Chapter 4
Difficilement, en effet, trouverais-je autre part, en été, un géant de belle humeur qui, comme l'illustre professeur Pajot, m'entraînât, toute une après-midi, sur les flots jaseurs et ombragés de la Marne, à force d'avirons; l'hiver, un viveur intéressant de causerie prestigieuse, enthousiaste et consolant comme Molin, dont l'esprit, l'appétit et le coeur sont toujours en éveil; ou même, en tout temps, un espiègle de haute futaie, comme Nadar, qui, fatigué de photographie, de dessin, d'aérostation et de littérature, se repose en bondissant, comme un clown, à travers ses ateliers, défaisant, de minute en minute, le noeud de ma cravate, avec les cris de joie d'un écolier lâché!
Et qu'on ne dise point que ce sont là des cas spéciaux résultant d'organisations exceptionnelles; il m'est revenu du courage, de l'espoir, de tous les anciens que j'ai connus.
Les jeunes ont des vapeurs, des névroses, de l'ennui latent, des ironies clichées pour tout ce qui fut admirable, un vilain dégoût de l'effort, un rire de crécelle à tout idéal, une avide recherche du _truc_ lucratif et rapide, une maîtresse en coopération, des vices solitaires.
* * * * *
D'où vient cette dégénérescence?
D'une fabrication ruinée d'abord, j'entends bien que les rudes soldats de 92, au retour des batailles, devaient offrir, à la fécondité de leurs puissantes épouses librement vêtues, des arguments que n'ont pu égaler, de leur échine fléchie, les sous-préfets de l'Empire, accointés de leurs minces dames sanglées, de la nuque à la crinoline, en d'étroits corselets.
De même, je ne saurais oublier que les _Nana_, dont, tantôt, l'histoire nous fut contée, ont triomphalement, aux applaudissements du dernier règne, inventé, vulgarisé, multiplié quantité de pratiques peu ravigotantes pour la descendance de leurs adorateurs.
Mais ce sont là fatalités dont on ne peut attendre un remède que du temps et d'une éducation nouvelle. D'ailleurs, un peu moins de muscle, de pourpre dans le sang, n'est point ce que je déplore uniquement dans la génération actuelle. Encore que la vaillance de la chair ait, avec celle de l'esprit, une indéniable correspondance, on ne peut exciper de la fragilité des poumons pour absoudre un manque de souffle idéal, un dépérissement de l'entrain, de la verdeur gauloise. Un ardent poète regretté, Glatigny, qui, certes, n'était point robuste, a néanmoins brûlé jusqu'au bout d'une belle flamme; et, si nous n'étions en proie à une école de découragement systématique, on pourrait peut-être encore se tirer d'affaire, avec de violents dépuratifs.
Malheureusement, il y a parti pris d'indifférence lâche, de ramollissement hâtif. On ne voit, en haut du pavé, que rejetons de bourgeois et de banquiers, pâles de sucer leurs petites cannes, héritiers, fainéants, ignorants, railleurs; et si l'on venait dire aujourd'hui: «Tel a bien mérité de l'humanité,» tous répondraient en choeur: «_Faut pas nous la faire!_»
* * * * *
La génération de 48, après l'écoeurement d'une révolution ratée, pendant les loisirs débauchés de l'Empire, a commencé l'oeuvre de dénigrement par dégoût, désespérance, peut-être pour s'excuser elle-même.
L'habitude en est venue, la mode: l'usage en a passé dans l'art et dans la science. Va pour la science dont les analyses décevantes sont compensées par le bien-être des découvertes; mais pour l'Art. L'Art, qui doit être comme un baume appliqué proportionnellement sur les blessures de la science en perpétuelle démonstration du Néant, l'Art peut-il abandonner sa mission sacrée, qui est de faire sans cesse éclore, aux champs désolés de la réalité, l'Illusion, fleur éternelle qui parfume le monde, et console de la vie?
1848, il est vrai, succédait à 1830, et dans l'ordre naturel des réactions, devait dédaigner la moisson de gloire que lui avaient léguée les devanciers, comme on voit, aux années de récolte surabondante, couler le sang de la vigne aux ruisseaux.
Tant pis! Je regrette les romantiques fureurs des anciens; j'eusse aimé mieux porter l'écarlate pourpoint de Gautier que le gilet de flanelle des éreintés de mon temps!
