Vingt ans après

Chapter 14

Chapter 143,987 wordsPublic domain

Sans s'en douter, le garde avait touché du doigt la plaie la plus vive du cardinal. Depuis cinq ans que M. de Beaufort était en prison, il n'y avait pas de jour que Mazarin ne pensât qu'à un moment ou à un autre, il en sortirait. On ne pouvait pas retenir prisonnier toute sa vie un petit-fils de Henri IV, surtout quand ce petit-fils de Henri IV avait à peine trente ans. Mais, de quelque façon qu'il en sortît, quelle haine n'avait-il pas dû, dans sa captivité, amasser contre celui à qui il la devait; qui l'avait pris riche, brave, glorieux, aimé des femmes, craint des hommes, pour retrancher de sa vie ses plus belles années, car ce n'est pas exister que de vivre en prison! En attendant, Mazarin redoublait de surveillance contre M. de Beaufort. Seulement, il était pareil à l'avare de la fable, qui ne pouvait dormir près de son trésor. Bien des fois la nuit il se réveillait en sursaut, rêvant qu'on lui avait volé M. de Beaufort. Alors il s'informait de lui, et à chaque information qu'il prenait, il avait la douleur d'entendre que le prisonnier jouait, buvait, chantait que c'était merveille; mais que tout en jouant, buvant et chantant, il s'interrompait toujours pour jurer que le Mazarin lui payerait cher tout ce plaisir qu'il le forçait de prendre à Vincennes.

Cette pensée avait fort préoccupé le ministre pendant son sommeil; aussi, lorsqu'à sept heures du matin Bernouin entra dans sa chambre pour le réveiller, son premier mot fut:

-- Eh! qu'y a-t-il? Est-ce que M. de Beaufort s'est sauvé de Vincennes?

-- Je ne crois pas, Monseigneur, dit Bernouin, dont le calme officiel ne se démentait jamais; mais en tout cas vous allez en avoir des nouvelles, car l'exempt La Ramée, que l'on a envoyé chercher ce matin à Vincennes, est là qui attend les ordres de Votre Éminence.

-- Ouvrez et faites-le entrer ici, dit Mazarin en accommodant ses oreillers de manière à le recevoir assis dans son lit.

L'officier entra. C'était un grand et gros homme joufflu et de bonne mine. Il avait un air de tranquillité qui donna des inquiétudes à Mazarin.

-- Ce drôle-là m'a tout l'air d'un sot, murmura-t-il.

L'exempt demeurait debout et silencieux à la porte.

-- Approchez, monsieur! dit Mazarin.

L'exempt obéit.

-- Savez-vous ce qu'on dit ici? continua le cardinal.

-- Non, Votre Éminence.

-- Eh bien! l'on dit que M. de Beaufort va se sauver de Vincennes, s'il ne l'a déjà fait.

La figure de l'officier exprima la plus profonde stupéfaction. Il ouvrit tout ensemble ses petits yeux et sa grande bouche, pour mieux humer la plaisanterie que Son Éminence lui faisait l'honneur de lui adresser; puis ne pouvant tenir plus longtemps son sérieux à une pareille supposition, il éclata de rire, mais d'une telle façon, que ses gros membres étaient secoués par cette hilarité comme par une fièvre violente.

Mazarin fut enchanté de cette expansion peu respectueuse, mais cependant il ne cessa de garder son air grave.

Quand La Ramée eut bien ri et qu'il se fut essuyé les yeux, il crut qu'il était temps enfin de parler et d'excuser l'inconvenance de sa gaieté.

-- Se sauver, Monseigneur! dit-il, se sauver! Mais Votre Éminence ne sait donc pas où est M. de Beaufort?

-- Si fait, monsieur, je sais qu'il est au donjon de Vincennes.

-- Oui, Monseigneur, dans une chambre dont les murs ont sept pieds d'épaisseur, avec des fenêtres à grillages croisés dont chaque barreau est gros comme le bras.

-- Monsieur, dit Mazarin, avec de la patience on perce tous les murs, et avec un ressort de montre on scie un barreau.

-- Mais Monseigneur ignore donc qu'il a près de lui huit gardes, quatre dans son antichambre et quatre dans sa chambre, et que ces gardes ne le quittent jamais.

-- Mais il sort de sa chambre, il joue au mail, il joue à la paume!

