Vingt ans après

Chapter 49

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-- De toute impossibilité.

-- Comment cela?

-- Chaque nuit je fais la partie de M. du Vallon. Quelquefois nous ne nous couchons pas... Ce matin, par exemple, au jour nous jouions encore.

-- Eh bien?

-- Eh bien! il s'ennuierait si je ne faisais pas sa partie.

-- Il est beau joueur?

-- Je lui ai vu perdre jusqu'à deux mille pistoles en riant aux larmes.

-- Amenez-le alors.

-- Comment voulez-vous? Et nos prisonniers?

-- Ah diable! c'est vrai, dit l'officier. Mais faites-les garder par vos laquais.

-- Oui, pour qu'ils se sauvent! dit d'Artagnan, je n'ai garde.

-- Ce sont donc des hommes de condition, que vous y tenez tant?

Peste! l'un est un riche seigneur de la Touraine; l'autre est un chevalier de Malte de grande maison. Nous avons traité de leur rançon à chacun: deux mille livres sterling en arrivant en France. Nous ne voulons donc pas quitter un seul instant des hommes que nos laquais savent des millionnaires. Nous les avons bien un peu fouillés en les prenant et je vous avouerai même que c'est leur bourse que nous nous tiraillons chaque nuit, M. du Vallon et moi; mais ils peuvent nous avoir caché quelque pierre précieuse, quelque diamant de prix, de sorte que nous sommes comme les avares, qui ne quittent pas leur trésor; nous nous sommes constitués gardiens permanents de nos hommes, et quand je dors, M. du Vallon veille.

-- Ah! ah! fit Groslow.

-- Vous comprenez donc maintenant ce qui me force de refuser votre politesse, à laquelle au reste je suis d'autant plus sensible, que rien n'est plus ennuyeux que de jouer toujours avec la même personne; les chances se compensent éternellement, et au bout d'un mois on trouve qu'on ne s'est fait ni bien ni mal.

-- Ah! dit Groslow avec un soupir, il y a quelque chose de plus ennuyeux encore, c'est de ne pas jouer du tout.

-- Je comprends cela, dit d'Artagnan.

-- Mais voyons, reprit l'Anglais, sont-ce des hommes dangereux que vos hommes?

-- Sous quel rapport?

-- Sont-ils capables de tenter un coup de main?

D'Artagnan éclata de rire.

-- Jésus Dieu! s'écria-t-il; l'un des deux tremble la fièvre, ne pouvant pas se faire au charmant pays que vous habitez; l'autre est un chevalier de Malte, timide comme une jeune fille; et, pour plus grande sécurité, nous leur avons ôté jusqu'à leurs couteaux fermants et leurs ciseaux de poche.

-- Eh bien, dit Groslow, amenez-les.

-- Comment, vous voulez! dit d'Artagnan.

-- Oui, j'ai huit hommes.

-- Eh bien?

-- Quatre les garderont, quatre garderont le roi.

-- Au fait, dit d'Artagnan, la chose peut s'arranger ainsi, quoique ce soit un grand embarras que je vous donne.

-- Bah! venez toujours; vous verrez comment j'arrangerai la chose.

-- Oh! je ne m'en inquiète pas, dit d'Artagnan; à un homme comme vous, je me livre les yeux fermés.

Cette dernière flatterie tira de l'officier un de ces petits rires de satisfaction qui font les gens amis de celui qui les provoque, car ils sont une évaporation de la vanité caressée.

-- Mais, dit d'Artagnan, j'y pense, qui nous empêche de commencer ce soir?

-- Quoi?

-- Notre partie.

-- Rien au monde, dit Groslow.

-- En effet, venez ce soir chez nous, et demain nous irons vous rendre votre visite. Si quelque chose vous inquiète dans nos hommes, qui, comme vous le savez, sont des royalistes enragés, eh bien! il n'y aura rien de dit, et ce sera toujours une bonne nuit de passée.

-- À merveille! Ce soir chez vous, demain chez Stuart, après- demain chez moi.

-- Et les autres jours à Londres. Eh mordioux! dit d'Artagnan, vous voyez bien qu'on peut mener joyeuse vie partout.

-- Oui, quand on rencontre des Français, et des Français comme vous, dit Groslow.

-- Et comme M. du Vallon; vous verrez bien quel gaillard! un frondeur enragé, un homme qui a failli tuer Mazarin entre deux portes; on l'emploie parce qu'on en a peur.

-- Oui, dit Groslow, il a une bonne figure, et sans que je le connaisse, il me revient tout à fait.

