Vingt ans après

Chapter 29

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-- Volontiers, Monseigneur; où Votre Altesse veut-elle que je la conduise?

-- Dans quelque endroit élevé, d'où je puisse découvrir Lens et ses environs.

-- J'ai votre affaire, en ce cas.

-- Je puis me fier à toi, tu es bon Français?

-- Je suis un vieux soldat de Rocroy, Monseigneur.

-- Tiens, dit le prince en lui donnant sa bourse, voilà pour Rocroy. Maintenant, veux-tu un cheval ou préfères-tu aller à pied?

-- À pied, Monseigneur, à pied, j'ai toujours servi dans l'infanterie. D'ailleurs, je compte faire passer Votre Altesse par des chemins où il faudra bien qu'elle mette pied à terre.

-- Viens donc, dit le prince, et ne perdons pas de temps.

Le paysan partit, courant devant le cheval du prince; puis, à cent pas du village, il prit par un petit chemin perdu au fond d'un joli vallon. Pendant une demi-lieue, on marcha ainsi sous un couvert d'arbres, les coups de canon retentissant si près qu'on eût dit à chaque détonation qu'on allait entendre siffler le boulet. Enfin, on trouva un sentier qui quittait le chemin pour s'escarper au flanc de la montagne. Le paysan prit le sentier en invitant le prince à le suivre. Celui-ci mit pied à terre, ordonna à un de ses aides de camp et à Raoul d'en faire autant, aux autres d'attendre ses ordres en se gardant et se tenant sur le qui-vive, et il commença de gravir le sentier.

Au bout de dix minutes, on était arrivé aux ruines d'un vieux château; ces ruines couronnaient le sommet d'une colline du haut de laquelle on dominait tous les environs. À un quart de lieue à peine, on découvrait Lens aux abois, et, devant Lens, toute l'armée ennemie.

D'un seul coup d'oeil, le prince embrassa l'étendue qui se découvrait à ses yeux depuis Lens jusqu'à Vimy. En un instant, tout le plan de la bataille qui devait le lendemain sauver la France pour la seconde fois d'une invasion se déroula dans son esprit. Il prit un crayon, déchira une page de ses tablettes et écrivit:

«Mon cher maréchal,

«Dans une heure Lens sera au pouvoir de l'ennemi. Venez me rejoindre; amenez avec vous toute l'armée. Je serai à Vendin pour lui faire prendre sa position. Demain nous aurons repris Lens et battu l'ennemi.»

Puis, se retournant vers Raoul:

-- Allez, monsieur, dit-il, partez à franc étrier et remettez cette lettre à M. de Grammont.

Raoul s'inclina, prit le papier, descendit rapidement la montagne, s'élança sur son cheval et partit au galop.

Un quart d'heure après il était près du maréchal.

Une partie des troupes était déjà arrivée, on attendait le reste d'instant en instant.

Le maréchal de Grammont se mit à la tête de tout ce qu'il avait d'infanterie et de cavalerie disponible, et prit la route de Vendin, laissant le duc de Châtillon pour attendre et amener le reste.

Toute l'artillerie était en mesure de partir à l'instant même et se mit en marche.

Il était sept heures du soir lorsque le maréchal arriva au rendez- vous. Le prince l'y attendait. Comme il l'avait prévu, Lens était tombé au pouvoir de l'ennemi presque aussitôt après le départ de Raoul. La cessation de la canonnade avait annoncé d'ailleurs cet événement.

On attendit la nuit. À mesure que les ténèbres s'avançaient, les troupes mandées par le prince arrivaient successivement. On avait ordonné qu'aucune d'elles ne battît le tambour ni ne sonnât de la trompette.

À neuf heures, la nuit était tout à fait venue. Cependant un dernier crépuscule éclairait encore la plaine. On se mit en marche silencieusement, le prince conduisant la colonne.

Arrivée au-delà d'Annay, l'armée aperçut Lens; deux ou trois maisons étaient en flammes, et une sourde rumeur qui indiquait l'agonie d'une ville prise d'assaut arrivait jusqu'aux soldats.

Le prince indiqua à chacun son poste: le maréchal de Grammont devait tenir l'extrême gauche et devait s'appuyer à Méricourt; le duc de Châtillon formait le centre; enfin le prince, qui formait l'aile droite, resterait en avant d'Annay.

L'ordre de bataille du lendemain devait être le même que celui des positions prises la veille. Chacun en se réveillant se trouverait sur le terrain où il devait manoeuvrer.

