Chapter 39
-- La révolte est chez ceux qui pensent que mon peuple puisse se révolter! s'écria Anne incapable de dissimuler devant le coadjuteur, qu'elle regardait à bon titre peut-être, comme le promoteur de toute cette émotion. La révolte, voilà comment appellent ceux qui la désirent le mouvement qu'ils ont fait eux- mêmes; mais, attendez, attendez, l'autorité du roi y mettra bon ordre.
-- Est-ce pour me dire cela, Madame, répondit froidement Gondy, que Votre Majesté m'a admis à l'honneur de sa présence?
-- Non, mon cher coadjuteur, dit Mazarin, c'était pour vous demander votre avis dans la conjoncture fâcheuse où nous nous trouvons.
-- Est-il vrai, demanda de Gondy en feignant l'air d'un homme étonné, que Sa Majesté m'ait fait appeler pour me demander un conseil?
-- Oui, dit la reine, on l'a voulu.
Le coadjuteur s'inclina.
-- Sa Majesté désire donc...
-- Que vous lui disiez ce que vous feriez à sa place, s'empressa de répondre Mazarin.
Le coadjuteur regarda la reine, qui fit un signe affirmatif.
-- À la place de Sa Majesté, dit froidement Gondy, je n'hésiterais pas, je rendrais Broussel.
-- Et si je ne le rends pas, s'écria la reine, que croyez-vous qu'il arrive?
-- Je crois qu'il n'y aura pas demain pierre sur pierre dans Paris, dit le maréchal.
-- Ce n'est pas vous que j'interroge, dit la reine d'un ton sec et sans même se retourner, c'est M. de Gondy.
-- Si c'est moi que Sa Majesté interroge, répondit le coadjuteur avec le même calme, je lui dirai que je suis en tout point de l'avis de monsieur le maréchal.
Le rouge monta au visage de la reine, ses beaux yeux bleus parurent prêts à lui sortir de la tête; ses lèvres de carmin, comparées par tous les poètes du temps à des grenades en fleur, pâlirent et tremblèrent de rage: elle effraya presque Mazarin lui- même, qui pourtant était habitué aux fureurs domestiques de ce ménage tourmenté:
-- Rendre Broussel! s'écria-t-elle enfin avec un sourire effrayant: le beau conseil, par ma foi! On voit bien qu'il vient d'un prêtre!
Gondy tint ferme. Les injures du jour semblaient glisser sur lui comme les sarcasmes de la veille; mais la haine et la vengeance s'amassaient silencieusement et goutte à goutte au fond de son coeur. Il regarda froidement la reine, qui poussait Mazarin pour lui faire dire à son tour quelque chose.
Mazarin, selon son habitude, pensait beaucoup et parlait peu.
-- Hé! hé! dit-il, bon conseil d'ami. Moi aussi je le rendrais, ce bon _monsou_ Broussel, mort ou vif, et tout serait fini.
-- Si vous le rendiez mort, tout serait fini, comme vous dites, Monseigneur, mais autrement que vous ne l'entendez.
-- Ai-je dit mort ou vif? reprit Mazarin: manière de parler; vous savez que j'entends bien mal le français, que vous parlez et écrivez si bien, vous, _monsou_ le coadjuteur.
-- Voilà un conseil État, dit d'Artagnan à Porthos, mais nous en avons tenu de meilleurs à La Rochelle, avec Athos et Aramis.
-- Au bastion Saint-Gervais, dit Porthos.
-- Là, et ailleurs.
Le coadjuteur laissa passer l'averse, et reprit, toujours avec le même flegme:
-- Madame, si Votre Majesté ne goûte pas l'avis que je lui soumets, c'est sans doute parce qu'elle en a de meilleurs à suivre; je connais trop la sagesse de la reine et celle de ses conseillers pour supposer qu'on laissera longtemps la ville capitale dans un trouble qui peut amener une révolution.
-- Ainsi donc, à votre avis, reprit en ricanant l'Espagnole qui se mordait les lèvres de colère, cette émeute d'hier, qui aujourd'hui est déjà une révolte, peut demain devenir une révolution?
-- Oui, Madame, dit gravement le coadjuteur.
-- Mais, à vous entendre, monsieur, les peuples auraient donc oublié tout frein?
-- L'année est mauvaise pour les rois, dit Gondy en secouant la tête, regardez en Angleterre, Madame.
-- Oui, mais heureusement nous n'avons point en France d'Olivier Cromwell, répondit la reine.
