Vingt ans après

Chapter 32

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-- Je l'ai vu par la fenêtre, Madame; c'est un jeune homme qui paraît à peine seize ans et qu'on nomme le vicomte de Bragelonne.

La reine fit en souriant un signe de la tête, la jeune princesse rouvrit la porte et Raoul apparut sur le seuil.

Il fit trois pas vers la reine et s'agenouilla.

-- Madame, dit-il, j'apporte à Votre Majesté une lettre de mon ami, M. le comte de Guiche, qui m'a dit avoir l'honneur d'être de vos serviteurs; cette lettre contient une nouvelle importante et l'expression de ses respects.

Au nom du comte de Guiche, une rougeur se répandit sur les joues de la jeune princesse; la reine la regarda avec une certaine sévérité.

-- Mais vous m'aviez dit que la lettre était du maréchal de Grammont, Henriette! dit la reine.

-- Je le croyais, Madame... balbutia la jeune fille.

-- C'est ma faute, Madame, dit Raoul, je me suis annoncé effectivement comme venant de la part du maréchal de Grammont; mais blessé au bras droit, il n'a pu écrire, et c'est le comte de Guiche qui lui a servi de secrétaire.

-- On s'est donc battu? dit la reine faisant signe à Raoul de se relever.

-- Oui, Madame, dit le jeune homme remettant la lettre à de Winter, qui s'était avancé pour la recevoir et qui la transmit à la reine.

À cette nouvelle d'une bataille livrée, la jeune princesse ouvrit la bouche pour faire une question qui l'intéressait sans doute; mais sa bouche se referma sans avoir prononcé une parole, tandis que les roses de ses joues disparaissaient graduellement.

La reine vit tous ces mouvements, et sans doute son coeur maternel les traduisit; car s'adressant de nouveau à Raoul:

-- Et il n'est rien arrivé de mal au jeune comte de Guiche? demanda-t-elle; car non seulement il est de nos serviteurs, comme il vous l'a dit, monsieur, mais encore de nos amis.

-- Non, Madame, répondit Raoul; mais au contraire, il a gagné dans cette journée une grande gloire, et il a eu l'honneur d'être embrassé par M. le Prince sur le champ de bataille.

La jeune princesse frappa ses mains l'une contre l'autre, mais toute honteuse de s'être laissé entraîner à une pareille démonstration de joie, elle se tourna à demi et se pencha vers un vase plein de roses comme pour en respirer l'odeur.

-- Voyons ce que nous dit le comte, dit la reine.

-- J'ai eu l'honneur de dire à Votre Majesté qu'il écrivait au nom de son père.

-- Oui, monsieur.

La reine décacheta la lettre et lut:

«Madame et reine,

«Ne pouvant avoir l'honneur de vous écrire moi-même pour cause d'une blessure que j'ai reçue dans la main droite, je vous fais écrire par mon fils, M. le comte de Guiche, que vous savez être votre serviteur à l'égal de son père, pour vous dire que nous venons de gagner la bataille de Lens, et que cette victoire ne peut manquer de donner grand pouvoir au cardinal Mazarin et à la reine sur les affaires de l'Europe. Que Votre Majesté, si elle veut bien en croire mon conseil, profite donc de ce moment pour insister en faveur de son auguste époux auprès du gouvernement du roi. M. le vicomte de Bragelonne, qui aura l'honneur de vous remettre cette lettre, est l'ami de mon fils, auquel il a, selon toute probabilité, sauvé la vie; c'est un gentilhomme auquel Votre Majesté peut entièrement se confier, dans le cas où elle aurait quelque ordre verbal ou écrit à me faire parvenir.

«J'ai l'honneur d'être avec respect...

«Maréchal DE GRAMMONT.»

Au moment où il avait été question du service qu'il avait rendu au comte, Raoul n'avait pu s'empêcher de tourner la tête vers la jeune princesse, et alors il avait vu passer dans ses yeux une expression de reconnaissance infinie pour Raoul; il n'y avait plus de doute, la fille du roi Charles Ier aimait son ami.

-- La bataille de Lens est gagnée! dit la reine. Ils sont heureux ici, ils gagnent des batailles! Oui, le maréchal de Grammont a raison, cela va changer la face de leurs affaires; mais j'ai bien peur qu'elle ne fasse rien aux nôtres, si toutefois elle ne leur nuit pas. Cette nouvelle est récente, monsieur, continua la reine, je vous sais gré d'avoir mis cette diligence à me l'apporter; sans vous, sans cette lettre, je ne l'eusse apprise que demain, après- demain peut-être, la dernière de tout Paris.