-- Monseigneur, ce sont les amusements permis aux prisonniers. Cependant, si Votre Éminence le veut, on les lui retranchera.

-- Non pas, non pas, dit le Mazarin, qui craignait, en lui retranchant ces plaisirs, que si son prisonnier sortait jamais de Vincennes, il n'en sortît encore plus exaspéré contre lui. Seulement je demande avec qui il joue.

-- Monsieur, il joue avec l'officier de garde, ou bien avec moi, ou bien avec les autres prisonniers.

-- Mais n'approche-t-il point des murailles en jouant?

-- Monseigneur, Votre Éminence ne connaît-elle point les murailles? Les murailles ont soixante pieds de hauteur et je doute que M. de Beaufort soit encore assez las de la vie pour risquer de se rompre le cou en sautant du haut en bas.

-- Hum! fit le cardinal, qui commençait à se rassurer. Vous dites donc, mon cher monsieur La Ramée?...

-- Qu'à moins que M. de Beaufort ne trouve moyen de se changer en petit oiseau, je réponds de lui.

-- Prenez garde! vous vous avancez fort, reprit Mazarin. M. de Beaufort a dit aux gardes qui le conduisaient à Vincennes, qu'il avait souvent pensé au cas où il serait emprisonné, et que, dans ce cas, il avait trouvé quarante manières de s'évader de prison.

-- Monseigneur, si parmi ces quarante manières il y en avait eu une bonne, répondit La Ramée, il serait dehors depuis longtemps.

-- Allons, allons, pas si bête que je croyais, murmura Mazarin.

-- D'ailleurs, Monseigneur oublie que M. de Chavigny est gouverneur de Vincennes, continua La Ramée, et que M. de Chavigny n'est pas des amis de M. de Beaufort.

-- Oui, mais M. de Chavigny s'absente.

-- Quand il s'absente, je suis là.

-- Mais quand vous vous absentez vous-même?

-- Oh! quand je m'absente moi-même, j'ai en mon lieu et place un gaillard qui aspire à devenir exempt de Sa Majesté, et qui, je vous en réponds, fait bonne garde. Depuis trois semaines que je l'ai pris à mon service, je n'ai qu'un reproche à lui faire, c'est d'être trop dur au prisonnier.

-- Et quel est ce cerbère? demanda le cardinal.

-- Un certain M. Grimaud, Monseigneur.

-- Et que faisait-il avant d'être près de vous à Vincennes?

-- Mais il était en province, à ce que m'a dit celui qui me l'a recommandé; il s'y est fait je ne sais quelle méchante affaire, à cause de sa mauvaise tête, et je crois qu'il ne serait pas fâché de trouver l'impunité sous l'uniforme du roi.

-- Et qui vous a recommandé cet homme?

-- L'intendant de M. le duc de Grammont.

-- Alors, on peut s'y fier, à votre avis?

-- Comme à moi-même, Monseigneur.

-- Ce n'est pas un bavard?

-- Jésus-Dieu! Monseigneur, j'ai cru longtemps qu'il était muet, il ne parle et ne répond que par signes; il paraît que c'est son ancien maître qui l'a dressé à cela.

-- Eh bien! dites-lui, mon cher monsieur La Ramée, reprit le cardinal, que s'il nous fait bonne et fidèle garde, on fermera les yeux sur ses escapades de province, qu'on lui mettra sur le dos un uniforme qui le fera respecter, et dans les poches de cet uniforme quelques pistoles pour boire à la santé du roi.

Mazarin était fort large en promesses: c'était tout le contraire de ce bon M. Grimaud, que vantait La Ramée, lequel parlait peu et agissait beaucoup.

Le cardinal fit encore à La Ramée une foule de questions sur le prisonnier, sur la façon dont il était nourri, logé et couché, auxquelles celui-ci répondit d'une façon si satisfaisante, qu'il le congédia presque rassuré.

Puis, comme il était neuf heures du matin, il se leva, se parfuma, s'habilla et passa chez la reine pour lui faire part des causes qui l'avaient retenu chez lui. La reine, qui ne craignait guère moins M. de Beaufort que le cardinal le craignait lui-même, et qui était presque aussi superstitieuse que lui, lui fit répéter mot pour mot toutes les promesses de La Ramée et tous les éloges qu'il donnait à son second; puis lorsque le cardinal eut fini:

-- Hélas! monsieur, dit-elle à demi-voix, que n'avons-nous un Grimaud auprès de chaque prince!