-- Ce sera bien autre chose quand vous le connaîtrez. Eh! tenez, le voilà qui m'appelle. Pardon, nous sommes tellement liés qu'il ne peut se passer de moi. Vous m'excusez?

-- Comment donc!

-- À ce soir.

-- Chez vous?

-- Chez moi.

Les deux hommes échangèrent un salut, et d'Artagnan revint vers ses compagnons.

-- Que diable pouviez-vous dire à ce bouledogue? dit Porthos.

-- Mon cher ami, ne parlez point ainsi de M. Groslow, c'est un de mes amis intimes.

-- Un de vos amis, dit Porthos, ce massacreur de paysans.

-- Chut! mon cher Porthos. Eh bien! oui, M. Groslow est un peu vif, c'est vrai, mais au fond, je lui ai découvert deux bonnes qualités: il est bête et orgueilleux.

Porthos ouvrit de grands yeux stupéfaits, Athos et Aramis se regardèrent avec un sourire; ils connaissaient d'Artagnan et savaient qu'il ne faisait rien sans but.

-- Mais, continua d'Artagnan, vous l'apprécierez vous-même.

-- Comment cela?

-- Je vous le présente ce soir, il vient jouer avec nous.

-- Oh! oh! dit Porthos, dont les yeux s'allumèrent à ce mot, et il est riche?

-- C'est le fils d'un des plus forts négociants de Londres.

-- Et il connaît le lansquenet?

-- Il l'adore.

-- La bassette?

-- C'est sa folie.

-- Le biribi?

-- Il y raffine.

-- Bon, dit Porthos, nous passerons une agréable nuit.

-- D'autant plus agréable qu'elle nous promettra une nuit meilleure.

-- Comment cela?

-- Oui, nous lui donnons à jouer ce soir; lui, donne à jouer demain.

-- Où cela?

-- Je vous le dirai. Maintenant ne nous occupons que d'une chose: c'est de recevoir dignement l'honneur que nous fait M. Groslow. Nous nous arrêtons ce soir à Derby: que Mousqueton prenne les devants, et s'il y a une bouteille de vin dans toute la ville, qu'il l'achète. Il n'y aura pas de mal non plus qu'il préparât un petit souper, auquel vous ne prendrez point part, vous, Athos, parce que vous avez la fièvre, et vous, Aramis, parce que vous êtes chevalier de Malte, et que les propos de soudards comme nous vous déplaisent et vous font rougir. Entendez-vous bien cela?

-- Oui, dit Porthos; mais le diable m'emporte si je comprends.

-- Porthos, mon ami, vous savez que je descends des prophètes par mon père, et des sibylles par ma mère, que je ne parle que par paraboles et par énigmes; que ceux qui ont des oreilles écoutent, et que ceux qui ont des yeux regardent, je n'en puis pas dire davantage pour le moment.

-- Faites, mon ami, dit Athos, je suis sûr que ce que vous faites est bien fait.

-- Et vous, Aramis, êtes-vous dans la même opinion?

-- Tout à fait, mon cher d'Artagnan.

-- À la bonne heure, dit d'Artagnan, voilà de vrais croyants, et il y a plaisir d'essayer des miracles pour eux; ce n'est pas comme cet incrédule de Porthos, qui veut toujours voir et toucher pour croire.

-- Le fait est, dit Porthos d'un air fin, que je suis très incrédule.

D'Artagnan lui donna une claque sur l'épaule, et, comme on arrivait à la station du déjeuner, la conversation en resta là.

Vers les cinq heures du soir, comme la chose était convenue, on fit partir Mousqueton en avant. Mousqueton ne parlait pas anglais, mais, depuis qu'il était en Angleterre, il avait remarqué une chose, c'est que Grimaud, par l'habitude du geste, avait parfaitement remplacé la parole. Il s'était donc mis à étudier le geste avec Grimaud, et en quelques leçons, grâce à la supériorité du maître, il était arrivé à une certaine force. Blaisois l'accompagna.

Les quatre amis, en traversant la principale rue de Derby, aperçurent Blaisois debout sur le seuil d'une maison de belle apparence; c'est là que leur logement était préparé.

De toute la journée, ils ne s'étaient pas approchés du roi, de peur de donner des soupçons, et au lieu de dîner à la table du colonel Harrison, comme ils l'avaient fait la veille, ils avaient dîné entre eux.

