Part 7
--Je sçai une dame qui, n'ayant esté recherchée d'amours que quatre jours avant ses nopces, par un gentilhomme parent de son mary, dans six après il en jouyt; pour le moins il s'en vanta, et estoit aisé de le croire; car, ils se monstroient telle privauté qu'on eust dit que toute leur vie ils avoient estés nourris ensemble; mesme il en dist des signes et marques qu'elle portoit sur son corps, et aussi qu'ils continuèrent leur jeu long-temps après. Le gentilhomme disoit que la privauté qui leur donna occasion de venir là, ce fut que, pour porter une mascarade, s'entrechangèrent leurs habillements; car il prit celui de sa maistresse, et elle celuy de son amy, dont le mary n'en fit que rire, et aucuns prindrent subject d'y redire et penser mal.
Il fut fait une chanson à la Cour d'un mary qui fut marié le mardy et fut cocu le jeudy: c'est bien avancer le temps.
--Que dirons-nous d'une fille ayant esté sollicitée longuement d'un gentilhomme de bonne maison et riche, mais pourtant nigaud et non digne d'elle, et par l'advis de ses parents, pressée de l'espouser, elle fit response qu'elle aymoit mieux mourir que de l'espouser, et qu'il se déportast de son amour, qu'on ne luy en parlast plus ny à ses parents; car, s'ils la forçoient de l'espouser, elle le feroit plustost cocu. Mais pourtant fallut qu'elle passast par-là, car la sentence luy fut donnée ainsi par ceux et celles des plus grands qui avoient sur elle puissance, et mesme de ses parents.
La vigille des nopces, ainsi que son mary la voyoit triste et pensive, luy demanda ce qu'elle avoit, elle luy respondit toute en colère: «Vous ne m'avez voulu jamais croire à vous oster de me poursuivre; vous sçavez ce que je vous ay tousjours dit, que, si je venois par malheur à estre vostre femme, que je vous ferois cocu, et je vous jure que je le feray et vous tiendray parole.»
Elle n'en faisoit point la petite bouche devant aucunes de ses compagnes et aucuns de ses serviteurs. Asseurez-vous que depuis elle n'y a pas failli; et luy monstra qu'elle estoit bien gentille femme, car elle tint bien sa parole.
Je vous laisse à penser si elle en devoit avoir blasme, puis qu'un averty en vaut deux, et qu'elle l'advisoit de l'inconvénient où il tomberoit. Et pourquoi ne s'en donnoit-il garde? Mais pour cela, il ne s'en soucia pas beaucoup.
--Ces filles qui s'abandonnent ainsi sitost après estre mariées font comme dit l'Italien: _Che la vacca, che e stata molto tempo ligata, corre più che quella che hà havuto sempre piena libertà_[21].
Ainsi que fit la première femme de Baudoüin, roy de Jérusalem, que j'ay dit ci-devant, laquelle, ayant esté mise en religion de force par son mary, après avoir rompu le cloistre et en estre sortie, et tirant vers Constantinople, mena telle paillardise qu'elle en donnoit à tous passants, allants et venants, tant gens-d'armes que pellerins vers Jérusalem, sans esgard de sa royale condition; mais le grand jeûne qu'elle en avoit fait durant sa prison en estoit cause.
J'en nommerois bien d'autres. Or, voilà donc de bonnes gens de cocus ceux-là, comme sont aussi ceux-là qui permettent à leurs femmes, quand elles sont belles et recherchées de leur beauté, et les abandonnent pour s'en ressentir et tirer de la faveur, du bien et des moyens.
Il s'en voit fort de ceux-là aux cours des grands roys et princes, lesquels s'en trouvent très-bien, car, de pauvres qu'ils auront esté, ou pour engagement de leurs biens, ou pour procès, ou bien pour voyages de guerres sont au tapis, les voilà remontez et aggrandis en grandes charges par le trou de leurs femmes, où ils n'y trouvent nulle diminution, mais plustost augmentation; for en une belle dame que j'ay ouy dire, dont elle en avoit perdu la moitié par accident, qu'on disoit que son mary luy avoit donné la vérole ou quelques chancres qui la luy avoient mangée.
Certes les faveurs et bienfaits des grands esbranlent fort un coeur chaste, et engendrent bien des cocus.
