Chapter 24
-- Il en avait, ma foi, bien envie, le pleutre, car il a fait un soubresaut terrible et m'a regardé. Je l'ai regardé aussi; alors il a compris, et mettant la main dans une armoire, il en a tiré des billets sur la banque de Lyon.
-- Pour mille pistoles?
-- Pour mille pistoles! tout juste, le ladre! pas pour une de plus.
-- Et vous les avez?
-- Les voici.
-- Ma foi! je trouve que c'est agir convenablement, dit Porthos.
-- Convenablement! avec des gens qui non seulement viennent de risquer leur peau, mais encore de lui rendre un grand service?
-- Un grand service, et lequel? demanda Porthos.
-- Dame! il paraît que je lui ai écrasé un conseiller au parlement.
-- Comment! ce petit homme noir que vous avez renversé au coin du cimetière Saint-Jean.
-- Justement, mon cher. Eh bien! il le gênait. Malheureusement, je ne l'ai pas écrasé à plat. Il paraît qu'il en reviendra et qu'il le gênera encore.
-- Tiens! dit Porthos, et moi qui ai dérangé mon cheval qui allait donner en plein dessus! Ce sera pour une autre fois.
-- Il aurait dû me payer le conseiller, le cuistre!
-- Dame! dit Porthos, s'il n'était pas écrasé tout à fait...
-- Ah! M. de Richelieu eût dit: «Cinq cents écus pour le conseiller!» Enfin n'en parlons plus. Combien vous coûtaient vos bêtes, Porthos?
-- Ah! mon ami, si le pauvre Mousqueton était là, il vous dirait la chose à livre, sou et denier.
-- N'importe! dites toujours, à dix écus près.
-- Mais Vulcain et Bayard me coûtaient chacun deux cents pistoles à peu près, et en mettant Phébus à cent cinquante, je crois que nous approcherons du compte.
-- Alors, il reste donc quatre cent cinquante pistoles, dit d'Artagnan assez satisfait.
-- Oui, dit Porthos, mais il y a les harnais.
-- C'est pardieu vrai. À combien les harnais?
-- Mais en mettant cent pistoles pour les trois...
-- Va pour cent pistoles, dit d'Artagnan. Il reste alors trois cent cinquante pistoles.
Porthos inclina la tête en signe d'adhésion.
-- Donnons les cinquante pistoles à l'hôtesse pour notre dépense, dit d'Artagnan, et partageons les trois cents autres.
-- Partageons, dit Porthos.
-- Piètre affaire! murmura d'Artagnan en serrant ses billets.
-- Heu! dit Porthos, c'est toujours cela. Mais dites donc?
-- Quoi?
-- N'a-t-il en aucune façon parlé de moi?
-- Ah! si fait! s'écria d'Artagnan, qui craignait de décourager son ami en lui disant que le cardinal n'avait pas soufflé un mot de lui; si fait! il a dit...
-- Il a dit? reprit Porthos.
-- Attendez, je tiens à me rappeler ses propres paroles;
il a dit: «Quant à votre ami, annoncez-lui qu'il peut dormir sur ses deux oreilles.»
-- Bon, dit Porthos; cela signifie clair comme le jour qu'il compte toujours me faire baron.
En ce moment neuf heures sonnèrent à l'église voisine. D'Artagnan tressaillit.
-- Ah! c'est vrai, dit Porthos, voilà neuf heures qui sonnent, et c'est à dix, vous vous le rappelez, que nous avons rendez-vous à la place Royale.
-- Ah! tenez, Porthos, taisez-vous! s'écria d'Artagnan avec un mouvement d'impatience, ne me rappelez pas ce souvenir, c'est cela qui m'a rendu maussade depuis hier. Je n'irai pas.
-- Et pourquoi? demanda Porthos.
-- Parce que ce m'est une chose douloureuse que de revoir ces deux hommes qui ont fait échouer notre entreprise.
