Chapter 19
-- Oh! quelle injustice, mon cher malade! je le hais si peu que je ferais dire avec plaisir des messes pour le repos de son âme.
-- Vous n'êtes pas nommée Lionne pour rien, ma chère, dit madame de Chevreuse de sa place, et vous mordez rudement.
-- Vous maltraitez fort un grand poète, ce me semble, madame, hasarda Raoul.
-- Un grand poète, lui?... Allons, on voit bien, vicomte, que vous arrivez de province, comme vous me le disiez tout à l'heure, et que vous ne l'avez jamais vu. Lui! un grand poète? Eh! il a à peine cinq pieds.
-- Bravo! bravo! dit un grand homme sec et noir avec une moustache orgueilleuse et une énorme rapière. Bravo, belle Paulet! il est temps enfin de remettre ce petit Voiture à sa place. Je déclare hautement que je crois me connaître en poésie, et que j'ai toujours trouvé la sienne fort détestable.
-- Quel est donc ce capitan, monsieur? demanda Raoul à Athos.
-- M. de Scudéry.
-- L'auteur de la _Clélie_ et du _Grand Cyrus_?
-- Qu'il a composés de compte à demi avec sa soeur, qui cause en ce moment avec cette jolie personne, là-bas, près de M. Scarron.
Raoul se retourna et vit effectivement deux figures nouvelles qui venaient d'entrer: l'une toute charmante, toute frêle, toute triste, encadrée dans de beaux cheveux noirs, avec des yeux veloutés comme ces belles fleurs violettes de la pensée sous lesquelles étincelle un calice d'or; l'autre femme, semblant tenir celle-ci sous sa tutelle, était froide, sèche et jaune, une véritable figure de duègne ou de dévote.
Raoul se promit bien de ne pas sortir du salon sans avoir parlé à la belle jeune fille aux yeux veloutés qui, par un étrange jeu de la pensée, venait, quoiqu'elle n'eût aucune ressemblance avec elle, de lui rappeler sa pauvre petite Louise qu'il avait laissée souffrante au château de La Vallière, et qu'au milieu de tout ce monde il avait oubliée un instant.
Pendant ce temps, Aramis s'était approché du coadjuteur, qui, avec une mine toute rieuse, lui avait glissé quelques mots à l'oreille. Aramis, malgré sa puissance sur lui-même, ne put s'empêcher de faire un léger mouvement.
-- Riez donc, lui dit M. de Retz; on nous regarde.
Et il le quitta pour aller causer avec madame de Chevreuse, qui avait un grand cercle autour d'elle.
Aramis feignit de rire pour dépister l'attention de quelques auditeurs curieux, et, s'apercevant qu'à son tour Athos était allé se mettre dans l'embrasure de la fenêtre où il était resté quelque temps, il s'en fut, après avoir jeté quelques mots à droite et à gauche, le rejoindre sans affectation.
Aussitôt qu'ils se furent rejoints, ils entamèrent une conversation accompagnée de force gestes.
Raoul alors s'approcha d'eux, comme le lui avait recommandé Athos.
-- C'est un rondeau de M. Voiture que me débite M. l'abbé, dit Athos à haute voix, et que je trouve incomparable.
Raoul demeura quelques instants près d'eux, puis il alla se confondre au groupe de madame de Chevreuse, dont s'étaient rapprochées mademoiselle Paulet d'un côté et mademoiselle de Scudéry de l'autre.
-- Eh bien! moi, dit le coadjuteur, je me permettrai de n'être pas tout à fait de l'avis de M. de Scudéry; je trouve au contraire que M. de Voiture est un poète, mais un pur poète. Les idées politiques lui manquent complètement.
-- Ainsi donc? demanda Athos.
-- C'est demain, dit précipitamment Aramis.
-- À quelle heure?
-- À six heures.
-- Où cela?
-- À Saint-Mandé.
-- Qui vous l'a dit?
-- Le comte de Rochefort.
Quelqu'un s'approchait.
-- Et les idées philosophiques? C'étaient celles-là qui lui manquaient à ce pauvre Voiture. Moi je me range à l'avis de M. le coadjuteur: pur poète.
-- Oui certainement, en poésie il était prodigieux, dit Ménage, et toutefois la postérité, tout en l'admirant, lui reprochera une chose, c'est d'avoir amené dans la facture du vers une trop grande licence; il a tué la poésie sans le savoir.
-- Tué, c'est le mot, dit Scudéry.