--J'ay ouy dire et raconter d'un prince estranger[22], lequel, ayant esté fait général de son prince souverain et maistre en une grande expédition d'un voyage de guerre qu'il luy avoit commandé, et ayant laissé en la Cour de son maistre sa femme, l'une des belles de la chrestienté, se mit à luy faire si bien l'amour, qu'il l'esbranla, la terrassa et l'abbattit, si beau qu'il l'engrossa.
Le mary, tournant au bout de treize ou quatorze mois, la trouva en tel estat, bien marry et fasché contr'elle. Ne faut point demander comment ce fut à elle, qui estoit fort habile, à faire ses excuses, et à un sien beau-frère.
Enfin elles furent telles qu'elle luy dit: «Monsieur, l'événement de vostre voyage en est cause, qui a esté si mal receu de vostre maistre (car il n'y fit pas bien certes ses affaires), et en vostre absence l'on vous a tant prestez de charitez pour n'y avoir point fait ses besognes, que, sans que vostre seigneur se mist à m'aymer, vous estiez perdu; et, pour ne vous laisser perdre, je me suis perdüe: il y va autant et plus de mon honneur que du vostre; pour votre avancement, je ne me suis espargnée la plus précieuse chose de moy: jugez donc si j'ay tant failly comme vous diriez bien; car, autrement, vostre vie, vostre honneur et faveur y fust esté en bransle. Vous estes mieux que jamais; la chose n'est si divulguée que la tache vous en demeure trop apparente. Sur cela, excusez-moi et me pardonnez.»
Le beau-frère, qui sçavoit dire des mieux, et qui possible avoit part à la groisse, y en adjousta autres belles paroles et prégnantes, si bien que tout servit, et par ainsi l'accord fut fait, et furent ensemble mieux que devant, vivants en toute franchise et bonne amitié; dont pourtant le prince leur maistre, qui avoit fait la débausche et le débat, ne l'estima jamais plus (ainsi que j'ay ouy dire) comme il en avoit fait, pour en avoir tenu si peu de compte à l'endroit de sa femme et pour l'avoir beu si doux, tellement qu'il ne l'estima depuis de si grand coeur comme il l'avoit tenu auparavant, encore que, dans son ame, il estoit bien aise que la pauvre dame ne patist point pour luy avoir fait plaisir. J'ay veu aucuns et aucunes excuser cette dame, et trouver qu'elle avoit bien fait de se perdre pour sauver son mary et le remettre en faveur.
Oh! qu'il y a de pareils exemples à celuy-cy, et encore à un d'une grande dame qui sauva la vie à son mary, qui avoit esté jugé à mort en pleine cour, ayant esté convaincu de grandes concussions et malles versations en son gouvernement et en sa charge, dont le mary l'en ayma après toute sa vie.
--J'ay ouy parler d'un grand seigneur aussi, qui, ayant esté jugé d'avoir la teste tranchée, si qu'estant déjà sur l'eschaffault sa grace survint, que sa fille, qui estoit des plus belles, avoit obtenue, et, descendant de l'eschaffault, il ne dit autre chose sinon: «Dieu sauve le bon c.. de ma fille, qui m'a si bien sauvé!»
--Saint Augustin est en doute si un citoyen chrestien d'Antioche pécha quand, pour se délivrer d'une grosse somme d'argent pour laquelle il estoit estroitement prisonnier, permit à sa femme de coucher avec un gentilhomme fort riche qui lui promit de l'acquitter de son debte.
Si saint Augustin est de cette opinion, que peut-il donc permettre à plusieurs femmes, veufves et filles, qui pour rachepter leurs pères, parents et marys voire mesmes, abandonnent leur gentil corps sur force inconvénients qui leur surviennent, comme de prison, d'esclavitude, de la vie, des assauts et prise de ville, bref une infinité d'autres, jusques à gaigner quelquesfois des capitaines et des soldats, pour les bien faire combattre et tenir leurs partis, ou pour soutenir un long siége et reprendre une place. J'en conterois cent sujets, pour ne craindre pour eux à prostituer leur chasteté; et quel mal en peut-il arriver ny escandale pour cela? mais un grand bien.
