Chapter 6
Cette faculté phénoménale a marqué son talent. Il rapportait le paysage entier, tons et valeurs, dans son souvenir, et pouvait l'exécuter à l'atelier comme s'il eût été devant _le motif_. De là, peut-être, cette ampleur de la facture débarrassée de comparaison méticuleuse au moment de faire; de là aussi quelques négligences de dessin. Je n'entends pas dire qu'il eût coutume de procéder ainsi; au contraire, c'était le plus rarement; mais je l'ai vu peindre _de chic_.
De théorie préconçue, d'esthétique initiale, je n'ai jamais supposé qu'il en eût l'ombre; le secret de sa force était dans un robuste instinct.
Le _Maître d'Ornans_ était peintre et paysan. Proudhon, Champfleury, Castagnary l'ont gratifié d'une philosophie. Sa vanité flattée s'efforça d'en revêtir l'étoffe et s'y carra jusqu'au ridicule. Faiblesse et sottise.
Pour ma part, en furetant par les coins de son atelier, j'ai quelquefois découvert des esquisses de jeunesse qu'il se hâtait de m'ôter des mains, et où les troubadours abricot mandolinaient à fleur de nacelle, au fil de l'eau, pâmés aux pied des blanches damoiselles.
Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il avait cherché sa voie, comme tout le monde, et s'était heureusement résolu à sa pente naturelle. Il n'y a là rien que de très louable, et la légende est au moins superflue, qui veut embellir Courbet d'une langue de feu spontanée et native, à l'instar des prophètes.
Ajoutons que cette grosse vanité dont on lui a fait un crime, et qui l'entraîna vers les plus sots dangers, lui fut bien utile, au début, en se doublant d'opiniâtreté.
Ses commencements avaient été durs.
* * * * *
Il racontait parfois des épisodes.
Celui-ci entre autres: dans sa bouche naïve, avec le parler traînard et chanteur de Franche-Comté, le récit devenait grand. J'essaierai d'en retrouver les mots; mais il faudrait les gestes et l'accent du bonhomme.
--Un matin que j'étais encore _couchais_,--c'est Courbet qui parle,--que j'étais encore _couchais_, j'entends ma porte s'ouvrir, et qui est-ce que je vois _entrais_? C'était mon père; il arrivait de _chais_ nous avec son bâton.
--Eh bien! donc, qu'il s'écrie, qu'est-ce que tu fais là, encore _couchais_? Toujours à dormir, donc?
--Bon! qu'est-ce que vous me _fichais_? Faut donc point dormir pour _travaillais_? Et la mère?
--Elle va bien. Embrasse-moi. Mais tu sais que nous ne sommes point tant riches. Nous avons déjà vendu un champ, l'année dernière, pour _t'encourageais_. Quand est-ce que tu vas _gagnais_ de l'argent? On n'en veut donc point de ta _panture_? Elle est donc pourrie? Ça ne va donc point?
--Ça ne peut pas _allais_ mieux! Ils n'ont jamais rien fait de pareil.
--Pourquoi qu'ils te refusent toujours à l'Exposition, alors? Ils ne sont pas plus malins que toi? Non! C'est donc toi qu'es plus malin qu'_eusse_. Eh ben! je voudrais voir ça; montre-moi donc leur musée, à _eusse_!
Courbet accède au désir de son père; il le mène au Louvre.
Étourdi, aveuglé par l'éclat des dorures, le vieux villageois tourne, glisse et se torticolise en la splendeur des salles, sans rien comprendre.
--C'est ben beau, tout ça, c'est ben beau! Tu crois que t'es plus fort que ça, toi?
--Ça, répond Courbet, ça, c'est de la.....!
Je n'écris point le mot, mais Courbet le répétait avec fracas.
--Ah! bah! vraiment? fait alors le père, en es-tu ben sûr? Eh ben! mais alors, si t'en es si sûr que ça, NOUS ALLONS VENDRE ENCORE UN CHAMP!
Et il s'en va content.
N'est-ce pas que c'est beau et grand cette foi robuste du paysan en l'infaillibilité du fils de sa chair?...
* * * * *
Étayé sur ce dévouement, Courbet put s'obstiner, s'imposer, parvint.
Il a été incontestablement une des grandes figures, un des initiateurs de la peinture contemporaine.