Le mouvement s'exécuta dans le plus profond silence et avec la plus grande précision. À dix heures, chacun tenait sa position, à dix heures et demie, le prince parcourut les postes et donna l'ordre du lendemain.

Trois choses étaient recommandées par-dessus toutes aux chefs, qui devaient veiller à ce que les soldats les observassent scrupuleusement. La première, que les différents corps se regarderaient bien marcher, afin que la cavalerie et l'infanterie fussent bien sur la même ligne et que chacun gardât ses intervalles.

La seconde, de n'aller à la charge qu'au pas.

La troisième, de laisser tirer l'ennemi le premier.

Le prince donna le comte de Guiche à son père et retint pour lui Bragelonne; mais les deux jeunes gens demandèrent à passer cette nuit ensemble, ce qui leur fut accordé.

Une tente fut posée pour eux près de celle du maréchal. Quoique la journée eût été fatigante, ni l'un ni l'autre n'avaient besoin de dormir.

D'ailleurs c'est une chose grave et imposante, même pour les vieux soldats, que la veille d'une bataille; à plus forte raison pour deux jeunes gens qui allaient voir ce terrible spectacle pour la première fois.

La veille d'une bataille, on pense à mille choses qu'on avait oubliées jusque-là et qui vous reviennent alors à l'esprit. La veille d'une bataille, les indifférents deviennent des amis, les amis deviennent des frères.

Il va sans dire que si on a au fond du coeur quelque sentiment plus tendre, ce sentiment atteint tout naturellement le plus haut degré d'exaltation auquel il puisse atteindre.

Il faut croire que chacun des deux jeunes gens éprouvait quelque sentiment car au bout d'un instant, chacun d'eux s'assit à une extrémité de la tente et se mit à écrire sur ses genoux.

Les épîtres furent longues, les quatre pages se couvrirent successivement de lettres fines et rapprochées. De temps en temps les deux jeunes gens se regardaient en souriant. Ils se comprenaient sans rien dire; ces deux organisations élégantes et sympathiques étaient faites pour s'entendre sans se parler.

Les lettres finies, chacun mit la sienne dans deux enveloppes, où nul ne pouvait lire le nom de la personne à laquelle elle était adressée qu'en déchirant la première enveloppe; puis tous deux s'approchèrent l'un de l'autre et échangèrent leurs lettres en souriant.

-- S'il m'arrivait malheur, dit Bragelonne.

-- Si j'étais tué, dit de Guiche.

-- Soyez tranquille, dirent-ils tous deux.

Puis ils s'embrassèrent comme deux frères, s'enveloppèrent chacun dans son manteau et s'endormirent de ce sommeil jeune et gracieux dont dorment les oiseaux, les fleurs et les enfants.

XXXVIII. Un dîner d'autrefois

La seconde entrevue des anciens mousquetaires n'avait pas été pompeuse et menaçante comme la première. Athos avait jugé, avec sa raison toujours supérieure, que la table serait le centre le plus rapide et le plus complet de la réunion; et au moment où ses amis, redoutant sa distinction et sa sobriété, n'osaient parler d'un de ces bons dîners d'autrefois mangés soit à la _Pomme-de-Pin_, soit au _Parpaillot_, il proposa le premier de se trouver autour de quelque table bien servie, et de s'abandonner sans réserve chacun à son caractère et à ses manières, abandon qui avait entretenu cette bonne intelligence qui les avait fait nommer autrefois les inséparables.

La proposition fut agréable à tous et surtout à d'Artagnan, lequel était avide de retrouver le bon goût et la gaieté des entretiens de sa jeunesse; car depuis longtemps son esprit fin et enjoué n'avait rencontré que des satisfactions insuffisantes, une vile pâture, comme il le disait lui-même. Porthos, au moment d'être baron, était enchanté de trouver cette occasion d'étudier dans Athos et dans Aramis le ton et les manières des gens de qualité. Aramis voulait savoir les nouvelles du Palais-Royal par d'Artagnan et par Porthos, et se ménager pour toutes les occasions des amis si dévoués, qui autrefois soutenaient ses querelles avec des épées si promptes et si invincibles.

Quant à Athos, il était le seul qui n'eût rien à attendre ni à recevoir des autres et qui ne fût mû que par un sentiment de grandeur simple et d'amitié pure.

On convint donc que chacun donnerait son adresse très positive, et que sur le besoin de l'un des associés la réunion serait convoquée chez un fameux traiteur de la rue de la Monnaie, à l'enseigne de l'_Ermitage_. Le premier rendez-vous fut fixé au mercredi suivant et à huit heures précises du soir.