-- Qui sait? dit Gondy, ces hommes-là sont pareils à la foudre: on ne les connaît que lorsqu'ils frappent.
Chacun frissonna, et il se fit un moment de silence.
Pendant ce temps, la reine avait ses deux mains appuyées sur sa poitrine; on voyait qu'elle comprimait les battements précipités de son coeur.
-- Porthos, murmura d'Artagnan, regardez bien ce prêtre.
-- Bon, je le vois, dit Porthos. Eh bien?
-- Eh bien! c'est un homme.
Porthos regarda d'Artagnan d'un air étonné; il était évident qu'il ne comprenait point parfaitement ce que son ami voulait dire.
-- Votre Majesté, continua impitoyablement le coadjuteur, va donc prendre les mesures qui conviennent. Mais je les prévois terribles et de nature à irriter encore les mutins.
-- Eh bien, alors, vous, monsieur le coadjuteur, qui avez tant de puissance sur eux et qui êtes notre ami, dit ironiquement la reine, vous les calmerez en leur donnant vos bénédictions.
-- Peut-être sera-t-il trop tard, dit Gondy toujours de glace, et peut-être aurai-je perdu moi-même toute influence, tandis qu'en leur rendant leur Broussel, Votre Majesté coupe toute racine à la sédition et prend droit de châtier cruellement toute recrudescence de révolte.
-- N'ai-je donc pas ce droit? s'écria la reine.
-- Si vous l'avez, usez-en, répondit Gondy.
-- Peste! dit d'Artagnan à Porthos, voilà un caractère comme je les aime; que n'est-il ministre, et que ne suis-je son d'Artagnan, au lieu d'être à ce bélître de Mazarin! Ah! mordieu! les beaux coups que nous ferions ensemble!
-- Oui, dit Porthos.
La reine, d'un signe, congédia la cour, excepté Mazarin. Gondy s'inclina et voulut se retirer comme les autres.
-- Restez, monsieur, dit la reine.
-- Bon, dit Gondy en lui-même, elle va céder.
-- Elle va le faire tuer, dit d'Artagnan à Porthos; mais, en tout cas, ce ne sera point par moi. Je jure Dieu, au contraire, que si l'on arrive sur lui, je tombe sur les arrivants.
-- Moi aussi, dit Porthos.
-- Bon! murmura Mazarin en prenant un siège, nous allons voir du nouveau.
La reine suivait des yeux les personnes qui sortaient. Quand la dernière eut refermé la porte, elle se retourna. On voyait qu'elle faisait des efforts inouïs pour dompter sa colère; elle s'éventait, elle respirait des cassolettes, elle allait et venait. Mazarin restait sur le siège où il s'était assis, paraissant réfléchir. Gondy, qui commençait à s'inquiéter, sondait des yeux toutes les tapisseries, tâtait la cuirasse qu'il portait sous sa longue robe, et de temps en temps cherchait sous son camail si le manche d'un bon poignard espagnol qu'il y avait caché était bien à la portée de sa main.
-- Voyons, dit la reine en s'arrêtant enfin, voyons, maintenant que nous sommes seuls, répétez votre conseil, monsieur le coadjuteur.
-- Le voici, Madame: feindre une réflexion, reconnaître publiquement une erreur, ce qui est la force des gouvernements forts, faire sortir Broussel de sa prison et le rendre au peuple.
-- Oh! s'écria Anne d'Autriche, m'humilier ainsi! Suis-je oui ou non la reine? Toute cette canaille qui hurle est-elle ou non la foule de mes sujets? Ai-je des amis, des gardes? Ah! par Notre- Dame! comme disait la reine Catherine, continua-t-elle en se montant à ses propres paroles, plutôt que de leur rendre cet infâme Broussel, je l'étranglerais de mes propres mains!
Et elle s'élança les poings crispés vers Gondy, que certes en ce moment elle détestait pour le moins autant que Broussel.
Gondy demeura immobile, pas un muscle de son visage ne bougea; seulement son regard glacé se croisa comme un glaive avec le regard furieux de la reine.
-- Voilà un homme mort, s'il y a encore quelque Vitry à la cour et que le Vitry entre en ce moment, dit le Gascon. Mais moi, avant qu'il arrive à ce bon prélat, je tue le Vitry, et net! M. le cardinal de Mazarin m'en saura un gré infini.
-- Chut! dit Porthos; écoutez donc.
-- Madame! s'écria le cardinal en saisissant Anne d'Autriche et en la tirant en arrière; Madame, que faites-vous?