Il est venu au moment opportun pour endiguer le romantisme débordé. Il a ramené vers l'observation la sincérité, la réalité; réveillé l'amour de la nature, y compris ses vulgarités, par opposition aux excès inventifs des fougueux cavaliers d'idéal de 1830; ainsi que Delacroix avait débridé toutes les extravagances de la ligne et de la couleur, en haine des froides conventions de l'école de David.
Aujourd'hui que la politique a surmené l'attention publique, une période artistique est imminente; il y a lieu d'espérer que le maître futur aura une admirable formule, étant obligé, pour dominer, de résumer les qualités de ces trois grands chefs.
Revenons à l'homme et au pittoresque de ses verrues.
* * * * *
J'ignore s'il eut en sa jeunesse des heures de fougue, d'emportement. Je ne l'ai connu qu'à là fin de l'Empire; à ce moment il paraissait lourd, envahi par la graisse, épaissi.
Ses journées se suivaient, pareilles.
Couché tard généralement, il s'arrachait tard aussi, vers les neuf heures, aux discutables douceurs du lit de fer où il reposait dans un coin de son atelier.
Cet atelier--je crois qu'il n'en eut jamais d'autre à Paris--était situé à l'entre-sol d'une vieille maison de la rue Hautefeuille, aujourd'hui disparue. Le vitrage en donnait sur une cour, et la lumière y tombait crue et triste, arrêtée au milieu de la pièce, ébauchant confusément, dans le fond, les toiles délaissées, les châssis brisés, les cadres hors d'usage abandonnés pêle-mêle avec quelques vieux meubles sans valeur envahis par la poussière.
En manches de chemise, bretelles pendantes, l'homme errait par l'atelier, traînant ses savates, arrêté tour à tour devant chaque chevalet, grattant par-ci, retouchant par-là, n'attaquant que rarement une toile blanche.
Puis venait l'heure du déjeuner, qui le menait près de là, rue des Poitevins, chez son ami Laveur, à la table d'hôte où se sont assis, peu ou prou, tous les étudiants d'alors.
L'après-midi était le moment du travail réel, qui durait jusqu'au dîner.
Puis il retournait chez Laveur, y faisant de longues stations, le samedi surtout, où le _Dîner Courbet_ réunissait autour de lui la foule des camarades, les Toussenel, les Charton, les Dupré, les Vallès, les André Lemoyne, etc...
C'est alors qu'il fallait voir, les manches retroussées, son bras blanc et gras étalé sur la table, Courbet se fourvoyer dans les discussions où trébuchaient à chaque pas son ignorance et son débit empâté! Les flagorneurs, qui toujours pullulent autour des célébrités, encourageaient sa jactance. Il chantait, au dessert, des romances de sa composition, dénuées de rimes et de bon sens, sur des airs à lui, prétendait-il, et qui n'étaient que des souvenirs.
Je me rappelle ceci:
Mets ton chapeau de _paille_, Ta robe rayé-_bleu_, Avec ton ruban _blanc_ Autour de ton cou _brun_.
--Bigre! fis-je, quand il eut entonné ce singulier quatrain, voilà de la poésie de coloriste!
Il m'en voulut longtemps de mon irrévérence.
Un autre soir, il courut haletant vers Montmartre, arriva en sueur au bal de l'Élysée, se laissa tomber sur une chaise et fit demander Métra, qui conduisait l'orchestre.
--_Écoutais!_ fit-il, aussitôt que le musicien des _Roses_ l'eut rejoint.
Il croyait avoir trouvé une «nouvelle _Marseillaise_» et se mit à glousser un long _trou lou lou_ rappelant, comme air, la valse du _Lauterbach_.
En temps ordinaire, il achevait sa soirée aux brasseries, chez Andler ou à la _Suisse_; puis, à l'heure de la fermeture, en été, pendant les nuits tièdes, allait prolonger sa veille sur un banc du boulevard Saint-Michel, où son ombre énorme inquiéta d'abord les sergents de ville, qui finirent par s'y habituer.
J'arrive à la colonne.
L'idée du déboulonnement (mon _idaie_, prononçait-il), qui lui avait poussé en septembre 1870 et qui n'avait alors excité aucune réprobation du gouvernement de la Défense, ardent à répudier tout souvenir des Césars; l'idée était-elle restée clouée en son crâne, ou s'était-elle envolée? Je ne sais. Cependant, il n'en avait plus reparlé; ce n'est pas lui qui en détermina l'exécution. Je crois qu'il assista au renversement de la colonne, mais en simple spectateur.