-- Madame, dit Raoul, le Louvre est le second palais où cette nouvelle soit arrivée; personne encore ne la connaît; et j'avais juré à M. le comte de Guiche de remettre cette lettre à Votre Majesté avant même d'avoir embrassé mon tuteur.

-- Votre tuteur est-il un Bragelonne comme vous? demanda lord de Winter. J'ai connu autrefois un Bragelonne, vit-il toujours?

-- Non, monsieur, il est mort, et c'est de lui que mon tuteur, dont il était parent assez proche, je crois, a hérité cette terre dont il porte le nom.

-- Et votre tuteur, monsieur, demanda la reine, qui ne pouvait s'empêcher de prendre intérêt à ce beau jeune homme, comment se nomme-t-il?

-- M. le comte de La Fère, Madame, répondit le jeune homme en s'inclinant.

De Winter fit un mouvement de surprise, la reine le regarda en éclatant de joie.

-- Le comte de La Fère! s'écria-t-elle; n'est-ce point ce nom que vous m'avez dit?

Quant à de Winter, il ne pouvait en croire ce qu'il avait entendu.

-- M. le comte de La Fère! s'écria-t-il à son tour. Oh! monsieur, répondez-moi, je vous en supplie: le comte de La Fère n'est-il point un seigneur que j'ai connu beau et brave, qui fut mousquetaire de Louis XIII, et qui peut avoir maintenant quarante- sept à quarante-huit ans?

-- Oui, monsieur, c'est cela en tous points.

-- Et qui servait sous un nom d'emprunt?

-- Sous le nom d'Athos. Dernièrement encore j'ai, entendu son ami, M. d'Artagnan, lui donner ce nom.

-- C'est cela, Madame, c'est cela. Dieu soit loué! Et il est à Paris? continua le comte en s'adressant à Raoul.

Puis revenant à la reine:

-- Espérez encore, espérez, lui dit-il, la Providence se déclare pour nous, puisqu'elle fait que je retrouve ce brave gentilhomme d'une façon si miraculeuse. Et où loge-t-il, monsieur, je vous prie?

-- M. le comte de La Fère loge rue Guénégaud, hôtel du Grand-Roi- Charlemagne.

-- Merci, monsieur. Prévenez ce digne ami afin qu'il reste chez lui, je vais aller l'embrasser tout à l'heure.

-- Monsieur, j'obéis avec grand plaisir, si Sa Majesté veut me donner mon congé.

-- Allez, monsieur le vicomte de Bragelonne, dit la reine, allez, et soyez assuré de notre affection.

Raoul s'inclina respectueusement devant les deux princesses, salua de Winter et partit.

De Winter et la reine continuèrent à s'entretenir quelque temps à voix basse pour que la jeune princesse ne les entendît pas; mais cette précaution était inutile, celle-ci s'entretenait avec ses pensées.

Puis comme de Winter allait prendre congé:

-- Écoutez, milord, dit la reine, j'avais conservé cette croix de diamants, qui vient de ma mère, et cette plaque de saint Michel, qui vient de mon époux; ils valent à peu près cinquante mille livres. J'avais juré de mourir de faim près de ces gages précieux plutôt que de m'en défaire; mais aujourd'hui que ces deux bijoux peuvent être utiles à lui ou à ses défenseurs, il faut sacrifier tout à cette espérance. Prenez-les; et s'il est besoin d'argent pour votre expédition, vendez sans crainte, milord, vendez. Mais si vous trouvez moyen de les conserver, songez, milord, que je vous tiens comme m'ayant rendu le plus grand service qu'un gentilhomme puisse rendre à une reine, et qu'au jour de ma prospérité celui qui me rapportera cette plaque et cette croix sera béni par moi et mes enfants.

-- Madame, dit le Winter, Votre Majesté sera servie par un homme dévoué. Je cours déposer en lieu sûr ces deux objets, que je n'accepterais pas s'il nous restait les ressources de notre ancienne fortune; mais nos biens sont confisqués, notre argent comptant est tari, et nous sommes arrivés aussi à faire ressources de tout ce que nous possédons. Dans une heure je me rends chez le comte de La Fère, et demain Votre Majesté aura une réponse définitive.