Ah! nous sommes loin du Corrège et de son cri d'enthousiasme: «_Anch'io son pittor!_» devant Raphaël; bien loin, même, de Carpeaux, le grand statuaire attardé parmi nous, qui, souffrant déjà du mal dont il devait mourir, en quittant les galeries du Louvre, jetait, au _Prisonnier_ de Michel-Ange, la rose de sa boutonnière, avec un baiser!...
Le fonds qui manque le plus, c'est l'admiration; l'admiration, ressort indispensable! Qui admire est tenté d'égaler, de surpasser...
Au fait, je demande pardon au lecteur de cette homélie. Je ne voulais que lui conter une anecdote à laquelle prête un regain d'actualité le récent anniversaire de Victor Hugo: un cri d'admiration poussé loin d'ici, voilà longtemps. La scène est à deux personnages; l'un est le Maître lui-même; l'autre, un mien vieil ami que j'ai nommé tout à l'heure.
* * * * *
Donc, en septembre 1843, ce mien ami descendait à cheval, rayonnant de jeunesse, un des sentiers rocheux des Hautes-Pyrénées. Il allait tranquille au soleil, abandonnant sa chevelure aux vives caresses de l'air.
Un piéton montait la côte, au même instant, un peu courbé quoique dans la force de l'âge, le chapeau sur les yeux. Tout à coup, soit excès de chaleur, soit fatigue, soit pour toute autre cause, il se découvrit, et le cavalier, tremblant, éperdu en reconnaissant son visage, exclama dans l'étendue ce cri retentissant:
--Hugo!
Hugo--c'était lui--s'arrêta, s'inclina; mais le cheval effrayé du cri, violemment refréné, se cabra si rudement, qu'il envoya son cavalier sur le sol, et s'enfuit.
Mon homme désarçonné, meurtri, se releva, salua profondément; puis, interloqué, prit le parti de courir après sa monture.
Il se disait, entre chaque enjambée: bon! le Maître est ici; je le retrouverai bien.
Il le retrouva en effet, le soir même, assis et causant comme un personnage naturel chez la marchande de tabac du village. Il n'osa l'interrompre, songea: demain matin, j'irai le voir. Et, pendant la nuit, il eut des songes merveilleux, où Hugo lui proposait sa collaboration et l'appelait: «mon cher!»
Hélas! le lendemain, Hugo était parti, un message arrivé de la veille l'avait rappelé en toute hâte.
Ce fut pour mon homme un désappointement si amer, qu'il demanda, toute la journée, des consolations au vin d'Espagne, et le soir, n'ayant obtenu qu'une recrudescence de mélancolie, s'alla glisser dans un torrent qui cascadait par là.
En résumé, ajoute le héros de cette équipée, vous savez qu'autrefois, en arrivant à Lyon, j'ai traversé le Rhône à belles brassées, pour un maigre pari. Quand on est nageur à ce point, on nage malgré soi: le lendemain matin, je m'éveillai dans mon lit d'auberge.
* * * * *
Assurément je n'engage personne à suivre cet hyperbolique exemple, où s'affirme trop clairement l'influence du Malaga sur un cerveau gentiment fêlé au préalable.
C'est égal: cela sent bon, l'enthousiasme et l'amour du beau! Tout excès dévotieux est, à mon goût, préférable au dénigrement en face d'un génie, unique depuis les prophètes, et pour l'éclosion duquel il a fallu l'effort de dix-huit cents ans!...
Quant à moi, si j'avais à choisir entre le danger de la noyade et le métier de certains laids bossus qui, après avoir, à genoux et roulant des yeux de crapaud extatique, baisé le pupitre du Maître, à Guernesey, essayent, à cette heure, de «le blaguer» dans les journaux où cette besogne est lucrative, on me verrait, rapide, courir à la rivière!
Un peu d'enthousiasme et d'idéal, mes frères; admirons, aimons, travaillons avant _qu'on sort_! C'est la grâce que je vous souhaite. _Amen!_
[image]
[image]
CLÉMENT THOMAS
Le 18 mars--inutile d'ajouter le millésime, on le connaît,--le 18 mars, au matin, comme j'étais encore couché (j'habitais alors du côté de l'Entrepôt, boulevard Saint-Germain), j'entendis ma porte s'ouvrir, ce qui n'avait rien que de naturel, ma clef restant toujours à la disposition des amateurs; et je vis entrer Agricol.