-- Patience, dit Mazarin avec son sourire italien, cela viendra peut-être un jour; mais en attendant...

-- Eh bien! en attendant?

-- Je vais toujours prendre mes précautions.

Sur ce, il avait écrit à d'Artagnan de presser son retour.

XIX. Ce à quoi se récréait M. le duc de Beaufort au donjon de Vincennes

Le prisonnier qui faisait si grand'peur à M. le cardinal, et dont les moyens d'évasion troublaient le repos de toute la cour, ne se doutait guère de tout cet effroi qu'à cause de lui on ressentait au Palais-Royal.

Il se voyait si admirablement gardé qu'il avait reconnu l'inutilité de ses tentatives; toute sa vengeance consistait à lancer nombre d'imprécations et d'injures contre le Mazarin. Il avait même essayé de faire des couplets, mais il y avait bien vite renoncé. En effet, M. de Beaufort non seulement n'avait pas reçu du ciel le don d'aligner des vers, mais encore ne s'exprimait souvent en prose qu'avec la plus grande peine du monde. Aussi Blot, le chansonnier de l'époque, disait-il de lui:

_Dans un combat il brille, il tonne!_

_On le redoute avec raison;_

_Mais de la façon qu'il raisonne, _

_On le prendrait pour un oison._

_Gaston, pour faire une harangue, _

_Éprouve bien moins d'embarras;_

_Pourquoi Beaufort n'a-t-il la langue!_

_Pourquoi Gaston n'a-t-il le bras?_

Ceci posé, on comprend que le prisonnier se soit borné aux injures et aux imprécations.

Le duc de Beaufort était petit-fils de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, aussi bon, aussi brave, aussi fier et surtout aussi Gascon que son aïeul, mais beaucoup moins lettré. Après avoir été pendant quelque temps, à la mort du roi Louis XIII, le favori, l'homme de confiance, le premier à la cour enfin, un jour il lui avait fallu céder la place à Mazarin, et il s'était trouvé le second; et le lendemain, comme il avait eu le mauvais esprit de se fâcher de cette transposition et l'imprudence de le dire, la reine l'avait fait arrêter et conduire à Vincennes par ce même Guitaut que nous avons vu apparaître au commencement de cette histoire, et que nous aurons l'occasion de retrouver. Bien entendu, qui dit la reine dit Mazarin. Non seulement on s'était débarrassé ainsi de sa personne et de ses prétentions, mais encore on ne comptait plus avec lui, tout prince populaire qu'il était, et depuis cinq ans il habitait une chambre fort peu royale au donjon de Vincennes.

Cet espace de temps qui eût mûri les idées de tout autre que M. de Beaufort, avait passé sur sa tête sans y opérer aucun changement. Un autre, en effet, eût réfléchi que, s'il n'avait pas accepté de braver le cardinal, de mépriser les princes, et de marcher seul sans autres acolytes, comme dit le cardinal de Retz, que quelques mélancoliques qui avaient l'air de songe-creux, il aurait eu, depuis cinq ans, ou sa liberté, ou des défenseurs. Ces considérations ne se présentèrent probablement pas même à l'esprit du duc, que sa longue réclusion ne fit au contraire qu'affermir davantage dans sa mutinerie, et chaque jour le cardinal reçut des nouvelles de lui qui étaient on ne peut plus désagréables pour Son Éminence.

Après avoir échoué en poésie, M. de Beaufort avait essayé de la peinture. Il dessinait avec du charbon les traits du cardinal, et, comme ses talents assez médiocres en cet ail ne lui permettaient pas d'atteindre à une grande ressemblance, pour ne pas laisser de doute sur l'original du portrait, il écrivait au-dessous: «_Ritratto dell' illustrissimo facchino Mazarini._» M. de Chavigny, prévenu, vint faire une visite au duc et le pria de se livrer à un autre passe-temps, ou tout au moins de faire des portraits sans légende. Le lendemain, la chambre était pleine de légendes et de portraits. M. de Beaufort, comme tous les prisonniers, au reste, ressemblait fort aux enfants qui ne s'entêtent qu'aux choses qu'on lui défend.