La reine tendit la main à lord de Winter, qui la baisa respectueusement; et se tournant vers sa fille:

-- Milord, dit-elle, vous étiez chargé de remettre à cette enfant quelque chose de la part de son père.

De Winter demeura étonné; il ne savait pas ce que la reine voulait dire.

La jeune Henriette s'avança alors souriant et rougissant, et tendit son front au gentilhomme.

-- Dites à mon père que, roi ou fugitif, vainqueur ou vaincu, puissant ou pauvre, dit la jeune princesse, il a en moi la fille la plus soumise et la plus affectionnée.

-- Je le sais, Madame, répondit de Winter, en touchant de ses lèvres le front d'Henriette.

Puis il partit, traversant, sans être reconduit, ces grands appartements déserts et obscurs, essuyant les larmes que, tout blasé qu'il était par cinquante années de vie de cour, il ne pouvait s'empêcher de verser à la vue de cette royale infortune, si digne et si profonde à la fois.

XLIII. L'oncle et le neveu

Le cheval et le laquais de Winter l'attendaient à la porte. Il s'achemina alors vers son logis tout pensif et regardant derrière lui de temps en temps pour contempler la façade silencieuse et noire du Louvre. Ce fut alors qu'il vit un cavalier se détacher pour ainsi dire de la muraille et le suivre à quelque distance; il se rappela avoir vu, en sortant du Palais-Royal, une ombre à peu près pareille.

Le laquais de lord de Winter, qui le suivait à quelques pas, suivait aussi de l'oeil ce cavalier avec inquiétude.

-- Tony, dit le gentilhomme en faisant signe au valet de s'approcher.

-- Me voici, Monseigneur.

Et le valet se plaça côte à côte avec mon maître.

-- Avez-vous remarqué cet homme qui nous suit?

-- Oui, milord.

-- Qui est-il?

-- Je n'en sais rien; seulement il suit Votre Grâce depuis le Palais-Royal, s'est arrêté au Louvre pour attendre sa sortie, et repart du Louvre avec elle.

-- Quelque espion du cardinal, dit de Winter à part lui; feignons de ne pas nous apercevoir de sa surveillance.

Et, piquant des deux, il s'enfonça dans le dédale des rues qui conduisaient à son hôtel situé du côté du Marais: ayant habité longtemps la place Royale, lord de Winter était revenu tout naturellement se loger près de son ancienne demeure.

L'inconnu mit son cheval au galop.

De Winter descendit à son hôtellerie et monta chez lui, se promettant de faire observer l'espion; mais comme il déposait ses gants et son chapeau sur une table, il vit dans une glace qui se trouvait devant lui une figure qui se dessinait sur le seuil de la chambre.

Il se retourna, Mordaunt était devant lui.

De Winter pâlit et resta debout et immobile; quant à Mordaunt, il se tenait sur la porte, froid, menaçant, et pareil à la statue du Commandeur.

Il y eut un instant de silence glacé entre ces deux hommes.

-- Monsieur, dit de Winter, je croyais déjà vous avoir fait comprendre que cette persécution me fatiguait, retirez-vous donc ou je vais appeler pour vous faire chasser comme à Londres. Je ne suis pas votre oncle, je ne vous connais pas.

-- Mon oncle, répliqua Mordaunt de sa voix rauque et railleuse, vous vous trompez; vous ne me ferez pas chasser cette fois comme vous l'avez fait à Londres, vous n'oserez. Quant à nier que je suis votre neveu, vous y songerez à deux fois, maintenant que j'ai appris bien des choses que j'ignorais il y a un an.

-- Et que m'importe ce que vous avez appris! dit de Winter.

-- Oh! il vous importe beaucoup, mon oncle, j'en suis sûr, et vous allez être de mon avis tout à l'heure, ajouta-t-il avec un sourire qui fit passer un frisson dans les veines de celui auquel il s'adressait. Quand je me suis présenté chez vous la première fois, à Londres, c'était pour vous demander ce qu'était devenu mon bien; quand je me suis présenté la seconde fois, c'était pour vous demander ce qui avait souillé mon nom. Cette fois je me présente devant vous pour vous faire une question bien autrement terrible que toutes ces questions, pour vous dire, comme Dieu dit au premier meurtrier: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère Abel?»

-- Milord, qu'avez-vous fait de votre soeur, de votre soeur qui était ma mère?

De Winter recula sous le feu de ces yeux ardents.

