Vingt ans après

Chapter 41

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-- Mais aussi, dit Mazarin, vous comprenez, si je vous demande ce service, c'est avec l'intention d'en être reconnaissant.

-- Monseigneur n'en est-il encore qu'à l'intention? demanda d'Artagnan.

-- Tenez, dit Mazarin en tirant la bague de son doigt, mon cher _monsou_ d'Artagnan, voici un diamant qui vous a appartenu jadis, il est juste qu'il vous revienne; prenez-le, je vous en supplie.

D'Artagnan ne donna point à Mazarin la peine d'insister, il le prit, regarda si la pierre était bien la même, et, après s'être assuré de la pureté de son eau, il le passa à son doigt avec un plaisir indicible.

-- J'y tenais beaucoup, dit Mazarin en l'accompagnant d'un dernier regard; mais n'importe, je vous le donne avec grand plaisir.

-- Et moi, Monseigneur, dit d'Artagnan, je le reçois comme il m'est donné. Voyons, parlons donc de vos petites affaires. Vous voulez partir avant tout le monde?

-- Oui, j'y tiens.

-- À quelle heure?

-- À dix heures?

-- Et la reine, à quelle heure part-elle?

-- À minuit.

-- Alors c'est possible: je vous fais sortir d'abord, je vous laisse hors de la barrière, et je reviens la chercher.

-- À merveille, mais comment me conduire hors de Paris?

-- Oh! pour cela, il faut me laisser faire.

-- Je vous donne plein pouvoir, prenez une escorte aussi considérable que vous le voudrez.

D'Artagnan secoua la tête.

-- Il me semble cependant que c'est le moyen le plus sur, dit Mazarin.

-- Oui, pour vous, Monseigneur, mais pas pour la reine.

Mazarin se mordit les lèvres.

-- Alors, dit-il, comment opérerons-nous?

-- Il faut me laisser faire, Monseigneur.

-- Hum! fit Mazarin.

-- Et il faut me donner la direction entière de cette entreprise.

-- Cependant...

-- Ou en chercher un autre, dit d'Artagnan en tournant le dos.

-- Eh! fit tout bas Mazarin, je crois qu'il s'en va avec le diamant.

Et il le rappela.

-- _Monsou_ d'Artagnan, mon cher _monsou_ d'Artagnan, dit-il d'une voix caressante.

-- Monseigneur?

-- Me répondez-vous de tout?

-- Je ne réponds de rien, je ferai de mon mieux.

-- De votre mieux?

-- Oui.

-- Eh bien! allons, je me fie à vous.

-- C'est bien heureux, se dit d'Artagnan à lui-même.

-- Vous serez donc ici à neuf heures et demie.

-- Et je trouverai Votre Éminence prête?

-- Certainement, toute prête.

-- C'est chose convenue, alors. Maintenant, Monseigneur veut-il me faire voir la reine?

-- À quoi bon?

-- Je désirerais prendre les ordres de Sa Majesté de sa propre bouche.

-- Elle m'a chargé de vous les donner.

-- Elle pourrait avoir oublié quelque chose.

-- Vous tenez à la voir?

-- C'est indispensable, Monseigneur.

Mazarin hésita un instant, d'Artagnan demeura impassible dans sa volonté.

-- Allons donc, dit Mazarin, je vais vous conduire, mais pas un mot de notre conversation.

-- Ce qui a été dit entre nous ne regarde que nous, Monseigneur, dit d'Artagnan.

-- Vous jurez d'être muet?

-- Je ne jure jamais, Monseigneur. Je dis oui ou je dis non; et comme je suis gentilhomme, je tiens ma parole.

-- Allons, je vois qu'il faut me fier à vous sans restriction.

-- C'est ce qu'il y a de mieux, croyez-moi, Monseigneur.

-- Venez, dit Mazarin.

Mazarin fit entrer d'Artagnan dans l'oratoire de la reine et lui dit d'attendre.