À l'heure convenue, Groslow vint. D'Artagnan le reçut comme il eût reçu un ami de vingt ans. Porthos le toisa des pieds à la tête et sourit en reconnaissant que malgré le coup remarquable qu'il avait donné au frère de Parry, il n'était pas de sa force. Athos et Aramis firent ce qu'ils purent pour cacher le dégoût que leur inspirait cette nature brutale et grossière.

En somme, Groslow parut content de la réception.

Athos et Aramis se tinrent dans leur rôle. À minuit ils se retirèrent dans leur chambre, dont on laissa, sous prétexte de surveillance, la porte ouverte. En outre, d'Artagnan les y accompagna, laissant Porthos aux prises avec Groslow.

Porthos gagna cinquante pistoles à Groslow, et trouva, lorsqu'il se fut retiré, qu'il était d'une compagnie plus agréable qu'il ne l'avait cru d'abord.

Quant à Groslow, il se promit de réparer le lendemain sur d'Artagnan l'échec qu'il avait éprouvé avec Porthos, et quitta le Gascon en lui rappelant le rendez-vous du soir.

Nous disons du soir, car les joueurs se quittèrent à quatre heures du matin.

La journée se passa comme d'habitude; d'Artagnan allait du capitaine Groslow au colonel Harrison et du colonel Harrison à ses amis. Pour quelqu'un qui ne connaissait pas d'Artagnan, il paraissait être dans son assiette ordinaire; pour ses amis, c'est- à-dire pour Athos et Aramis, sa gaieté était de la fièvre.

-- Que peut-il machiner? disait Aramis.

-- Attendons, disait Athos.

Porthos ne disait rien, seulement il comptait l'une après l'autre, dans son gousset, avec un air de satisfaction qui se trahissait à l'extérieur, les cinquante pistoles qu'il avait gagnées à Groslow.

En arrivant le soir à Ryston, d'Artagnan rassembla ses amis. Sa figure avait perdu ce caractère de gaieté insoucieuse qu'il avait porté comme un masque toute la journée; Athos serra la main à Aramis.

-- Le moment approche, dit-il.

-- Oui, dit d'Artagnan qui avait entendu, oui, le moment approche: cette nuit, messieurs, nous sauvons le roi.

Athos tressaillit, ses yeux s'enflammèrent.

-- D'Artagnan, dit-il, doutant après avoir espéré, ce n'est point une plaisanterie, n'est-ce pas? elle me ferait trop grand mal!

-- Vous êtes étrange, Athos, dit d'Artagnan, de douter ainsi de moi. Où et quand m'avez-vous vu plaisanter avec le coeur d'un ami et la vie d'un roi? Je vous ai dit et je vous répète que cette nuit nous sauvons Charles Ier. Vous vous en êtes rapporté à moi de trouver un moyen, le moyen est trouvé.

Porthos regardait d'Artagnan avec un sentiment d'admiration profonde. Aramis souriait en homme qui espère.

Athos était pâle comme la mort et tremblait de tous ses membres.

-- Parlez, dit Athos.

Porthos ouvrit ses gros yeux, Aramis se pendit pour ainsi dire aux lèvres de d'Artagnan.

-- Nous sommes invités à passer la nuit chez M. Groslow, vous savez cela?

-- Oui, répondit Porthos, il nous a fait promettre de lui donner sa revanche.

-- Bien. Mais savez-vous où nous lui donnons sa revanche?

-- Non.

-- Chez le roi.

-- Chez le roi! s'écria Athos.

-- Oui, messieurs, chez le roi. M. Groslow est de garde ce soir près de Sa Majesté, et, pour se distraire dans sa faction, il nous invite à aller lui tenir compagnie.

-- Tous quatre? demanda Athos.

-- Pardieu! certainement, tous quatre; est-ce que nous quittons nos prisonniers!

-- Ah! ah! fit Aramis.

-- Voyons, dit Athos palpitant.

-- Nous allons donc chez Groslow, nous avec nos épées, vous avec des poignards; à nous quatre nous nous rendons maîtres de ces huit imbéciles et de leur stupide commandant. Monsieur Porthos, qu'en dites-vous?

-- Je dis que c'est facile, dit Porthos.

-- Nous habillons le roi en Groslow; Mousqueton, Grimaud et Blaisois nous tiennent des chevaux tout sellés au détour de la première rue, nous sautons dessus, et avant le jour nous sommes à vingt lieues d'ici! est-ce tramé cela, Athos?

Athos posa ses deux mains sur les épaules de d'Artagnan et le regarda avec son calme et doux sourire.