-- De votre mère? dit-il.

-- Oui, de ma mère, milord, répondit le jeune homme en jetant la tête de haut en bas.

De Winter fit un effort violent sur lui-même, et, plongeant dans ses souvenirs pour y chercher une haine nouvelle, il s'écria:

-- Cherchez ce qu'elle est devenue, malheureux, et demandez-le à l'enfer, peut-être que l'enfer vous répondra.

Le jeune homme s'avança alors dans la chambre jusqu'à ce qu'il se trouvât face à face avec lord de Winter, et croisant les bras:

-- Je l'ai demandé au bourreau de Béthune, dit Mordaunt d'une voix sourde et le visage livide de douleur et de colère, et le bourreau de Béthune m'a répondu.

De Winter tomba sur une chaise comme si la foudre l'avait frappé, et tenta vainement de répondre.

-- Oui, n'est-ce pas? continua le jeune homme, avec ce mot tout s'explique, avec cette clef l'abîme s'ouvre. Ma mère avait hérité de son mari, et vous avez assassiné ma mère! mon nom m'assurait le bien paternel, et vous m'avez dégradé de mon nom; puis, quand vous m'avez eu dégradé de mon nom, vous m'avez dépouillé de ma fortune. Je ne m'étonne plus maintenant que vous ne me reconnaissiez pas; je ne m'étonne plus que vous refusiez de me reconnaître. Il est malséant d'appeler son neveu, quand on est spoliateur, l'homme qu'on a fait pauvre; quand on est meurtrier, l'homme qu'on a fait orphelin!

Ces paroles produisirent l'effet contraire qu'en attendait Mordaunt: de Winter se rappela quel monstre était Milady; il se releva calme et grave, contenant par son regard sévère le regard exalté du jeune homme.

-- Vous voulez pénétrer dans cet horrible secret, monsieur? dit de Winter. Eh bien, soit!... Sachez donc quelle était cette femme dont vous venez aujourd'hui me demander compte; cette femme avait, selon toute probabilité, empoisonné mon frère, et, pour hériter de moi, elle allait m'assassiner à mon tour; j'en ai la preuve. Que direz-vous à cela?

-- Je dirai que c'était ma mère!

-- Elle a fait poignarder, par un homme autrefois juste, bon et pur, le malheureux duc de Buckingham. Que direz-vous à ce crime, dont j'ai la preuve?

-- C'était ma mère!

-- Revenue en France, elle a empoisonné dans le couvent des Augustines de Béthune une jeune femme qu'aimait un de ses ennemis. Ce crime vous persuadera-t-il de la justice du châtiment? Ce crime, j'en ai la preuve!

-- C'était ma mère! s'écria le jeune homme, qui avait donné à ces trois exclamations une force toujours progressive.

-- Enfin, chargée de meurtres, de débauches, odieuse à tous, menaçante encore comme une panthère altérée de sang, elle a succombé sous les coups d'hommes qu'elle avait désespérés et qui jamais ne lui avaient causé le moindre dommage; elle a trouvé des juges que ses attentats hideux ont évoqués: et ce bourreau que vous avez vu, ce bourreau qui vous a tout raconté, prétendez-vous, ce bourreau, s'il vous a tout raconté, a dû vous dire qu'il avait tressailli de joie en vengeant sur elle la honte et le suicide de son frère. Fille pervertie, épouse adultère, soeur dénaturée, homicide, empoisonneuse, exécrable à tous les gens qui l'avaient connue, à toutes les nations qui l'avaient reçue dans leur sein, elle est morte maudite du ciel et de la terre; voilà ce qu'était cette femme.

Un sanglot plus fort que la volonté de Mordaunt lui déchira la gorge et fit remonter le sang à son visage livide; il crispa ses poings, et le visage ruisselant de sueur, les cheveux hérissés sur son front comme ceux d'Hamlet, il s'écria dévoré de fureur:

-- Taisez-vous, monsieur! c'était ma mère! Ses désordres, je ne les connais pas; ses vices, je ne les connais pas; ses crimes, je ne les connais pas! Mais ce que je sais, c'est que j'avais une mère, c'est que cinq hommes, ligués contre une femme, l'ont tuée clandestinement, nuitamment, silencieusement, comme des lâches! Ce que je sais, c'est que vous en étiez, monsieur; c'est que vous en étiez, mon oncle, et que vous avez dit comme les autres, et plus haut que les autres: _Il faut qu'elle meure!_ Donc, je vous en préviens, écoutez bien ces paroles et qu'elles se gravent dans votre mémoire de manière que vous ne les oubliez jamais: ce meurtre qui m'a tout ravi, ce meurtre qui m'a fait sans nom, ce meurtre qui m'a fait pauvre, ce meurtre qui m'a fait corrompu, méchant, implacable, j'en demanderai compte à vous d'abord, puis à ceux qui furent vos complices, quand je les connaîtrai.