M. de Chavigny fut prévenu de ce surcroît de profils.

M. de Beaufort, pas assez sûr de lui pour risquer la tête de face, avait fait de sa chambre une véritable salle d'exposition. Cette fois le gouverneur ne dit rien; mais un jour que M. de Beaufort jouait à la paume, il fit passer l'éponge sur tous ses dessins et peindre la chambre à la détrempe.

M. de Beaufort remercia M. de Chavigny, qui avait la bonté de lui remettre ses cartons à neuf; et cette fois il divisa sa chambre en compartiments, et consacra chacun de ses compartiments à un trait de la vie du cardinal Mazarin.

Le premier devait représenter l'illustrissime faquin Mazarini recevant une volée de coups de bâton du cardinal Bentivoglio, dont il avait été le domestique.

Le second, l'illustrissime faquin Mazarini jouant le rôle d'Ignace de Loyola, dans la tragédie de ce nom.

Le troisième, l'illustrissime faquin Mazarini volant le portefeuille de premier ministre à M. de Chavigny, qui croyait déjà le tenir.

Enfin, le quatrième, l'illustrissime faquin Mazarini refusant des draps à Laporte, valet de chambre de Louis XIV, et disant que c'est assez, pour un roi de France, de changer de draps tous les trimestres.

C'étaient là de grandes compositions et qui dépassaient certainement la mesure du talent du prisonnier; aussi s'était-il contenté de tracer les cadres et de mettre les inscriptions.

Mais les cadres et les inscriptions suffirent pour éveiller la susceptibilité de M. de Chavigny, lequel fit prévenir M. de Beaufort que s'il ne renonçait pas aux tableaux projetés, il lui enlèverait tout moyen d'exécution. M. de Beaufort répondit que, puisqu'on lui ôtait la chance de se faire une réputation dans les armes, il voulait s'en faire une dans la peinture, et que, ne pouvant être un Bayard ou un Trivulce, il voulait devenir un Michel-Ange ou un Raphaël.

Un jour que M. de Beaufort se promenait au préau, on enleva son feu, avec son feu ses charbons, avec son charbon ses cendres, de sorte qu'en rentrant il ne trouva plus le plus petit objet dont il pût faire un crayon.

M. de Beaufort jura, tempêta, hurla, dit qu'on voulait le faire mourir de froid et d'humidité, comme étaient morts Puylaurens, le maréchal Ornano et le grand prieur de Vendôme, ce à quoi M. de Chavigny répondit qu'il n'avait qu'à donner sa parole de renoncer au dessin ou promettre de ne point faire de peintures historiques, et qu'on lui rendrait du bois et tout ce qu'il fallait pour l'allumer. M. de Beaufort ne voulut pas donner sa parole, et il resta sans feu pendant tout le reste de l'hiver.

De plus, pendant une des sorties du prisonnier, on gratta les inscriptions, et la chambre se retrouva blanche et nue sans la moindre trace de fresque.

M. de Beaufort alors acheta à l'un de ses gardiens un chien nommé Pistache; rien ne s'opposant à ce que les prisonniers eussent un chien, M. de Chavigny autorisa que le quadrupède changeât de maître. M. de Beaufort restait quelquefois des heures entières enfermé avec son chien. On se doutait bien que pendant ces heures le prisonnier s'occupait de l'éducation de Pistache, mais on ignorait dans quelle voie il la dirigeait. Un jour, Pistache se trouvant suffisamment dressé, M. de Beaufort invita M. de Chavigny et les officiers de Vincennes à une grande représentation qu'il donna dans sa chambre. Les invités arrivèrent; la chambre était éclairée d'autant de bougies qu'avait pu s'en procurer M. de Beaufort. Les exercices commencèrent.

Le prisonnier, avec un morceau de plâtre détaché de la muraille, avait tracé au milieu de la chambre une longue ligne blanche représentant une corde. Pistache, au premier ordre de son maître, se plaça sur cette ligne, se dressa sur ses pattes de derrière et, tenant une baguette à battre les habits entre ses pattes de devant, il commença à suivre la ligne avec toutes les contorsions que fait un danseur de corde; puis, après avoir parcouru deux ou trois fois en avant et en arrière la longueur de la ligne, il rendit la baguette à M. de Beaufort, et recommença les mêmes évolutions sans balancier.

L'intelligent animal fut criblé d'applaudissements.

Le spectacle était divisé en trois parties; la première achevée, on passa à la seconde.

Il s'agissait d'abord de dire l'heure qu'il était.