--Encore à la paille! s'écria-t-il; tu ne sais donc pas qu'il y a une révolution?
--Bon! depuis quand?
--Depuis tout à l'heure, à Montmartre; il faut voir ça!
--Voyons.
Et sautant à bas du lit, je précipitai ma toilette, interrogeant, par secousses, mon camarade occupé à fumer des cigarettes et à taquiner un poids de quarante qui me suit depuis l'adolescence...
* * * * *
Un peu rude, mon camarade: moitié ouvrier, moitié artiste, hardiment bâti, têtu, Breton d'origine, faubourien d'habitudes, nous l'appelions Agricol à cause de sa ressemblance avec un personnage de roman d'Eugène Sue. Autre part, peut-être, je dirai son véritable nom.
L'exercice violent lui est indispensable; et jamais la gravure en taille-douce à laquelle il était destiné, qu'il exerça par intervalles, non sans talent, n'a pu apaiser le tourment de ses muscles. Avec cela, une sorte de curiosité invincible des métiers populaires. Je l'ai connu, tour à tour, peintre, cordonnier, forgeron, déménageur. Comme déménageur, il aimait monter un piano, sur ses épaules, au cinquième étage, et, là, le placer, l'ouvrir et en jouer, au grand ébahissement du ou de la locataire.
Un «drôle de corps», comme vous voyez.
Il est, lui-même le dit, _rustique_, et, j'ajoute, mal commode à malmener. Fier d'ailleurs, enclin à l'héroïsme et aux grands mouvements du coeur. Voici un fait:
Engagé des premiers, au moment de la guerre, dans les francs-tireurs de Mocquart, il partit battre la plaine avec sa compagnie, puis tomba malade: il avait rencontré la petite vérole noire qui courut le guilledou en ce temps. Sa face énergique était belle, de ligne régulière et pure; elle est, depuis lors, couturée, labourée. Tant bien que mal, s'accrochant aux arbres, rampant le long des buissons, se reposant au bord des fossés, il revint seul, se traîna jusque dans Paris, frappa à la porte d'une ambulance, y fut recueilli.
Là, dans le crépuscule des salles d'agonie et le frisson somnolent de la fièvre, un fragment de journal tomba entre ses mains; il y put lire qu'on promettait des pensions aux veuves de soldats victimes du siège. Il avait une maîtresse, une pauvre fille débile, rachitique, à ce point que, nommant l'homme Agricol, nous appelions sa femme la Mayeux, une chétive créature qui s'était abandonnée éperdument à ce grand garçon. Il la fit venir, l'épousa, comptant mourir et lui laisser du pain...
Pour «peuple» que soit mon homme, on voit qu'il s'en peut rencontrer de plus vulgaires.
* * * * *
Revenons au 18 mars.
Assurément, je ne vais pas refaire l'historique ressassé du premier jour de la Commune; il y en aurait bon besoin cependant, l'impartialité m'ayant paru étrangère à tous les récits que j'en ai lus. Seul, Édouard Lockroy s'est trouvé d'accord avec mon impression. Il raconte une sorte de fête, une procession populaire en armes, un défilé, des mouvements de bataillons très calmes, très joyeux en plein soleil rayonnant qu'il faisait ce jour-là, une grimpée serpentante de bayonnettes sur la butte, une prise de possession illusoire du sol familier, du grand air et de la liberté.
Je voudrais dire, au surplus, ce qu'il m'a semblé démêler d'enfantillage en cette affaire.
On avait le printemps tout neuf, cinq mois d'épouvantable misère à oublier, à savourer un facile triomphe que, le matin, M. Thiers, sachant bien ce qu'il faisait, avait ménagé aux pauvres diables jaloux de leur armement. (On connaît l'équipée des canons réquisitionnés, sans chevaux pour les emmener.)
Les gens de Montmartre y mettaient de l'ostentation, de la pavane; on jouait au soldat. Le peuple, enfant ignorant et malheureux, toujours en défiance et qu'on pourrait mener par une franche persuasion, s'irrite et se désespère aux malices d'une diplomatie dont il se sent dupe; il résiste; la répression motivée par sa résistance, pif! paf!... on le réprime.