-- Mais quel chef-d'oeuvre que ses lettres, dit madame de Chevreuse.
-- Oh! sous ce rapport, dit mademoiselle de Scudéry, c'est un illustre complet.
-- C'est vrai, répliqua mademoiselle Paulet, mais tant qu'il plaisante, car dans le genre épistolaire sérieux il est pitoyable, et s'il ne dit les choses très crûment, vous conviendrez qu'il les dit fort mal.
-- Mais vous conviendrez au moins que dans la plaisanterie il est inimitable.
-- Oui, certainement, reprit Scudéry en tordant sa moustache; je trouve seulement que son comique est forcé et sa plaisanterie est par trop familière. Voyez sa _Lettre de la Carpe au Brochet._
-- Sans compter, reprit Ménage, que ses meilleures inspirations lui venaient de l'hôtel Rambouillet. Voyez _Zélide et Alcidalis._
-- Quant à moi, dit Aramis en se rapprochant du cercle et en saluant respectueusement madame de Chevreuse, qui lui répondit par un gracieux sourire; quant à moi, je l'accuserai encore d'avoir été trop libre avec les grands. Il a manqué souvent à madame la Princesse, à M. le maréchal d'Albert, à M. de Schomberg, à la reine elle-même.
-- Comment, à la reine? demanda Scudéry en avançant la jambe droite comme pour se mettre en garde. Morbleu! je ne savais pas cela. Et comment donc a-t-il manqué à Sa Majesté?
-- Ne connaissez-vous donc pas sa pièce:_ Je pensais?_
-- Non, dit madame de Chevreuse.
-- Non, dit mademoiselle de Scudéry.
-- Non, dit mademoiselle Paulet.
-- En effet, je crois que la reine l'a communiquée à peu de personnes; mais moi je la tiens de mains sûres.
-- Et vous la savez?
-- Je me la rappellerais, je crois.
-- Voyons! voyons! dirent toutes les voix.
-- Voici dans quelle occasion la chose a été faite, dit Aramis. M. de Voiture était dans le carrosse de la reine, qui se promenait en tête à tête avec lui dans la forêt de Fontainebleau; il fit semblant de penser pour que la reine lui demandât à quoi il pensait, ce qui ne manqua point.
«-- À quoi pensez-vous donc, monsieur de Voiture? demanda Sa Majesté.
«Voiture sourit, fit semblant de réfléchir cinq secondes pour qu'on crût qu'il improvisait, et répondit:
_Je pensais que la destinée,_ _Après tant d'injustes malheurs,_ _Vous a justement couronnée_ _De gloire, d'éclat et d'honneurs;_
_Mais que vous étiez plus heureuse,_ _Lorsque vous étiez autrefois,_ _Je ne dirai pas amoureuse! ..._ _La rime le veut toutefois._
Scudéry, Ménage et mademoiselle Paulet haussèrent les épaules.
-- Attendez, attendez, dit Aramis, il y a trois strophes.
-- Oh! dites trois couplets, dit mademoiselle de Scudéry, c'est tout au plus une chanson.
_Je pensais que ce pauvre Amour,_ _Qui toujours vous prêta ses armes,_ _Est banni loin de votre cour,_ _Sans ses traits, son arc et ses charmes;_
_Et de quoi puis-je profiter,_ _En pensant près de vous, Marie,_ _Si vous pouvez si maltraiter_ _Ceux qui vous ont si bien servie?_
-- Oh! quant à ce dernier trait, dit madame de Chevreuse, je ne sais s'il est dans les règles poétiques, mais je demande grâce pour lui comme vérité et madame de Hautefort et madame de Sennecey se joindront à moi s'il le faut, sans compter M. de Beaufort.
-- Allez, allez, dit Scarron, cela ne me regarde plus: depuis ce matin je ne suis plus son malade.
-- Et le dernier couplet? dit mademoiselle de Scudéry, le dernier couplet? voyons.
-- Le voici, dit Aramis; celui-ci a l'avantage de procéder par noms propres, de sorte qu'il n'y a pas à s'y tromper.
_Je pensais, -- nous autres poètes,_ _Nous pensons extravagamment, -_ _Ce que, dans l'humeur où vous êtes,_ _Vous feriez, si dans ce moment_
_Vous avisiez en cette place_ _Venir le duc de Buckingham,_ _Et lequel serait en disgrâce,_ _Du duc ou du père Vincent._
À cette dernière strophe, il n'y eut qu'un cri sur l'impertinence de Voiture.