En effet, ce jour-là, les quatre amis arrivèrent ponctuellement à l'heure dite, et chacun de son côté. Porthos avait eu à essayer un nouveau cheval, d'Artagnan descendait sa garde du Louvre, Aramis avait eu à visiter une de ses pénitentes dans le quartier, et Athos, qui avait établi son domicile rue Guénégaud, se trouvait presque tout porté. Ils furent donc surpris de se rencontrer à la porte de l'_Ermitage_, Athos débouchant par le Pont-Neuf, Porthos par la rue du Roule, d'Artagnan par la rue des Fossés-Saint- Germain-l'Auxerrois, Aramis par la rue de Béthisy.

Les premières paroles échangées entre les quatre amis, justement par l'affectation que chacun mit dans ses démonstrations, furent donc un peu forcées et le repas lui-même commença avec une espèce de raideur. On voyait que d'Artagnan se forçait pour rire, Athos pour boire, Aramis pour conter, Porthos pour se taire. Athos s'aperçut de cet embarras, et ordonna, pour y porter un prompt remède, d'apporter quatre bouteilles de vin de Champagne.

À cet ordre donné avec le calme habituel d'Athos, on vit se décider là figure du Gascon et s'épanouir le front de Porthos.

Aramis fut étonné. Il savait non seulement qu'Athos ne buvait plus, mais encore qu'il éprouvait une certaine répugnance pour le vin.

Cet étonnement redoubla quand Aramis vit Athos se verser rasade et boire avec son enthousiasme d'autrefois. D'Artagnan remplit et vida aussitôt son verre; Porthos et Aramis choquèrent les leurs. En un instant les quatre bouteilles furent vides. On eût dit que les convives avaient hâte de divorcer avec leurs arrière-pensées.

En un instant cet excellent spécifique eut dissipé jusqu'au moindre nuage qui pouvait rester au fond de leur coeur. Les quatre amis se mirent à parler plus haut sans attendre que l'un eût fini pour que l'autre commençât, et à prendre sur la table chacun sa posture favorite. Bientôt, chose énorme, Aramis défit deux aiguillettes de son pourpoint; ce que voyant, Porthos dénoua toutes les siennes.

Les batailles, les longs chemins, les coups reçus et donnés firent les premiers frais de la conversation. Puis on passa aux luttes sourdes soutenues contre celui qu'on appelait maintenant le grand cardinal.

-- Ma foi, dit Aramis en riant, voici assez d'éloges donnés aux morts, médisons un peu des vivants. Je voudrais bien un peu médire du Mazarin. Est-ce permis?

-- Toujours, dit d'Artagnan en éclatant de rire, toujours; contez votre histoire, et je vous applaudirai si elle est bonne.

-- Un grand prince, dit Aramis, dont le Mazarin recherchait l'alliance, fut invité par celui-ci à lui envoyer la liste des conditions moyennant lesquelles il voulait bien lui faire l'honneur de frayer avec lui. Le prince, qui avait quelque répugnance à traiter avec un pareil cuistre, fit sa liste à contrecoeur et la lui envoya. Sur cette liste il y avait trois conditions qui déplaisaient à Mazarin; il fit offrir au prince d'y renoncer pour dix mille écus.

-- Ah! ah! ah! s'écrièrent les trois amis, ce n'était pas cher, et il n'avait pas à craindre d'être pris au mot. Que fit le prince?

-- Le prince envoya aussitôt cinquante mille livres à Mazarin en le priant de ne plus jamais lui écrire, et en lui offrant vingt mille livres de plus s'il engageait à ne plus jamais lui parler.

-- Que fit Mazarin?

-- Il se fâcha? dit Athos.

-- Il fit bâtonner le messager? dit Porthos.

-- Il accepta la somme? dit d'Artagnan.

-- Vous avez deviné, d'Artagnan, dit Aramis.

Et tous d'éclater de rire si bruyamment que l'hôte monta en demandant si ces messieurs n'avaient pas besoin de quelque chose.

Il avait cru que l'on se battait.

L'hilarité se calma enfin.

-- Peut-on crosser M. de Beaufort? demanda d'Artagnan, j'en ai bien envie.

-- Faites, dit Aramis, qui connaissait à fond cet esprit gascon si fin et si brave qui ne reculait jamais d'un seul pas sur aucun terrain.

