Vingt ans après

Chapter 48

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Le blessé poussa un soupir; d'Artagnan prit de l'eau dans le creux de sa main et la lui jeta au visage.

L'homme rouvrit les yeux, fit un mouvement pour relever sa tête et retomba.

Athos alors essaya de la lui porter sur son genou, mais il s'aperçut que la blessure était un peu au-dessus du cervelet et lui fendait le crâne; le sang s'en échappait avec abondance.

Aramis trempa une serviette dans l'eau et l'appliqua sur la plaie; la fraîcheur rappela le blessé à lui, il rouvrit une seconde fois les yeux.

Il regarda avec étonnement ces hommes qui paraissaient le plaindre, et qui, autant qu'il était en leur pouvoir, essayaient de lui porter secours.

-- Vous êtes avec des amis, dit Athos en anglais, rassurez-vous donc, et, si vous en avez la force, racontez-nous ce qui est arrivé.

-- Le roi, murmura le blessé, le roi est prisonnier.

-- Vous l'avez vu? demanda Aramis dans la même langue.

L'homme ne répondit pas.

-- Soyez tranquille, reprit Athos, nous sommes de fidèles serviteurs de Sa Majesté.

-- Est-ce vrai ce que vous me dites là? demanda le blessé.

-- Sur notre honneur de gentilshommes.

-- Alors je puis donc vous dire?

-- Dites.

-- Je suis le frère de Parry, le valet de chambre de Sa Majesté.

Athos et Aramis se rappelèrent que c'était de ce nom que de Winter avait appelé le laquais qu'ils avaient trouvé dans le corridor de la tente royale.

-- Nous le connaissons, dit Athos; il ne quittait jamais le roi!

-- Oui, c'est cela, dit le blessé. Eh bien! voyant le roi pris, il songea à moi; on passait devant la maison, il demanda au nom du roi qu'on s'y arrêtât. La demande fut accordée. Le roi, disait-on, avait faim; on le fit entrer dans la chambre où je suis, afin qu'il y prit son repas, et l'on plaça des sentinelles aux portes et aux fenêtres. Parry connaissait cette chambre, car plusieurs fois, tandis que Sa Majesté était à Newcastle, il était venu me voir. Il savait que dans cette chambre il y avait une trappe, que cette trappe conduisait à la cave, et que de cette cave on pouvait gagner le verger. Il me fit un signe. Je le compris. Mais sans doute ce signe fut intercepté par les gardiens du roi et les mit en défiance. Ignorant qu'on se doutait de quelque chose, je n'eus plus qu'un désir, celui de sauver Sa Majesté. Je fis donc semblant de sortir pour aller chercher du bois, en pensant qu'il n'y avait pas de temps à perdre. J'entrai dans le passage souterrain qui conduisait à la cave à laquelle cette trappe correspondait. Je levai la planche avec ma tête; et tandis que Parry poussait doucement le verrou de la porte, je fis signe au roi de me suivre. Hélas! il ne le voulait pas; on eût dit que cette fuite lui répugnait. Mais Parry joignit les mains en le suppliant; je l'implorai aussi de mon côté pour qu'il ne perdit pas une pareille occasion. Enfin il se décida à me suivre. Je marchai devant par bonheur; le roi venait à quelques pas derrière moi, lorsque tout à coup, dans le passage souterrain, je vis se dresser comme une grande ombre. Je voulus crier pour avertir le roi, mais je n'en eus pas le temps. Je sentis un coup comme si la maison s'écroulait sur ma tête, et je tombai évanoui.

-- Bon et loyal Anglais! fidèle serviteur! dit Athos.

-- Quand je revins à moi, j'étais étendu à la même place. Je me traînai jusque dans la cour; le roi et son escorte étaient partis. Je mis une heure peut-être à venir de la cour ici; mais les forces me manquèrent, et je m'évanouis pour la seconde fois.

-- Et à cette heure, comment vous sentez-vous?

-- Bien mal, dit le blessé.

-- Pouvons-nous quelque chose pour vous? demanda Athos.

-- Aidez-moi à me mettre sur le lit; cela me soulagera, il me semble.

-- Aurez-vous quelqu'un qui vous porte secours?

-- Ma femme est à Durham, et va revenir d'un moment à l'autre. Mais vous-mêmes, n'avez-vous besoin de rien, ne désirez-vous rien?

-- Nous étions venus dans l'intention de vous demander à manger.

-- Hélas! ils ont tout pris, il ne reste pas un morceau de pain dans la maison.