-- Cependant, reprit Porthos, ni l'un ni l'autre n'ont eu l'avantage. J'avais encore un pistolet chargé, et vous étiez en face l'un de l'autre, l'épée à la main.
-- Oui, dit d'Artagnan; mais, si ce rendez-vous cache quelque chose...
-- Oh! dit Porthos, vous ne le croyez pas, d'Artagnan.
C'était vrai. D'Artagnan ne croyait pas Athos capable d'employer la ruse, mais il cherchait un prétexte de ne point aller à ce rendez-vous.
-- Il faut y aller, continua le superbe seigneur de Bracieux; ils croiraient que nous avons eu peur. Eh! cher ami, nous avons bien affronté cinquante ennemis sur la grande route; nous affronterons bien deux amis sur la place Royale.
-- Oui, oui, dit d'Artagnan, je le sais; mais ils ont pris le parti des princes sans nous en prévenir; mais Athos et Aramis ont joué avec moi un jeu qui m'alarme. Nous avons découvert la vérité hier. À quoi sert-il d'aller apprendre aujourd'hui autre chose?
-- Vous vous défiez donc réellement? dit Porthos.
-- D'Aramis, oui, depuis qu'il est devenu abbé. Vous ne pouvez pas vous figurer, mon cher, ce qu'il est devenu. Il nous voit sur le chemin qui doit le conduire à son évêché, et ne serait pas fâché de nous supprimer peut-être.
-- Ah! de la part d'Aramis, c'est autre chose, dit Porthos, et cela ne m'étonnerait pas.
-- M. de Beaufort peut essayer de nous faire saisir à son tour.
-- Bah! puisqu'il nous tenait et qu'il nous a lâchés. D'ailleurs, mettons-nous sur nos gardes, armons-nous et emmenons Planchet avec sa carabine.
-- Planchet est frondeur, dit d'Artagnan.
-- Au diable les guerres civiles! dit Porthos; on ne peut plus compter ni sur ses amis, ni sur ses laquais. Ah! si le pauvre Mousqueton était là! En voilà un qui ne me quittera jamais.
-- Oui, tant que vous serez riche. Eh! mon cher, ce ne sont pas les guerres civiles qui nous désunissent; c'est que nous n'avons plus vingt ans chacun, c'est que les loyaux élans de la jeunesse ont disparu pour faire place au murmure des intérêts, au souffle des ambitions, aux conseils de l'égoïsme. Oui, vous avez raison, allons-y, Porthos, mais allons-y bien armés. Si nous n'y allons pas, ils diraient que nous avons peur.
-- Holà! Planchet! dit d'Artagnan.
Planchet apparut.
-- Faites seller les chevaux, et prenez votre carabine.
-- Mais, monsieur, contre qui allons-nous d'abord!
-- Nous n'allons contre personne, dit d'Artagnan; c'est une simple mesure de précaution dans le cas où nous serions attaqués.
-- Vous savez, monsieur, qu'on a voulu tuer ce bon conseiller Broussel, le père du peuple?
-- Ah! vraiment? dit d'Artagnan.
-- Oui, mais il a été bien vengé, car il a été reporté chez lui dans les bras du peuple. Depuis hier sa maison ne désemplit pas. Il a reçu la visite du coadjuteur, de M. de Longueville et du prince de Conti. Madame de Chevreuse et madame de Vendôme se sont fait inscrire chez lui, et quand il voudra maintenant...
-- Eh bien! quand il voudra?
Planchet se mit à chantonner:
_Un vent de Fronde_ _S'est levé ce matin;_ _Je crois qu'il gronde_ _Contre le Mazarin._ _Un vent de Fronde_ _S'est levé ce matin._
-- Cela ne m'étonne plus, dit tout bas d'Artagnan à Porthos, que le Mazarin eût préféré de beaucoup que j'eusse écrasé tout à fait son conseiller.
-- Vous comprenez donc, monsieur, reprit Planchet, que si c'était pour quelque entreprise pareille à celle qu'on a tramée contre M. Broussel, que vous me priez de prendre ma carabine...