C'est, je pense, le mot _déboulonner_ qui avait dû le séduire. Un mot inconnu, nouveau, tombant dans la cervelle de Courbet, y faisait du ravage, y causait une obsession, comme le bourdonnement d'un hanneton dans une cruche.
Il me scia, tout un soir, en me répétant à chaque minute:
--Faites donc «un tel» en Torquemada!
Torquemada, Torquemada, Torrrr...!
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Ce mot lui roulait sous le front et l'incendiait, sans autre motif que sa sonorité.
On voit que je fais la bonne part de ridicule à celui qui fut mon professeur pendant quelques mois.
Il est bon de rappeler maintenant qu'il a fait les _Casseurs de pierres_, la _Vague_, le _Combat de Cerfs_, la _Remise de Chevreuils_, tant d'autres merveilles!...
Où est donc passé l'_Enterrement d'Ornans_, que, pendant la Commune, j'avais fait apporter au Luxembourg?
Courbet, cette masse engourdie et fruste, avec une vision saine et un bel instinct puissant, a rayonné sur la peinture contemporaine et lui a imposé sa marque.
Il a su garder l'indépendance, la liberté de ses sensations; tel il était, tel il s'est rué tout entier dans son effort, et c'est pourquoi peut-être il aura quelque jour en son pays une statue que ne déboulonnera pas la postérité.
On peut sourire en notant les faiblesses de l'homme; il faut s'incliner respectueusement devant l'oeuvre toujours vivant, toujours fier du maître.
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LE VOL
Que fait, seul, avec cette chatte endormie à ses pieds, dans cet étroit gis molbos encombré de meubles fanés, ce jeune garçon de dix-sept ans, aux longs cheveux, le coude appuyé sur une table, un livre à images, le _Musée des Familles_ ou le _Magasin pittoresque_, ouvert devant lui?
Il ne lit pas. Ses yeux ardents et fixes poursuivent, dans l'espace, une des mille illusions de son âge. Il est devant la vie ouverte à peine, incertain, enthousiaste de tout, vigoureux, plein de désirs non encore formulés.
Tout à l'heure, il lisait. A quelques pages de distance, il a trouvé successivement les portraits de Vincent de Paul, de Jean Bart, de Mandrin. Il connaît leur histoire. Son cerveau bouillonne: il voudrait être grand, lui aussi: grand apôtre, grand soldat, grand bandit; éblouir par la charité, se colleter avec la tempête, ou turlupiner le préfet de police, qu'importe, pourvu qu'il rayonne!...
A-t-il eu le temps de peser le bien et le mal? Il est bachelier; cela suffit-il pour avoir une conscience déterminée? Il a eu le prix de gymnastique; il «forçait le douze» au «saut de mouton»; la tête est chaude, le muscle dur: il s'agit de plaire aux femmes, d'étonner le monde,--voilà tout!
Comme il fait triste en ce réduit! Par la fenêtre, on ne voit que le pavé de la cour où l'herbe pousse, et un pan de mur gris, plein de moisissure, où s'adosse une pompe en fer.
Il est enfermé. Il ne connaît du monde que le collège qu'il à quitté, et sa tante qui l'a recueilli, une vieille demoiselle, une sainte, s'il y a des saintes, mais qu'épouvante cette besogne d'élever, de sauvegarder un grand garçon en rut.--Pourquoi faut-il que les enfants grandissent?... Son petit Louis, elle voudrait qu'il fût toujours «le petit Louis»; elle le nommera ainsi jusqu'à ce qu'elle meure.
Elle est dévote; elle va demander à Dieu l'inspiration; deux fois par jour, elle part pour l'église. Et, chaque fois, elle ferme la porte à clé derrière elle.
Une vieille colombe qui protège un jeune loup aux dents serrées et blanches!...
Il rêve: avoir des éperons, des bottes de buffle comme d'Artagnan, le fer qui sonne à la hanche de Hernani, le rayon qui dore la chevelure de Raphaël, la chaîne aux pieds, comme Christophe Colomb,... épouvanter, ricaner comme Cartouche, être roué ensuite,... être crucifié comme Jésus, mais adoré!...
Il rêve: le monde est à deux pas, tout proche, vivant, hurlant, grouillant, avec ses passions, ses batailles, sa gloire, ses filles, ses ivresses!... Et ce marteau du chaudronnier Bonafé qui retentit de l'autre côté de la rue, chantant sa chanson dorée et sonore... qui l'appelle!