Puis il ajouta en espagnol:
-- Anne, êtes-vous folle? vous faites ici des querelles de bourgeoise, vous, une reine! et ne voyez-vous pas que vous avez devant vous, dans la personne de ce prêtre, tout le peuple de Paris, auquel il est dangereux de faire insulte en ce moment, et que, si ce prêtre le veut, dans une heure vous n'aurez plus de couronne! Allons donc, plus tard, dans une autre occasion, vous tiendrez ferme et fort, mais aujourd'hui ce n'est pas l'heure; aujourd'hui, flattez et caressez, ou vous n'êtes qu'une femme vulgaire.
Aux premiers mots de ce discours, d'Artagnan avait saisi le bras de Porthos et l'avait serré progressivement; puis quand Mazarin se fut tu:
-- Porthos, dit-il tout bas, ne dites jamais devant Mazarin que j'entends l'espagnol ou je suis un homme perdu et vous aussi.
-- Bon, dit Porthos.
Cette rude semonce, empreinte d'une éloquence qui caractérisait Mazarin lorsqu'il parlait italien ou espagnol, et qu'il perdait entièrement lorsqu'il parlait français, fut prononcée avec un visage impénétrable qui ne laissa soupçonner à Gondy, si habile physionomiste qu'il fût, qu'un simple avertissement d'être plus modérée.
De son côté aussi, la reine rudoyée s'adoucit tout à coup; elle laissa pour ainsi dire tomber de ses yeux le feu, de ses joues le sang, de ses lèvres la colère verbeuse. Elle s'assit, et d'une voix humide de pleurs, laissant tomber ses bras abattus à ses côtés:
-- Pardonnez-moi, monsieur le coadjuteur, dit-elle, et attribuez cette violence à ce que je souffre. Femme, et par conséquent assujettie aux faiblesses de mon sexe, je m'effraie de la guerre civile; reine et accoutumée à être obéie, je m'emporte aux premières résistances.
-- Madame, dit de Gondy en s'inclinant, Votre Majesté se trompe en qualifiant de résistance mes sincères avis. Votre Majesté n'a que des sujets soumis et respectueux. Ce n'est point à la reine que le peuple en veut, il appelle Broussel, et voilà tout, trop heureux de vivre sous les lois de Votre Majesté, si toutefois Votre Majesté lui rend Broussel, ajouta Gondy en souriant.
Mazarin qui, à ces mots:_ Ce n'est pas à la reine que le peuple en veut_, avait déjà dressé l'oreille, croyant que le coadjuteur allait parler des cris: «À bas le Mazarin!», sut gré à Gondy de cette suppression, et dit de sa voix la plus soyeuse et avec son visage le plus gracieux:
-- Madame, croyez-en le coadjuteur, qui est l'un des plus habiles politiques que nous ayons; le premier chapeau de cardinal qui vaquera semble fait pour sa noble tête.
-- Ah! que tu as besoin de moi, rusé coquin! dit de Gondy.
-- Et que nous promettra-t-il à nous, dit d'Artagnan, le jour où on voudra le tuer? Peste, s'il donne comme cela des chapeaux, apprêtons-nous, Porthos, et demandons chacun un régiment dès demain. Corbleu! que la guerre civile dure une année seulement, et je ferai redorer pour moi l'épée de connétable!
-- Et moi? dit Porthos.
-- Toi! je te ferai donner le bâton de maréchal de M. de La Meilleraie, qui ne me paraît pas en grande faveur en ce moment.
-- Ainsi, monsieur, dit la reine, sérieusement, vous craignez l'émotion populaire?
-- Sérieusement, Madame, reprit Gondy étonné de ne pas être plus avancé; je crains, quand le torrent a rompu sa digue, qu'il ne cause de grands ravages.
-- Et moi, dit la reine, je crois que dans ce cas, il lui faut opposer des digues nouvelles. Allez, je réfléchirai.
Gondy regarda Mazarin d'un air étonné. Mazarin s'approcha de la reine pour lui parler. En ce moment on entendit un tumulte effroyable sur la place du Palais-Royal.
Gondy sourit, le regard de la reine s'enflamma, Mazarin devint très pâle.
-- Qu'est-ce encore? dit-il.
En ce moment Comminges se précipita dans le salon.
-- Pardon, Madame, dit Comminges à la reine en entrant, mais le peuple a broyé les sentinelles contre les grilles, et en ce moment il force les portes: qu'ordonnez-vous?
-- Écoutez, Madame, dit Gondy.
