Vingt ans après

Chapter 28

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-- C'était donc la volonté de Dieu? dit-il.

-- Sans doute, dit le blessé.

-- Alors voilà qui est effrayant, murmura Grimaud; et cependant cette femme, elle avait mérité son sort. N'est-ce donc plus votre avis?

-- Au moment de mourir, dit le bourreau, on voit les crimes des autres bien petits en comparaison des siens.

Et il tomba épuisé en fermant les yeux.

Grimaud était retenu entre la pitié qui lui défendait de laisser cet homme sans secours et la crainte qui lui commandait de partir à l'instant même pour aller porter cette nouvelle au comte de La Fère, lorsqu'il entendit du bruit dans le corridor et vit l'hôte qui rentrait avec le chirurgien, qu'on avait enfin trouvé.

Plusieurs curieux suivaient, attirés par la curiosité; le bruit de l'étrange événement commençait à se répandre.

Le praticien, s'approcha du mourant, qui semblait évanoui.

-- Il faut d'abord extraire le fer de la poitrine, dit-il en secouant la tête d'une façon significative.

Grimaud se rappela la prophétie que venait de faire le blessé et détourna les yeux.

Le chirurgien écarta le pourpoint, déchira la chemise et mit la poitrine à nu.

Le fer, comme nous l'avons dit, était enfoncé jusqu'à la garde.

Le chirurgien le prit par l'extrémité de la poignée; à mesure qu'il l'attirait, le blessé ouvrait les yeux avec une fixité effrayante. Lorsque la lame fut sortie entièrement de la plaie, une mousse rougeâtre vint couronner la bouche du blessé, puis au moment où il respira, un flot de sang jaillit de l'orifice de sa blessure; le mourant fixa son regard sur Grimaud avec une expression singulière, poussa un râle étouffé, et expira sur-le- champ.

Alors, Grimaud ramassa le poignard inondé de sang qui gisait dans la chambre et faisait horreur à tous, fit signe à l'hôte de le suivre, paya la dépense avec une générosité digne de son maître et remonta à cheval.

Grimaud avait pensé tout d'abord à retourner droit à Paris, mais il songea à l'inquiétude où son absence prolongée tiendrait Raoul; il se rappela que Raoul n'était qu'à deux lieues de l'endroit où il se trouvait lui-même, qu'en un quart d'heure il serait près de lui, et qu'allée, retour et explication ne lui prendraient pas une heure: il mit son cheval au galop, et dix minutes après il descendait au_ Mulet-Couronné_, la seule auberge de Mazingarbe.

Aux premiers mots qu'il échangea avec l'hôte, il acquit la certitude qu'il avait rejoint celui qu'il cherchait.

Raoul était à table avec le comte de Guiche et son gouverneur, mais la sombre aventure de la matinée laissait sur les deux jeunes fronts une tristesse que la gaieté de M. d'Arminges, plus philosophe qu'eux par la grande habitude qu'il avait de ces sortes de spectacles, ne pouvait parvenir à dissiper.

Tout à coup la porte s'ouvrit, et Grimaud se présenta pâle, poudreux et encore couvert du sang du malheureux blessé.

-- Grimaud, mon bon Grimaud, s'écria Raoul, enfin te voici. Excusez-moi, messieurs, ce n'est pas un serviteur, c'est un ami.

Et se levant et courant à lui:

-- Comment va M. le comte? continua-t-il; me regrette-t-il un peu? L'as-tu vu depuis que nous nous sommes quittés? Réponds, mais j'ai de mon côté bien des choses à te dire. Va, depuis trois jours, il nous est arrivé force aventures; mais qu'as-tu? comme tu es pâle! Du sang! pourquoi ce sang?

-- En effet, il y a du sang! dit le comte en se levant. Êtes-vous blessé, mon ami?

-- Non, monsieur, dit Grimaud, ce sang n'est pas à moi.

-- Mais à qui? demanda Raoul.

-- C'est le sang du malheureux que vous avez laissé à l'auberge, et qui est mort entre mes bras.

-- Entre tes bras! cet homme! mais sais-tu qui il était?

-- Oui, dit Grimaud.

-- Mais c'était l'ancien bourreau de Béthune.

-- Je le sais.

-- Et tu le connaissais?

-- Je le connaissais.

-- Et il est mort?

-- Oui.

Les deux jeunes gens se regardèrent.