-- Vous entendez, d'Artagnan? dit Athos, il nous faut aller chercher notre dîner ailleurs.

-- Cela m'est bien égal, maintenant, dit d'Artagnan; je n'ai plus faim.

-- Ma foi, ni moi non plus, dit Porthos.

Et ils transportèrent l'homme sur son lit. On fit venir Grimaud, qui pansa sa blessure. Grimaud avait, au service des quatre amis, eu tant de fois l'occasion de faire de la charpie et des compresses, qu'il avait pris une certaine teinte de chirurgie.

Pendant ce temps, les fugitifs étaient revenus dans la première chambre et tenaient conseil.

-- Maintenant, dit Aramis, nous savons à quoi nous en tenir: c'est bien le roi et son escorte qui sont passés par ici; il faut prendre du côté opposé. Est-ce votre avis, Athos?

Athos ne répondit pas, il réfléchissait.

-- Oui, dit Porthos, prenons du côté opposé. Si nous suivons l'escorte, nous trouverons tout dévoré et nous finirons par mourir de faim; quel maudit pays que cette Angleterre! c'est la première fois que j'aurai manqué à dîner. Le dîner est mon meilleur repas, à moi.

-- Que pensez-vous, d'Artagnan? dit Athos, êtes-vous de l'avis d'Aramis?

-- Non point, dit d'Artagnan, je suis au contraire de l'avis tout opposé.

-- Comment! vous voulez suivre l'escorte? dit Porthos effrayé.

-- Non, mais faire route avec elle.

Les yeux d'Athos brillèrent de joie.

-- Faire route avec l'escorte! s'écria Aramis.

-- Laissez dire d'Artagnan, vous savez que c'est l'homme aux bons conseils, dit Athos.

-- Sans doute, dit d'Artagnan, il faut aller où l'on ne nous cherchera pas. Or, on se gardera bien de nous chercher parmi les puritains; allons donc parmi les puritains.

-- Bien, ami, bien! excellent conseil, dit Athos, j'allais le donner quand vous m'avez devancé.

-- C'est donc aussi votre avis? demanda Aramis.

-- Oui. On croira que nous voulons quitter l'Angleterre, on nous cherchera dans les ports; pendant ce temps nous arriverons à Londres avec le roi; une fois à Londres, nous sommes introuvables; au milieu d'un million d'hommes, il n'est pas difficile de se cacher; sans compter, continua Athos en jetant un regard à Aramis, les chances que nous offre ce voyage.

-- Oui, dit Aramis, je comprends.

-- Moi, je ne comprends pas, dit Porthos, mais n'importe; puisque cet avis est à la fois celui de d'Artagnan et d'Athos, ce doit être le meilleur.

-- Mais, dit Aramis, ne paraîtrons-nous point suspects au colonel Harrison?

-- Eh! mordioux! dit d'Artagnan, c'est justement sur lui que je compte; le colonel Harrison est de nos amis; nous l'avons vu deux fois chez le général Cromwell; il sait que nous lui avons été envoyés de France par mons Mazarini: il nous regardera comme des frères. D'ailleurs, n'est-ce pas le fils d'un boucher? Oui, n'est- ce pas? Eh bien! Porthos lui montrera comment on assomme un boeuf d'un coup de poing, et moi comment on renverse un taureau en le prenant par les cornes; cela captera sa confiance.

Athos sourit.

Vous êtes le meilleur compagnon que je connaisse, d'Artagnan, dit- il en tendant la main au Gascon, et je suis bien heureux de vous avoir retrouvé, mon cher fils.

C'était, comme on le sait, le nom qu'Athos donnait à d'Artagnan dans ses grandes effusions de coeur.

En ce moment Grimaud sortit de la chambre. Le blessé était pansé et se trouvait mieux.

Les quatre amis prirent congé de lui et lui demandèrent s'il n'avait pas quelque commission à leur donner pour son frère.

-- Dites-lui, répondit le brave homme, qu'il fasse savoir au roi qu'ils ne m'ont pas tué tout à fait; si peu que je sois, je suis sûr que Sa Majesté me regrette et se reproche ma mort.

-- Soyez tranquille, dit d'Artagnan, il le saura avant ce soir.

La petite troupe se remit en marche; il n'y avait point à se tromper de chemin; celui qu'il voulait suivre était visiblement tracé à travers la plaine.

