Chapter 36
Celui-ci fouetta ses animaux, qui ouvrirent un large chemin dans la foule; mais en arrivant au quai, il fallut s'arrêter. Le carrosse versa, les chevaux étaient portés, étouffés, broyés par la foule, Raoul, à pied, car il n'avait pas eu le temps de remonter à cheval, las de distribuer des coups de plat d'épée, comme les gardes las de distribuer des coups de plat de lame, commençait à recourir à la pointe. Mais ce terrible et dernier recours ne faisait qu'exaspérer la multitude. On commençait de temps en temps à voir reluire aussi au milieu de la foule le canon d'un mousquet ou la lame d'une rapière; quelques coups de feu retentissaient, tirés en l'air sans doute, mais dont l'écho ne faisait pas moins vibrer les coeurs; les projectiles continuaient de pleuvoir des fenêtres. On entendait des voix que l'on n'entend que les jours d'émeute; on voyait des visages qu'on ne voit que les jours sanglants. Les cris: «À mort! à mort les gardes! à la Seine l'officier!» dominaient tout ce bruit, si immense qu'il fût. Raoul, son chapeau broyé, le visage sanglant, sentait que non seulement ses forces, mais encore sa raison, commençaient à l'abandonner; ses yeux nageaient dans un brouillard rougeâtre, et à travers ce brouillard il voyait cent bras menaçants s'étendre sur lui, prêts à le saisir quand il tomberait. Comminges s'arrachait les cheveux de rage dans le carrosse renversé. Les gardes ne pouvaient porter secours à personne, occupés qu'ils étaient chacun à se défendre personnellement. Tout était fini: carrosse, chevaux, gardes, satellites et prisonnier peut-être, tout allait être dispersé par lambeaux, quand tout à coup une voix bien connue de Raoul retentit, quand soudain une large épée brilla en l'air; au même instant la foule s'ouvrit, trouée, renversée, écrasée: un officier de mousquetaires, frappant et taillant de droite et de gauche, courut à Raoul et le prit dans ses bras au moment où il allait tomber.
-- Sangdieu! cria l'officier, l'ont-ils donc assassiné? En ce cas, malheur à eux!
Et il se retourna si effrayant de vigueur, de colère et de menace, que les plus enragés rebelles se ruèrent les uns sur les autres pour s'enfuir et que quelques-uns roulèrent jusque dans la Seine.
-- Monsieur d'Artagnan, murmura Raoul.
-- Oui, sangdieu! en personne, et heureusement pour vous, à ce qu'il paraît, mon jeune ami. Voyons! ici, vous autres, s'écria-t- il en se redressant sur ses étriers et élevant son épée, appelant de la voix et du geste les mousquetaires qui n'avaient pu le suivre tant sa course avait été rapide. Voyons, balayez-moi tout cela! Aux mousquets! Portez armes! Apprêtez armes! En joue...
À cet ordre les montagnes du populaire s'affaissèrent si subitement, que d'Artagnan ne put retenir un éclat de rire homérique.
-- Merci, d'Artagnan, dit Comminges, montrant la moitié de son corps par la portière du carrosse renversé; merci, mon jeune gentilhomme! Votre nom? que je le dise à la reine.
Raoul allait répondre, lorsque d'Artagnan se pencha à son oreille:
-- Taisez-vous, dit-il, et laissez-moi répondre.
Puis, se retournant vers Comminges:
-- Ne perdez pas votre temps, Comminges, dit-il, sortez du carrosse si vous pouvez, et faites-en avancer un autre.
-- Mais lequel?
-- Pardieu, le premier venu qui passera sur le Pont-Neuf, ceux qui le montent seront trop heureux, je l'espère, de prêter leur carrosse pour le service du roi.
-- Mais, dit Comminges, je ne sais.
-- Allez donc, ou, dans cinq minutes, tous les manants vont revenir avec des épées et des mousquets. Vous serez tué et votre prisonnier délivré. Allez. Et, tenez, voici justement un carrosse qui vient là-bas.
Puis se penchant de nouveau vers Raoul:
-- Surtout ne dites pas votre nom, lui souffla-t-il.
Le jeune homme le regardait d'un air étonné.
-- C'est bien, j'y cours, dit Comminges, et s'ils reviennent faites feu.
-- Non pas, non pas, répondit d'Artagnan, que personne ne bouge, au contraire: un coup de feu tiré en ce moment serait payé trop cher demain.
