Vingt ans après

Chapter 20

Chapter 203,991 wordsPublic domain

-- Que voilà un vent frais! reprit Athos, c'est un souvenir de l'hiver. À propos, dites-moi, si vous allez au feu, et vous irez, car vous êtes recommandé à un jeune général qui aime fort la poudre, souvenez-vous bien dans une lutte particulière, comme cela arrive souvent à nous autres cavaliers surtout, souvenez-vous bien de ne tirer jamais le premier: qui tire le premier touche rarement son homme, car il tire avec la crainte de rester désarmé devant un ennemi armé; puis, lorsqu'il tirera, faites cabrer votre cheval; cette manoeuvre m'a sauvé deux ou trois fois la vie.

-- Je l'emploierai, ne fût-ce que par reconnaissance.

-- Eh! dit Athos, ne sont-ce pas des braconniers qu'on arrête là- bas? Oui, vraiment... Puis encore une chose importante, Raoul: si vous êtes blessé dans une charge, si vous tombez de votre cheval et s'il vous reste encore quelque force, dérangez-vous de la ligne qu'a suivie votre régiment; autrement, il peut être ramené, et vous seriez foulé aux pieds des chevaux. En tout cas, si vous étiez blessé, écrivez-moi à l'instant même, ou faites-moi écrire; nous nous connaissons en blessures, nous autres, ajouta Athos en souriant.

-- Merci, monsieur, répondit le jeune homme tout ému.

-- Ah! nous voici à Saint-Denis, murmura Athos.

Ils arrivaient effectivement en ce moment à la porte de la ville, gardée par deux sentinelles. L'une dit à l'autre:

-- Voici encore un jeune gentilhomme qui m'a l'air de se rendre à l'armée.

Athos se retourna: tout ce qui s'occupait, d'une façon même indirecte, de Raoul prenait aussitôt un intérêt à ses yeux.

-- À quoi voyez-vous cela? demanda-t-il.

-- À son air, monsieur, dit la sentinelle. D'ailleurs il a l'âge. C'est le second d'aujourd'hui.

-- Il est déjà passé ce matin un jeune homme comme moi? demanda Raoul.

-- Oui, ma foi, de haute mine et dans un bel équipage, cela m'a eu l'air de quelque fils de bonne maison.

-- Ce me sera un compagnon de route, monsieur, reprit Raoul en continuant son chemin; mais, hélas! il ne me fera pas oublier celui que je perds.

-- Je ne crois pas que vous le rejoigniez, Raoul, car j'ai à vous parler ici, et ce que j'ai à vous dire durera peut-être assez de temps pour que ce gentilhomme prenne de l'avance sur vous.

-- Comme il vous plaira, monsieur.

Tout en causant ainsi on traversait les rues qui étaient pleines de monde à cause de la solennité de la fête, et l'on arrivait en face de la vieille basilique, dans laquelle on disait une première messe.

-- Mettons pied à terre, Raoul, dit Athos. Vous, Olivain, gardez nos chevaux et me donnez l'épée.

Athos prit à la main l'épée que lui tendait le laquais, et les deux gentilshommes entrèrent dans l'église.

Athos présenta de l'eau bénite à Raoul. Il y a dans certains coeurs de père un peu de cet amour prévenant qu'un amant a pour sa maîtresse.

Le jeune homme toucha la main d'Athos, salua et se signa. Athos dit un mot à l'un des gardiens, qui s'inclina et marcha dans la direction des caveaux.

-- Venez, Raoul, dit Athos, et suivons cet homme.

Le gardien ouvrit la grille des tombes royales et se tint sur la haute marche, tandis qu'Athos et Raoul descendaient. Les profondeurs de l'escalier sépulcral étaient éclairées par une lampe d'argent brûlant sur la dernière marche, et juste au-dessous de cette lampe reposait, enveloppé d'un large manteau de velours violet semé de fleurs de lis d'or, un catafalque soutenu par des chevalets de chêne.

Le jeune homme, préparé à cette situation par l'état de son propre coeur plein de tristesse, par la majesté de l'église qu'il avait traversée, était descendu d'un pas lent et solennel, et se tenait debout et la tête découverte devant cette dépouille mortelle du dernier roi, qui ne devait aller rejoindre ses aïeux que lorsque son successeur viendrait le rejoindre lui-même, et qui semblait demeurer là pour dire à l'orgueil humain, parfois si facile à s'exalter sur le trône:

-- Poussière terrestre, je t'attends!