-- Non, sois tranquille; mais de qui tiens-tu tous ces détails?
-- Oh! de bonne source, monsieur. Je les tiens de Friquet.
-- De Friquet? dit d'Artagnan. Je connais ce nom-là.
-- C'est le fils de la servante de M. Broussel, un gaillard qui, je vous en réponds, dans une émeute ne donnerait pas sa part aux chiens.
-- N'est-il pas enfant de choeur à Notre-Dame! demanda d'Artagnan.
-- Oui, c'est cela; Bazin le protège.
-- Ah! ah! je sais, dit d'Artagnan. Et garçon de comptoir au cabaret de la rue de la Calandre?
-- Justement.
-- Que vous fait ce marmot? dit Porthos.
-- Heu! dit d'Artagnan, il m'a déjà donné de bons renseignements, et dans l'occasion il pourrait m'en donner encore.
-- À vous qui avez failli écraser son maître?
-- Et qui le lui dira?
-- C'est juste.
À ce même moment, Athos et Aramis entraient dans Paris par le faubourg Saint-Antoine. Ils s'étaient rafraîchis en route et se hâtaient pour ne pas manquer au rendez-vous. Bazin seul les suivait. Grimaud, on se le rappelle, était resté pour soigner Mousqueton, et devait rejoindre directement le jeune vicomte de Bragelonne, qui se rendait à l'armée de Flandre.
-- Maintenant, dit Athos, il nous faut entrer dans quelque auberge pour prendre l'habit de ville, déposer nos pistolets et nos rapières, et désarmer notre valet.
-- Oh, point du tout, cher comte, et en ceci, vous me permettrez, non seulement de n'être point de votre avis, mais encore d'essayer de vous ramener au mien.
-- Et pourquoi cela?
-- Parce que c'est à un rendez-vous de guerre que nous allons.
-- Que voulez-vous dire, Aramis?
-- Que la place Royale est la suite de la grande route du Vendômois, et pas autre chose.
-- Comment! nos amis...
-- Sont devenus nos plus dangereux ennemis, Athos; croyez-moi, défions-nous, et surtout défiez-vous.
-- Oh! mon cher d'Herblay!
-- Qui vous dit que d'Artagnan n'a pas rejeté sa défaite sur nous et n'a pas prévenu le cardinal? Qui vous dit que le cardinal ne profitera pas de ce rendez-vous pour nous faire saisir?
-- Eh quoi! Aramis, vous pensez que d'Artagnan, que Porthos prêteraient les mains à une pareille infamie?
-- Entre amis, mon cher Athos, vous avez raison, ce serait une infamie; mais entre ennemis, c'est une ruse.
Athos croisa les bras et laissa tomber sa belle tête sur sa poitrine.
-- Que voulez-vous, Athos! dit Aramis, les hommes sont ainsi faits, et n'ont pas toujours vingt ans. Nous avons cruellement blessé, vous le savez, cet amour-propre qui dirige aveuglément les actions de d'Artagnan. Il a été vaincu. Ne l'avez-vous pas entendu se désespérer sur la route? Quant à Porthos, sa baronnie dépendait peut-être de la réussite de cette affaire. Eh bien! il nous a rencontrés sur son chemin, et ne sera pas encore baron de cette fois-ci. Qui vous dit que cette fameuse baronnie ne tient pas à notre entrevue de ce soir? Prenons nos précautions, Athos.
-- Mais s'ils allaient venir sans armes, eux? Quelle honte pour nous, Aramis!
-- Oh! soyez tranquille, mon cher, je vous réponds qu'il n'en sera pas ainsi. D'ailleurs, nous avons une excuse, nous, nous arrivons de voyage et nous sommes rebelles!