D'Artagnan n'attendit pas longtemps. Cinq minutes après qu'il était dans l'oratoire, la reine arriva en costume de grand gala. Parée ainsi, elle paraissait trente-cinq ans à peine et était toujours belle.

-- C'est vous, monsieur d'Artagnan, dit-elle en souriant gracieusement, je vous remercie d'avoir insisté pour me voir.

-- J'en demande pardon à Votre Majesté, dit d'Artagnan, mais j'ai voulu prendre ses ordres de sa bouche même.

-- Vous savez de quoi il s'agit?

-- Oui, Madame.

-- Vous acceptez la mission que je vous confie?

-- Avec reconnaissance.

-- C'est bien; soyez ici à minuit.

-- J'y serai.

-- Monsieur d'Artagnan, dit la reine, je connais trop votre désintéressement pour vous parler de ma reconnaissance dans ce moment-ci, mais je vous jure que je n'oublierai pas ce second service comme j'ai oublié le premier.

-- Votre Majesté est libre de se souvenir et d'oublier, et je ne sais pas ce qu'elle veut dire.

Et d'Artagnan s'inclina.

-- Allez, monsieur, dit la reine avec son plus charmant sourire, allez et revenez à minuit.

Elle lui fit de la main un signe d'adieu, et d'Artagnan se retira; mais en se retirant il jeta les yeux sur la portière par laquelle était entrée la reine, et au bas de la tapisserie il aperçut le bout d'un soulier de velours.

-- Bon, dit-il, le Mazarin écoutait pour voir si je ne le trahissais pas. En vérité, ce pantin d'Italie ne mérite pas d'être servi par un honnête homme.

D'Artagnan n'en fut pas moins exact au rendez-vous; à neuf heures et demie, il entrait dans l'antichambre.

Bernouin attendait et l'introduisit.

Il trouva le cardinal habillé en cavalier. Il avait fort bonne mine sous ce costume, qu'il portait, nous l'avons dit, avec élégance; seulement il était fort pâle et tremblait quelque peu.

-- Tout seul? dit Mazarin.

-- Oui, Monseigneur.

-- Et ce bon M. du Vallon, ne jouirons-nous pas de sa compagnie?

-- Si fait, Monseigneur, il attend dans son carrosse.

-- Où cela?

-- À la porte du jardin du Palais-Royal.

-- C'est donc dans son carrosse que nous partons?

-- Oui, Monseigneur.

-- Et sans autre escorte que vous deux?

-- N'est-ce donc pas assez? un des deux suffirait!

-- En vérité, mon cher monsieur d'Artagnan, dit Mazarin, vous m'épouvantez avec votre sang-froid.

-- J'aurais cru, au contraire, qu'il devait vous inspirer de la confiance.

-- Et Bernouin, est-ce que je ne l'emmène pas?

-- Il n'y a point de place pour lui, il viendra rejoindre Votre Éminence.

-- Allons, dit Mazarin, puisqu'il faut faire en tout comme vous le voulez.

-- Monseigneur, il est encore temps de reculer, dit d'Artagnan, et Votre Éminence est parfaitement libre.

-- Non pas, non pas, dit Mazarin, partons.

Et tous deux descendirent par l'escalier dérobé, Mazarin appuyant au bras de d'Artagnan son bras que le mousquetaire sentait trembler sur le sien.

Ils traversèrent les cours du Palais-Royal, où stationnaient encore quelques carrosses de convives attardés, gagnèrent le jardin et atteignirent la petite porte.

Mazarin essaya de l'ouvrir à l'aide d'une clef qu'il tira de sa poche, mais la main lui tremblait tellement qu'il ne put trouver le trou de la serrure.

-- Donnez, dit d'Artagnan.

Mazarin lui donna la clef, d'Artagnan ouvrit et remit la clef dans sa poche; il comptait rentrer par là.

Le marchepied était abaissé, la porte ouverte; Mousqueton se tenait à la portière, Porthos était au fond de la voiture.