Qui dira donc le contraire, qu'il ne face bon estre quelques fois cocu, puisque l'on en tire telles commoditez du salut de vies et de rembarquement de faveurs, grandeurs et dignitez et biens, que j'en cognois beaucoup, et en ay ouy parler de plusieurs, qui se sont bien avancés par la beauté et par le devant de leurs femmes?
Je ne veux offenser personne; mais j'oserois bien dire que je tiens d'aucuns et d'aucunes que les dames leur ont bien servy, et que certes les valeurs d'aucuns ne les ont tant fait valoir qu'elles.
--Je cognois une grande et habile dame, qui fit bailler l'ordre à son mary, et l'eut luy seul avec les deux plus grands princes de la chrestienté. Elle luy disoit souvent, et devant tout le monde (car elle estoit de plaisante compagnie, et rencontroit très-bien). «Ha! mon amy, que tu eusses couru long-temps fauvettes avant que tu eusses eu ce diable que tu portes au col.»
--J'en ay ouy parler d'un grand du temps du roy François, lequel ayant receu l'ordre, et s'en voulant prévaloir un jour devant feu M. de la Chastaigneraye mon oncle, et luy dit: «Ha! que vous voudriez avoir cet ordre pendu au col aussi bien comme moy!» Mon oncle, qui estoit prompt, haut à la main, et scalabreux s'il en fut onc, lui respondit: «J'aymerois mieux estre mort que de l'avoir par le moyen du trou que vous l'avez eu.» L'autre ne luy dit rien, car il savoit bien à qui il avoit à faire.
--J'ay ouy conter d'un grand seigneur, à qui sa femme ayant sollicité et porté en sa maison la patente d'une des grandes charges du pays où il estoit, que son prince lui avoit octroyée par la faveur de sa femme, il ne la voulut accepter nullement, d'autant qu'il avoit sceu que sa femme avoit demeuré trois mois avec le prince fort favorisée, et non sans soupçons. Il monstra bien par-là sa générosité, qu'il avoit toute sa vie manifestée: toutes fois il l'accepta, après avoir fait chose que je ne veux dire.
Et voilà comme les dames ont bien fait autant ou plus de chevaliers que les batailles, que je nommerois, les cognoissant aussi bien qu'un autre; n'estoit que je ne veux mesdire, ny faire escandale. Et si elles leur ont donné des honneurs, elles leur donnent bien des richesses.
J'en cognois un qui estoit pauvre haire lorsqu'il amena sa femme à la Cour, qui estoit très-belle; et, en moins de deux ans, ils se remirent et devinrent fort riches.
--Encore faut-il estimer ces dames qui eslèvent ainsi leurs marys en biens, et ne les rendent coquins et cocus tout ensemble: ainsi que l'on dit de Marguerite de Namur, laquelle fut si sotte de s'engager et de donner tout ce qu'elle pouvoit à Loüis duc d'Orléans, luy qui estoit si grand et si puissant seigneur, et frère du Roy, et tirer de son mary tout ce qu'elle pouvoit, si bien qu'il en devint pauvre, et fut contraint de vendre sa comté de Bloys audit M. d'Orléans, lequel, pensez qu'il la luy paya de l'argent et de la substance mesmes que sa sotte femme luy avoit donnée. Sotte bien estoit-elle, puisqu'elle donnoit à plus grand que soy; et pensez qu'après il se moqua et de l'une et de l'autre; car il estoit bien homme pour le faire, tant il estoit volage et peu constant en amours.
--Je cognois une grande dame, laquelle estant venuë fort amoureuse d'un gentilhomme de la Cour, et luy par conséquent joüissant d'elle, ne luy pouvant donner d'argent, d'autant que son mari luy tenoit son trésor caché comme un prestre, lui donna la plus grande partie de ses pierreries, qui montoient à plus de trente mille escus; si bien qu'à la Cour on disoit qu'il pouvoit bien bastir, puisqu'il avoit force pierres amassées et accumulées; et puis après, estant venue et escheue à elle une grande succession, et ayant mis la main sur quelques vingt mille escus, elle ne les garda guères que son gallant n'en eust sa bonne part. Et disoit-on que si cette succession ne luy fust eschuë, ne sçachant que luy pouvoir plus donner, luy eust donné jusques à sa robe et chemise; en quoy tels escroqueurs et escornifleurs sont grandement à blasmer, d'aller ainsi allambiquer et tirer toute la substance de ces pauvres diablesses martelées et encapriciées; car la bourse estant si souvent revisitée, ne peut demeurer toujours en son enfleure, ni en son estre, comme la bourse de devant, qui est toujours en son mesme estat, et preste à y pescher qui veut, sans y trouver à dire les prisonniers qui y sont entrés et sortis. Ce bon gentilhomme, que je dis si bien empierré, vint quelque temps après à mourir; et toutes ses hardes, à la mode de Paris, vindrent à estre criées et vendues à l'encan, qui furent appréciées à cela, et recognuës pour les avoir veuës à la dame par plusieurs personnes, non sans grande honte de la dame.
