-- Alors, renvoyez-le, madame, dit-il.
-- Pah! répliqua le Suisse, à qui il avait fallu un certain temps pour se rendre compte de la proposition que lui avait faite d'Artagnan; pah! qui êtes fous, t'apord, pour me broboser t'aller faire un tour avec fous!
-- Je suis lieutenant aux mousquetaires de Sa Majesté, dit d'Artagnan, et par conséquent votre supérieur en tout; seulement, comme il ne s'agit pas de grade ici, mais de billet de logement, vous connaissez la coutume. Venez chercher le vôtre; le premier de retour ici reprendra sa chambre.
D'Artagnan emmena le Suisse malgré les lamentations de l'hôtesse, qui, au fond, sentait son coeur pencher pour l'ancien amour, mais qui n'eût pas été fâchée de donner une leçon à cet orgueilleux mousquetaire, qui lui avait fait l'affront de refuser sa main.
Les deux adversaires s'en allèrent droit aux fossés Montmartre, il faisait nuit quand ils y arrivèrent; d'Artagnan pria poliment le Suisse de lui céder la chambre et de ne plus revenir; celui-ci refusa d'un signe de tête et tira son épée.
-- Alors, vous coucherez ici, dit d'Artagnan; c'est un vilain gîte, mais ce n'est pas ma faute et c'est vous qui l'aurez voulu.
Et à ces mots il tira le fer à son tour et croisa l'épée avec son adversaire.
Il avait affaire à un rude poignet, mais sa souplesse était supérieure à toute force. La rapière de l'Allemand ne trouvait jamais celle du mousquetaire. Le Suisse reçut deux coups d'épée avant de s'en être aperçu, à cause du froid; cependant, tout à coup, la perte de son sang et la faiblesse qu'elle lui occasionna le contraignirent de s'asseoir.
-- Là! dit d'Artagnan, que vous avais-je prédit? vous voilà bien avancé, entêté que vous êtes! Heureusement que vous n'en avez que pour une quinzaine de jours. Restez-là, et je vais vous envoyer vos habits par le garçon. Au revoir. À propos, logez-vous rue Montorgueil, _Au Chat qui pelote_, on y est parfaitement nourri, si c'est toujours la même hôtesse. Adieu.
Et là-dessus il revint tout guilleret au logis, envoya en effet les hardes au Suisse, que le garçon trouva assis à la même place où l'avait laissé d'Artagnan, et tout consterné encore de l'aplomb de son adversaire.
Le garçon, l'hôtesse et toute la maison eurent pour d'Artagnan les égards que l'on aurait pour Hercule s'il revenait sur la terre pour y recommencer ses douze travaux.
Mais lorsqu'il fut seul avec l'hôtesse:
-- Maintenant, belle Madeleine, dit-il, vous savez la distance qu'il y a d'un Suisse à un gentilhomme; quant à vous, vous vous êtes conduite comme une cabaretière. Tant pis pour vous, car à cette conduite vous perdez mon estime et ma pratique. J'ai chassé le Suisse pour vous humilier; mais je ne logerai plus ici; je ne prends pas gîte là où je méprise. Holà, garçon! qu'on emporte ma valise au _Muid d'amour_, rue des Bourdonnais. Adieu, madame.
D'Artagnan fut à ce qu'il paraît, en disant ces paroles, à la fois majestueux et attendrissant. L'hôtesse se jeta à ses pieds, lui demanda pardon, et le retint par une douce violence. Que dire de plus? la broche tournait, le poêle ronflait, la belle Madeleine pleurait; d'Artagnan sentit la faim, le froid et l'amour lui revenir ensemble: il pardonna; et ayant pardonné, il resta.
Voilà comment d'Artagnan était logé rue Tiquetonne, à l'hôtel de _La Chevrette._
VII. D'Artagnan est embarrassé, mais une de nos anciennes connaissances lui vient en aide
D'Artagnan s'en revenait donc tout pensif, trouvant un assez vif plaisir à porter le sac du cardinal Mazarin, et songeant à ce beau diamant qui avait été à lui et qu'un instant il avait vu briller au doigt du premier ministre.
-- Si ce diamant retombait jamais entre mes mains, disait-il, j'en ferais à l'instant même de l'argent, j'achèterais quelques propriétés autour du château de mon père, qui est une jolie habitation, mais qui n'a, pour toutes dépendances, qu'un jardin, grand à peine comme le cimetière des Innocents, et là, j'attendrais, dans ma majesté, que quelque riche héritière, séduite par ma bonne mine, me vînt épouser; puis j'aurais trois garçons: je ferais du premier un grand seigneur comme Athos; du second, un beau soldat comme Porthos; et du troisième un gentil abbé comme Aramis. Ma foi! cela vaudrait infiniment mieux que la vie que je mène; mais malheureusement M. de Mazarin est un pleutre qui ne se dessaisira pas de son diamant en ma faveur.
Qu'aurait dit d'Artagnan s'il avait su que ce diamant avait été confié par la reine à Mazarin pour lui être rendu?
En entrant dans la rue Tiquetonne, il vit qu'il s'y faisait une grande rumeur; il y avait un attroupement considérable aux environs de son logement.
-- Oh! oh! dit-il, le feu serait-il à l'hôtel de _La Chevrette_, ou le mari de la belle Madeleine serait-il décidément revenu?