Au bout de deux heures de marche silencieuse, d'Artagnan, qui tenait la tête, s'arrêta au tournant d'un chemin.

-- Ah! ah! dit-il, voici nos gens.

En effet, une troupe considérable de cavaliers apparaissait à une demi-lieue de là environ.

-- Mes chers amis, dit d'Artagnan, donnez vos épées à M. Mouston, qui vous les remettra en temps et lieu, et n'oubliez point que vous êtes nos prisonniers.

Puis on mit au trot les chevaux qui commençaient à se fatiguer, et l'on eut bientôt rejoint l'escorte.

Le roi, placé en tête, entouré d'une partie du régiment du colonel Harrison, cheminait impassible, toujours digne et avec une sorte de bonne volonté.

En apercevant Athos et Aramis, auxquels on ne lui avait pas même laissé le temps de dire adieu, et en lisant dans les regards de ces deux gentilshommes qu'il avait encore des amis à quelques pas de lui, quoiqu'il crût ces amis prisonniers, une rougeur de plaisir monta aux joues pâlies du roi.

D'Artagnan gagna la tête de la colonne, et, laissant ses amis sous la garde de Porthos, il alla droit à Harrison, qui le reconnut effectivement pour l'avoir vu chez Cromwell, et qui l'accueillit aussi poliment qu'un homme de cette condition et de ce caractère pouvait accueillir quelqu'un. Ce qu'avait prévu d'Artagnan arriva: le colonel n'avait et ne pouvait avoir aucun soupçon.

On s'arrêta: c'était à cette halte que devait dîner le roi. Seulement cette fois les précautions furent prises pour qu'il ne tentât pas de s'échapper. Dans la grande chambre de l'hôtellerie, une petite table fut placée pour lui, et une grande table pour les officiers.

-- Dînez-vous avec moi? demanda Harrison à d'Artagnan.

-- Diable! dit d'Artagnan, cela me ferait grand plaisir, mais j'ai mon compagnon, M. du Vallon, et mes deux prisonniers que je ne puis quitter et qui encombreraient votre table. Mais faisons mieux: faites dresser une table dans un coin, et envoyez-nous ce que bon vous semblera de la vôtre, car, sans cela, nous courrons grand risque de mourir de faim. Ce sera toujours dîner ensemble, puisque nous dînerons dans la même chambre.

-- Soit, dit Harrison.

La chose fut arrangée comme le désirait d'Artagnan, et lorsqu'il revint près du colonel il trouva le roi déjà assis à sa petite table et servi par Parry, Harrison et ses officiers attablés en communauté, et dans un coin les places réservées pour lui et ses compagnons.

La table à laquelle étaient assis les officiers puritains était ronde, et, soit par hasard, soit grossier calcul, Harrison tournait le dos au roi.

Le roi vit entrer les quatre gentilshommes, mais il ne parut faire aucune attention à eux.

Ils allèrent s'asseoir à la table qui leur était réservée et se placèrent pour ne tourner le dos à personne. Ils avaient en face d'eux la table des officiers et celle du roi.

Harrison, pour faire honneur à ses hôtes, leur envoyait les meilleurs plats de sa table; malheureusement pour les quatre amis, le vin manquait. La chose paraissait complètement indifférente à Athos, mais d'Artagnan, Porthos et Aramis faisaient la grimace chaque fois qu'il leur fallait avaler la bière, cette boisson puritaine.

-- Ma foi, colonel, dit d'Artagnan, nous vous sommes bien reconnaissants de votre gracieuse invitation, car, sans vous, nous courions le risque de nous passer de dîner, comme nous nous sommes passés de déjeuner; et voilà mon ami, M. du Vallon, qui partage ma reconnaissance, car il avait grand'faim.

-- J'ai faim encore, dit Porthos en saluant le colonel Harrison.

-- Et comment ce grave événement vous est-il donc arrivé, de vous passer de déjeuner? demanda le colonel en riant.

-- Par une raison bien simple, colonel, dit d'Artagnan. J'avais hâte de vous rejoindre, et, pour arriver à ce résultat, j'avais pris la même route que vous, ce que n'aurait pas dû faire un vieux fourrier comme moi, qui doit savoir que là où a passé un bon et brave régiment comme le vôtre, il ne reste rien à glaner. Aussi, vous comprenez notre déception lorsqu'en arrivant à une jolie petite maison située à la lisière d'un bois, et qui, de loin, avec son toit rouge et ses contrevents verts, avait un petit air de fête qui faisait plaisir à voir, au lieu d'y trouver les poules que nous nous apprêtions à faire rôtir, et les jambons que nous comptions faire griller, nous ne vîmes qu'un pauvre diable baigné... Ah! mordioux! colonel, faites mon compliment à celui de vos officiers qui a donné ce coup-là, il était bien donné, si bien donné, qu'il a fait l'admiration de M. du Vallon, mon ami, qui les donne gentiment aussi, les coups.