-- Montez, Monseigneur, dit d'Artagnan.

Mazarin ne se le fit pas dire à deux fois et il s'élança dans le carrosse.

D'Artagnan monta derrière lui, Mousqueton referma la portière et se hissa avec force gémissements derrière la voiture. Il avait fait quelques difficultés pour partir sous prétexte que sa blessure le faisait encore souffrir, mais d'Artagnan lui avait dit:

-- Restez si vous voulez, mon cher monsieur Mouston, mais je vous préviens que Paris sera brûlé cette nuit.

Sur quoi Mousqueton n'en avait pas demandé davantage et avait déclaré qu'il était prêt à suivre son maître et M. d'Artagnan au bout du monde.

La voiture partit à un trot raisonnable et qui ne dénonçait pas le moins du monde qu'elle renfermât des gens pressés. Le cardinal s'essuya le front avec son mouchoir et regarda autour de lui.

Il avait à sa gauche Porthos et à sa droite d'Artagnan; chacun gardait une portière, chacun lui servait de rempart.

En face, sur la banquette de devant, étaient deux paires de pistolets, une paire devant Porthos, une paire devant d'Artagnan; les deux amis avaient en outre chacun son épée au côté.

À cent pas du Palais-Royal une patrouille arrêta le carrosse.

-- Qui vive? dit le chef.

-- Mazarin! répondit d'Artagnan en éclatant de rire.

Le cardinal sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.

La plaisanterie parut excellente aux bourgeois, qui, voyant ce carrosse sans armes et sans escorte, n'eussent jamais cru à la réalité d'une pareille imprudence.

-- Bon voyage! crièrent-ils.

Et ils laissèrent passer.

-- Hein! dit d'Artagnan, que pense Monseigneur de cette réponse?

-- Homme d'esprit! s'écria Mazarin.

-- Au fait, dit Porthos, je comprends...

Vers le milieu de la rue des Petits-Champs, une seconde patrouille arrêta le carrosse.

-- Qui vive? cria le chef de la patrouille.

-- Rangez-vous, Monseigneur, dit d'Artagnan.

Et Mazarin s'enfonça tellement entre les deux amis, qu'il disparut complètement caché par eux.

-- Qui vive? reprit la même voix avec impatience.

Et d'Artagnan sentit qu'on se jetait à la tête des chevaux.

Il sortit la moitié du corps du carrosse.

-- Eh! Planchet, dit-il.

Le chef s'approcha: c'était effectivement Planchet. D'Artagnan avait reconnu la voix de son ancien laquais.

-- Comment! monsieur, dit Planchet, c'est vous?

-- Eh! mon Dieu, oui, mon cher ami. Ce cher Porthos vient de recevoir un coup d'épée, et je le reconduis à sa maison de campagne de Saint-Cloud.

-- Oh! vraiment? dit Planchet.

-- Porthos, reprit d'Artagnan, si vous pouvez encore parler, mon cher Porthos, dites donc un mot à ce bon Planchet.

-- Planchet, mon ami, dit Porthos d'une voix dolente, je suis bien malade, et si tu rencontres un médecin, tu me feras plaisir de me l'envoyer.

-- Ah! grand Dieu! dit Planchet, quel malheur! Et comment cela est-il arrivé?

-- Je te conterai cela, dit Mousqueton.

Porthos poussa un profond gémissement.

-- Fais-nous faire place, Planchet, dit tout bas d'Artagnan, ou il n'arrivera pas vivant: les poumons sont offensés, mon ami.

Planchet secoua la tête de l'air d'un homme qui dit: En ce cas, la chose va mal.

Puis, Se retournant vers ses hommes:

-- Laissez passer, dit-il, ce sont des amis.

La voiture reprit sa marche, et Mazarin, qui avait retenu son haleine, se hasarda à respirer.

-- _Bricconi!_ murmura-t-il.