Comminges prit ses quatre gardes et autant de mousquetaires et courut au carrosse. Il en fit descendre les gens qui s'y trouvaient et le ramena près du carrosse versé.
Mais lorsqu'il fallut transporter Broussel du char brisé dans l'autre, le peuple, qui aperçut celui qu'il appelait son libérateur, poussa des hurlements inimaginables et se rua de nouveau vers le carrosse.
-- Partez, dit d'Artagnan. Voici dix mousquetaires pour vous accompagner, j'en garde vingt pour contenir le peuple; partez et ne perdez pas une minute. Dix hommes pour monsieur de Comminges!
Dix hommes se séparèrent de la troupe, entourèrent le nouveau carrosse et partirent au galop.
Au départ du carrosse les cris redoublèrent; plus de dix mille hommes se pressaient sur le quai, encombrant le Pont-Neuf et les rues adjacentes.
Quelques coups de feu partirent. Un mousquetaire fut blessé.
-- En avant, cria d'Artagnan poussé à bout et mordant sa moustache.
Et il fit avec ses vingt hommes une charge sur tout ce peuple, qui se renversa épouvanté. Un seul homme demeura à sa place l'arquebuse à la main.
-- Ah! dit cet homme, c'est toi qui déjà as voulu l'assassiner! attends!
Et il abaissa son arquebuse sur d'Artagnan, qui arrivait sur lui au triple galop.
D'Artagnan se pencha sur le cou de son cheval, le jeune homme fit feu; la balle coupa la plume de son chapeau.
Le cheval emporté heurta l'imprudent qui, à lui seul, essayait d'arrêter une tempête, et l'envoya tomber contre la muraille.
D'Artagnan arrêta son cheval tout court, et tandis que ses mousquetaires continuaient de charger, il revint l'épée haute sur celui qu'il avait renversé.
-- Ah! monsieur, cria Raoul, qui reconnaissait le jeune homme pour l'avoir vu rue Cocatrix, monsieur, épargnez-le, c'est son fils.
D'Artagnan retint son bras prêt à frapper.
-- Ah! vous êtes son fils, dit-il; c'est autre chose.
-- Monsieur, je me rends! dit Louvières tendant à l'officier son arquebuse déchargée.
-- Eh non! ne vous rendez pas, mordieu! filez au contraire, et promptement; si je vous prends, vous serez pendu.
Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois, il passa sous le cou du cheval et disparut au coin de la rue Guénégaud.
-- Ma foi, dit d'Artagnan à Raoul, il était temps que vous m'arrêtiez la main, c'était un homme mort, et, ma foi, quand j'aurais su qui il était, j'eusse eu regret de l'avoir tué.
-- Ah! monsieur, dit Raoul, permettez qu'après vous avoir remercié pour ce pauvre garçon, je vous remercie pour moi; moi aussi, monsieur, j'allais mourir quand vous êtes arrivé.
-- Attendez, attendez, jeune homme, et ne vous fatiguez pas à parler.
Puis tirant d'une de ses fontes un flacon plein de vin d'Espagne:
-- Buvez deux gorgées de ceci, dit-il.
Raoul but et voulut renouveler ses remerciements.
-- Cher, dit d'Artagnan, nous parlerons de cela plus tard.
Puis, voyant que les mousquetaires avaient balayé le quai depuis le Pont-Neuf jusqu'au quai Saint-Michel et qu'ils revenaient, il leva son épée pour qu'ils doublassent le pas.
Les mousquetaires arrivèrent au trot; en même temps, de l'autre côté du quai, arrivaient les dix hommes d'escorte que d'Artagnan avait donnés à Comminges.
-- Holà! dit d'Artagnan s'adressant à ceux-ci, est-il arrivé quelque chose de nouveau?
-- Eh, monsieur, dit le sergent, leur carrosse s'est encore brisé une fois; c'est une véritable malédiction.
D'Artagnan haussa les épaules.
-- Ce sont des maladroits, dit-il; quand on choisit un carrosse, il faut qu'il soit solide: le carrosse avec lequel on arrête un Broussel doit pouvoir porter dix mille hommes.
-- Qu'ordonnez-vous, mon lieutenant?
-- Prenez le détachement et conduisez-le au quartier.
-- Mais vous vous retirez donc seul?
-- Certainement. Croyez-vous pas que j'aie besoin d'escorte?
-- Cependant...
-- Allez donc.
Les mousquetaires partirent et d'Artagnan demeura seul avec Raoul.
-- Maintenant, souffrez-vous? lui dit-il.
-- Oui, monsieur, j'ai la tête lourde et brûlante.