-- Que voulez-vous, messieurs, dit d'Arminges, c'est la loi commune, et pour avoir été bourreau on n'en est pas exempt. Du moment où j'ai vu sa blessure, j'en ai eu mauvaise idée; et, vous le savez, c'était son opinion à lui-même, puisqu'il demandait un moine.

À ce mot de moine, Grimaud pâlit.

-- Allons, allons, à table! dit d'Arminges, qui, comme tous les hommes de cette époque et surtout de son âge, n'admettait pas la sensibilité entre deux services.

-- Oui, monsieur, vous avez raison, dit Raoul. Allons, Grimaud, fais-toi servir; ordonne, commande, et après que tu seras reposé, nous causerons.

-- Non, monsieur, non, dit Grimaud, je ne puis pas m'arrêter un instant, il faut que je reparte pour Paris.

-- Comment, que tu repartes pour Paris! tu te trompes, c'est Olivain qui va partir; toi tu restes.

-- C'est Olivain qui reste, au contraire, et c'est moi qui pars. Je suis venu tout exprès pour vous l'apprendre.

-- Mais à quel propos ce changement?

-- Je ne puis vous le dire.

-- Explique-toi.

-- Je ne puis m'expliquer.

-- Allons, qu'est-ce que cette plaisanterie?

-- Monsieur le vicomte sait que je ne plaisante jamais.

-- Oui, mais je sais aussi que M. le comte de La Fère a dit que vous resteriez près de moi et qu'Olivain retournerait à paris. Je suivrai les ordres de M. le comte.

-- Pas dans cette circonstance, monsieur.

-- Me désobéirez-vous, par hasard?

-- Oui, monsieur, car il le faut.

-- Ainsi, vous persistez?

-- Ainsi je pars; soyez heureux, monsieur le vicomte.

Et Grimaud salua et tourna vers la porte pour sortir.

Raoul, furieux et inquiet tout à la fois, courut après lui et l'arrêta par le bras.

-- Grimaud! s'écria Raoul, restez, je le veux!

-- Alors, dit Grimaud, vous voulez que je laisse tuer M. le comte.

Grimaud salua et s'apprêta à sortir.

-- Grimaud, mon ami, dit le vicomte, vous ne partirez pas ainsi, vous ne me laisserez pas dans une pareille inquiétude. Grimaud, parle, parle, au nom du ciel!

Et Raoul tout chancelant tomba sur un fauteuil.

-- Je ne puis vous dire qu'une chose, monsieur, car le secret que vous me demandez n'est pas à moi. Vous avez rencontré un moine, n'est-ce pas?

-- Oui.

Les deux jeunes gens se regardèrent avec effroi.

-- Vous l'avez conduit près du blessé?

-- Oui.

-- Vous avez eu le temps de le voir, alors?

-- Oui.

-- Et peut-être le reconnaîtriez-vous si jamais vous le rencontriez?

-- Oh! oui, je le jure, dit Raoul.

-- Et moi aussi, dit de Guiche.

-- Eh bien! si vous le rencontrez jamais, dit Grimaud, quelque part que ce soit, sur la grande route, dans la rue, dans une église, partout où il sera et où vous serez, mettez le pied dessus et écrasez-le sans pitié, sans miséricorde, comme vous feriez d'une vipère, d'un serpent, d'un aspic; écrasez-le et ne le quittez que quand il sera mort; la vie de cinq hommes sera pour moi en doute tant qu'il vivra.

Et sans ajouter une seule parole, Grimaud profita de l'étonnement et de la terreur où il avait jeté ceux qui l'écoutaient pour s'élancer hors de l'appartement.

-- Eh bien! comte, dit Raoul en se retournant vers de Guiche, ne l'avais-je pas bien dit que ce moine me faisait l'effet d'un reptile!

Deux minutes après on entendait sur la route le galop d'un cheval. Raoul courut à la fenêtre.

C'était Grimaud qui reprenait la route de Paris. Il salua le vicomte en agitant son chapeau et disparut bientôt à l'angle du chemin.

En route Grimaud réfléchit à deux choses: la première, c'est qu'au train dont il allait son cheval ne le mènerait pas dix lieues.

La seconde, c'est qu'il n'avait pas d'argent.

Mais Grimaud avait l'imagination d'autant plus féconde qu'il parlait moins.

Au premier relais qu'il rencontra il vendit son cheval, et avec l'argent de son cheval il prit la poste.