Quelques pas avant la porte Saint-Honoré, on rencontra une troisième troupe; celle-ci était composée de gens de mauvaise mine et qui ressemblaient plutôt à des bandits qu'à autre chose: c'étaient les hommes du mendiant de Saint-Eustache.

-- Attention, Porthos! dit d'Artagnan.

Porthos allongea la main vers ses pistolets.

-- Qu'y a-t-il? dit Mazarin.

-- Monseigneur, je crois que nous sommes en mauvaise compagnie.

Un homme s'avança à la portière avec une espèce de faux à la main.

-- Qui vive? demanda cet homme.

-- Eh! drôle, dit d'Artagnan, ne connaissez-vous pas le carrosse de M. le Prince?

-- Prince ou non, dit cet homme, ouvrez! nous avons la garde de la porte, et personne ne passera que nous ne sachions qui passe.

-- Que faut-il faire? demanda Porthos.

-- Pardieu! passer, dit d'Artagnan.

-- Mais comment passer? dit Mazarin.

-- À travers ou dessus. Cocher, au galop.

Le cocher leva son fouet.

-- Pas un pas de plus, dit l'homme qui paraissait le chef, ou je coupe le jarret à vos chevaux.

-- Peste! dit Porthos, ce serait dommage, des bêtes qui me coûtent cent pistoles pièce.

-- Je vous les paierai deux cents, dit Mazarin.

-- Oui; mais quand ils auront les jarrets coupés, on nous coupera le cou, à nous.

-- Il en vient un de mon côté, dit Porthos; faut-il que je le tue?

-- Oui; d'un coup de poing, si vous pouvez: ne faisons feu qu'à la dernière extrémité.

-- Je le puis, dit Porthos.

-- Venez ouvrir alors, dit d'Artagnan à l'homme à la faux, en prenant un de ses pistolets par le canon et en s'apprêtant à frapper de la crosse.

Celui-ci s'approcha.

À mesure qu'il s'approchait, d'Artagnan, pour être plus libre de ses mouvements, sortait à demi par la portière; ses yeux s'arrêtèrent sur ceux du mendiant, qu'éclairait la lueur d'une lanterne.

Sans doute il reconnut le mousquetaire, car il devint fort pâle; sans doute d'Artagnan le reconnut, car ses cheveux se dressèrent sur sa tête.

-- Monsieur d'Artagnan! s'écria-t-il en reculant d'un pas, monsieur d'Artagnan! laissez passer!

Peut-être d'Artagnan allait-il répondre de son côté, lorsqu'un coup pareil à celui d'une masse qui tombe sur la tête d'un boeuf retentit: c'était Porthos qui venait d'assommer son homme.

D'Artagnan se retourna et vit le malheureux gisant à quatre pas de là.

-- Ventre à terre, maintenant! cria-t-il au cocher; pique! pique.

Le cocher enveloppa ses chevaux d'un large coup de fouet, les nobles animaux bondirent. On entendit des cris comme ceux d'hommes qui sont renversés. Puis on sentit une double secousse: deux des roues venaient de passer sur un corps flexible et rond.

Il se fit un moment de silence. La voiture franchit la porte.

-- Au Cours-la-Reine! cria d'Artagnan au cocher.

Puis se retournant vers Mazarin:

-- Maintenant, Monseigneur, lui dit-il, vous pouvez dire cinq _Pater_ et cinq _Ave_ pour remercier Dieu de votre délivrance; vous êtes sauvé, vous êtes libre!

Mazarin ne répondit que par une espèce de gémissement, il ne pouvait croire à un pareil miracle.

Cinq minutes après, la voiture s'arrêta, elle était arrivée au Cours-la-Reine.

-- Monseigneur est-il content de son escorte? demanda le mousquetaire.

-- Enchanté, _monsou_, dit Mazarin en hasardant sa tête à l'une des portières; maintenant faites-en autant pour la reine.

-- Ce sera moins difficile, dit d'Artagnan en sautant à terre. Monsieur du Vallon, je vous recommande Son Éminence.