--Ah! on étouffe ici.
Il se lève, promène un regard sombre sur les murs, les armoires, les hardes, les souvenirs, les vieux portraits décorés d'un brin de buis flétri...
Dans un coin de la chambre, il y a deux commodes, l'une sur l'autre; la tante, à l'étroit dans son refuge, a empilé les meubles; elle n'a rien voulu aliéner de l'humble héritage. Il ouvre les tiroirs, les fouille... Quelle est cette vieille tabatière? Il l'ouvre: dans la tabatière, il y a deux pièces de monnaie jaunes, jaunes comme les yeux de la chatte qui s'est éveillée et l'observe; de l'or! du vieil or d'économie, tout ce que possède la pauvre femme, sans doute, deux louis.
Il en prend un, referme violemment le tiroir, se redresse, repousse d'un coup de pied la chatte qui file en miaulant; ouvre la fenêtre, enjambe l'appui; au risque de se tuer, gagne la terrasse en s'accrochant aux aspérités du mur, atteint l'escalier, s'enfuit.
Le voilà dehors, envolé, libre!... L'air est vif, les passants vont et viennent; il lui semble qu'on le regarde. Que va-t-il faire?... il n'a ni faim, ni soif; il est ivre, ivre de son vol. Cette pièce d'or, au fond de sa poche, lui brûle le creux de la main; l'atmosphère à ses oreilles bourdonne comme un train de chemin de fer en marche. Où aller? avec qui? Ses anciens camarades de collège? ils sont riches, lui pauvre: il serait moqué, humilié!... Il ira droit devant lui, à l'aventure! Tiens! la barrière; on lui en a toujours fait un tableau épouvantable, de cette barrière où le peuple s'amuse. Pourquoi? Les gens n'y sont pas fiers; il y a d'autres grands gamins. Il y va.
Ce n'est pas le vrai peuple qui paresse par là... Des vagabonds, de faux ouvriers, curieux de frotter leur cuir à cette peau délicate, l'emmènent boire, lui font changer sa pièce: on ne le quitte plus, il a de quoi payer.
L'heure passe... Il entre dans un bastringue où ses longs cheveux, sa joue imberbe, le font regarder singulièrement; des voyous à casquette écrasée, au poil gras plaqué aux tempes, ras au crâne, l'appellent «tante».
Tante!... elle est là-bas, bien triste, bien accablée sans doute; elle s'est aperçue de la laide action de son neveu; elle se dit en sanglotant qu'il finira mal!...
Lui, on le bouscule, on le fait sortir; il faut se battre: voilà qu'il a reçu un coup de couteau sur la main; cela n'est rien. Mais il fait nuit noire. Seul de nouveau, il erre longtemps par les boulevards extérieurs muets. Écoeuré, meurtri, la fièvre le prend; sa poche est vide, il grelotte...
Le matin lentement blanchit les toits. Combien de temps a-t-il marché ainsi sans voir le chemin?... Maintenant, il est dans son quartier: l'instinct l'a ramené: voilà sa rue. Les boutiques s'ouvrent; on le regarde passer honteux, défait, les vêtements en désordre; on le connaît, le petit Louis: des regards étonnés le suivent. La demeure qu'il fuyait hier est ouverte; allons!... il en franchit le seuil, tête baissée, traverse la cour, monte l'escalier en étouffant ses pas. La porte est entrebâillée: dans l'entrebâillement, la chatte arrêtée le regarde venir; elle fixe sur lui ses yeux, ses deux yeux jaunes.
Il arrive,--oh! comme son coeur bat!--d'un doigt tremblant, il pousse la porte qui cède...
Elle n'a pas dormi non plus, la vieille tante; elle est là, debout, toute droite, petite, en deuil, et si pâle!... Elle ne fait point de reproche; elle dit seulement:
--Ah! vous voilà.
Alors lui, le misérable enfant, il succombe, ses jarrets fléchissent: il s'abat sur les genoux.
Et la pauvre femme enveloppe de ses bras chétifs ce fils de son frère, qui vient de la faire tant souffrir. Et ils pleurent longtemps ensemble...
Et le petit Louis se relève honnête homme pour toujours,--oh! oui, pour toujours!