-- Je déclare, ami, dit-il, qu'il n'y a pas de créature sous le ciel qui vous égale en noblesse et en courage; pendant que nous vous croyions indifférent à nos douleurs que vous pouviez sans crime ne point partager, vous seul d'entre nous trouvez ce que nous cherchions vainement. Je te le répète donc, d'Artagnan, tu es le meilleur de nous, et je te bénis et je t'aime, mon cher fils.

-- Dire que je n'ai point trouvé cela, dit Porthos en se frappant sur le front, c'est si simple!

-- Mais, dit Aramis, si j'ai bien compris, nous tuerons tout, n'est-ce pas?

Athos frissonna et devint fort pâle.

-- Mordioux! dit d'Artagnan, il le faudra bien. J'ai cherché longtemps s'il n'y avait pas moyen d'éluder la chose, mais j'avoue que je n'en ai pas pu trouver.

-- Voyons, dit Aramis, il ne s'agit pas ici de marchander avec la situation; comment procédons-nous?

-- J'ai fait un double plan, répondit d'Artagnan.

-- Voyons le premier, dit Aramis.

-- Si nous sommes tous les quatre réunis, à mon signal, et ce signal sera le mot _enfin_, vous plongez chacun un poignard dans le coeur du soldat qui est le plus proche de vous, nous en faisons autant de notre côté; voilà d'abord quatre hommes morts; la partie devient donc égale, puisque nous nous trouvons quatre contre cinq; ces cinq-là se rendent, et on les bâillonne, ou ils se défendent et on les tue; si par hasard notre amphitryon change d'avis et ne reçoit à sa partie que Porthos et moi, dame! il faudra prendre les grands moyens en frappant double; ce sera un peu plus long et un peu bruyant, mais vous vous tiendrez dehors avec des épées et vous accourrez au bruit.

-- Mais si l'on vous frappait vous-mêmes? dit Athos.

-- Impossible! dit d'Artagnan, ces buveurs de bière sont trop lourds et trop maladroits; d'ailleurs vous frapperez à la gorge, Porthos, cela tue aussi vite et empêche de crier ceux que l'on tue.

-- Très bien! dit Porthos, ce sera un joli petit égorgement.

-- Affreux! affreux! dit Athos.

-- Bah! monsieur l'homme sensible, dit d'Artagnan, vous en feriez bien d'autres dans une bataille. D'ailleurs, ami, continua-t-il, si vous trouvez que la vie du roi ne vaille pas ce qu'elle doit coûter, rien n'est dit, et je vais prévenir M. Groslow que je suis malade.

-- Non, dit Athos, j'ai tort, mon ami, et c'est vous qui avez raison, pardonnez-moi.

En ce moment la porte s'ouvrit et un soldat parut.

-- M. le capitaine Groslow, dit-il en mauvais français, fait prévenir monsieur d'Artagnan et monsieur du Vallon qu'il les attend.

-- Où cela?

-- Où cela? demanda d'Artagnan.

-- Dans la chambre du Nabuchodonosor anglais, répondit le soldat, puritain renforcé.

-- C'est bien, répondit en excellent anglais Athos, à qui le rouge était monté au visage à cette insulte faite à la majesté royale, c'est bien; dites au capitaine Groslow que nous y allons.

Puis le puritain sortit; l'ordre avait été donné aux laquais de seller huit chevaux, et d'aller attendre, sans se séparer les uns des autres ni sans mettre pied à terre, au coin d'une rue située à vingt pas à peu près de la maison où était logé le roi.

LXVI. La partie de lansquenet

En effet, il était neuf heures du soir; les postes avaient été relevés à huit, et depuis une heure la garde du capitaine Groslow avait commencé.

D'Artagnan et Porthos armés de leurs épées, et Athos et Aramis ayant chacun un poignard caché dans la poitrine, s'avancèrent vers la maison qui ce soir-là servait de prison à Charles Stuart. Ces deux derniers suivaient leurs vainqueurs, humbles et désarmés en apparence, comme des captifs.

-- Ma foi, dit Groslow en les apercevant, je ne comptais presque plus sur vous.

D'Artagnan s'approcha de celui-ci et lui dit tout bas:

-- En effet, nous avons hésité un instant, M. du Vallon et moi.

-- Et pourquoi? demanda Groslow.

D'Artagnan lui montra de l'oeil Athos et Aramis.

-- Ah! ah! dit Groslow, à cause des opinions? peu importe. Au contraire, ajouta-t-il en riant; s'ils veulent voir leur Stuart, ils le verront.