Le mugissement des flots, le bruit de la foudre, les rugissements d'un volcan, ne peuvent point se comparer à la tempête de cris qui s'éleva au ciel en ce moment.
-- Ce que j'ordonne? dit la reine.
-- Oui, le temps presse.
-- Combien d'hommes à peu près avez-vous au Palais-Royal?
-- Six cents hommes.
-- Mettez cent hommes autour du roi, et avec le reste balayez-moi toute cette populace.
-- Madame, dit Mazarin, que faites-vous?
-- Allez! dit la reine.
Comminges sortit avec l'obéissance passive du soldat.
En ce moment un craquement horrible se fit entendre, une des portes commençait à céder.
-- Eh! Madame, dit Mazarin, vous nous perdez tous, le roi, vous et moi.
Anne d'Autriche, à ce cri parti de l'âme du cardinal effrayé, eut peur à son tour, elle rappela Comminges.
-- Il est trop tard! dit Mazarin en s'arrachant les cheveux, il est trop tard!
La porte céda, et l'on entendit les hurlements de joie de la populace. D'Artagnan mit l'épée à la main et fit signe à Porthos d'en faire autant.
-- Sauvez la reine! s'écria Mazarin en s'adressant au coadjuteur.
Gondy s'élança vers la fenêtre qu'il ouvrit; il reconnut Louvières à la tête d'une troupe de trois ou quatre mille hommes peut-être.
-- Pas un pas de plus! cria-t-il, la reine signe.
-- Que dites-vous? s'écria la reine.
-- La vérité, Madame, dit Mazarin lui présentant une plume et un papier, il le faut. Puis il ajouta: Signez, Anne, je vous en prie, je le veux!
La reine tomba sur une chaise, prit la plume et signa.
Contenu par Louvières, le peuple n'avait pas fait un pas de plus; mais ce murmure terrible qui indique la colère de la multitude continuait toujours.
La reine écrivit:
«Le concierge de la prison de Saint-Germain mettra en liberté le conseiller Broussel.» Et elle signa.
Le coadjuteur, qui dévorait des yeux ses moindres mouvements, saisit le papier aussitôt que la signature y fut déposée, revint à la fenêtre, et l'agitant avec la main:
-- Voici l'ordre, dit-il.
Paris tout entier sembla pousser une grande clameur de joie; puis les cris: «Vive Broussel! Vive le coadjuteur!» retentirent.
-- Vive la reine! dit le coadjuteur.
Quelques cris répondirent au sien, mais pauvres et rares.
Peut-être le coadjuteur n'avait-il poussé ce cri que pour faire sentir à Anne d'Autriche sa faiblesse.
-- Et maintenant que vous avez ce que vous avez voulu, dit-elle, allez, monsieur de Gondy.
-- Quand la reine aura besoin de moi, dit le coadjuteur en s'inclinant, Sa Majesté sait que je suis à ses ordres.
La reine fit un signe de tête, Gondy se retira.
-- Ah! prêtre maudit! s'écria Anne d'Autriche en étendant la main vers la porte à peine fermée, je te ferai boire un jour le reste du fiel que tu m'as versé aujourd'hui.
Mazarin voulut s'approcher d'elle.
-- Laissez-moi! dit-elle; vous n'êtes pas un homme!
Et elle sortit.
-- C'est vous qui n'êtes pas une femme, murmura Mazarin.
Puis, après un instant de rêverie, il se souvint que d'Artagnan et Porthos devaient être là, et par conséquent avaient tout entendu. Il fronça le sourcil et alla droit à la tapisserie, qu'il souleva; le cabinet était vide.
Au dernier mot de la reine, d'Artagnan avait pris Porthos par la main et l'avait entraîné vers la galerie.
Mazarin entra à son tour dans la galerie et trouva les deux amis qui se promenaient.
-- Pourquoi avez-vous quitté le cabinet, monsieur d'Artagnan? dit Mazarin.
-- Parce que, dit d'Artagnan, la reine a ordonné à tout le monde de sortir et que j'ai pensé que cet ordre était pour nous comme pour les autres.
-- Ainsi vous êtes ici depuis...
-- Depuis un quart d'heure à peu près, dit d'Artagnan en regardant Porthos et en lui faisant signe de ne pas le démentir.
Mazarin surprit ce signe et demeura convaincu que d'Artagnan avait tout vu et tout entendu, mais il lui sut gré du mensonge.
-- Décidément, monsieur d'Artagnan, vous êtes l'homme que je cherchais, et vous pouvez compter sur moi ainsi que votre ami.