-- Oui, dit Harrison en riant et en s'adressant des yeux à un officier assis à sa table, quand Groslow se charge de cette besogne, il n'y a pas besoin de revenir après lui.

-- Ah! c'est monsieur, dit d'Artagnan en saluant l'officier; je regrette que monsieur ne parle pas français, pour lui faire mon compliment.

-- Je suis prêt à le recevoir et à vous le rendre, monsieur, dit l'officier en assez bon français, car j'ai habité trois ans Paris.

-- Eh bien! monsieur, je m'empresse de vous dire, continua d'Artagnan, que le coup était si bien appliqué, que vous avez presque tué votre homme.

-- Je croyais l'avoir tué tout à fait, dit Groslow.

-- Non. Il ne s'en est pas fallu grand'chose, c'est vrai, mais il n'est pas mort.

Et en disant ces mots, d'Artagnan jeta un regard sur Parry, qui se tenait debout devant le roi, la pâleur de la mort au front, pour lui indiquer que cette nouvelle était à son adresse.

Quant au roi, il avait écouté toute cette conversation le coeur serré d'une indicible angoisse, car il ne savait pas où l'officier français en voulait venir et ces détails cruels, cachés sous une apparence insoucieuse, le révoltaient.

Aux derniers mots qu'il prononça seulement, il respira avec liberté.

-- Ah diable! dit Groslow, je croyais avoir mieux réussi. S'il n'y avait pas si loin d'ici à la maison de ce misérable, je retournerais pour l'achever.

-- Et vous feriez bien, si vous avez peur qu'il en revienne, dit d'Artagnan, car vous le savez, quand les blessures à la tête ne tuent pas sur le coup, au bout de huit jours elles sont guéries.

Et d'Artagnan lança un second regard à Parry, sur la figure duquel se répandit une telle expression de joie, que Charles lui tendit la main en souriant.

Parry s'inclina sur la main de son maître et la baisa avec respect.

-- En vérité, d'Artagnan, dit Athos, vous êtes à la fois homme de parole et d'esprit. Mais que dites-vous du roi?

-- Sa physionomie me revient tout à fait, dit d'Artagnan; il a l'air à la fois noble et bon.

-- Oui, mais il se laisse prendre, dit Porthos, c'est un tort.

-- J'ai bien envie de boire à la santé du roi, dit Athos.

-- Alors, laissez-moi porter la santé, dit d'Artagnan.

-- Faites, dit Aramis.

Porthos regardait d'Artagnan, tout étourdi des ressources que son esprit gascon fournissait incessamment à son camarade.

D'Artagnan prit son gobelet d'étain, l'emplit et se leva.

-- Messieurs, dit-il à ses compagnons, buvons, s'il vous plaît, à celui qui préside le repas. À notre colonel, et qu'il sache que nous sommes bien à son service jusqu'à Londres et au-delà.

Et comme, en disant ces paroles, d'Artagnan regardait Harrison, Harrison crut que le toast était pour lui, se leva et salua les quatre amis, qui, les yeux attachés sur le roi Charles, burent ensemble, tandis que Harrison, de son côté, vidait son verre sans aucune défiance.

Charles, à son tour, tendit son verre à Parry, qui y versa quelques gouttes de bière, car le roi était au régime de tout le monde; et le portant à ses lèvres, en regardant à son tour les quatre gentilshommes, il but avec un sourire plein de noblesse et de reconnaissance.

-- Allons, messieurs, s'écria Harrison en reposant son verre et sans aucun égard pour l'illustre prisonnier qu'il conduisait, en route!

-- Où couchons-nous, colonel?

-- À Tirsk, répondit Harrison.

-- Parry, dit le roi en se levant à son tour et en se retournant vers son valet, mon cheval. Je veux aller à Tirsk.

-- Ma foi, dit d'Artagnan à Athos, votre roi m'a véritablement séduit et je suis tout à fait à son service.

-- Si ce que vous me dites là est sincère, répondit Athos, il n'arrivera pas jusqu'à Londres.

-- Comment cela?