-- Qu'y a-t-il donc à cette tête? dit d'Artagnan levant le chapeau. Ah! ah! une contusion.
-- Oui, j'ai reçu, je crois, un pot de fleurs sur la tête.
-- Canaille! dit d'Artagnan. Mais vous avez des éperons, étiez- vous donc à cheval?
-- Oui; mais j'en suis descendu pour défendre M. de Comminges, et mon cheval a été pris. Et tenez, le voici.
En effet, en ce moment même le cheval de Raoul passait monté par Friquet, qui courait au galop, agitant son bonnet de quatre couleurs et criant.
-- Broussel! Broussel!
-- Holà! arrête, drôle! cria d'Artagnan, amène ici ce cheval.
Friquet entendit bien; mais il fit semblant de ne pas entendre, et essaya de continuer son chemin.
D'Artagnan eut un instant envie de courir après maître Friquet, mais il ne voulut point laisser Raoul seul; il se contenta donc de prendre un pistolet dans ses fontes et de l'armer.
Friquet avait l'oeil vif et l'oreille fine, il vit le mouvement de d'Artagnan, entendit le bruit du chien; il arrêta son cheval tout court.
-- Ah! c'est vous, monsieur l'officier, s'écria-t-il en venant à d'Artagnan, et je suis en vérité bien aise de vous rencontrer.
D'Artagnan regarda Friquet avec attention et reconnut le petit garçon de la rue de la Calandre.
-- Ah! c'est toi, drôle, dit-il; viens ici.
-- Oui, c'est moi, monsieur l'officier, dit Friquet de son air câlin.
-- Tu as donc changé de métier? tu n'es donc plus enfant de choeur? tu n'es donc plus garçon de taverne? tu es donc voleur de chevaux?
-- Ah! monsieur l'officier, peut-on dire! s'écria Friquet, je cherchais le gentilhomme auquel appartient ce cheval, un beau cavalier brave comme un César... Il fit semblant d'apercevoir Raoul pour la première fois... Ah! mais je ne me trompe pas, continua-t-il, le voici. Monsieur, vous n'oublierez pas le garçon, n'est-ce pas?
Raoul mit la main à sa poche.
-- Qu'allez-vous faire? dit d'Artagnan.
-- Donner dix livres à ce brave garçon, répondit Raoul en tirant une pistole de sa poche.
-- Dix coups de pied dans le ventre, dit d'Artagnan. Va-t'en, drôle! et n'oublie pas que j'ai ton adresse.
Friquet, qui ne s'attendait pas à en être quitte à si bon marché, ne fit qu'un bond du quai à la rue Dauphine, où il disparut. Raoul remonta sur son cheval, et tous deux marchant au pas, d'Artagnan gardant le jeune homme comme si c'était son fils, prirent le chemin de la rue Tiquetonne.
Tout le long de la route il y eut bien de sourds murmures et de lointaines menaces; mais, à l'aspect de cet officier à la tournure si militaire, à la vue de cette puissante épée qui pendait à son poignet soutenue par sa dragonne, on s'écarta constamment, et aucune tentative sérieuse ne fut faite contre les deux cavaliers.
On arriva donc sans accident à l'hôte de _La Chevrette._
La belle Madeleine annonça à d'Artagnan que Planchet était de retour et avait amené Mousqueton, lequel avait supporté héroïquement l'extraction de la balle et se trouvait aussi bien que le comportait son état.
D'Artagnan ordonna alors d'appeler Planchet; mais, si bien qu'on l'appelât, Planchet ne répondit point: il avait disparu.
-- Alors, du vin! dit d'Artagnan.
Puis quand le vin fut apporté et que d'Artagnan fut seul avec Raoul:
-- Vous êtes bien content de vous, n'est-ce pas? dit-il en le regardant entre les deux yeux.
-- Mais oui, dit Raoul; il me semble que j'ai fait mon devoir. N'ai-je pas défendu le roi?
-- Et qui vous dit de défendre le roi?
-- Mais M. le comte de La Fère lui-même.
-- Oui, le roi; mais aujourd'hui vous n'avez pas défendu le roi, vous avez défendu Mazarin, ce qui n'est pas la même chose.
-- Mais, monsieur...
-- Vous avez fait une énormité, jeune homme, vous vous êtes mêlé de choses qui ne vous regardent pas.
-- Cependant vous-même...