Puis, saluant les deux amis de son plus charmant sourire, il rentra plus tranquille dans son cabinet, car à la sortie de Gondy, le tumulte avait cessé comme par enchantement.
LII. Le malheur donne de la mémoire
Anne était rentrée furieuse dans son oratoire.
-- Quoi! s'écria-t-elle en tordant ses beaux bras, quoi, le peuple a vu M. de Condé, le premier prince du sang, arrêté par ma belle- mère, Marie de Médicis; il a vu ma belle-mère, son ancienne régente, chassée par le cardinal; il a vu M. de Vendôme, c'est-à- dire le fils de Henri IV, prisonnier à Vincennes; il n'a rien dit tandis qu'on insultait, qu'on incarcérait, qu'on menaçait ces grands personnages! et pour un Broussel! Jésus, qu'est donc devenue la royauté?
Anne touchait sans y penser à la question brûlante. Le peuple n'avait rien dit pour les princes, le peuple se soulevait pour Broussel; c'est qu'il s'agissait d'un plébéien, et qu'en défendant Broussel le peuple sentait instinctivement qu'il se défendait lui- même.
Pendant ce temps, Mazarin se promenait de long en large dans son cabinet, regardant de temps en temps sa belle glace de Venise tout étoilée.
-- Eh! disait-il, c'est triste, je le sais bien, d'être forcé de céder ainsi; mais bah! nous prendrons notre revanche: qu'importe Broussel! c'est un nom, ce n'est pas une chose.
Si habile politique qu'il fût, Mazarin se trompait cette fois: Broussel était une chose et non pas un nom.
Aussi, lorsque le lendemain matin Broussel fit son entrée à Paris dans un grand carrosse, ayant son fils Louvières à côté de lui et Friquet derrière la voiture, tout le peuple en armes se précipita- t-il sur son passage! les cris de: «Vive Broussel! Vive notre père!» retentissaient de toutes parts et portaient la mort aux oreilles de Mazarin; de tous les côtés les espions du cardinal et de la reine rapportaient de fâcheuses nouvelles, qui trouvaient le ministre fort agité et la reine fort tranquille. La reine paraissait mûrir dans sa tête une grande résolution, ce qui redoublait les inquiétudes de Mazarin. Il connaissait l'orgueilleuse princesse et craignait fort les résolutions d'Anne d'Autriche.
Le coadjuteur était rentré au parlement plus roi que le roi, la reine et le cardinal ne l'étaient à eux trois ensemble; sur son avis, un édit du parlement avait invité les bourgeois à déposer leurs armes et à démolir les barricades: ils savaient maintenant qu'il ne fallait qu'une heure pour reprendre les armes et qu'une nuit pour refaire les barricades.
Planchet était rentré dans sa boutique; la victoire amnistie: Planchet n'avait donc plus peur d'être pendu; il était convaincu que, si l'on faisait seulement mine de l'arrêter, le peuple se soulèverait pour lui comme il venait de le faire pour Broussel.
Rochefort avait rendu ses chevau-légers au chevalier d'Humières: il en manquait bien deux à l'appel; mais le chevalier, qui était frondeur dans l'âme, n'avait pas voulu entendre parler de dédommagement.
Le mendiant avait repris sa place au parvis Saint-Eustache, distribuant toujours son eau bénite d'une main et demandant l'aumône de l'autre; et nul ne se doutait que ces deux mains-là venaient d'aider à tirer de l'édifice social la pierre fondamentale de la royauté.
Louvières était fier et content, il s'était vengé du Mazarin, qu'il détestait, et avait fort contribué à faire sortir son père de prison; son nom avait été répété avec terreur au Palais-Royal, et il disait en riant au conseiller réintégré dans sa famille:
-- Croyez-vous, mon père, que si maintenant je demandais une compagnie à la reine elle me la donnerait?
D'Artagnan avait profité du moment de calme pour renvoyer Raoul, qu'il avait eu grand'peine à retenir enfermé pendant l'émeute, et qui voulait absolument tirer l'épée pour l'un ou l'autre parti. Raoul avait fait quelque difficulté d'abord, mais d'Artagnan avait parlé au nom du comte de La Fère. Raoul avait été faire une visite à madame de Chevreuse et était parti pour rejoindre l'armée.
Rochefort seul trouvait la chose assez mal terminée: il avait écrit à M. le duc de Beaufort de venir; le duc allait arriver et trouverait Paris tranquille.