-- Une excuse à nous! Il nous faut prévoir le cas où nous aurions besoin dune excuse vis-à-vis de d'Artagnan, vis-à-vis de Porthos! Oh! Aramis, Aramis continua Athos en secouant tristement la tête, sur mon âme, vous me rendez le plus malheureux des hommes. Vous désenchantez un coeur qui n'était pas entièrement mort à l'amitié! Tenez, Aramis, j'aimerais presque autant, je vous le jure, qu'on me l'arrachât de la poitrine. Allez-y comme vous voudrez, Aramis. Quant à moi, j'irai désarmé.
-- Non pas, car je ne vous laisserai pas aller ainsi. Ce n'est plus un homme, ce n'est plus Athos, ce n'est plus même le comte de La Fère que vous trahirez par cette faiblesse; c'est un parti tout entier auquel vous appartenez et qui compte sur vous.
-- Qu'il soit fait comme vous dites, répondit tristement Athos.
Et ils continuèrent leur chemin.
À peine arrivaient-ils par la rue du Pas-de-la-Mule, aux grilles de la place déserte, qu'ils aperçurent sous l'arcade, au débouché de la rue Sainte-Catherine, trois cavaliers.
C'étaient d'Artagnan et Porthos marchant enveloppés de leurs manteaux que relevaient les épées. Derrière eux venait Planchet, le mousquet à la cuisse.
Athos et Aramis descendirent de cheval en apercevant d'Artagnan et Porthos.
Ceux-ci en firent autant. D'Artagnan remarqua que les trois chevaux, au lieu d'être tenus par Bazin, étaient attachés aux anneaux des arcades. Il ordonna à Planchet de faire comme faisait Bazin.
Alors ils s'avancèrent, deux contre deux, suivis des valets, à la rencontre les uns des autres, et se saluèrent poliment.
-- Où vous plaît-il que nous causions, messieurs? dit Athos, qui s'aperçut que plusieurs personnes s'arrêtaient et les regardaient, comme s'il s'agissait d'un de ces fameux duels, encore vivants dans la mémoire des Parisiens, et surtout de ceux qui habitaient la place Royale.
-- La grille est fermée, dit Aramis, mais si ces messieurs aiment le frais sous les arbres et une solitude inviolable, je prendrai la clef à l'hôtel de Rohan, et nous serons à merveille.
D'Artagnan plongea son regard dans l'obscurité de la place, et Porthos hasarda sa tête entre deux barreaux pour sonder les ténèbres.
-- Si vous préférez un autre endroit, messieurs, dit Athos de sa voix noble et persuasive, choisissez vous-mêmes.
-- Cette place, si M. d'Herblay peut s'en procurer la clef, sera, je le crois, le meilleur terrain possible.
Aramis s'écarta aussitôt, en prévenant Athos de ne pas rester seul ainsi à portée de d'Artagnan et de Porthos; mais celui auquel il donnait ce conseil ne fit que sourire dédaigneusement, et fit un pas vers ses anciens amis qui demeurèrent tous deux à leur place.
Aramis avait effectivement été frapper à l'hôtel de Rohan, il parut bientôt avec un homme qui disait:
-- Vous me le jurez, monsieur?
-- Tenez, dit Aramis en lui donnant un louis.
-- Ah! vous ne voulez pas jurer, mon gentilhomme! disait le concierge en secouant la tête.
-- Eh! peut-on jurer de rien, dit Aramis. Je vous affirme seulement qu'à cette heure ces messieurs sont nos amis.
-- Oui, certes, dirent froidement Athos, d'Artagnan et Porthos.
D'Artagnan avait entendu le colloque et avait compris.
-- Vous voyez? dit-il à Porthos.
-- Qu'est-ce que je vois?
-- Qu'il n'a pas voulu jurer.
-- Jurer, quoi?
-- Cet homme voulait qu'Aramis lui jurât que nous n'allions pas sur la place Royale pour nous battre.
-- Et Aramis n'a pas voulu jurer?
-- Non.
-- Attention, alors.