-- Passons-nous la nuit dans la chambre du roi? demanda d'Artagnan.

-- Non, mais dans la chambre voisine; et comme la porte restera ouverte, c'est exactement comme si nous demeurions dans sa chambre même. Vous êtes-vous munis d'argent? Je vous déclare que je compte jouer ce soir un jeu d'enfer.

-- Entendez-vous? dit d'Artagnan en faisant sonner l'or dans ses poches.

-- _Very good!_ dit Groslow, et il ouvrit la porte de la chambre. C'est pour vous montrer le chemin, messieurs, dit-il.

Et il entra le premier.

D'Artagnan se retourna vers ses amis. Porthos était insoucieux comme s'il s'agissait d'une partie ordinaire; Athos était pâle, mais résolu; Aramis essuyait avec un mouchoir son front mouillé d'une légère sueur.

Les huit gardes étaient à leur poste: quatre étaient dans la chambre du roi, deux à la porte de communication, deux à la porte par laquelle entraient les quatre amis. À la vue des épées nues, Athos sourit; ce n'était donc plus une boucherie, mais un combat.

À partir de ce moment toute sa bonne humeur parut revenue.

Charles, que l'on apercevait à travers une porte ouverte, était sur son lit tout habillé: seulement une couverture de laine était rejetée sur lui.

À son chevet, Parry était assis lisant à voix basse, et cependant assez haute pour que Charles, qui l'écoutait les yeux fermés, l'entendît, un chapitre dans une Bible catholique.

Une chandelle de suif grossier, placée sur une table noire, éclairait le visage résigné du roi et le visage infiniment moins calme de son fidèle serviteur.

De temps en temps Parry s'interrompait, croyant que le roi dormait visiblement; mais alors le roi rouvrait les yeux et lui disait en souriant:

-- Continue, mon bon Parry, j'écoute.

Groslow s'avança jusqu'au seuil de la chambre du roi, remit avec affectation sur sa tête le chapeau qu'il avait tenu à la main pour recevoir ses hôtes, regarda un instant avec mépris ce tableau simple et touchant d'un vieux serviteur lisant la Bible à son roi prisonnier, s'assura que chaque homme était bien au poste qu'il lui avait assigné, et, se retournant vers d'Artagnan, il regarda triomphalement le Français comme pour mendier un éloge sur sa tactique.

-- À merveille, dit le Gascon; cap de Diou! vous ferez un général un peu distingué.

-- Et croyez-vous, demanda Groslow, que ce sera tant que je serai de garde près de lui que le Stuart se sauvera?

-- Non, certes, répondit d'Artagnan. À moins qu'il ne lui pleuve des amis du ciel.

Le visage de Groslow s'épanouit.

Comme Charles Stuart avait gardé pendant cette scène ses yeux constamment fermés, on ne peut dire s'il s'était aperçu ou non de l'insolence du capitaine puritain. Mais malgré lui, dès qu'il entendit le timbre accentué de la voix de d'Artagnan, ses paupières se rouvrirent.

Parry, de son côté, tressaillit et interrompit la lecture.

-- À quoi songes-tu donc de t'interrompre? dit le roi, continue, mon bon Parry; à moins que tu ne sois fatigué, toutefois.

-- Non, sire, dit le valet de chambre.

Et il reprit sa lecture.

Une table était préparée dans la première chambre, et sur cette table, couverte d'un tapis, étaient deux chandelles allumées, des cartes, deux cornets et des dés.

-- Messieurs, dit Groslow, asseyez-vous, je vous prie, moi, en face du Stuart, que j'aime tant à voir, surtout où il est; vous, monsieur d'Artagnan, en face de moi.

Athos rougit de colère, d'Artagnan le regarda en fronçant le sourcil.

-- C'est cela, dit d'Artagnan; vous, monsieur le comte de La Fère, à la droite de monsieur Groslow; vous, monsieur le chevalier d'Herblay, à sa gauche; vous, du Vallon, près de moi. Vous pariez pour moi, et ces messieurs pour monsieur Groslow.

D'Artagnan les avait ainsi: Porthos à sa gauche, et il lui parlait du genou; Athos et Aramis en face de lui, et il les tenait sous son regard.

Aux noms du comte de La Fère et du chevalier d'Herblay, Charles rouvrit les yeux, et malgré lui, relevant sa noble tête, embrassa d'un regard tous les acteurs de cette scène.

En ce moment Parry tourna quelques feuillets de sa Bible et lut tout haut ce verset de Jérémie:

«Dieu dit: Écoutez les paroles des prophètes, mes serviteurs, que je vous ai envoyés avec grand soin, et que j'ai conduits vers vous.»