-- Et vous, Athos? demanda d'Artagnan.

-- Je vous jure, foi de gentilhomme, que nous rirons si vous êtes drôle, dit Athos.

-- Je commence, dit d'Artagnan. M. de Beaufort, causant un jour avec un des amis de M. le Prince, lui dit que sur les premières querelles du Mazarin et du parlement, il s'était trouvé un jour en différend avec M. de Chavigny, et que le voyant attaché au nouveau cardinal, lui qui tenait à l'ancien par tant de manières, il l'avait _gourmé_ de bonne façon.

«Cet ami, qui connaissait M. de Beaufort pour avoir la main fort légère, ne fut pas autrement étonné du fait, et l'alla tout courant conter à M. le Prince. La chose se répand, et voilà que chacun tourne le dos à Chavigny. Celui-ci cherche l'explication de cette froideur générale: on hésite à la lui faire connaître; enfin quelqu'un se hasarde à lui dire que chacun s'étonne qu'il se soit laissé _gourmer_ par M. de Beaufort, tout prince qu'il est.

«-- Et qui a dit que le prince m'avait gourmé? demanda Chavigny.

«-- Le prince lui-même, répond l'ami.

«On remonte à la source et l'on trouve la personne à laquelle le prince a tenu ce propos, laquelle, adjurée sur l'honneur de dire la vérité, le répète et l'affirme.

«Chavigny, au désespoir d'une pareille calomnie, à laquelle il ne comprend rien, déclare à ses amis qu'il mourra plutôt que de supporter une pareille injure. En conséquence, il envoie deux témoins au prince, avec mission de lui demander s'il est vrai qu'il ait dit qu'il avait gourmé M. de Chavigny.

«-- Je l'ai dit et je le répète, répondit le prince, car c'est la vérité.

«-- Monseigneur, dit alors l'un des parrains de Chavigny, permettez-moi de dire à Votre Altesse que des coups à un gentilhomme dégradent autant celui qui les donne que celui qui les reçoit. Le roi Louis XIII ne voulait pas avoir de valets de chambre gentilshommes, pour avoir le droit de battre ses valets de chambre.

«-- Eh bien mais, demanda M. de Beaufort étonné, qui a reçu des coups et qui parle de battre?

«-- Mais vous, Monseigneur, qui prétendez avoir battu....

«-- Qui?

«-- M. de Chavigny.

«-- Moi?

«-- N'avez-vous pas gourmé M. de Chavigny, à ce que vous dites au moins, Monseigneur?

«-- Oui.

«-- Eh bien! lui dément.

«-- Ah! par exemple, dit le prince, je l'ai si bien gourmé que voilà mes propres paroles, dit M. de Beaufort avec toute la majesté que vous lui connaissez:

«Mon cher Chavigny, vous êtes blâmable de prêter secours à un drôle comme ce Mazarin.

«-- Ah! Monseigneur, s'écria le second, je comprends, c'est gourmander que vous avez voulu dire.

«-- Gourmander, gourmer, que fait cela? dit le prince; n'est-ce pas la même chose? En vérité, vos faiseurs de morts sont bien pédants!

On rit beaucoup de cette erreur philologique de M. de Beaufort, dont les bévues en ce genre commençaient à devenir proverbiales, et il fut convenu que, l'esprit de parti étant exilé à tout jamais de ces réunions amicales, d'Artagnan et Porthos pourraient railler les princes, à la condition qu'Athos et Aramis pourraient _gourmer_ le Mazarin.

-- Ma foi, dit d'Artagnan à ses deux amis, vous avez raison de lui vouloir du mal, à ce Mazarin, car de son côté, je vous le jure, il ne vous veut pas de bien.

-- Bah! vraiment? dit Athos. Si je croyais que ce drôle me connût par mon nom, je me ferais débaptiser, de peur qu'on ne crût que je le connais, moi.

-- Il ne vous connaît point par votre nom, mais par vos faits; il sait qu'il y a deux gentilshommes qui ont plus particulièrement contribué à l'évasion de M. de Beaufort, et il les fait chercher activement, je vous en réponds.

-- Par qui?

-- Par moi.

-- Comment, par vous?

-- Oui, il m'a encore envoyé chercher ce matin pour me demander si j'avais quelque renseignement.

-- Sur ces deux gentilshommes?

-- Oui.

-- Et que lui avez-vous répondu?

-- Que je n'en avais pas encore, mais que je dînais avec deux personnes qui pourraient m'en donner.