M. de Chavigny montra sa montre à Pistache. Il était six heures et demie.

Pistache leva et baissa la patte six fois, et, à la septième, resta la patte en l'air. Il était impossible d'être plus clair, un cadran solaire n'aurait pas mieux répondu: comme chacun sait, le cadran solaire a le désavantage de ne dire l'heure que tant que le soleil luit.

Ensuite, il s'agissait de reconnaître devant toute la société quel était le meilleur geôlier de toutes les prisons de France.

Le chien fit trois fois le tour du cercle et alla se coucher de la façon la plus respectueuse du monde aux pieds de M. de Chavigny.

M. de Chavigny fit semblant de trouver la plaisanterie charmante et rit du bout des dents. Quand il eut fini de rire il se mordit les lèvres et commença de froncer le sourcil.

Enfin M. de Beaufort posa à Pistache cette question si difficile à résoudre, à savoir: Quel était le plus grand voleur du monde connu?

Pistache, cette fois, fit le tour de la chambre, mais ne s'arrêta à personne, et, s'en allant à la porte, il se mit à gratter et à se plaindre.

-- Voyez, messieurs, dit le prince, cet intéressant animal ne trouvant pas ici ce que je lui demande, va chercher dehors. Mais, soyez tranquilles, vous ne serez pas privés de sa réponse pour cela. Pistache, mon ami, continua le duc, venez ici. Le chien obéit. Le plus grand voleur du monde connu, reprit le prince, est- ce M. le secrétaire du roi Le Camus, qui est venu à Paris avec vingt livres et qui possède maintenant dix millions?

Le chien secoua la tête en signe de négation.

-- Est-ce, continua le prince, M. le surintendant d'Emery, qui a donné à M. Thoré, son fils, en le mariant, trois cent mille livres de rente et un hôtel près duquel les Tuileries sont une masure et le Louvre une bicoque?

Le chien secoua la tête en signe de négation.

-- Ce n'est pas encore lui, reprit le prince. Voyons, cherchons bien: serait-ce, par hasard, l'illustrissime _facchino_ Mazarini di Piscina, hein?

Le chien fit désespérément signe que oui en se levant et en baissant la tête huit ou dix fois de suite.

-- Messieurs, vous le voyez, dit M. de Beaufort aux assistants, qui cette fois n'osèrent pas même rire du bout des dents, l'illustrissime _facchino_ Mazarini di Piscina est le plus grand voleur du monde connu; c'est Pistache qui le dit, du moins.

Passons à un autre exercice.

-- Messieurs, continua le duc de Beaufort, profitant d'un grand silence qui se faisait pour produire le programme de la troisième partie de la soirée, vous vous rappelez tous que M. le duc de Guise avait appris à tous les chiens de Paris à sauter pour mademoiselle de Pons, qu'il avait proclamée la belle des belles! eh bien, messieurs, ce n'était rien, car ces animaux obéissaient machinalement, ne sachant point faire de dissidence (M. de Beaufort voulait dire différence) entre ceux pour lesquels ils devaient sauter et ceux pour lesquels ils ne le devaient pas. Pistache va vous montrer ainsi qu'à monsieur le gouverneur qu'il est fort au-dessus de ses confrères. Monsieur de Chavigny, ayez la bonté de me prêter votre canne.

M. de Chavigny prêta sa canne à M. de Beaufort.

M. de Beaufort la plaça horizontalement à la hauteur d'un pied.

-- Pistache, mon ami, dit-il, faites-moi le plaisir de sauter pour madame de Montbazon.

Tout le monde se mit à rire: on savait qu'au moment où il avait été arrêté, M. de Beaufort était l'amant déclaré de madame de Montbazon.

Pistache ne fit aucune difficulté, et sauta joyeusement par-dessus la canne.

-- Mais, dit M. de Chavigny, il me semble que Pistache fait juste ce que faisaient ses confrères quand ils sautaient pour mademoiselle de Pons.

-- Attendez, dit le prince. Pistache, mon ami, dit-il, sautez pour la reine.

Et il haussa la canne de six pouces.

Le chien sauta respectueusement par-dessus la canne.

-- Pistache, mon ami, continua le duc en haussant la canne de six pouces, sautez pour le roi.

Le chien prit son élan, et, malgré la hauteur, sauta légèrement par-dessus.

-- Et maintenant, attention, reprit le duc en baissant la canne presque au niveau de terre, Pistache, mon ami, sautez pour l'illustrissime _facchino_ Mazarini di Piscina.