-- Mais, dit à demi-voix la jeune fille aux yeux veloutés, mais j'ai le malheur de les trouver charmants, moi, ces vers.
C'était aussi l'avis de Raoul, qui s'approcha de Scarron et lui dit en rougissant:
-- Monsieur Scarron, faites-moi donc l'honneur, je vous prie, de me dire quelle est cette jeune dame qui est seule de son opinion contre toute cette illustre assemblée.
-- Ah! ah! mon jeune vicomte, dit Scarron, je crois que vous avez envie de lui proposer une alliance offensive et défensive?
Raoul rougit de nouveau.
-- J'avoue, dit-il, que je trouve ces vers fort jolis.
-- Et ils le sont en effet, dit Scarron; mais chut, entre poètes, on ne dit pas de ces choses-là.
-- Mais moi, dit Raoul, je n'ai pas l'honneur d'être poète, et je vous demandais...
-- C'est vrai: quelle était cette jeune dame, n'est-ce pas? C'est la belle Indienne.
-- Veuillez m'excuser, monsieur, dit en rougissant Raoul, mais je n'en sais pas plus qu'auparavant. Hélas! je suis provincial.
-- Ce qui veut dire que vous ne connaissez pas grand'chose au phébus qui ruisselle ici de toutes les bouches. Tant mieux, jeune homme, tant mieux! Ne cherchez pas à comprendre, vous y perdriez votre temps; et quand vous le comprendrez, il faut espérer qu'on ne le parlera plus.
-- Ainsi, vous me pardonnez, monsieur, dit Raoul, et vous daignerez me dire quelle est la personne que vous appelez la belle Indienne?
-- Oui, certes, c'est une des plus charmantes personnes qui existent, mademoiselle Françoise d'Aubigné.
-- Est-elle de la famille du fameux Agrippa, l'ami du roi Henri IV?
-- C'est sa petite-fille. Elle arrive de la Martinique, voilà pourquoi je l'appelle la belle Indienne.
Raoul ouvrit des yeux excessifs; et ses yeux rencontrèrent ceux de la jeune dame qui sourit.
On continuait à parler de Voiture.
-- Monsieur, dit mademoiselle d'Aubigné en s'adressant à son tour à Scarron comme pour entrer dans la conversation qu'il avait avec le jeune vicomte, n'admirez-vous pas les amis du pauvre Voiture! Mais écoutez donc comme ils le plument tout en le louant! L'un lui ôte le bon sens, l'autre la poésie, l'autre l'originalité, l'autre le comique, l'autre l'indépendance, l'autre... Eh mais, bon Dieu! que vont-ils donc lui laisser, à cet illustre complet? comme a dit mademoiselle de Scudéry.
Scarron se mit à rire et Raoul aussi. La belle Indienne, étonnée elle-même de l'effet qu'elle avait produit, baissa les yeux et reprit son air naïf.
-- Voilà une spirituelle personne, dit Raoul.
Athos, toujours dans l'embrasure de la fenêtre planait sur toute cette scène, le sourire du dédain sur les lèvres.
-- Appelez donc M. le comte de La Fère, dit madame de Chevreuse au coadjuteur, j'ai besoin de lui parler.
-- Et moi, dit le coadjuteur, j'ai besoin qu'on croie que je ne lui parle pas. Je l'aime et l'admire, car je connais ses anciennes aventures, quelques-unes, du moins; mais je ne compte le saluer qu'après-demain matin.
-- Et pourquoi après-demain matin? demanda madame de Chevreuse.
-- Vous saurez cela demain soir, dit le coadjuteur en riant.
-- En vérité, mon cher Gondy, dit la duchesse, vous parlez comme l'Apocalypse. Monsieur d'Herblay, ajouta-t-elle en se retournant du côté d'Aramis, voulez-vous bien encore une fois être mon servant ce soir?
-- Comment donc, duchesse? dit Aramis, ce soir, demain, toujours, ordonnez.
-- Eh bien! allez me chercher le comte de La Fère, je veux lui parler.
Aramis s'approcha d'Athos et revint avec lui.
-- Monsieur le comte, dit la duchesse en remettant une lettre à Athos, voici ce que je vous ai promis. Notre protégé sera parfaitement reçu.
-- Madame, dit Athos, il est bien heureux de vous devoir quelque chose.
-- Vous n'avez rien à lui envier sous ce rapport; car moi je vous dois de l'avoir connu, répliqua la malicieuse femme avec un sourire qui rappela Marie Michon à Aramis et à Athos.