-- Vous lui avez dit cela! dit Porthos avec son gros rire épanoui sur sa large figure. Bravo! Et cela ne vous fait pas peur, Athos?

-- Non, dit Athos, ce n'est pas la recherche du Mazarin que je redoute.

-- Vous, reprit Aramis, dites-moi un peu ce que vous redoutez?

-- Rien, dans le présent du moins, c'est vrai.

-- Et dans le passé? dit Porthos.

-- Ah! dans le passé, c'est autre chose, dit Athos avec un soupir; dans le passé et dans l'avenir...

-- Est-ce que vous craignez pour votre jeune Raoul? demanda Aramis.

-- Bon! dit d'Artagnan, on n'est jamais tué à la première affaire.

-- Ni à la seconde, dit Aramis.

-- Ni à la troisième, dit Porthos. D'ailleurs, quand on est tué, on en revient, et la preuve c'est que nous voilà.

-- Non, dit Athos, ce n'est pas Raoul non plus qui m'inquiète, car il se conduira, je l'espère, en gentilhomme, et s'il est tué, eh bien! ce sera bravement; mais tenez, si ce malheur lui arrivait, eh bien...

Athos passa la main sur son front pâle.

-- Eh bien? demanda Aramis.

-- Eh bien! je regarderais ce malheur comme une expiation.

-- Ah! ah! dit d'Artagnan, je sais ce que vous voulez dire.

-- Et moi aussi, dit Aramis; mais il ne faut pas songer à cela, Athos: le passé est le passé.

-- Je ne comprends pas, dit Porthos.

-- L'affaire d'Armentières, dit tout bas d'Artagnan.

-- L'affaire d'Armentières? demanda celui-ci.

-- Milady...

-- Ah.! oui, dit Porthos, je l'avais oubliée, moi.

Athos le regarda de son oeil profond.

-- Vous l'avez oubliée, vous, Porthos? dit-il.

-- Ma foi, oui, dit Porthos, il y a longtemps de cela.

-- La chose ne pèse donc point à votre conscience?

-- Ma foi, non! dit Porthos.

-- Et à vous, Aramis?

-- Mais, j'y pense parfois, dit Aramis, comme à un des cas de conscience qui prêtent le plus à la discussion.

-- Et à vous, d'Artagnan?

-- Moi, j'avoue que lorsque mon esprit s'arrête sur cette époque terrible, je n'ai de souvenirs que pour le corps glacé de cette pauvre Mme Bonacieux. Oui, Oui, murmura-t-il, j'ai eu bien des fois des regrets pour la victime, jamais de remords pour son assassin.

Athos secoua la tête d'un air de doute.

-- Songez, dit Aramis, que si vous admettez la justice divine et sa participation aux choses de ce monde, cette femme a été punie de par la volonté de Dieu. Nous avons été les instruments, voilà tout.

-- Mais le libre arbitre, Aramis?

-- Que fait le juge? il a son libre arbitre et il condamne sans crainte. Que fait le bourreau? Il est maître de son bras, et cependant il frappe sans remords.

-- Le bourreau... murmura Athos.

Et l'on vit qu'il s'arrêtait à un souvenir.

-- Je sais que c'est effrayant, dit d'Artagnan, mais quand on pense que nous avons tué des Anglais, des Rochelois, des Espagnols, des Français même, qui n'avaient jamais fait d'autre mal que de nous coucher en joue et de nous manquer, qui n'avaient jamais eu d'autre tort que de croiser le fer avec nous et de ne pas arriver à la parade assez vite, je m'excuse pour ma part dans le meurtre de cette femme, parole d'honneur!

-- Moi, dit Porthos, maintenant que vous m'en avez fait souvenir, Athos, je revois encore la scène comme si j'y étais: Milady était là, où vous êtes (Athos pâlit); moi j'étais à la place où se trouve d'Artagnan. J'avais au côté une épée qui coupait comme un damas... Vous vous la rappelez, Aramis, car vous l'appeliez toujours Balizarde? Eh bien! je vous jure à tous trois que s'il n'y avait pas eu là le bourreau de Béthune... Est-ce de Béthune?... Oui, ma foi, de Béthune... j'eusse coupé le cou à cette scélérate, sans m'y reprendre, et même en m'y reprenant. C'était une méchante femme.