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PORTRAITS APRÈS DÉCÈS
Oui, mon cher ami, il est de moi, ce croquis que vous avez trouvé un soir chez l'Auvergnat de la rue Serpente, au milieu de la ferraille et des verres cassés; quant au profil qu'il représente, je ne l'ai pas connu vivant.
Avant d'avoir conquis ma part de pain au soleil, j'ai crayonné beaucoup de ces dessins lugubres, _Portraits après décès_; c'était, je crois, une spécialité dans le quartier pauvre que j'habitais alors, et l'on en retrouverait quelques-uns par-ci, par-là, dans les mansardes ouvrières. Du reste, je ne regrette pas que le besoin de gagner ma vie m'ait placé souvent en face de ces têtes de trépassés: le doigt de la mort, en les modelant pour l'éternité, leur imprime d'étranges grimaces, de singuliers sourires. Pour le métier que je fais, à présent, ce sont là de bonnes études.
Celle que vous avez retrouvée, que j'ai vue l'autre jour à votre mur dans un petit cadre noir, porte la date lointaine de 1865. Il y a eu de l'ouvrage pour moi dans ce temps-là. Le choléra, dont j'avais peur, m'a fait vivre à peu près un an, ma foi!
Les gens tombaient comme des mouches. La photographie coûtait cher, on me savait pauvre et peu exigeant:--Allez chercher l'artiste de la rue Neuve-Guillemin!
L'artiste était au bain froid. Une fois au moins, chaque jour, entre deux brassées, j'entendais le baigneur crier mon nom. Eh! houp! J'étais hors de l'eau, ruisselant comme un caniche. Courir à ma cabine, m'essuyer dans mes hardes, c'était l'affaire d'un moment, et j'étais au «client». Je le suivais, quel qu'il fût, dans les greniers, dans les galetas, dans les petits logements d'ouvriers; j'arrivais après le médecin, après le prêtre; je laissais en partant cette consolation de ceux qui restent: un souvenir du visage des êtres disparus. Et j'ai souvent fait crédit. Tenez, le dessin que vous avez, il ne m'a pas été payé.
Dans la petite rue noire, étroite où je demeurais moi-même, c'était un pauvre homme de menuisier dont la femme était morte en quelques heures. J'entrai timide et furtif, conduit par un voisin; il me reçut gravement et avec embarras, parlant bas, me regardant avec des yeux qui remerciaient déjà.
C'était une grande misère. Il y avait une chaise préparée en face du cadavre; je tirai une feuille de papier et je commençai. Le voisin s'en était allé.
--Vous n'y verrez peut-être pas assez, monsieur?
--Très bien; merci.
La fenêtre était fermée, les rideaux, tirés. Sur la table de nuit, couverte d'un grand mouchoir blanc, on avait déposé l'eau bénite et la branche de buis dans une soucoupe fêlée. Tout près, deux chandelles fumaient en guise de cierges, éclairant la morte mal couchée dans un lit de bois peint, disloqué aux jointures. Autour le taudis était noir. A peine on distinguait confusément les lignes misérables du mobilier: une table, une commode en bois blanc, quelques ustensiles de cuisine abandonnés, aux angles desquels la lumière vacillante mettait des tons rougeâtres. Et dans le coin, au fond, les deux yeux du veuf qui était au pied du lit.
Le dessin avançait lentement. C'était un vilain métier, rude et triste.
Au dehors, pas un bruit: cette rue, démolie aujourd'hui, était déserte, morne; quelques rares passants, jamais une voiture. Il n'y avait dans le silence que la respiration entrecoupée de l'homme: je ne le voyais pas pleurer, je l'entendais sangloter en dedans. Ils aiment bien leurs femmes, ces gueux-là!
Et je continuais à copier les froides lignes du visage mort, les cheveux plaqués aux tempes, la peau collée à l'os, le nez pincé, la bouche restée tordue d'avoir vomi son dernier râle, et les prunelles ternes avec le regard étonné des yeux qu'on n'a pas fermés. C'est une chose étrange et particulière aux cholériques qu'on ne peut baisser leurs paupières.
Il y avait une odeur âcre qui m'épouvantait; je ne sais si l'homme s'en aperçut:
--Monsieur, me dit-il, voulez-vous que j'aille chercher du chlore?
Je le regardai: il avait les dents serrées, la peau de son visage tremblait, les larmes allaient jaillir. Je répondis:--Non.