Et à ce mot, elle se leva et demanda son carrosse. Mademoiselle Paulet était déjà partie, mademoiselle de Scudéry partait.
-- Vicomte, dit Athos en s'adressant à Raoul, suivez madame la duchesse de Chevreuse; priez-la qu'elle vous fasse la grâce de prendre votre main pour descendre, et en descendant remerciez-la.
La belle indienne s'approcha de Scarron pour prendre congé de lui.
-- Vous vous en allez déjà? dit-il.
-- Je m'en vais une des dernières, comme vous le voyez. Si vous avez des nouvelles de M. de Voiture, et qu'elles soient bonnes surtout, faites-moi la grâce de m'en envoyer demain.
-- Oh! maintenant, dit Scarron, il peut mourir.
-- Comment cela? dit la jeune fille aux yeux de velours.
-- Sans doute, son panégyrique est fait.
Et l'on se quitta en riant, la jeune fille se retournant pour regarder le pauvre paralytique avec intérêt, le pauvre paralytique la suivant des yeux avec amour.
Peu à peu les groupes s'éclaircirent. Scarron ne fit pas semblant de voir que certains de ses hôtes s'étaient parlé mystérieusement, que des lettres étaient venues pour plusieurs, et que sa soirée semblait avoir eu un but mystérieux qui s'écartait de la littérature, dont on avait cependant tant fait de bruit. Mais qu'importait à Scarron? on pouvait maintenant fronder chez lui tout à l'aise: depuis le matin comme il l'avait dit, il n'était plus le malade de la reine.
Quant à Raoul, il avait en effet accompagné la duchesse jusqu'à son carrosse, où elle avait pris place en lui donnant sa main à baiser; puis, par un de ses fous caprices qui la rendaient si adorable et surtout si dangereuse, elle l'avait saisi tout à coup par la tête et l'avait embrassé au front en lui disant:
-- Vicomte, que mes voeux et ce baiser vous portent bonheur!
Puis elle l'avait repoussé et avait ordonné au cocher de toucher à l'hôtel de Luynes. Le carrosse était parti; madame de Chevreuse avait fait au jeune homme un dernier signe par la portière, et Raoul était remonté tout interdit.
Athos comprit ce qui s'était passé et sourit.
-- Venez, vicomte, dit-il, il est temps de vous retirer; vous partez demain pour l'armée de M. le Prince; dormez bien votre dernière nuit de citadin.
-- Je serai donc soldat? dit le jeune homme; oh! monsieur, merci de tout mon coeur!
-- Adieu, comte, dit l'abbé d'Herblay; je rentre dans mon couvent.
-- Adieu, l'abbé, dit le coadjuteur, je prêche demain, et j'ai vingt textes à consulter ce soir.
-- Adieu, messieurs, dit le comte; moi je vais dormir vingt-quatre heures de suite, je tombe de lassitude.
Les trois hommes se saluèrent après avoir échangé un dernier regard.
Scarron les suivait du coin de l'oeil à travers les portières de son salon.
-- Pas un d'eux ne fera ce qu'il dit, murmura-t-il avec son petit sourire de singe; mais qu'ils aillent, les braves gentilshommes! Qui sait s'ils ne travaillent pas à me faire rendre ma pension!... Ils peuvent remuer les bras, eux, c'est beaucoup; hélas! moi je n'ai que la langue, mais je tâcherai de prouver que c'est quelque chose. Holà! Champenois, voilà onze heures qui sonnent. Venez me rouler vers mon lit... En vérité, cette demoiselle d'Aubigné est bien charmante!
Sur ce, le pauvre paralytique disparut dans sa chambre à coucher, dont la porte se referma derrière lui, et les lumières s'éteignirent l'une après l'autre dans le salon de la rue des Tournelles.
XXIV. Saint-Denis
Le jour commençait à poindre lorsque Athos se leva et se fit habiller; il était facile de voir, à sa pâleur, plus grande que d'habitude, et à ces traces que l'insomnie laisse sur le visage, qu'il avait dû passer presque toute la nuit sans dormir. Contre l'habitude de cet homme si ferme et si décidé, il y avait ce matin dans toute sa personne quelque chose de lent et d'irrésolu.
C'est qu'il s'occupait des préparatifs de départ de Raoul et qu'il cherchait à gagner du temps. D'abord, il fourbit lui-même une épée qu'il tira de son étui de cuir parfumé, examina si la poignée était bien en garde, et si la lame tenait solidement à la poignée.