XXXVII. La veille de la bataille

Raoul fut tiré de ces sombres réflexions par l'hôte, qui entra précipitamment dans la chambre où venait de se passer la scène que nous avons racontée, en criant:

-- Les Espagnols! les Espagnols!

Ce cri était assez grave pour que toute préoccupation fît place à celle qu'il devait causer. Les jeunes gens demandèrent quelques informations et apprirent que l'ennemi s'avançait effectivement par Houdin et Béthune.

Tandis que M. d'Arminges donnait les ordres pour que les chevaux, qui se rafraîchissaient, fussent mis en état de partir, les deux jeunes gens montèrent aux plus hautes fenêtres de la maison qui dominaient les environs, et virent effectivement poindre du côté de Hersin et de Lens un corps nombreux d'infanterie et de cavalerie. Cette fois, ce n'était plus une troupe nomade de partisans, c'était toute une armée.

Il n'y avait donc d'autre parti à prendre qu'à suivre les sages instructions de M. d'Arminges et à battre en retraite.

Les jeunes gens descendirent rapidement. M. d'Arminges était déjà à cheval. Olivain tenait en main les deux montures des jeunes gens, et les laquais du comte de Guiche gardaient soigneusement entre eux le prisonnier espagnol, monté sur un bidet qu'on venait d'acheter à son intention. Pour surcroît de précaution, il avait les mains liées.

La petite troupe prit au trot le chemin de Cambrin, où l'on croyait trouver le prince; mais il n'y était plus depuis la veille et s'était retiré à La Bassée, une fausse nouvelle lui ayant appris que l'ennemi devait passer la Lys à Estaire.

En effet, trompé par ces renseignements, le prince avait retiré ses troupes de Béthune, concentré toutes ses forces entre Vieille- Chapelle et La Venthie, et lui-même, après la reconnaissance sur toute la ligne avec le maréchal de Grammont, venait de rentrer et de se mettre à table, interrogeant les officiers, qui étaient assis à ses côtés, sur les renseignements qu'il avait chargé chacun d'eux de prendre; mais nul n'avait de nouvelles positives. L'armée ennemie avait disparu depuis quarante-huit heures et semblait s'être évanouie.

Or, jamais une armée ennemie n'est si proche et par conséquent si menaçante que lorsqu'elle a disparu complètement. Le prince était donc maussade et soucieux contre son habitude, lorsqu'un officier de service entra et annonça au maréchal de Grammont que quelqu'un demandait à lui parler.

Le duc de Grammont prit du regard la permission du prince et sortit.

Le prince le suivit des yeux, et ses regards restèrent fixés sur la porte, personne n'osant parler, de peur de le distraire de sa préoccupation.

Tout à coup un bruit sourd retentit; le prince se leva vivement en étendant la main du côté d'où venait le bruit. Ce bruit lui était bien connu, c'était celui du canon.

Chacun s'était levé comme lui.

En ce moment la porte s'ouvrit.

-- Monseigneur, dit le maréchal de Grammont radieux, Votre Altesse veut-elle permettre que mon fils, le comte de Guiche, et son compagnon de voyage, le vicomte de Bragelonne, viennent lui donner des nouvelles de l'ennemi que nous cherchons, nous, et qu'ils ont trouvé, eux?

-- Comment donc! dit vivement le prince, si je le permets! non seulement je le permets, mais je le désire. Qu'ils entrent.

Le maréchal poussa les deux jeunes gens, qui se trouvèrent en face du prince.

-- Parlez, messieurs, dit le prince en les saluant, parlez d'abord; ensuite nous nous ferons les compliments d'usage. Le plus pressé pour nous tous maintenant est de savoir où est l'ennemi et ce qu'il fait.

C'était au comte de Guiche que revenait naturellement la parole; non seulement il était le plus âgé des deux jeunes gens, mais encore il était présenté au prince par son père. D'ailleurs, il connaissait depuis longtemps le prince, que Raoul voyait pour la première fois.

Il raconta donc au prince ce qu'ils avaient vu de l'auberge de Mazingarbe.

Pendant ce temps, Raoul regardait ce jeune général déjà si fameux par les batailles de Rocroy, de Fribourg et de Nordlingen.