-- Oh! moi, c'est autre chose; moi, j'ai dû obéir aux ordres de mon capitaine. Votre capitaine, à vous, c'est M. le Prince. Entendez bien cela, vous n'en avez pas d'autre. Mais a-t-on vu, continua d'Artagnan, cette mauvaise tête qui va se faire mazarin, et qui aide à arrêter Broussel! Ne soufflez pas un mot de cela, au moins, ou M. le comte de La Fère serait furieux.
-- Vous croyez que M. le comte de La Fère se fâcherait contre moi?
-- Si je le crois! j'en suis sûr; sans cela je vous remercierais, car enfin vous avez travaillé pour nous. Aussi je vous gronde en son lieu et place; la tempête sera plus douce, croyez-moi. Puis, ajouta d'Artagnan, j'use, mon cher enfant, du privilège que votre tuteur m'a concédé.
-- Je ne vous comprends pas, monsieur, dit Raoul.
D'Artagnan se leva, alla à son secrétaire, prit une lettre et la présenta à Raoul.
Dès que Raoul eut parcouru le papier, ses regards se troublèrent.
-- Oh! mon Dieu, dit-il en levant ses beaux yeux tout humides de larmes sur d'Artagnan, M. le comte a donc quitté Paris sans me voir?
-- Il est parti il y a quatre jours, dit d'Artagnan.
-- Mais sa lettre semble indiquer qu'il court un danger de mort.
-- Ah bien oui; lui, courir un danger de mort! soyez tranquille: non, il voyage pour affaire et va revenir bientôt; vous n'avez pas de répugnance, je l'espère, à m'accepter pour tuteur par intérim?
-- Oh! non, monsieur d'Artagnan, dit Raoul, vous êtes si brave gentilhomme et M. le comte de La Fère vous aime tant!
-- Eh! mon Dieu! aimez-moi aussi; je ne vous tourmenterai guère, mais à la condition que vous serez frondeur, mon jeune ami, et très frondeur même.
-- Mais puis-je continuer de voir madame de Chevreuse?
-- Je le crois mordieu bien! et M. le coadjuteur aussi, et madame de Longueville aussi; et si le bonhomme Broussel était là, que vous avez si étourdiment contribué à faire arrêter, je vous dirais: Faites vos excuses bien vite à M. Broussel et embrassez-le sur les deux joues.
-- Allons, monsieur, je vous obéirai, quoique je ne vous comprenne pas.
-- C'est inutile que vous compreniez. Tenez, continua d'Artagnan en se tournant vers la porte qu'on venait d'ouvrir, voici M. du Vallon qui nous arrive avec ses habits tout déchirés.
-- Oui, mais en échange, dit Porthos ruisselant de sueur et tout souillé de poussière, en échange j'ai déchiré bien des peaux. Ces croquants ne voulaient-ils pas m'ôter mon épée! Peste! quelle émotion populaire! continua le géant avec son air tranquille; mais j'en ai assommé plus de vingt avec le pommeau de Balizarde... Un doigt de vin, d'Artagnan.
-- Oh! je m'en rapporte à vous, dit le Gascon en remplissant le verre de Porthos jusqu'au bord; mais quand vous aurez bu, dites- moi votre opinion.
Porthos avala le verre d'un trait; puis, quand il l'eut posé sur la table et qu'il eut sucé sa moustache:
-- Sur quoi? dit-il.
-- Tenez, reprit d'Artagnan, voici monsieur de Bragelonne qui voulait à toute force aider à l'arrestation de Broussel et que j'ai eu grand peine à empêcher de défendre M. de Comminges!
-- Peste! dit Porthos; et le tuteur, qu'aurait-il dit s'il eût appris cela?
-- Voyez-vous, interrompit d'Artagnan; frondez, mon ami, frondez et songez que je remplace M. le comte en tout.
Et il fit sonner sa bourse.
Puis, se retournant vers son compagnon:
-- Venez-vous, Porthos? dit-il.
-- Où cela? demanda Porthos en se versant un second verre de vin.
-- Présenter nos hommages au cardinal.
Porthos avala le second verre avec la même tranquillité qu'il avait bu le premier, reprit son feutre, qu'il avait déposé sur une chaise, et suivit d'Artagnan.
Quant à Raoul, il resta tout étourdi de ce qu'il voyait, d'Artagnan lui ayant défendu de quitter la chambre avant que toute cette émotion se fût calmée.
XLVIII. Le mendiant de Saint-Eustache
D'Artagnan avait calculé ce qu'il faisait en ne se rendant pas immédiatement au Palais-Royal: il avait donné le temps à Comminges de s'y rendre avant lui, et par conséquent de faire part au cardinal des services éminents que lui, d'Artagnan, et son ami avaient rendus dans cette matinée au parti de la reine.