-- Et puis, dit Aramis, avec ce ton d'insoucieuse philosophie qu'il avait pris depuis qu'il était Église, et dans lequel il y avait bien plus d'athéisme que de confiance en Dieu, à quoi bon songer à tout cela! ce qui est fait est fait. Nous nous confesserons de cette action à l'heure suprême et Dieu saura bien mieux que nous si c'est un crime, une faute ou une action méritoire. M'en repentir? me direz-vous; ma foi, non. Sur l'honneur et sur la croix, je ne me repens que parce qu'elle était femme.

-- Le plus tranquillisant dans tout cela, dit d'Artagnan, c'est que de tout cela il ne reste aucune trace.

-- Elle avait un fils, dit Athos.

-- Ah! oui, je le sais bien, dit d'Artagnan, et vous m'en avez parlé; mais qui sait ce qu'il est devenu? Mort le serpent, morte la couvée? Croyez-vous que de Winter, son oncle, aura élevé ce serpenteau-là? De Winter aura condamné le fils comme il a condamné la mère.

-- Alors, dit Athos, malheur à de Winter, car l'enfant n'avait rien fait, lui.

-- L'enfant est mort, ou le diable m'emporte! dit Porthos. Il fait tant de brouillard dans cet affreux pays, à ce que dit d'Artagnan, du moins...

Au moment où cette conclusion de Porthos allait peut-être ramener la gaieté sur tous ces fronts plus ou moins assombris, un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier, et l'on frappa à la porte.

-- Entrez, dit Athos.

-- Messieurs, dit l'hôte, il y a un garçon très pressé qui demande à parler à l'un de vous.

-- Auquel? demandèrent les quatre amis.

-- À celui qui se nomme le comte de La Fère.

-- C'est moi, dit Athos. Et comment s'appelle ce garçon?

-- Grimaud.

-- Ah! fit Athos pâlissant, déjà de retour? Qu'est-il donc arrivé à Bragelonne?

-- Qu'il entre! dit d'Artagnan, qu'il entre!

Mais déjà Grimaud avait franchi l'escalier et attendait sur le degré; il s'élança dans la chambre et congédia l'hôte d'un geste.

L'hôte referma la porte: les quatre amis restèrent dans l'attente. L'agitation de Grimaud, sa pâleur, la sueur qui mouillait son visage, la poussière qui souillait ses vêtements, tout annonçait qu'il s'était fait le messager de quelque importante et terrible nouvelle.

-- Messieurs, dit-il, cette femme avait un enfant, l'enfant est devenu un homme; la tigresse avait un petit, le tigre est lancé, il vient à vous, prenez garde!

Athos regarda ses amis avec un sourire mélancolique. Porthos chercha à son côté son épée, qui était pendue à la muraille; Aramis saisit son couteau, d'Artagnan se leva.

-- Que veux-tu dire, Grimaud? s'écria ce dernier.

-- Que le fils de Milady a quitté l'Angleterre, qu'il est en France, qu'il vient à Paris, s'il n'y est déjà.

-- Diable! dit Porthos, tu es sûr?

-- Sûr, dit Grimaud.

Un long silence accueillit cette déclaration. Grimaud était si haletant, si fatigué, qu'il tomba sur une chaise.

Athos remplit un verre de Champagne et le lui porta.

-- Eh bien! après tout, dit d'Artagnan, quand il vivrait, quand il viendrait à Paris, nous en avons vu bien d'autres! Qu'il vienne!

-- Oui, dit Porthos, caressant du regard son épée pendue à la muraille, nous l'attendons: qu'il vienne!

-- D'ailleurs ce n'est qu'un enfant, dit Aramis.

Grimaud se leva.

-- Un enfant! dit-il. Savez-vous ce qu'il a fait, cet enfant? Déguisé en moine, il a découvert toute l'histoire en confessant le bourreau de Béthune, et après l'avoir confessé, après avoir tout appris de lui, il lui a, pour absolution, planté dans le coeur le poignard que voilà. Tenez, il est encore rouge et humide, car il n'y a pas plus de trente heures qu'il est sorti de la plaie.

Et Grimaud jeta sur la table le poignard oublié par le moine dans la blessure du bourreau.

D'Artagnan, Porthos et Aramis se levèrent, et d'un mouvement spontané coururent à leurs épées.

Athos seul demeura sur sa chaise calme et rêveur.

-- Et tu dis qu'il est vêtu en moine, Grimaud?

-- Oui, en moine augustin.

-- Quel homme est-ce?

-- De ma taille, à ce que m'a dit l'hôte, maigre, pâle, avec des yeux bleu clair, et des cheveux blonds!

-- Et... il n'a pas vu Raoul? dit Athos.