--Il y eut un grand prince, qui aymant une fort honneste dame, fit achepter une douzaine de boutons de diamants très-brillants, et proprement mis en oeuvre avec leurs lettres égyptiennes et hiéroglyfiques, qui contenoient leur sens caché, dont il en fit un présent à sadite maistresse, qui, après les avoir regardées fixement, lui dit qu'il n'en estoit meshuy plus besoin à elle de lettres hiéroglyfiques, puisque les escritures estoient des-jà accomplies entre eux deux, ainsi qu'elles avoient esté entre cette dame et le gentil homme de cy-dessus.
J'ai cogneu une dame qui disoit souvent à son mary qu'elle l rendroit plustost coquin que cocu; mais ces deux mots tenant de l'équivoque, un peu de l'un de l'autre assemblèrent en elle et en son mary ces deux belles qualitez.
--J'ai bien cogneu pourtant beaucoup et une infinité de dames qui n'ont pas ainsi fait: car elles ont plus tenu serré la bourse de leurs escus que de leur gentil corps: car, encor qu'elles fussent très-grandes dames, elles ne vouloient donner que quelques bagues, quelques faveurs, et quelques autres petites gentillesses, manchons ou escharpes, pour porter pour l'amour d'elles et les faire valoir.
--J'en ay cogneu une grande qui a esté fort copieuse et liberale en cela; car la moindre de ses escharpes et faveurs qu'elle donnoit à ses serviteurs estoit de cinq cents escus, de mille et de trois mille, où il y avoit plus de broderies, plus de perles, plus d'enrichissements, de chiffres, de lettres hiérogiyfiques et belles inventions, que rien au monde n'estoit plus beau. Elle avoit raison, afin que ces présents, après les avoir faits, ne fussent cachés dans des coffres ni dans des bourses, comme ceux de plusieurs autres dames, mais qu'ils parussent devant tout le monde, et que son amy les fist valoir en les contemplant sur sa belle commémoration, et que tels présents en argent sentoient plustost leurs femmes communes qui donnent à leurs ruffians, que non pas leurs grandes et honnestes dames. Quelquefois aussi elle donnoit bien quelques belles bagues de riches pierreries; car ces faveurs et escharpes ne se portent pas communément, si-non en un beau et bon affaire; au lieu que la bague au doigt tient bien mieux et plus ordinairement compagnie à celuy qui la porte.
--Certes un gentil cavalier et de noble coeur doit estre de cette généreuse complexion, de plustost bien servir sa dame pour les beautez qui la font reluire, que pour tout l'or et l'argent qui reluisent en elle.
Quant à moy, je me puis vanter d'avoir servy en ma vie d'honnestes dames, et non des moindres; mais si j'eusse voulu prendre d'elles ce qu'elles m'ont présenté, et en arracher ce que j'eusse pu, je serois riche aujourd'huy, ou en bien, ou en argent, ou en meubles, de plus de trente mille escus que je ne suis; mais je me suis toujours contenté de faire paroistre mes affections, plus par ma générosité que par mon avarice.
Certainement il est bien raison que, puisque l'homme donne du sien dans la bourse du devant de la femme, que la femme de mesme donne du sien aussi dans celle de l'homme, mais il faut en cela peser tout; car, tout ainsi que l'homme ne peut tant jetter et donner du sien dans la bourse de la femme comme elle voudroit, il faut aussi que l'homme soit si discret de ne tirer de la bourse de la femme tant comme il voudroit, et faut que la loy en soit égale et mesurée en cela.