Athos ne perdait pas de vue les deux discoureurs. Aramis ouvrit la porte et s'effaça pour que d'Artagnan et Porthos pussent entrer. En entrant, d'Artagnan engagea la poignée de son épée dans la grille et fut forcé d'écarter son manteau. En écartant son manteau il découvrit la crosse luisante de ses pistolets, sur lesquels se refléta un rayon de la lune.
-- Voyez-vous, dit Aramis en touchant l'épaule d'Athos d'une main et en lui montrant de l'autre l'arsenal que d'Artagnan portait à sa ceinture.
-- Hélas! oui, dit Athos avec un profond soupir.
Et il entra le troisième. Aramis entra le dernier et ferma la grille derrière lui. Les deux valets restèrent dehors; mais comme si eux aussi se méfiaient l'un de l'autre, ils restèrent à distance.
XXXI. La place Royale
On marcha silencieusement jusqu'au centre de la place; mais comme en ce moment la lune venait de sortir d'un nuage, on réfléchit qu'à cette place découverte on serait facilement vu, et l'on gagna les tilleuls, où l'ombre était plus épaisse.
Des bancs étaient disposés de place en place; les quatre promeneurs s'arrêtèrent devant l'un d'eux. Athos fit un signe, d'Artagnan et Porthos s'assirent. Athos et Aramis restèrent debout devant eux.
Au bout d'un moment de silence dans lequel chacun sentait l'embarras qu'il y avait à commencer l'explication:
-- Messieurs, dit Athos, une preuve de la puissance de notre ancienne amitié, c'est notre présence à ce rendez-vous; pas un n'a manqué, pas un n'avait donc de reproches à se faire.
-- Écoutez, monsieur le comte, dit d'Artagnan, au lieu de nous faire des compliments que nous ne méritons peut-être ni les uns ni les autres, expliquons-nous en gens de coeur.
-- Je ne demande pas mieux, répondit Athos. Je suis franc; parlez avec toute franchise: avez-vous quelque chose à me reprocher, à moi ou à M. l'abbé d'Herblay?
-- Oui, dit d'Artagnan; lorsque j'eus l'honneur de vous voir au château de Bragelonne, je vous portais des propositions que vous avez comprises; au lieu de me répondre comme à un ami, vous m'avez joué comme un enfant, et cette amitié que vous vantez ne s'est pas rompue hier par le choc de nos épées, mais par votre dissimulation à votre château.
-- D'Artagnan! dit Athos d'un ton de doux reproche.
-- Vous m'avez demandé de la franchise, dit d'Artagnan, en voilà; vous demandez ce que je pense, je vous le dis. Et maintenant j'en ai autant à votre service, monsieur l'abbé d'Herblay. J'ai agi de même avec vous et vous m'avez abusé aussi.
-- En vérité, monsieur, vous êtes étrange, dit Aramis; vous êtes venu me trouver pour me faire des propositions, mais me les avez- vous faites? Non, vous m'avez sondé, voilà tout. Eh bien! que vous ai-je dit? que Mazarin était un cuistre et que je ne servirais pas Mazarin. Mais voilà tout. Vous ai-je dit que je ne servirais pas un autre? Au contraire, je vous ai fait entendre, ce me semble, que j'étais aux princes. Nous avons même, si je ne m'abuse, fort agréablement plaisanté sur le cas très probable où vous recevriez du cardinal mission de m'arrêter. Étiez-vous homme de parti? Oui, sans doute. Eh bien! pourquoi ne serions-nous pas à notre tour gens de parti? Vous aviez votre secret comme nous avions le nôtre; nous ne les avons pas échangés, tant mieux: cela prouve que nous savons garder nos secrets.
-- Je ne vous reproche rien, monsieur, dit d'Artagnan, c'est seulement parce que M. le comte de La Fère a parlé d'amitié que j'examine vos procédés.
-- Et qu'y trouvez-vous? demanda Aramis avec hauteur.
Le sang monta aussitôt aux tempes de d'Artagnan, qui se leva et répondit:
-- Je trouve que ce sont bien ceux d'un élève des jésuites.