-- Soyez tranquille, dit Porthos en étendant la main.

D'Artagnan prit la main de Porthos et la secoua.

-- Aïe! fit Porthos.

D'Artagnan regarda son ami avec étonnement.

-- Qu'avez-vous donc? demanda-t-il.

-- Je crois que j'ai le poignet foulé, dit Porthos.

-- Que diable, aussi, vous frappez comme un sourd.

-- Il le fallait bien, mon homme allait me lâcher un coup de pistolet; mais vous, comment vous êtes-vous débarrassé du vôtre?

-- Oh! le mien, dit d'Artagnan, ce n'était pas un homme.

-- Qu'était-ce donc?

-- C'était un spectre.

-- Et...

-- Et je l'ai conjuré.

Sans autre explication, d'Artagnan prit les pistolets qui étaient sur la banquette de devant, les passa à sa ceinture, s'enveloppa dans son manteau, et, ne voulant pas rentrer par la même barrière qu'il était sorti, il s'achemina vers la porte Richelieu.

LV. Le carrosse de M. le coadjuteur

Au lieu de rentrer par la porte Saint-Honoré, d'Artagnan qui avait du temps devant lui, fit le tour et rentra par la porte Richelieu. On vint le reconnaître, et, quand on vit à son chapeau à plumes et à son manteau galonné qu'il était officier des mousquetaires, on l'entoura avec l'intention de lui faire crier: «À bas le Mazarin!» Cette première démonstration ne laissa pas que de l'inquiéter d'abord; mais quand il sut de quoi il était question, il cria d'une si belle voix que les plus difficiles furent satisfaits.

Il suivait la rue de Richelieu, rêvant à la façon dont il emmènerait à son tour la reine, car de l'emmener dans un carrosse aux armes de France il n'y fallait pas songer, lorsqu'à la porte de l'hôtel de madame de Guéménée il aperçut un équipage.

Une idée subite l'illumina.

-- Ah! pardieu, dit-il, ce serait de bonne guerre.

Et il s'approcha du carrosse, regarda les armes qui étaient sur les panneaux et la livrée du cocher qui était sur le siège.

Cet examen lui était d'autant plus facile que le cocher dormait les poings fermés.

-- C'est bien le carrosse de M. le coadjuteur, dit-il; sur ma parole, je commence à croire que la Providence est pour nous.

Il monta doucement dans le carrosse, et tirant le fil de soie qui correspondait au petit doigt du cocher:

-- Au Palais-Royal! dit-il.

Le cocher, réveillé en sursaut, se dirigea vers le point désigné sans se douter que l'ordre vînt d'un autre que de son maître. Le suisse allait fermer les grilles; mais en voyant ce magnifique équipage il ne douta pas que ce ne fût une visite d'importance, et laissa passer le carrosse, qui s'arrêta sous le péristyle.

Là seulement le cocher s'aperçut que les laquais n'étaient pas derrière la voiture.

Il crut que M. le coadjuteur en avait disposé, sauta à bas du siège sans lâcher les rênes et vint ouvrir.

D'Artagnan sauta à son tour à terre, et, au moment où le cocher, effrayé en ne reconnaissant pas son maître, faisait un pas en arrière, il le saisit au collet de la main gauche, et de la droite lui mit un pistolet sur la gorge:

-- Essaye de prononcer un seul mot, dit d'Artagnan, et tu es mort!

Le cocher vit à l'expression du visage de celui qui lui parlait qu'il était tombé dans un guet-apens, et il resta la bouche béante et les yeux démesurément ouverts.

Deux mousquetaires se promenaient dans la cour, d'Artagnan les appela par leur nom.

-- Monsieur de Bellière, dit-il à l'un, faites-moi le plaisir de prendre les rênes des mains de ce brave homme, de monter sur le siège de la voiture, de la conduire à la porte de l'escalier dérobé et de m'attendre là; c'est pour affaire d'importance et qui tient au service du roi.