Louis de Bourbon, prince de Condé, que, depuis la mort de Henri de Bourbon, son père, on appelait, par abréviation et selon l'habitude du temps, Monsieur le Prince, était un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans à peine, au regard d'aigle, _agl'occhi grifani_, comme dit Dante, au nez recourbé, aux longs cheveux flottant par boucles, à la taille médiocre mais bien prise, ayant toutes les qualités d'un grand homme de guerre, c'est-à-dire coup d'oeil, décision rapide, courage fabuleux; ce qui ne l'empêchait pas d'être en même temps homme d'élégance et d'esprit, si bien qu'outre la révolution qu'il faisait dans la guerre par les nouveaux aperçus qu'il y portait, il avait aussi fait révolution à Paris parmi les jeunes seigneurs de la cour, dont il était le chef naturel, et qu'en opposition aux élégants de l'ancienne cour, dont Bassompierre, Bellegarde et le duc d'Angoulême avaient été les modèles, on appelait les petits-maîtres.

Aux premiers mots du comte de Guiche et à la direction de laquelle venait le bruit du canon, le prince avait tout compris. L'ennemi avait dû passer la Lys à Saint-Venant et marchait sur Lens, dans l'intention sans doute de s'emparer de cette ville et de séparer l'armée française de la France. Ce canon qu'on entendait, dont les détonations dominaient de temps en temps les autres, c'étaient des pièces de gros calibre qui répondaient au canon espagnol et lorrain.

Mais de quelle force était cette troupe? Était-ce un corps destiné à produire une simple diversion? était-ce l'armée tout entière?

C'était la dernière question du prince, à laquelle il était impossible à de Guiche de répondre.

Or, comme c'était la plus importante, c'était aussi celle à laquelle surtout le prince eût désiré une réponse exacte, précise, positive.

Raoul alors surmonta le sentiment bien naturel de timidité qu'il sentait, malgré lui, s'emparer de sa personne en face du prince, et se rapprochant de lui:

-- Monseigneur me permettra-t-il de hasarder sur ce sujet quelques paroles qui peut-être le tireront d'embarras? dit-il.

Le prince se retourna et sembla envelopper tout entier le jeune homme dans un seul regard; il sourit en reconnaissant en lui un enfant de quinze ans à peine.

-- Sans doute, monsieur, parlez, dit-il en adoucissant sa voix brève et accentuée, comme s'il eût cette fois adressé la parole à une femme.

-- Monseigneur, répondit Raoul en rougissant, pourrait interroger le prisonnier espagnol.

-- Vous avez fait un prisonnier espagnol? s'écria le prince.

-- Oui, Monseigneur.

-- Ah! c'est vrai, répondit de Guiche, je l'avais oublié.

-- C'est tout simple, c'est vous qui l'avez fait, comte, dit Raoul en souriant.

Le vieux maréchal se retourna vers le vicomte reconnaissant de cet éloge donné à son fils, tandis que le prince s'écriait:

-- Le jeune homme a raison, qu'on amène le prisonnier.

Pendant ce temps, le prince prit de Guiche à part et l'interrogea sur la manière dont ce prisonnier avait été fait, et lui demanda quel était ce jeune homme.

-- Monsieur, dit le prince en revenant vers Raoul, je sais que vous avez une lettre de ma soeur, madame de Longueville, mais je vois que vous avez préféré vous recommander vous-même en me donnant un bon avis.

-- Monseigneur, dit Raoul en rougissant, je n'ai point voulu interrompre Votre Altesse dans une conversation aussi importante que celle qu'elle avait entamée avec M. le comte. Mais voici la lettre.

-- C'est bien, dit le prince, vous me la donnerez plus tard. Voici le prisonnier, pensons au plus pressé.

En effet, on amenait le partisan. C'était un de ces condottieri comme il en restait encore à cette époque, vendant leur sang à qui voulait l'acheter et vieillis dans la ruse et le pillage. Depuis qu'il avait été pris, il n'avait pas prononcé une seule parole; de sorte que ceux qui l'avaient pris ne savaient pas eux-mêmes à quelle nation il appartenait.

Le prince le regarda d'un air d'indicible défiance.

-- De quelle nation es-tu? demanda le prince.

Le prisonnier répondit quelques mots en langue étrangère.

-- Ah! ah! il paraît qu'il est Espagnol. Parlez-vous espagnol, Grammont?

-- Ma foi, Monseigneur, fort peu.

-- Et moi, pas du tout, dit le prince en riant; messieurs, ajouta- t-il en se retournant vers ceux qui l'environnaient, y a-t-il parmi vous quelqu'un qui parle espagnol et qui veuille me servir d'interprète?

-- Moi, Monseigneur, dit Raoul.

-- Ah! vous parlez espagnol?