Aussi tous deux furent-ils admirablement reçus par Mazarin, qui leur fit force compliments et qui leur annonça que chacun d'eux était à plus de moitié chemin de ce qu'il désirait: c'est-à-dire d'Artagnan de son capitainat, et Porthos de sa baronnie.
D'Artagnan aurait mieux aimé de l'argent que tout cela, car il savait que Mazarin promettait facilement et tenait avec grand- peine: il estimait donc les promesses du cardinal comme viandes creuses; mais il ne parut pas moins très satisfait devant Porthos, qu'il ne voulait pas décourager.
Pendant que les deux amis étaient chez le cardinal, la reine le fit demander. Le cardinal pensa que c'était un moyen de redoubler le zèle de ses deux défenseurs, en leur procurant les remerciements de la reine elle-même; il leur fit signe de le suivre. D'Artagnan et Porthos lui montrèrent leurs habits tout poudreux et tout déchirés, mais le cardinal secoua la tête.
-- Ces costumes-là, dit-il, valent mieux que ceux de la plupart des courtisans que vous trouverez chez la reine, car ce sont des costumes de bataille.
D'Artagnan et Porthos obéirent.
La cour d'Anne d'Autriche était nombreuse et joyeusement bruyante, car, à tout prendre, après avoir remporté une victoire sur l'Espagnol, on venait de remporter une victoire sur le peuple. Broussel avait été conduit hors de Paris sans résistance et devait être à cette heure dans les prisons de Saint-Germain; et Blancmesnil, qui avait été arrêté en même temps que lui, mais dont l'arrestation s'était opérée sans bruit et sans difficulté, était écroué au château de Vincennes.
Comminges était près de la reine, qui l'interrogeait sur les détails de son expédition; et chacun écoutait son récit, lorsqu'il aperçut à la porte, derrière le cardinal qui entrait, d'Artagnan et Porthos.
-- Eh! Madame, dit-il courant à d'Artagnan, voici quelqu'un qui peut vous dire cela mieux que moi, car c'est mon sauveur. Sans lui, je serais probablement dans ce moment arrêté aux filets de Saint-Cloud; car il ne s'agissait de rien moins que de me jeter à la rivière. Parlez, d'Artagnan, parlez.
Depuis qu'il était lieutenant aux mousquetaires, d'Artagnan s'était trouvé cent fois peut-être dans le même appartement que la reine, mais jamais celle-ci ne lui avait parlé.
-- Eh bien, monsieur, après m'avoir rendu un pareil service, vous vous taisez? dit Anne d'Autriche.
-- Madame, répondit d'Artagnan, je n'ai rien à dire, sinon que ma vie est au service de Votre Majesté, et que je ne serai heureux que le jour où je la perdrai pour elle.
-- Je sais cela, monsieur, je sais cela, dit la reine, et depuis longtemps. Aussi suis-je charmée de pouvoir vous donner cette marque publique de mon estime et de ma reconnaissance.
-- Permettez-moi, Madame, dit d'Artagnan, d'en reverser une part sur mon ami, ancien mousquetaire de la compagnie de Tréville, comme moi (il appuya sur ces mots), et qui a fait des merveilles, ajouta-t-il.
-- Le nom de monsieur? demanda la reine.
-- Aux mousquetaires, dit d'Artagnan, il s'appelait Porthos (la reine tressaillit), mais son véritable nom est le chevalier du Vallon.
-- De Bracieux de Pierrefonds, ajouta Porthos.
-- Ces noms sont trop nombreux pour que je me les rappelle tous, et je ne veux me souvenir que du premier, dit gracieusement la reine.
Porthos salua. D'Artagnan fit deux pas en arrière.
Il y eut un cri de surprise dans la royale assemblée. Quoique M. le coadjuteur eût prêché le matin même, on savait qu'il penchait fort du côté de la Fronde; et Mazarin, en demandant à M. l'archevêque de Paris de faire prêcher son neveu, avait eu évidemment l'intention de porter à M. de Retz une de ces bottes à l'italienne qui le réjouissaient si fort.