Les quatre amis échangèrent un regard. Les paroles que venait de dire Parry leur indiquaient que leur présence était attribuée par le roi à son véritable motif.

Les yeux de d'Artagnan pétillèrent de joie.

-- Vous m'avez demandé tout à l'heure si j'étais en fonds? dit d'Artagnan en mettant une vingtaine de pistoles sur la table.

-- Oui, dit Groslow.

-- Eh bien, reprit d'Artagnan, à mon tour je vous dis. Tenez bien votre trésor, mon cher monsieur Groslow, car je vous réponds que nous ne sortirons d'ici qu'en vous l'enlevant.

-- Ce ne sera pas sans que je le défende, dit Groslow.

-- Tant mieux, dit d'Artagnan. Bataille, mon cher capitaine, bataille! Vous savez ou vous ne savez pas que c'est ce que nous demandons.

-- Ah! oui, je sais bien, dit Groslow en éclatant de son gros rire, vous ne cherchez que plaies et bosses, vous autres Français.

En effet, Charles avait tout entendu, tout compris. Une légère rougeur monta à son visage. Les soldats qui le gardaient le virent donc peu à peu étendre ses membres fatigués, et, sous prétexte d'une excessive chaleur, provoquée par un poêle chauffé à blanc, rejeter peu à peu la couverture écossaise sous laquelle, nous l'avons dit, il était couché tout vêtu.

Athos et Aramis tressaillirent de joie en voyant que le roi était couché habillé.

La partie commença. Ce soir-là la veine avait tourné et était pour Groslow, il tenait tout et gagnait toujours. Une centaine de pistoles passa ainsi d'un côté de la table à l'autre. Groslow était d'une gaieté folle.

Porthos, qui avait reperdu les cinquante pistoles qu'il avait gagnées la veille, et en outre une trentaine de pistoles à lui, était fort maussade et interrogeait d'Artagnan du genou, comme pour lui demander s'il n'était pas bientôt temps de passer à un autre jeu; de leur côté, Athos et Aramis le regardaient d'un oeil scrutateur, mais d'Artagnan restait impassible.

Dix heures sonnèrent. On entendit la ronde qui passait.

-- Combien faites-vous de rondes comme celle-là? dit d'Artagnan en tirant de nouvelles pistoles de sa poche.

-- Cinq, dit Groslow, une toutes les deux heures.

-- Bien, dit d'Artagnan, c'est prudent.

Et à son tour, il lança un coup d'oeil à Athos et à Aramis. On entendit les pas de la patrouille qui s'éloignait.

D'Artagnan répondit pour la première fois au coup de genou de Porthos par un coup de genou pareil.

Cependant, attirés par cet attrait du jeu et par la vue de l'or, si puissante chez tous les hommes, les soldats, dont la consigne était de rester dans la chambre du roi, s'étaient peu à peu rapprochés de la porte, et là, en se haussant sur la pointe du pied, ils regardaient par-dessus l'épaule de d'Artagnan et de Porthos; ceux de la porte s'étaient rapprochés aussi, secondant de cette façon les désirs des quatre amis, qui aimaient mieux les avoir sous la main que d'être obligés de courir à eux aux quatre coins de la chambre. Les deux sentinelles de la porte avaient toujours l'épée nue, seulement elles s'appuyaient sur la pointe, et regardaient les joueurs.

Athos semblait se calmer à mesure que le moment approchait; ses deux mains blanches et aristocratiques jouaient avec des louis, qu'il tordait et redressait avec autant de facilité que si l'or eût été de l'étain; moins maître de lui, Aramis fouillait continuellement sa poitrine; impatient de perdre toujours, Porthos jouait du genou à tout rompre.

D'Artagnan se retourna, regardant machinalement en arrière, et vit entre deux soldats Parry debout, et Charles appuyé sur son coude, joignant les mains et paraissant adresser à Dieu une fervente prière. D'Artagnan comprit que le moment était venu, que chacun était à son poste et qu'on n'attendait plus que le mot: «Enfin!» qui, on se le rappelle, devait servir de signal.

Il lança un coup d'oeil préparatoire à Athos et à Aramis, et tous deux reculèrent légèrement leur chaise pour avoir la liberté du mouvement.

Il donna un second coup de genou à Porthos, et celui-ci se leva comme pour se dégourdir les jambes; seulement en se levant il s'assura que son épée pouvait sortir facilement du fourreau.