Puis il jeta au fond d'une valise destinée au jeune homme un petit sac plein de louis, appela Olivain, c'était le nom du laquais qui l'avait suivi de Blois, lui fit faire le portemanteau! devant lui, veillant à ce que toutes les choses nécessaires à un jeune homme qui se met en campagne y fussent renfermées.
Enfin, après avoir employé à peu près une heure à tous ces soins, il ouvrit la porte qui conduisait dans la chambre du vicomte et entra légèrement.
Le soleil, déjà radieux, pénétrait dans la chambre par la fenêtre à larges panneaux, dont Raoul, rentré tard, avait négligé de fermer les rideaux la veille. Il dormait encore, la tête gracieusement appuyée sur son bras. Ses longs cheveux noirs couvraient à demi son front charmant et tout humide de cette vapeur qui roule en perles le long des joues de l'enfant fatigué.
Athos s'approcha, et le corps incliné dans une attitude pleine de tendre mélancolie, il regarda longtemps ce jeune homme à la bouche souriante, aux paupières mi-closes, dont les rêves devaient être doux et le sommeil léger, tant son ange protecteur mettait dans sa garde muette de sollicitude et d'affection. Peu à peu Athos se laissa entraîner charmes de sa rêverie en présence de cette jeunesse si riche et si pure. Sa jeunesse à lui reparut, apportant tous ces souvenirs suaves, qui sont plutôt des parfums que des pensées. De ce passé au présent il y avait un abîme. Mais l'imagination a le vol de l'ange et de l'éclair; elle franchit les mers où nous avons failli faire naufrage, les ténèbres où nos illusions se sont perdues, le précipice où notre bonheur s'est englouti. Il songea que toute la première partie de sa vie à lui avait été brisée par une femme; il pensa avec terreur quelle influence pouvait avoir l'amour sur une organisation si fine et si vigoureuse à la fois.
En se rappelant tout ce qu'il avait souffert, il prévit tout ce que Raoul pouvait souffrir, et l'expression de la tendre et profonde pitié qui passa dans son coeur se répandit dans le regard humide dont il couvrit le jeune homme.
À ce moment Raoul s'éveilla de ce réveil sans nuages, sans ténèbres et sans fatigues qui caractérise certaines organisations délicates comme celle de l'oiseau. Ses yeux s'arrêtèrent sur ceux d'Athos, et il comprit sans doute tout ce qui se passait dans le coeur de cet homme qui attendait son réveil comme un amant attend le réveil de sa maîtresse, car son regard à son tour prit l'expression d'un amour infini.
-- Vous étiez là, monsieur? dit-il avec respect.
-- Oui, Raoul, j'étais là, dit le comte.
-- Et vous ne m'éveilliez point?
-- Je voulais vous laisser encore quelques moments de ce bon sommeil, mon ami; vous devez être fatigué de la journée d'hier, qui s'est prolongée si avant dans la nuit.
-- Oh! monsieur, que vous êtes bon! dit Raoul.
Athos sourit.
-- Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.
-- Mais parfaitement bien, monsieur, et tout à fait remis et dispos.
-- C'est que vous grandissez encore, continua Athos avec un intérêt paternel et charmant d'homme mûr pour le jeune homme, et que les fatigues sont doubles à votre âge.
-- Oh! monsieur, je vous demande bien pardon, dit Raoul honteux de tant de prévenances, mais dans un instant je vais être habillé.
Athos appela Olivain, et en effet au bout de dix minutes, avec cette ponctualité qu'Athos, rompu au service militaire, avait transmise à son pupille, le jeune homme fut prêt.
-- Maintenant, dit le jeune homme au laquais, occupez-vous de mon bagage.
-- Vos bagages vous attendent, Raoul, dit Athos. J'ai fait faire la valise sous mes yeux, et rien ne vous manquera. Elle doit déjà, ainsi que le portemanteau du laquais, être placée sur les chevaux, si toutefois on a suivi les ordres que j'ai donnés.
-- Tout a été fait selon la volonté de monsieur le comte, dit Olivain, et les chevaux attendent.
-- Et moi qui dormais, s'écria Raoul, tandis que vous, monsieur, vous aviez la bonté de vous occuper de tous ces détails! Oh! mais, en vérité, monsieur, vous me comblez de bontés.
-- Ainsi vous m'aimez un peu, je l'espère du moins? répliqua Athos d'un ton presque attendri.