Il se fit un instant de silence.

Puis Athos leva la main, et désignant du doigt le cercueil:

-- Cette sépulture incertaine, dit-il, est celle d'un homme faible et sans grandeur, et qui eut cependant un règne plein d'immenses événements; c'est qu'au-dessus de ce roi veillait l'esprit d'un autre homme, comme cette lampe veille au-dessus de ce cercueil et l'éclaire. Celui-là, c'était le roi réel, Raoul; l'autre n'était qu'un fantôme dans lequel il mettait son âme. Et cependant, tant est puissante la majesté monarchique chez nous, cet homme n'a pas même l'honneur d'une tombe aux pieds de celui pour la gloire duquel il a usé sa vie, car cet homme, Raoul, souvenez-vous de cette chose, s'il a fait ce roi petit, il a fait la royauté grande, et il y a deux choses enfermées au palais du Louvre: le roi, qui meurt, et la royauté qui ne meurt pas. Ce règne est passé, Raoul; ce ministre tant redouté, tant craint, tant haï de son maître, est descendu dans la tombe, tirant après lui le roi qu'il ne voulait pas laisser vivre seul, de peur sans doute qu'il ne détruisît son oeuvre, car un roi n'édifie que lorsqu'il a près de lui soit Dieu, soit l'esprit de Dieu. Alors, cependant, tout le monde regarda la mort du cardinal comme une délivrance, et moi- même, tant sont aveugles les contemporains, j'ai quelquefois traversé en face les desseins de ce grand homme qui tenait la France dans ses mains, et qui, selon qu'il les serrait ou les ouvrait, l'étouffait ou lui donnait de l'air à son gré. S'il ne m'a pas broyé, moi et mes amis, dans sa terrible colère, c'était sans doute pour que je puisse aujourd'hui vous dire: Raoul, sachez distinguer toujours le roi de la royauté; le roi n'est qu'un homme, la royauté, c'est l'esprit de Dieu; quand vous serez dans le doute de savoir qui vous devez servir, abandonnez l'apparence matérielle pour le principe invisible, car le principe invisible est tout. Seulement, Dieu a voulu rendre ce principe palpable en l'incarnant dans un homme. Raoul, il me semble que je vois votre avenir comme à travers un nuage. Il est meilleur que le nôtre, je le crois. Tout au contraire de nous, qui avons eu un ministre sans roi, vous aurez, vous, un roi sans ministre. Vous pourrez donc servir, aimer et respecter le roi. Si ce roi est un tyran, car la toute-puissance a son vertige qui la pousse à la tyrannie, servez, aimez et respectez la royauté, c'est-à-dire la chose infaillible, c'est-à-dire l'esprit de Dieu sur la terre, c'est-à-dire cette étincelle céleste qui fait la poussière si grande et si sainte que, nous autres gentilshommes de haut lieu cependant, nous sommes aussi peu de chose devant ce corps étendu sur la dernière marche de cet escalier que ce corps lui-même devant le trône du Seigneur.

-- J'adorerai Dieu, monsieur, dit Raoul, je respecterai la royauté; je servirai le roi, et tâcherai, si je meurs, que ce soit pour le roi, pour la royauté ou pour Dieu. Vous ai-je bien compris?

Athos sourit.

-- Vous êtes une noble nature, dit-il, voici votre épée.

Raoul mit un genou en terre.

-- Elle a été portée par mon père, un loyal gentilhomme. Je l'ai portée à mon tour, et lui ai fait honneur quelquefois quand la poignée était dans ma main et que son fourreau pendait à mon côté. Si votre main est faible encore pour manier cette épée, Raoul, tant mieux, vous aurez plus de temps à apprendre à ne la tirer que lorsqu'elle devra voir le jour.

-- Monsieur, dit Raoul en recevant l'épée de la main du comte, je vous dois tout; cependant, cette épée est le plus précieux présent que vous m'ayez fait. Je la porterai, je vous jure, en homme reconnaissant.

Et il approcha ses lèvres de la poignée, qu'il baisa avec respect.

-- C'est bien, dit Athos. Relevez-vous, vicomte, et embrassons- nous.

Raoul se releva et se jeta avec effusion dans les bras d'Athos.

-- Adieu, murmura le comte, qui sentait son coeur se fondre, adieu, et pensez à moi.