-- Oui, car avant ce moment nous l'aurons enlevé.

-- Ah! pour cette fois, Athos, dit d'Artagnan, ma parole d'honneur, vous êtes fou.

-- Avez-vous donc quelque projet arrêté? demanda Aramis.

-- Eh! dit Porthos, la chose ne serait pas impossible si on avait un bon projet.

-- Je n'en ai pas, dit Athos; mais d'Artagnan en trouvera un.

D'Artagnan haussa les épaules, et on se mit en route.

LXV. D'Artagnan trouve un projet

Athos connaissait d'Artagnan mieux peut-être que d'Artagnan ne se connaissait lui-même. Il savait que, dans un esprit aventureux comme l'était celui du Gascon, il s'agit de laisser tomber une pensée, comme dans une terre riche et vigoureuse il s'agit seulement de laisser tomber une graine.

Il avait donc laissé tranquillement son ami hausser les épaules, et il avait continué son chemin en lui parlant de Raoul, conversation qu'il avait, dans une autre circonstance, complètement laissée tomber, on se le rappelle.

À la nuit fermée on arriva à Tirsk. Les quatre amis parurent complètement étrangers et indifférents aux mesures de précaution que l'on prenait pour s'assurer de la personne du roi. Ils se retirèrent dans une maison particulière, et, comme ils avaient d'un moment à l'autre à craindre pour eux-mêmes, ils s'établirent dans une seule chambre en se ménageant une issue en cas d'attaque. Les valets furent distribués à des postes différents; Grimaud coucha sur une botte de paille en travers de la porte.

D'Artagnan était pensif, et semblait avoir momentanément perdu sa loquacité ordinaire. Il ne disait pas mot, sifflotant sans cesse, allant de son lit à la croisée. Porthos, qui ne voyait jamais rien que les choses extérieures, lui, parlait comme d'habitude. D'Artagnan répondait par monosyllabes. Athos et Aramis se regardaient en souriant.

La journée avait été fatigante, et cependant, à l'exception de Porthos, dont le sommeil était aussi inflexible que l'appétit, les amis dormirent mal.

Le lendemain matin, d'Artagnan fut le premier debout. Il était descendu aux écuries, il avait déjà visité les chevaux, il avait déjà donné tous les ordres nécessaires à la journée qu'Athos et Aramis n'étaient point levés, et que Porthos ronflait encore.

À huit heures du matin, on se mit en marche dans le même ordre que la veille. Seulement d'Artagnan laissa ses amis cheminer de leur côté, et alla renouer avec M. Groslow la connaissance entamée la veille.

Celui-ci, que ses éloges avaient doucement caressé au coeur, le reçut avec un gracieux sourire.

-- En vérité, monsieur, lui dit d'Artagnan, je suis heureux de trouver quelqu'un avec qui parler ma pauvre langue.

M. du Vallon, mon ami, est d'un caractère fort mélancolique, de sorte qu'on ne saurait lui tirer quatre paroles par jour; quant à nos deux prisonniers, vous comprenez qu'ils sont peu en train de faire la conversation.

-- Ce sont des royalistes enragés, dit Groslow.

-- Raison de plus pour qu'ils nous boudent d'avoir pris le Stuart, à qui, je l'espère bien, vous allez faire un bel et bon procès.

-- Dame! dit Groslow, nous le conduisons à Londres pour cela.

-- Et vous ne le perdez pas de vue, je présume?

-- Peste! je le crois bien! Vous le voyez, ajouta l'officier en riant, il a une escorte vraiment royale.

-- Oui, le jour, il n'y a pas de danger qu'il vous échappe; mais la nuit...

-- La nuit, les précautions redoublent.

-- Et quel mode de surveillance employez-vous?

-- Huit hommes demeurent constamment dans sa chambre.

-- Diable! fit d'Artagnan, il est bien gardé. Mais, outre ces huit hommes, vous placez sans doute une garde dehors? On ne peut prendre trop de précaution contre un pareil prisonnier.

-- Oh! non. Pensez donc: que voulez-vous que fassent deux hommes sans armes contre huit hommes armés?

-- Comment, deux hommes?

-- Oui, le roi et son valet de chambre.

-- On a donc permis à son valet de chambre de ne pas le quitter?

-- Oui, Stuart a demandé qu'on lui accordât cette grâce, et le colonel Harrison y a consenti. Sous prétexte qu'il est roi, il paraît qu'il ne peut pas s'habiller ni se déshabiller tout seul.