-- Oh! monsieur, s'écria Raoul, qui, pour ne pas manifester son émotion par un élan de tendresse, se domptait presque à suffoquer, oh! Dieu m'est témoin que je vous aime et que je vous vénère.
-- Voyez si vous n'oubliez rien, dit Athos en faisant semblant de chercher autour de lui pour cacher son émotion.
-- Mais non, monsieur, dit Raoul.
Le laquais s'approcha alors d'Athos avec une certaine hésitation, et lui dit tout bas:
-- M. le vicomte n'a pas d'épée, car monsieur le comte m'a fait enlever hier soir celle qu'il a quittée.
-- C'est bien, dit Athos, cela me regarde.
Raoul ne parut pas s'apercevoir du colloque. Il descendit, regardant le comte à chaque instant pour voir si le moment des adieux était arrivé; mais Athos ne sourcillait pas.
Arrivé sur le perron, Raoul vit trois chevaux.
-- Oh! monsieur, s'écria-t-il tout radieux, vous m'accompagnez donc?
-- Je veux vous conduire quelque peu, dit Athos.
La joie brilla dans les yeux de Raoul, et il s'élança légèrement sur son cheval.
Athos monta lentement sur le sien après avoir dit un mot tout bas au laquais, qui, au lieu de suivre immédiatement, remonta au logis. Raoul, enchanté d'être en la compagnie du comte, ne s'aperçut ou feignit de ne s'apercevoir de rien.
Les deux gentilshommes prirent par le Pont-Neuf, suivirent les quais ou plutôt ce qu'on appelait alors l'abreuvoir Pépin, et longèrent les murs du Grand-Châtelet. Ils entraient dans la rue Saint-Denis lorsqu'ils furent rejoints par le laquais.
La route se fit silencieusement. Raoul sentait bien que le moment de la séparation approchait; le comte avait donné la veille différents ordres pour des choses qui le regardaient, dans le courant de la journée. D'ailleurs ses regards redoublaient de tendresse, et les quelques paroles qu'il laissait échapper redoublaient d'affection. De temps en temps une réflexion ou un conseil lui échappait, et ses paroles étaient pleines de sollicitude.
Après avoir passé la porte Saint-Denis, et comme les deux cavaliers étaient arrivés à la hauteur des Récollets, Athos jeta les yeux sur la monture du vicomte.
-- Prenez-y garde, Raoul, lui dit-il, je vous l'ai déjà dit souvent; il faudrait ne point oublier cela, car c'est un grand défaut dans un écuyer. Voyez! votre cheval est déjà fatigué; il écume, tandis que le mien semble sortir de l'écurie. Vous lui endurcissez la bouche en lui serrant ainsi le mors; et, faites-y attention, vous ne pouvez plus le faire manoeuvrer avec la promptitude nécessaire. Le salut d'un cavalier est parfois dans la prompte obéissance de son cheval. Dans huit jours, songez-y, vous ne manoeuvrerez plus dans un manège, mais sur un champ de bataille.
Puis tout à coup, pour ne point donner une trop triste importance à cette observation:
-- Voyez donc, Raoul, continua Athos, la belle plaine pour voler la perdrix.
Le jeune homme profitait de la leçon, et admirait surtout avec quelle tendre délicatesse elle était donnée.
-- J'ai encore remarqué l'autre jour une chose, disait Athos, c'est qu'en tirant le pistolet vous teniez le bras trop tendu. Cette tension fait perdre la justesse du coup. Aussi, sur douze fois manquâtes-vous trois fois le but.
-- Que vous atteignîtes douze fois, vous, monsieur, répondit en souriant Raoul.
-- Parce que je pliais la saignée et que je reposais ainsi ma main sur mon coude. Comprenez-vous bien ce que je veux vous dire, Raoul?
-- Oui, monsieur; j'ai tiré seul depuis en suivant ce conseil, et j'ai obtenu un succès entier.
-- Tenez, reprit Athos, c'est comme en faisant des armes, vous chargez trop votre adversaire. C'est un défaut de votre âge, je le sais bien; mais le mouvement du corps en chargeant dérange toujours l'épée de la ligne; et si vous aviez affaire à un homme de sang-froid, il vous arrêterait au premier pas que vous feriez ainsi par un simple dégagement, ou même par un coup droit.
-- Oui, monsieur, comme vous l'avez fait bien souvent, mais tout le monde n'a pas votre adresse et votre courage.