-- Oh! éternellement! éternellement! s'écria le jeune homme. Oh! je le jure, monsieur, et s'il m'arrive malheur, votre nom sera le dernier nom que je prononcerai, votre souvenir ma dernière pensée.

Athos remonta précipitamment pour cacher son émotion, donna une pièce d'or au gardien des tombeaux, s'inclina devant l'autel et gagna à grands pas le porche de l'église, au bas duquel Olivain attendait avec les deux autres chevaux.

-- Olivain, dit-il en montrant le baudrier de Raoul, resserrez la boucle de cette épée qui tombe un peu bas. Bien. Maintenant, vous accompagnerez M. le vicomte jusqu'à ce que Grimaud vous ait rejoints; lui venu, vous quitterez le vicomte. Vous entendez, Raoul? Grimaud est un vieux serviteur plein de courage et de prudence, Grimaud vous suivra.

-- Oui, monsieur, dit Raoul.

-- Allons, à cheval, que je vous voie partir.

Raoul obéit.

-- Adieu! Raoul, dit le comte, adieu, mon cher enfant.

-- Adieu, monsieur, dit Raoul, adieu, mon bien-aimé protecteur!

Athos fit signe de la main, car il n'osait parler, et Raoul s'éloigna, la tête découverte.

Athos resta immobile et le regardant aller jusqu'au moment où il disparut au tournant d'une rue.

Alors le comte jeta la bride de son cheval aux mains d'un paysan, remonta lentement les degrés, rentra dans l'église, alla s'agenouiller dans le coin le plus obscur et pria.

XXV. Un des quarante moyens d'évasion de Monsieur de Beaufort

Cependant le temps s'écoulait pour le prisonnier comme pour ceux qui s'occupaient de sa fuite: seulement, il s'écoulait plus lentement. Tout au contraire des autres hommes qui prennent avec ardeur une résolution périlleuse et qui se refroidissent à mesure que le moment de l'exécuter se rapproche, le duc de Beaufort, dont le courage bouillant était passé en proverbe, et qu'avait enchaîné une inaction de cinq années, le duc de Beaufort semblait pousser le temps devant lui et appelait de tous ses voeux l'heure de l'action. Il y avait dans son évasion seule, à part les projets qu'il nourrissait pour l'avenir, projets, il faut l'avouer, encore fort vagues et fort incertains, un commencement de vengeance qui lui dilatait le coeur. D'abord sa fuite était une mauvaise affaire pour M. de Chavigny, qu'il avait pris en haine à cause des petites persécutions auxquelles il l'avait soumis; puis, une plus mauvaise affaire contre le Mazarin, qu'il avait pris en exécration à cause des grands reproches qu'il avait à lui faire. On voit que toute proportion était gardée entre les sentiments que M. de Beaufort avait voués au gouverneur et au ministre, au subordonné et au maître.

Puis M. de Beaufort, qui connaissait si bien l'intérieur du Palais-Royal, qui n'ignorait pas les relations de la reine et du cardinal, mettait en scène, de sa prison, tout ce mouvement dramatique qui allait s'opérer, quand ce bruit retentirait du cabinet du ministre à la chambre d'Anne d'Autriche: M. de Beaufort est sauvé! En se disant tout cela à lui-même, M. de Beaufort souriait doucement, se croyait déjà dehors, respirant l'air des plaines et des forêts, pressant un cheval vigoureux entre ses jambes et criant à haute voix: «Je suis libre!»

Il est vrai qu'en revenant à lui, il se trouvait entre ses quatre murailles, voyait à dix pas de lui La Ramée qui tournait ses pouces l'un autour de l'autre, et dans l'antichambre, ses gardes qui riaient ou qui buvaient.

La seule chose qui le reposait de cet odieux tableau, tant est grande l'instabilité de l'esprit humain, c'était la figure refrognée de Grimaud, cette figure qu'il avait prise d'abord en haine, et qui depuis était devenue toute son espérance. Grimaud lui semblait un Antinoüs.

Il est inutile de dire que tout cela était un jeu de l'imagination fiévreuse du prisonnier. Grimaud était toujours le même. Aussi avait-il conservé la confiance entière de son supérieur La Ramée, qui maintenant se serait fié à lui mieux qu'à lui-même: car, nous l'avons dit, La Ramée se sentait au fond du coeur un certain faible pour M. de Beaufort.

