Chapter 8
Car il y a ça d'esbrouffant, qu'on te fait avaler comme un miel, depuis le commencement des commencements, que les morts, avant de crever, ont le droit de disposer à tort et à travers de l'argent qui devrait être uniquement aux vivants, pour faciliter leurs transactions et leurs relations; en sorte que le capital, qui devrait être mobilisé perpétuellement, s'endort dans les mains des fainéants, des égoïstes, des ventrus. Comme si l'homme, après sa crevaison, avait droit à autre chose que de pourrir avec tous les autres atomes abolis de l'humanité. Comme si tout le monde, en ce monde, ne devait pas travailler pour soi, puis, en quittant le jeu, rendre tout à la masse, pour aider le jeu des nouveaux!
Comme si l'on avait droit, parce qu'on s'est enrichi dans sa vie, de modifier, quand on n'est plus rien sur terre, la destinée des vivants: sous prétexte qu'on a un faible pour ceux qui vous sortent de la cuisse,--ce qui n'est jamais bien sûr. Qu'on jouisse en sa vie de ce qu'on a su acquérir, rien de plus juste; mais encore après sa mort, c'est monstrueux.
C'est pourtant comme cela; et il se passera des siècles encore, sans qu'on ose toucher à l'hérédité qu'est le plus noir des crimes de lèse-humanité.
Oui! voyons: deux enfants qui naissent, l'un au premier, l'autre au grenier, ont-ils même droit devant la nature et la vie?
Autre chose que la somme et la qualité de leurs facultés et de leurs vertus doit-il les distinguer dans la suite?
Le fils du galérien vient au monde aussi fier que le fils de l'empereur; peut-être, est-il mieux doué pour l'utilité publique.
Il n'aura cependant que la honte, la misère, l'éternelle suspicion; s'il est orphelin, la prison qui avilit, jusqu'à la majorité!
Puis une balle de fusil dans quelque champ de bataille ou le cabanon des maudits.
L'autre, cependant, nagera dans le bien-être, se vautrera dans les jouissances de toute sorte et se croira d'essence supérieure parce qu'il aura reçu le jour et l'héritage d'un cochon gras.
Crève, enfant du pauvre; tu avais peut-être l'âme de Jésus, le génie de Hugo. Tant pis! Crève!
POPULOT.
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L'OUVRIER BOULANGER
Quand Paris dort, quand, sur le pavé des rues mouillées où se mire la lune, on n'entend plus que le pas cadencé des sergents de ville; quand toutes fenêtres sont closes et qu'à peine on voit encore étinceler d'ici, de là, dans les hauteurs des mansardes, la lampe obstinée d'un studieux ou d'une ouvrière qui veille, avez-vous entendu quelquefois, dans la nuit, jaillir du sol comme un râle puissant et rhythmique?
Alors, sans doute, le coeur serré d'angoisse, ignorant la nature de ce bruit, vous avez marché, guidé par le son; vous êtes arrivé près d'un soupirail ardent, ouvert à fleur du trottoir, et, plongeant le regard dans la cave flamboyante et grise de poussière, vous y avez vu, comme une vision d'enfer, des hommes demi-nus, rouges du feu des fours, se courbant, se tordant avec le vent de la nuit sur l'échine, soulevant entre leurs bras nerveux une pâte épaisse et pesante, puis la rejetant au pétrin avec le _Han_! d'angoisse arraché par l'effort.
Ces hommes sont les geindres. Ils pétrissent le pain.
Le geindre n'est pas seul. Il est aidé par le mitron: l'un pétrit, l'autre enfourne et pèse. Ils commencent ensemble, à sept heures du soir, et finissent à trois heures du matin. Ensemble aussi, la farine en poussière les étouffe; la nécessité d'être debout incessamment les afflige de varices. Il n'est point rare de voir les jambes du geindre trouées de crevasses. En général, il meurt jeune et poussif.
A ce prix il conquiert, pendant sa courte existence, une maigre part de ce pain tant gaspillé par les uns, tant convoité par les autres, qu'il boulange en râlant pour le monde, et qu'il remonte, après la besogne finie, dévorer dans son taudis, plus pâle que la cendre du four éteint.
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