Le mousquetaire, qui savait son lieutenant incapable de faire une mauvaise plaisanterie à l'endroit du service, obéit sans dire un mot, quoique l'ordre lui parût singulier.

Alors, se retournant vers le second mousquetaire:

-- Monsieur du Verger, dit-il, aidez-moi à conduire cet homme en lieu de sûreté.

Le mousquetaire crut que son lieutenant venait d'arrêter quelque prince déguisé, s'inclina et, tirant son épée, fit signe qu'il était prêt.

D'Artagnan monta l'escalier suivi de son prisonnier, qui était suivi lui-même du mousquetaire, traversa le vestibule et entra dans l'antichambre de Mazarin.

Bernouin attendait avec impatience des nouvelles de son maître.

-- Eh bien! monsieur? dit-il.

-- Tout va à merveille, mon cher monsieur Bernouin; mais voici, s'il vous plaît, un homme qu'il vous faudrait mettre en lieu de sûreté...

-- Où cela, monsieur?

-- Où vous voudrez, pourvu que l'endroit que vous choisirez ait des volets qui ferment au cadenas et une porte qui ferme à la clef.

-- Nous avons cela, monsieur, dit Bernouin.

Et l'on conduisit le pauvre cocher dans un cabinet dont les fenêtres étaient grillées et qui ressemblait fort à une prison.

-- Maintenant, mon cher ami, je vous invite, dit d'Artagnan, à vous défaire en ma faveur de votre chapeau et de votre manteau.

Le cocher, comme on le comprend bien, ne fit aucune résistance; d'ailleurs il était si étonné de ce qui lui arrivait qu'il chancelait et balbutiait comme un homme ivre: d'Artagnan mit le tout sous le bras du valet de chambre.

-- Maintenant, monsieur du Verger, dit d'Artagnan, enfermez-vous avec cet homme jusqu'à ce que M. Bernouin vienne ouvrir la porte; la faction sera passablement longue et fort peu amusante, je le sais, mais vous comprenez, ajouta-t-il gravement, service du roi.

-- À vos ordres, mon lieutenant, répondit le mousquetaire, qui vit qu'il s'agissait de choses sérieuses.

-- À propos, dit d'Artagnan; si cet homme essaie de fuir ou de crier, passez-lui votre épée au travers du corps.

Le mousquetaire fit un signe de tête qui voulait dire qu'il obéirait ponctuellement à la consigne.

D'Artagnan sortit emmenant Bernouin avec lui.

Minuit sonnait.

-- Menez-moi dans l'oratoire de la reine, dit-il; prévenez-la que j'y suis, et allez me mettre ce paquet-là, avec un mousqueton bien chargé, sur le siège de la voiture qui attend au bas de l'escalier dérobé.

Bernouin introduisit d'Artagnan dans l'oratoire où il s'assit tout pensif.

Tout avait été au Palais-Royal comme d'habitude. À dix heures, ainsi que nous l'avons dit, presque tous les convives étaient retirés; ceux qui devaient fuir avec la cour eurent le mot d'ordre; et chacun fut invité à se trouver de minuit à une heure au Cours-la-Reine.

À dix heures, Anne d'Autriche passa chez le roi. On venait de coucher Monsieur; et le jeune Louis, resté le dernier, s'amusait à mettre en bataille des soldats de plomb, exercice qui le récréait fort. Deux enfants d'honneur jouaient avec lui.

-- Laporte, dit la reine, il serait temps de coucher Sa Majesté.

Le roi demanda à rester encore debout, n'ayant aucune envie de dormir, disait-il; mais la reine insista.

-- Ne devez-vous pas aller demain matin à six heures vous baigner à Conflans, Louis? C'est vous-même qui l'avez demandé, ce me semble.

-- Vous avez raison, Madame, dit le roi, et je suis prêt à me retirer dans mon appartement quand vous aurez bien voulu m'embrasser. Laporte, donnez le bougeoir à M. le chevalier de Coislin.