-- Assez, je crois, pour exécuter les ordres de Votre Altesse en cette occasion.

Pendant tout ce temps, le prisonnier était resté impassible et comme s'il n'eût pas compris le moins du monde de quelle chose il s'agissait.

-- Monseigneur vous a fait demander de quelle nation vous êtes, dit le jeune homme dans le plus pur castillan.

--_ Ich bin ein Deutscher_, répondit le prisonnier.

-- Que diable dit-il? demanda le prince, et quel nouveau baragouin est celui-là?

-- Il dit qu'il est Allemand, Monseigneur, reprit Raoul; cependant j'en doute, car son accent est mauvais et sa prononciation défectueuse.

-- Vous parlez donc allemand aussi? demanda le prince.

-- Oui, Monseigneur, répondit Raoul.

-- Assez pour l'interroger dans cette langue?

-- Oui, Monseigneur.

-- Interrogez-le donc, alors.

Raoul commença l'interrogatoire, mais les faits vinrent à l'appui de son opinion. Le prisonnier n'entendait pas ou faisait semblant de ne pas entendre ce que Raoul lui disait, et Raoul, de son côté, comprenait mal ses réponses mélangées de flamand et d'alsacien. Cependant, au milieu de tous les efforts du prisonnier pour éluder un interrogatoire en règle, Raoul avait reconnu l'accent naturel à cet homme.

-- _Non siete Spagnuolo_, dit-il, _non siete Tedesco, siete Italiano._

Le prisonnier fit un mouvement et se mordit les lèvres.

-- Ah! ceci, je l'entends à merveille, dit le prince de Condé, et puisqu'il est Italien, je vais continuer l'interrogatoire. Merci, vicomte, continua le prince en riant, je vous nomme, à partir de ce moment, mon interprète.

Mais le prisonnier n'était pas plus disposé à répondre en italien que dans les autres langues; ce qu'il voulait, c'était éluder les questions. Aussi ne savait-il rien, ni le nombre de l'ennemi, ni le nom de ceux qui le commandaient, ni l'intention de la marche de l'armée.

-- C'est bien, dit le prince, qui comprit les causes de cette ignorance; cet homme a été pris pillant et assassinant; il aurait pu racheter sa vie en parlant, il ne veut pas parler, emmenez-le et passez-le par les armes.

Le prisonnier pâlit, les deux soldats qui l'avaient emmené le prirent chacun par un bras et le conduisirent vers la porte, tandis que le prince, se retournant vers le maréchal de Grammont, paraissait déjà avoir oublié l'ordre qu'il avait donné.

Arrivé au seuil de la porte, le prisonnier s'arrêta; les soldats, qui ne connaissaient que leur consigne, voulurent le forcer à continuer son chemin.

-- Un instant, dit le prisonnier en français: je suis prêt à parler, Monseigneur.

-- Ah! ah! dit le prince en riant, je savais bien que nous finirions par là. J'ai un merveilleux secret pour défier les langues; jeunes gens, faites-en votre profit pour le temps où vous commanderez à votre tour.

-- Mais à la condition, continua le prisonnier, que Votre Altesse me jurera la vie sauve.

-- Sur ma foi de gentilhomme, dit le prince.

-- Alors, interrogez, Monseigneur.

-- Où l'armée a-t-elle passé la Lys?

-- Entre Saint-Venant et Aire.

-- Par qui est-elle commandée?

-- Par le comte de Fuensaldagna, par le général Beck et par l'archiduc en personne.

-- De combien d'hommes se compose-t-elle?

-- De dix-huit mille hommes et de trente-six pièces de canon.

-- Et elle marche?

-- Sur Lens.

-- Voyez-vous, messieurs! dit le prince en se retournant d'un air de triomphe vers le maréchal de Grammont et les autres officiers.

-- Oui, Monseigneur, dit le maréchal, vous avez deviné tout ce qu'il était possible au génie humain de deviner.

-- Rappelez Le Plessis-Bellièvre, Villequier et d'Erlac dit le prince, rappelez toutes les troupes qui sont en deçà de la Lys, qu'elles se tiennent prêtes à marcher cette nuit: demain, selon toute probabilité, nous attaquons l'ennemi.

-- Mais, Monseigneur, dit le maréchal de Grammont, songez qu'en réunissant tout ce que nous avons d'hommes disponibles, nous atteindrons à peine le chiffre de 13.000 hommes.