En voyant d'Artagnan se lever, Porthos s'était levé aussi. Les quatre hommes se retrouvaient donc debout et menaçants en face les uns des autres.
À la réponse de d'Artagnan, Aramis fit un mouvement comme pour porter la main à son épée.
Athos l'arrêta.
-- D'Artagnan, dit-il, vous venez ce soir ici encore tout furieux de notre aventure d'hier. D'Artagnan, je vous croyais assez grand coeur pour qu'une amitié de vingt ans résistât chez vous à une défaite d'amour-propre d'un quart d'heure. Voyons, dites cela à moi. Croyez-vous avoir quelque chose à me reprocher? Si je suis en faute, d'Artagnan, j'avouerai ma faute.
Cette voix grave et harmonieuse d'Athos avait toujours sur d'Artagnan son ancienne influence, tandis que celle d'Aramis, devenue aigre et criarde dans ses moments de mauvaise humeur, l'irritait. Aussi répondit-il à Athos:
-- Je crois, monsieur le comte, que vous aviez une confidence à me faire au château de Bragelonne, et que monsieur, continua-t-il en désignant Aramis, en avait une à me faire à son couvent; je ne me fusse point jeté alors dans une aventure où vous deviez me barrer le chemin; cependant, parce que j'ai été discret, il ne faut pas tout à fait me prendre pour un sot. Si j'avais voulu approfondir la différence des gens que M. d'Herblay reçoit par une échelle de corde avec celle des gens qu'il reçoit par une échelle de bois, je l'aurais bien forcé de me parler.
-- De quoi vous mêlez-vous? s'écria Aramis, pâle de colère au doute qui lui vint dans le coeur qu'épié par d'Artagnan, il avait été vu avec madame de Longueville.
-- Je me mêle de ce qui me regarde, et je sais faire semblant de ne pas avoir vu ce qui ne me regarde pas, mais je hais les hypocrites, et, dans cette catégorie, je range les mousquetaires qui font les abbés et les abbés qui font les mousquetaires, et, ajouta-t-il en se tournant vers Porthos, voici monsieur qui est de mon avis.
Porthos, qui n'avait pas encore parlé, ne répondit que par un mot et un geste.
Il dit «Oui», et mit l'épée à la main.
Aramis fit un bond en arrière et tira la sienne. D'Artagnan se courba, prêt à attaquer ou à se défendre.
Alors Athos étendit la main avec le geste de commandement suprême qui n'appartenait qu'à lui, tira lentement épée et fourreau tout à la fois, brisa le fer dans sa gaine en le frappant sur son genou, et jeta les deux morceaux à sa droite.
Puis se retournant vers Aramis:
-- Aramis, dit-il, brisez votre épée.
Aramis hésita.
-- Il le faut, dit Athos. Puis d'une voix plus basse et plus douce: Je le veux.
Alors Aramis, plus pâle encore, mais subjugué par ce geste, vaincu par cette voix, rompit dans ses mains la lame flexible, puis se croisa les bras et attendit frémissant de rage.
Ce mouvement fit reculer d'Artagnan et Porthos; d'Artagnan ne tira point son épée, Porthos remit la sienne au fourreau.