Le châtiment formidable et solennel exagère la physionomie des réprouvés, et d'ombres dans la vie fait des statues dans la mort. Je parle des meneurs comme des menés, du troupeau comme des chefs: ignorance et misère d'une part, extravagance outrecuidante et puérile de l'autre.
J'ai connu grand nombre des niais d'alors que, depuis, la légende a faits terrifiants. Un jour ou l'autre, je les passerai en revue; il faudra rabattre de leur hyperbolique importance.
En résumé, si j'avais à synthétiser le tableau du désastre, je n'aurais qu'à me rappeler un cadavre entre autres qu'il m'a fallu enjamber plus tard, à la fin de mai. C'était un homme fusillé, les pieds au mur, la tête au bord du trottoir, le bras rejeté étendant ses doigts raidis vers une croûte roulée au ruisseau.
En dépit de ses fautes, le peuple de la Commune gardera cet aspect pour la pitié humaine:
Un malheureux, révolté, mort en croyant défendre son morceau de pain.
* * * * *
Il ne s'agit d'ailleurs, en ce moment, que d'une rencontre et d'une observation que je fis le 18 mars, en compagnie d'Agricol, et les voici:
Après avoir traversé Paris, déjeuné dans un cabaret de la place Blanche, exploré le quartier des Buttes, serré quelques échantillons de mains calleuses, nous repassions, pour la dixième fois peut-être, devant la maison de la _Boule-Noire_, quand un groupe de trois personnes attira notre attention.
Il pouvait être environ trois heures et demie ou quatre heures du soir. Près du troisième arbre, au bord du trottoir, sur le terre-plein qui règne au milieu de la chaussée, je les vois encore; ils étaient debout: un sergent de fédérés, petit, physionomie chafouine; un homme quelconque de sa compagnie, au port d'armes, et de profil; enfin, répondant au sergent et lui faisant face, un grand vieillard à barbe blanche, en pardessus gris, chapeau haut de forme, une canne à la main, droit, sec et propre. Silhouette étrange, inusitée, ce jour-là, dans ces parages, où ne se voyaient guère que guenilles et uniformes. C'est ce qui nous fit approcher, nous arrêter près du triangle formé par les trois hommes.
Le vieux, en ce moment, parla; je me rappelle exactement ses paroles:
--Non, mes enfants, disait-il, non; vous savez bien que je ne peux plus rien être.
Un passant qui vint s'ajouter à nous murmura:
--Tiens! c'est Clément Thomas.
Celui qui avait mené la garde nationale à Buzenval était-il sollicité de reprendre son commandement? Je ne sais.
Il y eut un instant de silence pesant; puis l'ex-général recula, fit un pas en arrière pour se retirer, mais gauchement, maladroitement, comme incertain de son libre arbitre. Ceci est le point décisif à remarquer; j'y insiste: il ne sut point repartir.
Je connais médiocrement l'histoire de Clément Thomas et n'ai pas pris le temps de l'étudier; mais ce geste a suffi pour me convaincre que la netteté, la franchise d'allures n'étaient point du ressort de ses vertus. En une seconde, son trouble, sa tournure embarrassée, sa retraite oblique avaient allumé la défiance du groupe qui s'était formé autour de nous, groupe qui devenait foule.
Une voix cria: il faut l'arrêter! La retraite lui fut barrée; on l'entoura.
Resté en place, interdit, je le vis disparaître, entraîné dans une masse armée et tumultueuse.
Alors mon compagnon me dit:
--Suivons-les: on va le fusiller.
Certes, si j'avais entrevu la probabilité d'un tel dénouement, j'aurais, selon le conseil d'Agricol, accompagné la foule; évidemment nous eussions fait, pour sauver l'homme, tout ce que pouvaient deux grands garçons résolus, de stature et d'accent populaires.
Mais cela était si loin de mes prévisions, de l'impression «bonhomme» du commencement de la journée, que, haussant les épaules, fatigué de promenade, je pris mon compagnon par le bras, et le ramenai dans Paris.
Ce n'est que vers huit heures du soir que la rumeur nous apprit la double exécution de Lecomte et de Clément Thomas.
--Tu vois! me dit Agricol; eh bien, maintenant la Commune est f....ue!