La haine dans les yeux, l'écume à la bouche, le poing tendu, Mordaunt avait fait un pas de plus, un pas terrible et menaçant vers de Winter.

Celui-ci porta la main à son épée, et dit avec le sourire de l'homme qui depuis trente ans joue avec la mort:

-- Voulez-vous m'assassiner, monsieur? alors je vous reconnaîtrai pour mon neveu, car vous êtes bien le fils de votre mère.

-- Non, répliqua Mordaunt en forçant toutes les fibres de son visage, tous les muscles de son corps à reprendre leur place et à s'effacer; non, je ne vous tuerai pas, en ce moment du moins: car sans vous je ne découvrirais pas les autres. Mais quand je les connaîtrai, tremblez, monsieur; j'ai poignardé le bourreau de Béthune, je l'ai poignardé sans pitié, sans miséricorde, et c'était le moins coupable de vous tous.

À ces mots, le jeune homme sortit, et descendit l'escalier avec assez de calme pour n'être pas remarqué; puis sur le palier inférieur il passa devant Tony, penché sur la rampe et n'attendant qu'un cri de son maître pour monter près de lui.

Mais de Winter n'appela point: écrasé, défaillant, il resta debout et l'oreille tendue; puis seulement lorsqu'il eut entendu le pas du cheval qui s'éloignait, il tomba sur une chaise en disant:

-- Mon Dieu! je vous remercie qu'il ne connaisse que moi.

XLIV. Paternité

Pendant que cette scène terrible se passait chez lord de Winter, Athos, assis près de la fenêtre de sa chambre, le coude appuyé sur une table, la tête inclinée sur sa main, écoutait des yeux et des oreilles à la fois Raoul qui lui racontait les aventures de son voyage et les détails de la bataille.

La belle et noble figure du gentilhomme exprimait un indicible bonheur au récit de ces premières émotions si fraîches et si pures; il aspirait les sons de cette voix juvénile qui se passionnait déjà aux beaux sentiments, comme on fait d'une musique harmonieuse. Il avait oublié ce qu'il y avait de sombre dans le passé, de nuageux dans l'avenir. On eût dit que le retour de cet enfant bien-aimé avait fait de ces craintes mêmes des espérances. Athos était heureux, heureux comme jamais il ne l'avait été.

-- Et vous avez assisté et pris part à cette grande bataille, Bragelonne? disait l'ancien mousquetaire.

-- Oui, monsieur.

-- Et elle a été rude, dites-vous?

-- M. le Prince a chargé onze fois en personne.

-- C'est un grand homme de guerre, Bragelonne.

-- C'est un héros, monsieur; je ne l'ai pas perdu de vue un instant. Oh! que c'est beau, monsieur, de s'appeler Condé... et de porter ainsi son nom!

-- Calme et brillant, n'est-ce pas?

-- Calme comme à une parade, brillant comme dans une fête. Lorsque nous abordâmes l'ennemi, c'était au pas; on nous avait défendu de tirer les premiers, et nous marchions aux Espagnols, qui se tenaient sur une hauteur, le mousqueton à la cuisse. Arrivé à trente pas d'eux, le prince se retourna vers les soldats: «Enfants, dit-il, vous allez avoir à souffrir une furieuse décharge; mais, après, soyez tranquilles, vous aurez bon marché de tous ces gens.» Il se faisait un tel silence, qu'amis et ennemis entendirent ces paroles. Puis levant son épée: «Sonnez, trompettes» dit-il.

-- Bien, bien!... Dans l'occasion, vous feriez ainsi, Raoul, n'est-ce pas?

-- S'en doute, monsieur, car j'ai trouvé cela bien beau et bien grand. Lorsque nous fûmes arrivés à vingt pas, nous vîmes tous ces mousquetons s'abaisser comme une ligne brillante; car le soleil resplendissait sur les canons.»Au pas, enfants, au pas, dit le prince, voici le moment.»