--J'ay bien veu aussi beaucoup de gentilshommes perdre l'amour de leurs maistresses par l'importunité de leurs demandes et avarices, et que les voyaus si grands demandeurs et si importuns d'en vouloir avoir, s'en défaisoient gentiment et les plantoient là, ainsi qu'il estoit très-bien employé.
Voilà pourquoy tout noble amoureux doit plustost estre tenté de convoitise charnelle que pécuniaire; car quand la dame seroit par trop libérale de son bien, le mary, le trouvant se diminuer, en est plus marry cent fois que de dix mille libéralitez qu'elle feroit de son corps.
Or, il y a des cocus qui se font par vengeance: cela s'entend que plusieurs qui haïssent quelques seigneurs, gentilshommes ou autres, desquels en ont receu quelques desplaisirs et affronts, se vangent d'eux en faisant l'amour à leurs femmes, et les corrompent en les rendant gallants cocus.
--J'ai cogneu un grand prince, lequel ayant receu quelques traits de rébellion par un sien sujet grand seigneur, et ne se pouvant vanger de luy, d'autant qu'il le fuyoit tant qu'il pouvoit, de sorte qu'il ne le pouvoit aucunement attraper; sa femme estant un jour venue à sa Cour solliciter l'accord et les affaires de son mary, le prince luy donna une assignation pour en conférer un jour dans un jardin et une chambre là auprès; mais ce fut pour lui parler d'amours, desquels il jouit fort facilement sur l'heure sans grande résistance, car elle estoit de fort bonne composition: et ne se contenta de la repasser, mais à d'autres la prostitua, jusques aux valets-de-chambre; et par ainsi disoit le prince qu'il se sentoit bien vangé de son sujet, pour luy avoir ainsi repassé sa femme et couronné sa teste d'une belle couronne de cornes, puisqu'il vouloit faire du petit roy et du souverain; au lieu qu'il vouloit porter couronne de fleurs de lys[23], il lui en falloit bailler une belle de cornes.
Ce mesme prince en fit de mesmes par la suasion de sa mère, qu'il joüist d'une fille et princesse; sçachant qu'elle devoit espouser un prince qui lui avoit fait desplaisir et troublé l'Estat de son frère bien fort, la dépucella et en joüit bravement, et puis dans deux mois fut livrée audit prince pour pucelle prétendue et pour femme, dont la vengeance en fit fort douce en attendant une autre plus rude, qui vint puis après[24].
--J'ay cogneu un fort honneste gentilhomme qui, servant une belle dame et de bon lieu, lui demandant la récompense de ses services et amours, elle luy respondit franchement qu'elle ne luy en donneroit pas pour un double, d'autant qu'elle estoit très-asseurée qu'il ne l'aymoit tant pour cela, et ne luy portoit point tant d'affection pour sa beauté, comme il disoit, sinon qu'en joüissant d'elle il se vouloit vanger de son mary qui luy avoit fait quelque desplaisir, et pour ce il en vouloit avoir ce contentement dans son ame, et s'en prévaloir puis après; mais le gentilhomme, luy asseurant du contraire, continua à la servir plus de deux ans si fidèlement et de si ardent amour, qu'elle en prit cognoissance ample et si certaine, qu'elle luy octroya ce qu'elle lui avoit tousjours refusé, l'asseurant que si du commencement de leurs amours elle n'eust eu opinion de quelque vengeance projettée en luy par ce moyen, elle l'eust rendu aussi bien content comme elle fit à la fin; car son naturel estoit de l'aymer et favoriser. Voyez comme cette dame se sceut sagement commander, que l'amour ne la transporta point à faire ce qu'elle desiroit le plus, sans qu'elle vouloit qu'on l'aymast pour ses mérites et non pour le seul sujet de vindicte.
--Feu M. de Gua, un des parfaits et gallants gentilshommes du monde en tout, me convia à la Cour un jour d'aller disner avec luy; il avoit assemblé une douzaine des plus sçavants de la Cour, entre autres M. l'esvesque de Dole, de la maison d'Espinay en Bretagne, MM. de Ronsard, de Baïf, Desportes, d'Aubigny (ces deux sont encore en vie, qui m'en pourroient démentir), et d'autres desquels ne me souviens, et n'y avoit homme d'espée que M. de Gua et moy. En devisant durant le disner de l'amour et des commoditez et incommoditez, plaisirs et desplaisirs, du bien et du mal qu'il apportoit en sa joüissance, après que chacun eut dit son opinion et de l'un et de l'autre, il conclud que le souverain bien de cette joüissance gisoit en cette vengeance, et pria un chacun de tous ces grands personnages d'en faire un quatrain _impromptu_; ce qu'ils firent. Je les voudrois avoir pour les insérer icy, sur lesquels M. de Dol, qui disoit et escrivoit d'or, emporta le prix.