-- Monsieur le maréchal, dit le prince avec cet admirable regard qui n'appartenait qu'à lui, c'est avec les petites armées qu'on gagne les grandes batailles.

Puis se retournant vers le prisonnier:

-- Que l'on emmène cet homme, et qu'on le garde soigneusement à vue. Sa vie repose sur les renseignements qu'il nous a donnés: s'ils sont faux, qu'on le fusille.

On emmena le prisonnier.

-- Comte de Guiche, reprit le prince, il y a longtemps que vous n'avez vu votre père, restez près de lui. Monsieur, continua-t-il en s'adressant à Raoul, si vous n'êtes pas trop fatigué, suivez- moi.

-- Au bout du monde! Monseigneur, s'écria Raoul, éprouvant pour ce jeune général, qui lui paraissait si digne de sa renommée, un enthousiasme inconnu.

Le prince sourit; il méprisait les flatteurs, mais estimait fort les enthousiastes.

-- Allons, monsieur, dit-il, vous êtes bon au conseil, nous venons de l'éprouver; demain nous verrons comment vous êtes à l'action.

-- Et moi, Monseigneur, dit le maréchal, que ferai-je?

-- Restez pour recevoir les troupes; ou je reviendrai les chercher moi-même, ou je vous enverrai un courrier pour que vous me les ameniez. Vingt gardes des mieux montés c'est tout ce dont j'ai besoin pour mon escorte.

-- C'est bien peu, dit le maréchal.

-- C'est assez, dit le prince. Avez-vous un bon cheval, monsieur de Bragelonne?

-- Le mien a été tué ce matin, Monseigneur, et je monte provisoirement celui de mon laquais.

-- Demandez et choisissez vous-même dans mes écuries celui qui vous conviendra. Pas de fausse honte, prenez le cheval qui vous semblera le meilleur. Vous en aurez besoin ce soir peut-être, et demain certainement.

Raoul ne se le fit pas dire deux fois; il savait qu'avec les supérieurs, et surtout quand ces supérieurs sont princes, la politesse suprême est d'obéir sans retard et sans raisonnements; il descendit aux écuries, choisit un cheval andalou de couleur isabelle, le sella, le brida lui-même, -- car Athos lui avait recommandé, au moment du danger, de ne confier ces soins importants à personne, -- et il vint rejoindre le prince qui, en ce moment, montait à cheval.

-- Maintenant, monsieur, dit-il à Raoul, voulez-vous me remettre la lettre dont vous êtes porteur?

Raoul tendit la lettre au prince.

-- Tenez-vous près de moi, monsieur, dit celui-ci.

Le prince piqua des deux, accrocha sa bride au pommeau de sa selle comme il avait l'habitude de le faire quand il voulait avoir les mains libres, décacheta la lettre de Mme de Longueville et partit au galop sur la route de Lens, accompagné de Raoul, et suivi de sa petite escorte; tandis que les messagers qui devaient rappeler les troupes partaient de leur côté à franc étrier dans des directions opposées.

Le prince lisait tout en courant.

-- Monsieur, dit-il après un instant, on me dit le plus grand bien de vous; je n'ai qu'une chose à vous apprendre, c'est que, d'après le peu que j'ai vu et entendu, j'en pense encore plus qu'on ne m'en dit.

Raoul s'inclina.

Cependant, à chaque pas qui conduisait la petite troupe vers Lens, les coups de canon retentissaient plus rapprochés. Le regard du prince était tendu vers ce bruit avec la fixité de celui d'un oiseau de proie. On eût dit qu'il avait la puissance de percer les rideaux d'arbres qui s'étendaient devant lui et qui bornaient l'horizon.

De temps en temps les narines du prince se dilataient, comme s'il avait eu hâte de respirer l'odeur de la poudre, et il soufflait comme son cheval.

Enfin on entendit le canon de si près qu'il était évident qu'on n'était plus guère qu'à une lieue du champ de bataille. En effet, au détour du chemin, on aperçut le petit village d'Annay.

Les paysans étaient en grande confusion; le bruit des cruautés des Espagnols s'était répandu et effrayait chacun; les femmes avaient déjà fui, se retirant vers Vitry; quelques hommes restaient seuls.

À la vue du prince, ils accoururent; un d'eux le reconnut.

-- Ah! Monseigneur, dit-il, venez-vous chasser tous ces gueux d'Espagnols et tous ces pillards de Lorrains?

-- Oui, dit le prince, si tu veux me servir de guide.