-- Eûtes-vous peur, Raoul? demanda le comte.

-- Oui, monsieur, répondit naïvement le jeune homme, je me sentis comme un grand froid au coeur, et au mot de: «Feu!» qui retentit en espagnol dans les rangs ennemis, je fermai les yeux et je pensai à vous.

-- Bien vrai, Raoul? dit Athos en lui serrant la main.

-- Oui, monsieur. Au même instant il se fit une telle détonation, qu'on eût dit que l'enfer s'ouvrait et ceux qui ne furent pas tués sentirent la chaleur de la flamme. Je rouvris les yeux, étonné de n'être pas mort, ou tout au moins blessé; le tiers de l'escadron était couché à terre, mutilé et sanglant. En ce moment je rencontrai l'oeil du prince; je ne pensai plus qu'à une chose, c'est qu'il me regardait. Je piquai des deux et je me trouvai au milieu des rangs ennemis.

-- Et le prince fut content de vous?

-- Il me le dit du moins, monsieur, lorsqu'il me chargea d'accompagner à Paris M. de Châtillon, qui est venu donner cette nouvelle à la reine et apporter les drapeaux pris. «Allez, me dit le prince, l'ennemi ne sera pas rallié de quinze jours. D'ici là je n'ai pas besoin de vous. Allez embrasser ceux que vous aimez et qui vous aiment, et dites à ma soeur de Longueville que je la remercie du cadeau qu'elle m'a fait en vous donnant à moi.» Et je suis venu, monsieur, ajouta Raoul en regardant le comte avec un sourire de profond amour, car j'ai pensé que vous seriez bien aise de me revoir.

Athos attira le jeune homme à lui et l'embrassa au front comme il eût fait à une jeune fille.

-- Ainsi, dit-il, vous voilà lancé, Raoul; vous avez des ducs pour amis, un maréchal de France pour parrain, un prince du sang pour capitaine, et dans une même journée de retour vous avez été reçu par deux reines: c'est beau pour un novice.

-- Ah! monsieur, dit Raoul tout à coup, vous me rappelez une chose que j'oubliais, dans mon empressement à vous raconter mes exploits: c'est qu'il se trouvait chez Sa Majesté la reine d'Angleterre un gentilhomme qui, lorsque j'ai prononcé votre nom, a poussé un cri de surprise et de joie; il s'est dit de vos amis, m'a demandé votre adresse et va venir vous voir.

-- Comment s'appelle-t-il?

-- Je n'ai pas osé le lui demander, monsieur; mais quoiqu'il s'exprime élégamment, à son accent j'ai jugé qu'il était Anglais.

-- Ah! fit Athos.

Et sa tête se pencha comme pour chercher un souvenir. Puis, lorsqu'il releva son front, ses yeux furent frappés de la présence d'un homme qui se tenait debout devant la porte entrouverte et le regardait d'un air attendri.

-- Lord de Winter! s'écria le comte.

-- Athos, mon ami!

Et les deux gentilshommes se tinrent un instant embrassés; puis Athos, lui prenant les deux mains, lui dit en le regardant:

-- Qu'avez-vous, milord? vous paraissez aussi triste que je suis joyeux.

-- Oui, cher ami, c'est vrai; et je dirai même plus, c'est que votre vue redouble ma crainte.

Et de Winter regarda autour de lui comme pour chercher la solitude. Raoul comprit que les deux amis avaient à causer, et sortit sans affectation.

-- Voyons, maintenant que nous voilà seuls, dit Athos, parlons de vous.

-- Pendant que nous voilà seuls, parlons de nous, répondit lord de Winter. Il est ici.

-- Qui?

-- Le fils de Milady.

Athos, encore une fois frappé par ce nom qui semblait le poursuivre comme un écho fatal, hésita un moment, fronça légèrement le sourcil, puis d'un ton calme:

-- Je le sais, dit-il.

-- Vous le savez?

-- Oui. Grimaud l'a rencontré entre Béthune et Arras, et est revenu à franc étrier pour me prévenir de sa présence.

-- Grimaud le connaissait donc?

-- Non, mais il a assisté à son lit de mort un homme qui le connaissait.

-- Le bourreau de Béthune! s'écria de Winter.

-- Vous savez cela? dit Athos étonné.

-- Il me quitte à l'instant, répondit de Winter, il m'a tout dit. Ah! mon ami, quelle horrible scène! que n'avons-nous étouffé l'enfant avec la mère!