-- En vérité, capitaine, dit d'Artagnan décidé à continuer à l'endroit de l'officier anglais le système laudatif qui lui avait si bien réussi, plus je vous écoute, plus je m'étonne de la manière facile et élégante avec laquelle vous parlez le français. Vous avez habité Paris trois ans, c'est bien; mais j'habiterais Londres toute ma vie que je n'arriverais pas, j'en suis sûr, au degré où vous en êtes. Que faisiez-vous donc à Paris?

-- Mon père, qui est commerçant, m'avait placé chez son correspondant, qui, de son côté, avait envoyé son fils chez mon père; c'est l'habitude entre négociants de faire de pareils échanges.

-- Et Paris vous a-t-il plu, monsieur?

-- Oui, mais vous auriez grand besoin d'une révolution dans le genre de la nôtre; non pas contre votre roi, qui n'est qu'un enfant, mais contre ce ladre d'italien qui est l'amant de votre reine.

-- Ah! je suis bien de votre avis, monsieur, et que ce serait bientôt fait, si nous avions seulement douze officiers comme vous, sans préjugés, vigilants, intraitables! Ah! nous viendrions bien vite à bout du Mazarin, et nous lui ferions un bon petit procès comme celui que vous allez faire à votre roi.

-- Mais, dit l'officier, je croyais que vous étiez à son service, et que c'était lui qui vous avait envoyé au général Cromwell?

-- C'est-à-dire que je suis au service du roi, et que, sachant qu'il devait envoyer quelqu'un en Angleterre, j'ai sollicité cette mission, tant était grand mon désir de connaître l'homme de génie qui commande à cette heure aux trois royaumes. Aussi, quand il nous a proposé, à M. du Vallon et à moi, de tirer l'épée en l'honneur de la vieille Angleterre, vous avez vu comme nous avons mordu à la proposition.

-- Oui, je sais que vous avez chargé aux côtés de M. Mordaunt.

-- À sa droite et à sa gauche, monsieur. Peste, encore un brave et excellent jeune homme que celui-là. Comme il vous a décousu monsieur son oncle! avez-vous vu?

-- Le connaissez-vous? demanda l'officier.

-- Beaucoup; je puis même dire que nous sommes fort liés: M. du Vallon et moi sommes venus avec lui de France.

-- Il paraît même que vous l'avez fait attendre fort longtemps à Boulogne.

-- Que voulez-vous, dit d'Artagnan, j'étais comme vous, j'avais un roi en garde.

-- Ah! ah! dit Groslow, et quel roi?

-- Le nôtre, pardieu! le petit _king_, Louis le quatorzième.

Et d'Artagnan ôta son chapeau. L'Anglais en fit autant par politesse.

-- Et combien de temps l'avez-vous gardé?

-- Trois nuits, et, par ma foi, je me rappellerai toujours ces trois nuits avec plaisir.

-- Le jeune roi est donc bien aimable?

-- Le roi! il dormait les poings fermés.

-- Mais alors, que voulez-vous dire?

-- Je veux dire que mes amis les officiers aux gardes et aux mousquetaires me venaient tenir compagnie, et que nous passions nos nuits à boire et à jouer.

-- Ah! oui, dit l'Anglais avec un soupir, c'est vrai, vous êtes joyeux compagnons, vous autres Français.

-- Ne jouez-vous donc pas aussi, quand vous êtes de garde?

-- Jamais, dit l'Anglais.

-- En ce cas vous devez fort vous ennuyer et je vous plains, dit d'Artagnan.

-- Le fait est, reprit l'officier, que je vois arriver mon tour avec une certaine terreur. C'est fort long, une nuit tout entière à veiller.

-- Oui, quand on veille seul ou avec des soldats stupides; mais quand on veille avec un joyeux _partner_, quand on fait rouler l'or et les dés sur une table, la nuit passe comme un rêve. N'aimez-vous donc pas le jeu?

-- Au contraire.

-- Le lansquenet, par exemple?

-- J'en suis fou, je le jouais presque tous les soirs en France.

-- Et depuis que vous êtes en Angleterre?

-- Je n'ai pas tenu un cornet ni une carte.

-- Je vous plains, dit d'Artagnan d'un air de compassion profonde.

-- Écoutez, dit l'Anglais, faites une chose.

-- Laquelle?

-- Demain je suis de garde.

-- Près du Stuart?

-- Oui. Venez passer la nuit avec moi.

-- Impossible.

-- Impossible?