Aussi ce bon La Ramée se faisait-il une fête de ce petit souper en tête à tête avec son prisonnier. La Ramée n'avait qu'un défaut, il était gourmand; il avait trouvé les pâtés bons, le vin excellent. Or, le successeur du père Marteau lui avait promis un pâté de faisan au lieu d'un pâté de volaille, et du vin de Chambertin au lieu du vin de Mâcon. Tout cela, rehaussé de la présence de cet excellent prince qui était si bon au fond, qui inventait de si drôles de tours contre M. de Chavigny, et de, si bonnes plaisanteries contre le Mazarin, faisait pour La Ramée, de cette belle Pentecôte qui allait venir, une des quatre grandes fêtes de l'année.

La Ramée attendait donc six heures du soir avec autant d'impatience que le duc.

Dès le matin il s'était préoccupé de tous les détails, et, ne se fiant qu'à lui-même, il avait fait en personne une visite au successeur du père Marteau. Celui-ci s'était surpassé: il lui montra un véritable pâté monstre, orné sur sa couverture des armes de M. de Beaufort: le pâté était vide encore, mais près de lui étaient un faisan et deux perdrix, piqués si menu, qu'ils avaient l'air chacun d'une pelote d'épingles. L'eau en était venue à la bouche de La Ramée, et il était rentré dans la chambre du duc en se frottant les mains.

Pour comble de bonheur, comme nous l'avons dit, M. de Chavigny, se reposant sur La Ramée, était allé faire lui-même un petit voyage, et était parti le matin même, ce qui faisait de La Ramée le sous- gouverneur du château.

Quant à Grimaud, il paraissait plus refrogné que jamais.

Dans la matinée, M. de Beaufort avait fait avec La Ramée une partie de paume; un signe de Grimaud lui avait fait comprendre de faire attention à tout.

Grimaud, marchant devant, traçait le chemin qu'on avait à suivre le soir. Le jeu de paume était dans ce qu'on appelait l'enclos de la petite cour du château. C'était un endroit assez désert, où l'on ne mettait de sentinelles qu'au moment où M. de Beaufort faisait sa partie; encore, à cause de la hauteur de la muraille, cette précaution paraissait-elle superflue.

Il y avait trois portes à ouvrir avant d'arriver à cet enclos. Chacune s'ouvrait avec une clef différente.

En arrivant à l'enclos, Grimaud alla machinalement s'asseoir près d'une meurtrière, les jambes pendantes en dehors de la muraille. Il devenait évident que c'était à cet endroit qu'on attacherait l'échelle de corde.

Toute cette manoeuvre, compréhensible pour le duc de Beaufort, était, on en conviendra, inintelligible pour La Ramée.

La partie commença. Cette fois, M. de Beaufort était en veine, et l'on eût dit qu'il posait avec la main les balles où il voulait qu'elles allassent. La Ramée fut complètement battu.

Quatre des gardes de M. de Beaufort l'avaient suivi et ramassaient les balles: le jeu terminé, M. de Beaufort, tout en raillant à son aise La Ramée sur sa maladresse, offrit aux gardes deux louis pour aller boire à sa santé avec leurs quatre autres camarades.

Les gardes demandèrent l'autorisation de La Ramée, qui la leur donna, mais pour le soir seulement. Jusque-là, La Ramée avait à s'occuper de détails importants; il désirait, comme il avait des courses à faire, que le prisonnier ne fût pas perdu de vue.

M. de Beaufort aurait arrangé les choses lui-même que, selon toute probabilité, il les eût faites moins à sa convenance que ne le faisait son gardien.

Enfin six heures sonnèrent; quoiqu'on ne dût se mettre à table qu'à sept heures, le dîner se trouvait prêt et servi. Sur un buffet était le pâté colossal aux armes du duc et paraissant cuit à point, autant qu'on en pouvait juger par la couleur dorée qui enluminait sa croûte.

Le reste du dîner était à l'avenant.

Tout le monde était impatient, les gardes d'aller boire, La Ramée de se mettre à table, et M. de Beaufort de se sauver.

Grimaud seul était impassible. On eût dit qu'Athos avait fait son éducation dans la prévision de cette grande circonstance.

Il y avait des moments où, en le regardant, le duc de Beaufort se demandait s'il ne faisait point un rêve, et si cette figure de marbre était bien réellement à son service et s'animerait au moment venu.

La Ramée renvoya les gardes en leur recommandant de boire à la santé du prince; puis, lorsqu'ils furent partis, il ferma les portes, mit les clefs dans sa poche, et montra la table au prince d'un air qui voulait dire:

-- Quand Monseigneur voudra.