* * * * *
Dès ce soir de son premier jour, en effet, la Commune prit tournure d'épouvante et perdit les neuf dixièmes de ses adhérents ou de ses tolérants. Si ce meurtre n'avait pas été commis, les événements, peut-être, eussent eu un autre cours. Clément Thomas, qui avait alors la soixantaine, serait mort depuis ou ne vaudrait guère mieux; trente mille hommes de France, vigoureux et jeunes, qui sont enfouis sous la terre, y seraient encore debout, vivant pour le travail et pour la République.
[image]
LE MODÈLE
A Coquelin cadet.
P'fft!
Depuis quatorze ans que Mme Basculard, mon épouse, me répète: «Armand, nous n'avons pas ton portrait; c'est ridicule; un chef de famille doit avoir son image accrochée à la place d'honneur de son foyer;» je n'ai pas trouvé le temps de me faire faire. Un commerçant sérieux n'a pas de loisirs... P'fft.
Mes enfants ont été photographiés chez Nadar.
Ma femme a préféré poser chez Carjat, parce qu'en dehors de son métier, cet artiste fait des vers; moi, je ne comprends pas qu'on s'occupe de trente-six choses à la fois; c'est du désordre; mais ma femme adore la poésie; elle est donc allée chez Carjat. Moi, je n'ai été tiré nulle part.
J'avais mon idée. Un projet caressé depuis longtemps. A l'instar de mon respectable beau-père et prédécesseur, qui mourut en regrettant de ne pas nous laisser son image tracée par Horace Vernet, j'ai toujours ambitionné, moi, de me faire peindre en grandeur naturelle, p'fft... et à l'huile. J'ai mille raisons, p'fft... pour préférer atout autre ce genre de reproduction de la figure humaine. La photographie n'a ni consistance, ni valeur sérieuse; elle passe, on l'égare; en résumé, ce n'est que du papier; la sculpture est triste, pâle, encombrante et lourde en diable; on ne sait où la fourrer; si on prend le parti de la mettre au jardin--encore faut-il avoir ce jardin--elle est exposée aux caprices de la température. Le dessin au crayon, même aux deux crayons, manque de solidité; c'est encore du papier. Bref, il n'y a rien de tel qu'un bon tableau, gai à l'oeil, dans un beau cadre doré qui brille et qu'on accroche aux murs de son salon. C'est une valeur mobilière. Tel est mon sentiment, à moi. P'fft!
Et si, comme il est présumable, mon sentiment se transmet à ma descendance, il y a lieu dès lors de préjuger que mes fils et petits-fils imitant mon exemple, une galerie se formerait ainsi des hommes de ma race, un panthéon des chefs successifs de la maison Basculard, qui ne serait pas, j'imagine,--p'fft!--sans intérêt pour l'Histoire.
Ces considérations m'avaient décidé. Une seule chose me retenait encore; le prix qu'on à coutume de payer ces sortes de produits. J'avais interrogé, près du Louvre, un gardien du Musée:
--Combien pensez-vous, avais-je dit à cet homme, que me demanderait un bon peintre, M. Duran ou M. Bonnat, pour faire mon portrait en grandeur naturelle, comme ceci, à mi-corps?
--De dix à vingt mille francs.
P'fft... J'avais envie de demander à ce fonctionnaire de bas étage:
--Combien croyez-vous donc qu'il me faut, à moi, expédier de kilogrammes de chocolat vanillé, praliné, sans rival, pour les gagner, ces dix ou vingt mille francs?
Mais il n'aurait pas compris; je me bornai à lui répondre en pinçant les lèvres:
--Bigre! il faut convenir que ces messieurs gagnent l'argent bien facilement.
Je le lui dis ainsi comme je vous le répète, et comme je suis prêt à le redire à qui voudra: on pourra m'arracher le coeur, mais on ne m'arrachera pas l'indépendance du langage.
Vingt mille francs! Certes, la maison Basculard s'appuie sur une caisse qui, je puis le dire, ne craint pas les fluctuations commerciales: mais je serais désespéré que la fortune m'eût rendu prodigue. Et, d'ailleurs, je considère ces façons orientales de traiter certaines gens, peintres ou comédiens, comme attentatoires à l'équilibre moral. Où irions-nous si tous les capitalistes s'ingéraient de jeter l'or en barres à la tête des individus qui s'écartent de la société pour embrasser des professions irrégulières? P'fft!
Heureusement nous avons dans le quartier un artiste plus abordable.