Et certes, M. de Gua avoit occasion de tenir cette proposition contre deux grands seigneurs que je sçay, leur faisant porter les cornes pour la haine qu'ils luy portoient; car leurs femmes estoient très-belles: mais en cela il en tiroit double plaisir, la vengeance et le contentement. J'ay cogneu force gens qui se sont revangez et délectez en cela, et si ont eu cette opinion.
--J'ay cogneu aussi de belles et honnestes dames, disant et affirmant que quand leurs marys les avoient maltraitées et rudoyées et tansées ou censurées, ou battues ou fait autres mauvais tours et outrages, leur plus grande délectation estoit de les faire cornards, et en les faisant songer à eux, les brocarder, se moquer et rire d'eux avec leurs amis, jusques-là de dire qu'elles en entroient davantage en appétit et certain ravissement de plaisir qui ne se pouvoit dire.
--J'ay ouy parler d'une belle et honneste femme, à laquelle estant demandé une fois si elle avoit jamais fait son mary cocu, elle respondit: «Et pourquoy l'aurois-je fait, puisqu'il ne m'a jamais battuë ny menacée?» Comme voulant dire que, s'il eust fait l'un des deux, son champion de devant en eust tost fait la vengeance.
--Et quant à la mocquerie, j'ay cogneu une fort belle et honneste dame, laquelle estant en ces doux altères de plaisirs, e en ces doux bains de délices et d'aise avec son amy, il lui advint qu'ayant un pendant d'oreille d'une corne d'abondance qui n'estoit que de verre noir, comme on les portoit alors, il vint, par force de se remuer et entrelasser et follastrer, à se rompre. Elle dit à son amy soudain: «Voyez comme nature est très-bien prévoyante; car pour une corne que j'ai rompue, j'en fais icy une douzaine d'autres à mon pauvre cornard de mary, pour s'en parer un jour d'une bonne feste, s'il veut.»
Une autre ayant laissé son mary couché et endormy dans le lict, vint voir son amy avant se coucher; et ainsi qu'il luy eut demandè où estoit son mary, elle luy respondit: «Il garde le lict et le nid du cocu, de peur qu'un autre n'y vienne pondre; mais ce n'est pas à son lict, ny à ses linceuls, ny à son nid que vous en voulez, c'est à moy qui vous suis venue voir, et l'ay laissé là en sentinelle, encore qu'il soit bien endormy.»
--A propos de sentinelle, j'ay ouy faire un conte d'un gentilhomme de valeur, que j'ai cogneu, lequel un jour venant en question avec une fort honneste dame que j'ay aussi cogneue, il luy demanda, par manière d'injure, si elle avoit jamais fait de voyage à Saint-Mathurin[25]. «Ouy, dit-elle; mais je ne pus jamais entrer dans l'église, car elle estoit si pleine et si bien gardée de cocus, qu'ils ne m'y laissèrent jamais entrer: et vous qui estiés des principaux, vous estiez au clocher pour faire la sentinelle et advertir les autres.»
J'en conterois mille autres risées, mais je n'aurois jamais fait: si espère-je d'en dire pourtant en quelque coin de ce livre.
--Il y a des cocus qui sont debonnaires, qui d'eux-mesmes se convient à cette feste de cocuage; comme j'en ai cogneu aucuns qui disoient à leurs femmes: «Un tel est amoureux de vous, je le cognois bien, il nous vient souvent visiter, mais c'est pour l'amour de vous, mamie. Faites-luy bonne chere; il nous peut faire beaucoup de plaisir; son accointance nous peut beaucoup servir.»
D'autres disent à aucuns: «Ma femme est amoureuse de vous, elle vous ayme; venez la voir, vous lui ferez plaisir; vous causerez et deviserez ensemble, et passerez le temps.» Ainsi convient-ils les gens à leurs despens.