Nous restâmes là une heure encore, moi, le coeur serré, respirant le moins possible, songeant aux opinions contradictoires des médecins, à la contagion, aux miasmes, observant la décomposition rapide et l'horreur grandissante; lui, toujours immobile sur sa chaise. Il ne se leva que deux ou trois fois pour moucher les chandelles dont le suif coulait en larmes jaunes.
Le dessin était fini; je le lui présentai.
--Oui..., oui..., fit-il, et il fut presque heureux, une seconde. Puis, comme j'avais pris mon chapeau et mon carton:
--Pardonnez-moi, monsieur, fit-il, en me reconduisant sur le carré, je n'avais pas osé vous dire..., vous n'auriez pas voulu tirer le portrait..., voilà déjà bien du temps que je ne travaille pas...
--Ne parlons pas de cela, lui dis-je; plus tard... c'est bon... au revoir, monsieur.
Je retrouvai le jour et la respiration dans la rue.
Et au bain froid, tout de suite! Jamais je n'ai été déshabillé plus vite. Je grimpai l'échelle, et... une... deux... trois... pouf! Du haut de la girafe, mon cher! Ah! l'eau était bonne!
Aujourd'hui encore, ces pauvres têtes mortes me reviennent en mémoire et je les vois grimacer parfois sous le crayon, dans la bouffissure des heureux, des puissants du jour, de ceux que je dessine à cette heure.
Et c'est peut-être la cause de cette mélancolie que vous avez su lire à travers la gaieté bouffonne de mes caricatures.
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CHARENTON
Puissé-je, en appelant l'attention publique sur un fait personnel de peu d'importance, faire pénétrer l'examen, l'enquête, le contrôle en ces établissements qu'on décore hypocritement du nom d'_asiles_.
J'ai déjà dit en plusieurs endroits que j'aimais la Belgique et que j'y allais fréquemment. J'aime ce pays de lumière blanche, de claire verdure, où le peuple est nul, sans ambition, sans guerre, sans enthousiasme, sans talent, sans esprit et sans caractère. Je m'y sens vivre et penser plus clairement qu'autre part. Puis, tout autour sont les Flandres, pays de religion artistique, où la mémoire des maîtres se mêle aux reliques bariolées et pittoresques des guerres espagnoles.
Donc, vers le mois d'octobre 1881, j'étais à Bruxelles, et, selon mon habitude, j'étais allé saluer, à Anvers, le fauteuil de Rubens, enseveli dans sa cage de verre; le puits de Quentin Matsys, qui déroule en l'air ses volutes forgées sur la place de la cathédrale; j'avais payé 50 centimes le droit de faire découvrir la _Descente de croix_ de Rubens, et, vers quatre heures de l'après-midi, je repris la route de Bruxelles.
Une voiture me conduisit jusqu'à Malines; là, le cocher manifesta le désir de ne pas aller plus loin. Je le quittai, je cherchai à le remplacer, je n'y pus parvenir; Malines est un bourg mort. Je pris donc le parti de franchir à pied la distance qui me restait à parcourir, et je me mis en route. Cette distance est de trois lieues à peine; il me fallut toute la nuit et le jour du lendemain pour en avoir raison. Il faut dire que, vers cinq heures, le ciel s'était couvert de nuages noirs, et qu'un vent terrible s'était mis à souffler, déracinant les arbres, ébranlant les toits, fauchant les herbes.
Assez mal renseigné sur la route à suivre, je me mis donc à errer par la plaine, buttant aux monticules, roulant aux fossés, chutant aux ruisseaux; au bout d'une demi-heure, j'étais en guenilles et couvert de boue.
Le vent me jeta tout à coup sur un arbre donc le choc m'étourdit et me fit ricocher dans une mare; en me relevant j'aperçus deux yeux flamboyants fixés sur moi. C'était un loup.
Je crois l'avoir tué d'un coup de canne.
A l'aube blanchissante, quelques chaumières m'apparurent encore endormies, la plupart dévastées par l'ouragan; j'y frappai. Les paysans stupides me regardèrent avec terreur, donnant tous les signes de la plus vive agitation et refusèrent de m'ouvrir; ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai compris qu'ils me prenaient pour un fou.
Je continuai donc et j'atteignis enfin les portes de Bruxelles. J'y vis un fiacre, j'y voulus monter; le cocher, sans explication, me rejeta sur le pavé; je lui déchargeai ma canne sur les épaules et j'en hélai un autre. Il pouvait être huit heures du soir.