En effet, au sortir de Notre-Dame, le coadjuteur avait appris l'événement. Quoique à peu près engagé avec les principaux frondeurs, il ne l'était point assez pour qu'il ne pût faire retraite si la cour lui offrait les avantages qu'il ambitionnait et auxquels la coadjutorerie n'était qu'un acheminement. M. de Retz voulait être archevêque en remplacement de son oncle, et cardinal, comme Mazarin. Or, le parti populaire pouvait difficilement lui accorder ces faveurs toutes royales. Il se rendait donc au palais pour faire compliment à la reine sur la bataille de Lens, déterminé d'avance à agir pour ou contre la cour, selon que son compliment serait bien ou mal reçu.
Le coadjuteur fut donc annoncé; il entra, et, à son aspect, toute cette cour triomphante redoubla de curiosité pour entendre ses paroles.
Le coadjuteur avait à lui seul à peu près autant d'esprit que tous ceux qui étaient réunis là pour se moquer de lui. Aussi son discours fut-il si parfaitement habile, que, si bonne envie que les assistants eussent d'en rire, ils n'y trouvaient point prise. Il termina en disant qu'il mettait sa faible puissance au service de Sa Majesté.
La reine parut, tout le temps qu'elle dura, goûter fort la harangue de M. le coadjuteur; mais cette harangue terminée par cette phrase, la seule qui donnât prise aux quolibets, Anne se retourna, et un coup d'oeil décoché vers ses favoris leur annonça qu'elle leur livrait le coadjuteur. Aussitôt les plaisants de cour se lancèrent dans la mystification. Nogent-Bautru, le bouffon de la maison, s'écria que la reine était bien heureuse de trouver les secours de la religion dans un pareil moment.
Chacun éclata de rire.
Le comte de Villeroy dit qu'il ne savait pas comment on avait pu craindre un instant, quand on avait pour défendre la cour contre le parlement et les bourgeois de Paris, M. le coadjuteur qui, d'un signe, pouvait lever une armée de curés, de suisses et de bedeaux.
Le maréchal de La Meilleraie ajouta que, le cas échéant où l'on en viendrait aux mains, et où M. le coadjuteur ferait le coup de feu, il était fâcheux seulement que M. le coadjuteur ne pût pas être reconnu à un chapeau rouge dans la mêlée, comme Henri IV l'avait été à sa plume blanche à la bataille d'Ivry.
Gondy, devant cet orage qu'il pouvait rendre mortel pour les railleurs, demeura calme et sévère. La reine lui demanda alors s'il avait quelque chose à ajouter au beau discours qu'il venait de lui faire.
-- Oui, Madame, dit le coadjuteur, j'ai à vous prier d'y réfléchir à deux fois avant de mettre la guerre civile dans le royaume.
La reine tourna le dos et les rires recommencèrent.
Le coadjuteur salua et sortit du palais en lançant au cardinal, qui le regardait, un de ces regards qu'on comprend entre ennemis mortels. Ce regard était si acéré, qu'il pénétra jusqu'au fond du coeur de Mazarin, et que celui-ci, sentant que c'était une déclaration de guerre, saisit le bras de d'Artagnan et lui dit:
-- Dans l'occasion, monsieur, vous reconnaîtrez bien cet homme, qui vient de sortir, n'est-ce pas?
-- Oui, Monseigneur, dit-il.
Puis, se tournant à son tour vers Porthos:
-- Diable! dit-il, cela se gâte; je n'aime pas les querelles entre les gens Église.
Gondy se retira en semant les bénédictions sur son passage et en se donnant le malin plaisir de faire tomber à ses genoux jusqu'aux serviteurs de ses ennemis.
-- Oh! murmura-t-il en franchissant le seuil du palais, cour ingrate, cour perfide, cour lâche! je t'apprendrai demain à rire, mais sur un autre ton.
Mais tandis que l'on faisait des extravagances de joie au Palais- Royal pour renchérir sur l'hilarité de la reine, Mazarin, homme de sens, et qui d'ailleurs avait toute la prévoyance de la peur, ne perdait pas son temps à de vaines et dangereuses plaisanteries: il était sorti derrière le coadjuteur, assurait ses comptes, serrait son or, et faisait, par des ouvriers de confiance, pratiquer des cachettes dans ses murailles.
En rentrant chez lui, le coadjuteur apprit qu'un jeune homme était venu après son départ et l'attendait; il demanda le nom de ce jeune homme, et tressaillit de joie en apprenant qu'il s'appelait Louvières.
Il courut aussitôt à son cabinet; en effet le fils de Broussel, encore tout furieux et tout sanglant de la lutte contre les gens du roi, était là. La seule précaution qu'il eût prise pour venir à l'archevêché avait été de déposer son arquebuse chez un ami.