La reine posa ses lèvres sur le front blanc et poli que l'auguste enfant lui tendait avec une gravité qui sentait déjà l'étiquette.

-- Endormez-vous bien vite, Louis, dit la reine, car vous serez réveillé de bonne heure.

-- Je ferai de mon mieux pour vous obéir, Madame, dit le jeune Louis, mais je n'ai aucune envie de dormir.

-- Laporte, dit tout bas Anne d'Autriche, cherchez quelque livre bien ennuyeux à lire à Sa Majesté, mais ne vous déshabillez pas.

Le roi sortit accompagné du chevalier de Coislin, qui lui portait le bougeoir. L'autre enfant d'honneur fut reconduit chez lui.

Alors la reine rentra dans son appartement. Ses femmes, c'est-à- dire madame de Brégy, mademoiselle de Beaumont, madame de Motteville et Socratine sa soeur, que l'on appelait ainsi à cause de sa sagesse, venaient de lui apporter dans la garde-robe des restes du dîner, avec lesquels elle soupait, selon son habitude.

La reine alors donna ses ordres, parla d'un repas que lui offrait le surlendemain le marquis de Villequier, désigna les personnes qu'elle admettait à l'honneur d'en être, annonça pour le lendemain encore une visite au Val-de-Grâce, où elle avait l'intention de faire ses dévotions, et donna à Béringhen, son premier valet de chambre, ses ordres pour qu'il l'accompagnât.

Le souper des dames fini, la reine feignit une grande fatigue et passa dans sa chambre à coucher. Madame de Motteville, qui était de service particulier ce soir-là, l'y suivit, puis l'aida à se dévêtir. La reine alors se mit au lit, lui parla affectueusement pendant quelques minutes et la congédia.

C'était en ce moment que d'Artagnan entrait dans la cour du Palais-Royal avec la voiture du coadjuteur.

Un instant après, les carrosses des dames d'honneur en sortaient et la grille se refermait derrière eux.

Minuit sonnait.

Cinq minutes après, Bernouin frappait à la chambre à coucher de la reine, venant par le passage secret du cardinal.

Anne d'Autriche alla ouvrir elle-même.

Elle était déjà habillée, c'est-à-dire qu'elle avait remis ses bas et s'était enveloppée d'un long peignoir.

-- C'est vous, Bernouin, dit-elle, M. d'Artagnan est-il là?

-- Oui, Madame, dans votre oratoire, il attend que Votre Majesté soit prête.

-- Je le suis. Allez dire à Laporte d'éveiller et d'habiller le roi, puis de là passez chez le maréchal de Villeroy et prévenez-le de ma part.

Bernouin s'inclina et sortit.

La reine entra dans son oratoire, qu'éclairait une simple lampe en verroterie de Venise. Elle vit d'Artagnan debout et qui l'attendait.

-- C'est vous? lui dit-elle.

-- Oui, Madame.

-- Vous êtes prêt?

-- Je le suis.

-- Et M. le cardinal?

-- Est sorti sans accident. Il attend Votre Majesté au Cours-la- Reine.

-- Mais dans quelle voiture partons-nous?

-- J'ai tout prévu, un carrosse attend en bas Votre Majesté.

-- Passons chez le roi.

D'Artagnan s'inclina et suivit la reine.

Le jeune Louis était déjà habillé, à l'exception des souliers et du pourpoint, il se laissait faire d'un air étonné, en accablant de questions Laporte, qui ne lui répondait que ces paroles:

-- Sire, c'est par l'ordre de la reine.

Le lit était découvert, et l'on voyait les draps du roi tellement usés qu'en certains endroits il y avait des trous.

C'était encore un des effets de la lésinerie de Mazarin.

La reine entra, et d'Artagnan se tint sur le seuil. L'enfant, en apercevant la reine, s'échappa des mains de Laporte et courut à elle.

La reine fit signe à d'Artagnan de s'approcher.

D'Artagnan obéit.