Le prince regarda Grimaud, Grimaud regarda la pendule: il était six heures un quart à peine, l'évasion était fixée à sept heures, il y avait donc trois quarts d'heure à attendre.

Le prince, pour gagner un quart d'heure, prétexta une lecture qui l'intéressait et demanda à finir son chapitre. La Ramée s'approcha, regarda par-dessus son épaule quel était ce livre qui avait sur le prince cette influence de l'empêcher de se mettre à table quand le dîner était servi.

C'étaient les _Commentaires de César_, que lui-même, contre les ordonnances de M. de Chavigny, lui avait procurés trois jours auparavant.

La Ramée se promit bien de ne plus se mettre en contravention avec les règlements du donjon.

En attendant, il déboucha les bouteilles et alla flairer le pâté.

À six heures et demie, le duc se leva en disant avec gravité:

-- Décidément, César était le plus grand homme de l'antiquité.

-- Vous trouvez, Monseigneur, dit La Ramée.

-- Oui.

-- Eh bien! moi, reprit La Ramée, j'aime mieux Annibal.

-- Et pourquoi cela, maître La Ramée? demanda le duc.

-- Parce qu'il n'a pas laissé de Commentaires, dit La Ramée avec son gros sourire.

Le duc comprit l'allusion et se mit à table en faisant signe à La Ramée de se placer en face de lui.

L'exempt ne se le fit pas répéter deux fois.

Il n'y a pas de figure aussi expressive que celle d'un véritable gourmand qui se trouve en face d'une bonne table; aussi, en recevant son assiette de potage des mains de Grimaud, la figure de La Ramée présentait-elle le sentiment de la parfaite béatitude.

Le duc le regarda avec un sourire.

-- Ventre-saint-gris! La Ramée, s'écria-t-il, savez-vous que si on me disait qu'il y a en ce moment en France un homme plus heureux que vous, je ne le croirais pas!

-- Et vous auriez, ma foi, raison, Monseigneur, dit La Ramée. Quant à moi, j'avoue que lorsque j'ai faim, je ne connais pas de vue plus agréable qu'une table bien servie, et si vous ajoutez, continua La Ramée, que celui qui fait les honneurs de cette table est le petit-fils de Henri le Grand, alors vous comprendrez, Monseigneur, que l'honneur qu'on reçoit double le plaisir qu'on goûte.

Le prince s'inclina à son tour, et un imperceptible sourire parut sur le visage de Grimaud, qui se tenait derrière La Ramée.

-- Mon cher La Ramée, dit le duc, il n'y a en vérité que vous pour tourner un compliment.

-- Non, Monseigneur, dit La Ramée dans l'effusion de son âme; non, en vérité, je dis ce que je pense, il n'y a pas de compliment dans ce que je vous dis là.

-- Alors, vous m'êtes attaché? demanda le prince.

-- C'est-à-dire, reprit La Ramée, que je ne me consolerais pas si Votre Altesse sortait de Vincennes.

-- Une drôle de manière de témoigner votre affliction. (Le prince voulait dire affection.)

-- Mais, Monseigneur, dit La Ramée, que feriez-vous dehors? Quelque folie qui vous brouillerait avec la cour et vous ferait mettre à la Bastille au lieu d'être à Vincennes. M. de Chavigny n'est pas aimable, j'en conviens, continua La Ramée en savourant un verre de madère, mais M. du Tremblay, c'est bien pis.

-- Vraiment! dit le duc, qui s'amusait du tour que prenait la conversation et qui de temps en temps regardait la pendule, dont l'aiguille marchait avec une lenteur désespérante.

-- Que voulez-vous attendre du frère d'un capucin nourri à l'école du cardinal de Richelieu! Ah! Monseigneur, croyez-moi, c'est un grand bonheur que la reine, qui vous a toujours voulu du bien, à ce que j'ai entendu dire du moins, ait eu l'idée de vous envoyer ici, où il y a promenade, jeu de paume, bonne table, bon air.

-- En vérité, dit le duc, à vous entendre, La Ramée, je suis donc bien ingrat d'avoir eu un instant l'idée de sortir d'ici?

-- Oh! Monseigneur, c'est le comble de l'ingratitude, reprit La Ramée; mais Votre Altesse n'y a jamais songé sérieusement.

-- Si fait, reprit le duc, et, je dois vous l'avouer, c'est peut- être une folie, je ne dis pas non, mais de temps en temps j'y songe encore.