Au moins, s'il a de ces prétentions scandaleuses, n'a-t-il pas réussi encore à les imposer, car on a saisi ses meubles avant-hier. Je le tiens de mon huissier qui venait d'instrumenter en personne.
Aussitôt je me suis dit: c'est le moment; voici un gaillard à qui la Providence vient d'enseigner à propos la modestie. Tâtons-le. Et je l'ai fait venir. P'fft!
--Mon garçon, lui ai-je dit, vous n'êtes pas heureux,--ma femme me poussait le coude, mais Mme Basculard n'entend rien aux affaires,--mon garçon, vous n'êtes pas heureux, soyez raisonnable.
Il me fait un prix, je lui en ai dit un autre; nous avons coupé la poire en deux, et hier, j'ai posé pour la première fois dans son atelier.
Nous commençons par chercher la pose.
Je voulais une pose qui fût digne de moi, p'fft!... Je dis à l'artiste:
--Faites-moi à mi-corps. A mi-corps... avec la pose favorite de M. Thiers... en y ajoutant quelque chose du Vercingétorix qui était à l'Exposition...
--Bien, me dit-il.
Après quelques tâtonnements, j'attrape la pose. Nous commençons.
C'est très fatigant de poser, p'fft!... Et puis rien n'est ennuyeux et déplaisant à voir comme un atelier. C'est sale, c'est mal rangé. Des couleurs partout. Il est bien regrettable que pour se faire faire en peinture, on soit obligé d'aller chez des peintres. Enfin!...
Le désordre de l'atelier, le fouillis des toiles, des meubles, des étoffes jetées pêle-mêle, et l'obligation de rester immobile ne tardèrent pas à me faire mal au coeur. J'avais envie de fermer les yeux. Je dis à l'artiste:
--Avez-vous besoin du regard?
Il me dit:
--Non. Nous verrons plus tard le regard.
--Bien. Je ferme les yeux et peu à peu une douce somnolence m'envahit. P'ffffft!...
Tout à coup, j'entends--dans ma somnolence--la porte s'ouvrir et une voix--juvénile--prononcer ces paroles:
--Avez-vous besoin d'un modèle?
Je rouvre les yeux et je vois une fillette de quatorze, quinze ans; mal vêtue, très mal; en cheveux, l'air doux, pas vilaine, la beauté du diable, p'fft!
L'artiste la regarde, interrompt mon portrait et lui dit:
--Fais voir.
Je me demandais: _Fais voir_... quoi? Savez-vous ce qu'elle fait voir?--p'fft!--elle ôte sa jupe, sa camisole, elle ôte tout, et se met nue, complètement nue, p'fft! p'fft! p'fft!
Vous comprenez que Mme Basculard ne m'a pas habitué à ces choses-là. J'étais... révolté et... ému en même temps. P'fft!
Elle, cependant, avait l'air le plus tranquille du monde. L'artiste aussi. Il tournait autour d'elle, l'examinait. Tout à coup, il me dit:
--Comment la trouvez-vous?
A ce coup, le rouge me monta à la face. Je me levai, je pris mon chapeau.
--Monsieur, lui dis-je, je suis marié!
Et je sortis.
Dans la rue, je respirai plus librement, p'fft! p'fft!... Mon indignation se calmait. La pensée me vint d'attendre cette enfant. Il me semblait qu'il y avait là une bonne action à faire, qu'on pouvait encore ramener au bien cette âme égarée...
Au bout de cinq minutes, elle sortit. Je ne pus, en la revoyant, me défendre d'une certaine émotion, p'fft! La pitié probablement. Je m'approchai d'elle et lui parlai avec bonté.
Quelques minutes plus tard, entraîné sans savoir comment, je me trouvais chez elle.
Un taudis!... un vrai chenil!
* * * * *
Néanmoins... j'y passai quelques instants... Fut-ce une faute? je ne le crois pas. Je ne saurais me résoudre à qualifier de coupable un acte qui a la vertu pour dénouement;--et c'est ce qui arriva:
Au moment de quitter la malheureuse, pris d'une inspiration soudaine, je me plaçai devant elle, et avec l'autorité qui résulte de mon âge et de ma situation,--p'fft!
--Jurez-moi, lui dis-je, que c'est la dernière fois, et que vous serez sage désormais.
Elle me le promit.