-- Jamais, dit Athos en levant lentement la main droite au ciel, jamais, je le jure devant Dieu qui nous voit et nous écoute pendant la solennité de cette nuit, jamais mon épée ne touchera les vôtres, jamais mon oeil n'aura pour vous un regard de colère, jamais mon coeur un battement de haine. Nous avons vécu ensemble, haï et aimé ensemble; nous avons versé et confondu notre sang; et peut-être, ajouterai-je encore, y a-t-il entre nous un lien plus puissant que celui de l'amitié, peut-être y a-t-il le pacte du crime; car, tous quatre, nous avons condamné, jugé, exécuté un être humain que nous n'avions peut-être pas le droit de retrancher de ce monde, quoique plutôt qu'à ce monde il parût appartenir à l'enfer. D'Artagnan, je vous ai toujours aimé comme mon fils. Porthos, nous avons dormi dix ans côte à côte; Aramis est votre frère comme il est le mien, car Aramis vous a aimés comme je vous aime encore, comme je vous aimerai toujours. Qu'est-ce que le cardinal de Mazarin peut être pour nous, qui avons forcé la main et le coeur d'un homme comme Richelieu? Qu'est-ce que tel ou tel prince pour nous qui avons consolidé la couronne sur la tête d'une reine? D'Artagnan, je vous demande pardon d'avoir hier croisé le fer avec vous; Aramis en fait autant pour Porthos. Et maintenant, haïssez-moi si vous pouvez, mais, moi, je vous jure que, malgré votre haine, je n'aurai que de l'estime et de l'amitié pour vous. Maintenant répétez mes paroles, Aramis, et après, s'ils le veulent, et si vous le voulez, quittons nos anciens amis pour toujours.
Il se fit un instant de silence solennel qui fut rompu par Aramis.
-- Je le jure, dit-il avec un front calme et un regard loyal, mais d'une voix dans laquelle vibrait un dernier tremblement d'émotion, je jure que je n'ai plus de haine contre ceux qui furent mes amis; je regrette d'avoir touché votre épée, Porthos. Je jure enfin que non seulement la mienne ne se dirigera plus sur votre poitrine, mais encore qu'au fond de ma pensée la plus secrète, il ne restera pas dans l'avenir l'apparence de sentiments hostiles contre vous. Venez, Athos.
Athos fit un mouvement pour se retirer.
-- Oh! non, non! ne vous en allez pas! s'écria d'Artagnan, entraîné par un de ces élans irrésistibles qui trahissaient la chaleur de son sang et la droiture native de son âme, ne vous en allez pas; car, moi aussi, j'ai un serment à faire, je jure que je donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon sang, jusqu'au dernier lambeau de ma chair pour conserver l'estime d'un homme comme vous, Athos, l'amitié d'un homme comme vous, Aramis.
Et il se précipita dans les bras d'Athos.
-- Mon fils! dit Athos en le pressant sur son coeur.
-- Et moi, dit Porthos, je ne jure rien, mais j'étouffe, sacrebleu! S'il me fallait me battre contre vous, je crois que je me laisserais percer d'outre en outre, car je n'ai jamais aimé que vous au monde.
Et l'honnête Porthos se mit à fondre en larmes en se jetant dans les bras d'Aramis.
-- Mes amis, dit Athos, voilà ce que j'espérais, voilà ce que j'attendais de deux coeurs comme les vôtres; oui, je l'ai dit et je le répète, nos destinées sont liées irrévocablement, quoique nous suivions une route différente. Je respecte votre opinion, d'Artagnan; je respecte votre conviction, Porthos; mais quoique nous combattions pour des causes opposées, gardons-nous amis; les ministres, les princes, les rois passeront comme un torrent, la guerre civile comme une flamme, mais nous, resterons-nous? j'en ai le pressentiment.
-- Oui, dit d'Artagnan, soyons toujours mousquetaires, et gardons pour unique drapeau cette fameuse serviette du bastion de Saint- Gervais, où le grand cardinal avait fait broder trois fleurs de lis.
-- Oui, dit Aramis, cardinalistes ou frondeurs, que nous importe! Retrouvons nos bons seconds pour les duels, nos amis dévoués dans les affaires graves, nos joyeux compagnons pour le plaisir!
-- Et chaque fois, dit Athos, que nous nous rencontrerons dans la mêlée, à ce seul mot: Place Royale! passons nos épées dans la main gauche et tendons-nous la main droite, fût-ce au milieu du carnage!
-- Vous parlez à ravir, dit Porthos.
-- Vous êtes le plus grand des hommes, dit d'Artagnan, et, quant à nous, vous nous dépassez de dix coudées.