-- Toujours par un de vos quarante moyens, Monseigneur?

-- Eh! mais, oui, reprit le duc.

-- Monseigneur, dit La Ramée, puisque nous sommes aux épanchements, dites-moi un de ces quarante moyens inventés par Votre Altesse.

-- Volontiers, dit le duc. Grimaud, donnez-moi le pâté.

-- J'écoute, dit La Ramée en se renversant sur son fauteuil, en soulevant son verre et en clignant de l'oeil, pour regarder le soleil à travers le rubis liquide qu'il contenait.

Le duc jeta un regard sur la pendule. Dix minutes encore et elle allait sonner sept heures.

Grimaud apporta le pâté devant le prince, qui prit son couteau à lame d'argent pour enlever le couvercle; mais La Ramée, qui craignait qu'il n'arrivât malheur à cette belle pièce, passa au duc son couteau, qui avait une lame de fer.

-- Merci, La Ramée, dit le duc en prenant le couteau.

-- Eh bien Monseigneur, dit l'exempt, ce fameux moyen?

-- Faut-il que je vous dise, reprit le duc, celui sur lequel je comptais le plus, celui que j'avais résolu d'employer le premier?

-- Oui, celui-là, dit La Ramée.

-- Eh bien! dit le duc, en creusant le pâté d'une main et en décrivant de l'autre un cercle avec son couteau, j'espérais d'abord avoir pour gardien un brave garçon comme vous, monsieur La Ramée.

-- Bien! dit La Ramée; vous l'avez, Monseigneur. Après?

-- Et je m'en félicite.

La Ramée salua.

-- Je me disais, continua le prince, si une fois j'ai près de moi un bon garçon comme La Ramée, je tâcherai de lui faire recommander par quelque ami à moi, avec lequel il ignorera mes relations, un homme qui me soit dévoué, et avec lequel je puisse m'entendre pour préparer ma fuite.

-- Allons! allons! dit La Ramée, pas mal imaginé.

-- N'est-ce pas? reprit le prince; par exemple, le serviteur de quelque brave gentilhomme, ennemi lui-même du Mazarin, comme doit l'être tout gentilhomme.

-- Chut! Monseigneur, dit La Ramée, ne parlons pas politique.

-- Quand j'aurai cet homme près de moi, continua le duc, pour peu que cet homme soit adroit et ait su inspirer de la confiance à mon gardien, celui-ci se reposera sur lui, et alors j'aurai des nouvelles du dehors.

-- Ah! oui, dit La Ramée, mais comment cela, des nouvelles du dehors?

-- Oh! rien de plus facile, dit le duc de Beaufort, en jouant à la paume, par exemple.

-- En jouant à la paume? demanda La Ramée, commençant à prêter la plus grande attention au récit du duc.

-- Oui, tenez, j'envoie une balle dans le fossé, un homme est là qui la ramasse. La balle renferme une lettre; au lieu de renvoyer cette balle que je lui ai demandée du haut des remparts, il m'en envoie une autre. Cette autre balle contient une lettre. Ainsi, nous avons échangé nos idées, et personne n'y a rien vu.

-- Diable! diable! dit La Ramée en se grattant l'oreille, vous faites bien de me dire cela, Monseigneur, je surveillerai les ramasseurs des balles.

Le duc sourit.

-- Mais, continua La Ramée, tout cela, au bout du compte, n'est qu'un moyen de correspondre.

-- C'est déjà beaucoup, ce me semble.

-- Ce n'est pas assez.

-- Je vous demande pardon. Par exemple, je dis à mes amis: «Trouvez-vous tel jour, à telle heure, de l'autre côté du fossé avec deux chevaux de main.»

-- Eh bien! après? dit La Ramée avec une certaine inquiétude; à moins que ces chevaux n'aient des ailes pour monter sur le rempart et venir vous y chercher.

-- Eh! mon Dieu, dit négligemment le prince, il ne s'agit pas que les chevaux aient des ailes pour monter sur les remparts, mais que j'aie, moi, un moyen d'en descendre.

-- Lequel?

-- Une échelle de corde.

-- Oui, mais, dit La Ramée en essayant de rire, une échelle de corde ne s'envoie pas comme une lettre, dans une balle de paume.

-- Non, mais elle s'envoie dans autre chose.

-- Dans autre chose, dans autre chose! dans quoi?

-- Dans un pâté, par exemple.