Le chien tourna le derrière à la canne.

-- Eh bien! qu'est-ce que cela? dit M. de Beaufort en décrivant un demi-cercle de la queue à la tête de l'animal, et en lui présentant de nouveau la canne, sautez donc, monsieur Pistache.

Mais Pistache, comme la première fois, fit un demi-tour sur lui- même et présenta le derrière à la canne.

M. de Beaufort fit la même évolution et répéta la même phrase, mais cette fois la patience de Pistache était à bout; il se jeta avec fureur sur la canne, l'arracha des mains du prince et la brisa entre ses dents.

M. de Beaufort lui prit les deux morceaux de la gueule, et, avec un grand sérieux, les rendit à M. de Chavigny en lui faisant force excuses et en lui disant que la soirée était finie; mais que s'il voulait bien dans trois mois assister à une autre séance, Pistache aurait appris de nouveaux tours.

Trois jours après, Pistache était empoisonné.

On chercha le coupable; mais, comme on le pense bien, le coupable demeura inconnu. M. de Beaufort lui fit élever un tombeau avec cette épitaphe:

«Ci-gît Pistache, un des chiens les plus intelligents qui aient jamais existé.»

Il n'y avait rien à dire de cet éloge: M. de Chavigny ne put l'empêcher.

Mais alors le duc dit bien haut qu'on avait fait sur son chien l'essai de la drogue dont on devait se servir pour lui, et un jour, après son dîner, il se mit au lit en criant qu'il avait des coliques et que c'était le Mazarin qui l'avait fait empoisonner.

Cette nouvelle espièglerie revint aux oreilles du cardinal et lui fit grand'peur. Le donjon de Vincennes passait pour fort malsain: madame de Rambouillet avait dit que la chambre dans laquelle étaient morts Puylaurens, le maréchal Ornano et le grand prieur de Vendôme valait son pesant d'arsenic, et le mot avait fait fortune. Il ordonna donc que le prisonnier ne mangeât plus rien sans qu'on fit l'essai du vin et des viandes. Ce fut alors que l'exempt La Ramée fut placé près de lui à titre de dégustateur.

Cependant M. de Chavigny n'avait point pardonné au duc les impertinences qu'avait déjà expiées l'innocent Pistache.

M. de Chavigny était une créature du feu cardinal, on disait même que c'était son fils; il devait donc quelque peu se connaître en tyrannie: il se mit à rendre ses noises à M. de Beaufort; il lui enleva ce qu'on lui avait laissé jusqu'alors de couteaux de fer et de fourchettes d'argent, il lui fit donner des couteaux d'argent et des fourchettes de bois. M. de Beaufort se plaignit; M. de Chavigny lui fit répondre qu'il venait d'apprendre que le cardinal ayant dit à madame de Vendôme que son fils était au donjon de Vincennes pour toute sa vie, il avait craint qu'à cette désastreuse nouvelle son prisonnier ne se portât à quelque tentative de suicide. Quinze jours après, M. de Beaufort trouva deux rangées d'arbres gros comme le petit doigt plantés sur le chemin qui conduisait au jeu de paume; il demanda ce que c'était, et il lui fut répondu que c'était pour lui donner de l'ombre un jour. Enfin, un matin, le jardinier vint le trouver, et, sous la couleur de lui plaire, lui annonça qu'on allait faire pour lui des plants d'asperges. Or, comme chacun le sait, les asperges, qui mettent aujourd'hui quatre ans à venir, en mettaient cinq à cette époque où le jardinage était moins perfectionné. Cette civilité mit M. de Beaufort en fureur.

Alors M. de Beaufort pensa qu'il était temps de recourir à l'un de ses quarante moyens, et il essaya d'abord du plus simple, qui était de corrompre La Ramée; mais La Ramée, qui avait acheté sa charge d'exempt quinze cents écus, tenait fort à sa charge. Aussi, au lieu d'entrer dans les vues du prisonnier, alla-t-il tout courant prévenir M. de Chavigny; aussitôt M. de Chavigny mit huit hommes dans la chambre même du prince, doubla les sentinelles et tripla les postes. À partir de ce moment, le prince ne marcha plus que comme les rois de théâtre, avec quatre hommes devant lui et quatre derrière, sans compter ceux qui marchaient en serre-file.