Il alla trouver le coadjuteur, pour lui demander s'il ne fallait pas donner avis au prince de s'arrêter en route; mais Gondy y réfléchit un instant et dit:
-- Laissez-le continuer son chemin.
-- Mais ce n'est donc pas fini? demanda Rochefort.
-- Bon! mon cher comte, nous ne sommes encore qu'au commencement.
-- Qui vous fait croire cela?
-- La connaissance que j'ai du coeur de la reine: elle ne voudra pas demeurer battue.
-- Prépare-t-elle donc quelque chose?
-- Je l'espère.
-- Que savez-vous, voyons?
-- Je sais qu'elle a écrit à M. le Prince de revenir de l'armée en toute hâte.
-- Ah! ah! dit Rochefort, vous avez raison, il faut laisser venir M. de Beaufort.
Le soir même de cette conversation, le bruit se répandit que M. le Prince était arrivé.
C'était une nouvelle bien simple et bien naturelle, et cependant elle eut un immense retentissement; des indiscrétions, disait-on, avaient été commises par madame de Longueville, à qui M. le Prince, qu'on accusait d'avoir pour sa soeur une tendresse qui dépassait les bornes de l'amitié fraternelle, avait fait des confidences.
Ces confidences dévoilaient de sinistres projets de la part de la reine.
Le soir même de l'arrivée de M. le Prince, des bourgeois plus avancés que les autres, des échevins, des capitaines de quartier s'en allaient chez leurs connaissances, disant:
-- Pourquoi ne prendrions-nous pas le roi et ne le mettrions-nous pas à l'Hôtel de Ville? c'est un tort de le laisser élever par nos ennemis, qui lui donnent de mauvais conseils; tandis que s'il était dirigé par M. le coadjuteur, par exemple, il sucerait des principes nationaux et aimerait le peuple.
La nuit fut sourdement agitée; le lendemain on revit les manteaux gris et noirs, les patrouilles de marchands en armes et les bandes de mendiants.
La reine avait passé la nuit à conférer seule à seul avec M. le Prince; à minuit il avait été introduit dans son oratoire et ne l'avait quittée qu'à cinq heures.
À cinq heures la reine se rendit au cabinet du cardinal.
Si elle n'était pas encore couchée, elle, le cardinal était déjà levé.
Il rédigeait une réponse à Cromwell, six jours étaient déjà écoulés sur les dix qu'il avait demandés à Mordaunt.
-- Bah! disait-il, je l'aurai fait un peu attendre, mais M. Cromwell sait trop ce que c'est que les révolutions pour ne pas m'excuser.
Il relisait donc avec complaisance le premier paragraphe de son factum, lorsqu'on gratta doucement à la porte qui communiquait aux appartements de la reine. Anne d'Autriche pouvait seule venir par cette porte. Le cardinal se leva et alla ouvrir.
La reine était en négligé, mais le négligé lui allait encore, car, ainsi que Diane de Poitiers et Ninon, Anne d'Autriche conserva ce privilège de rester toujours belle: seulement ce matin-là elle était plus belle que de coutume, car ses yeux avaient tout le brillant que donne au regard une joie intérieure.
-- Qu'avez-vous, Madame, dit Mazarin inquiet, vous avez l'air toute fière?
-- Oui, Giulio, dit-elle, fière et heureuse, car j'ai trouvé le moyen d'étouffer cette hydre.
-- Vous êtes un grand politique, ma reine, dit Mazarin, voyons le moyen.
Et il cacha ce qu'il écrivait en glissant la lettre commencée sous du papier blanc.
-- Ils veulent me prendre le roi, vous savez? dit la reine.
-- Hélas! oui! et me pendre, moi.
-- Ils n'auront pas le roi.
-- Et ils ne me pendront pas, _benone._
-- Écoutez: je veux leur enlever mon fils et moi-même, et vous avec moi; je veux que cet événement, qui du jour au lendemain changera la face des choses, s'accomplisse sans que d'autres le sachent que vous, moi et une troisième personne.
-- Et quelle est cette troisième personne?
-- M. le Prince.
-- Il est donc arrivé, comme on me l'avait dit?
-- Hier soir.
-- Et vous l'avez vu?
-- Je le quitte.
-- Il prête les mains à ce projet?
-- Le conseil vient de lui.
-- Et Paris?
-- Il l'affame et le force à se rendre à discrétion.
-- Le projet ne manque pas de grandiose, mais je n'y vois qu'un empêchement.
-- Lequel?
-- L'impossibilité.
-- Parole vide de sens. Rien n'est impossible.
-- En projet.