Vies des dames galantes

Part 41

Chapter 414,005 wordsPublic domain

--J'ay connu un autre prince, mais non si grand, lequel durant ses premières nopces et sa viduïté vint à aimer une fort belle et honneste damoiselle de par le monde, à qui il fit, durant leurs amours et soulas, de fort beaux présents de carcans, de bagues, de pierreries et force autres belles hardes, dont entr'autres il y avoit un fort beau et riche miroir où estait sa peinture. Or le prince vint à espouser une fort belle et très-honneste princesse de par le monde, qui lui fit perdre le goust de sa première maistresse, encore qu'elles ne se deussent rien l'une à l'autre de la beauté. Cette princesse sollicita et persuada tant M. son mary, qu'il envoya demander à sa première maistresse tout ce qu'il luy avoit jamais donné de plus exquis et de plus beau. Cette dame en eut un grand crévecoeur, mais pourtant elle avoit le coeur si grand et si haut, encore qu'elle ne fust point princesse, mais pourtant d'une des meilleures maisons de France, qu'elle lui renvoya le tout du plus beau et du plus exquis, où estoit un beau miroir avec la peinture dudit prince; mais avant, pour le mieux décorer, elle prit une plume et de l'encre, et luy ficha dedans de grandes cornes au beau mitan du front; et délivrant le tout au gentilhomme, luy dit: «Tenez, mon amy, portez cela à vostre maistre, et que je luy envoye tout ainsi qu'il me le donna, et que je ne luy en ay rien osté ni adjouté, si ce n'est que de luy-mesme il y ait adjousté quelque chose du depuis; et dites à cette belle princesse sa femme qui l'a tant sollicité à me demander ce qu'il m'a donné, que si un seigneur de par le monde (le nommant par son nom comme je sçay) en eust fait de mesme à sa mère, et lui eust répété et osté ce qu'il luy avoit donné pour coucher souvent avec elle, par don d'amourette et joüissance, qu'elle seroit aussi pauvre d'affiquets et pierreries que damoiselle de la Cour; et que sa teste, qui en est si fort chargée aux dépens d'un tel seigneur et du devant de sa mère, que maintenant elle seroit tous les matins par les jardins à cueillir des fleurs pour s'en accommoder, au lieu de ces pierreries: or, qu'elle en fasse des pastez et des chevilles, je les luy quitte.» Qui a connu cette damoiselle la jugerait telle pour avoir fait ce coup, et ainsi elle-mesme me l'a-t-elle dit, et qui estoit très-libre en paroles: mais pourtant elle s'en cuida trouver mal, tant du mary que de la femme, pour se sentir ainsi descriée; à quoy on lui donna blasme, disant que c'estoit sa faute, pour avoir ainsi dépité et désespéré cette pauvre dame, qui avoit très-bien gagné tels présents par la sueur de son corps. Cette damoiselle, pour être l'une des belles et agréables de son temps, nonobstant l'abandon qu'elle avoit fait de son corps à ce prince, ne laissa à trouver party d'un très-riche homme, mais non semblable de maison, si bien que, venant un jour à se reprocher l'un à l'autre les honneurs qu'ils s'estoient fait de s'estre entre-mariez, elle qui estoit d'un si grand lieu, de l'avoir espousé, il luy fit response: «Et moi, j'ay fait plus pour vous que vous n'avez fait pour moy; car je me suis deshonnoré pour vous remettre vostre honneur.» Voulant inférer par-là que, puis qu'elle l'avoit perdu estant fille, le luy avoit remis l'ayant prise pour femme.

--J'ay ouy conter, et le tiens de bon lieu, que, lorsque le roy François premier eut laissé madame de Chasteau-Briand, sa maistresse fort favorite, pour prendre madame d'Estampes, estant fille appellée Helly, que madame la Régente avoit prise avec elle pour l'une de ses filles, et la produisit au roy François à son retour d'Espagne à Bordeaux, laquelle il prit pour sa maistresse, et laissa ladite mademoiselle de Chasteau-Briand, ainsi qu'un cloud chasse l'autre; madame d'Estampes pria le Roy de retirer de ladite madame de Chasteau-Briand tous les plus beaux joyaux qu'il luy avoit donnez, non pour le prix et la valeur, car pour lors les perles et pierreries n'avoient la vogue qu'elles ont eu depuis, mais pour l'amour des belles devises qui estoient mises, engravées et empreintes, lesquelles la Reyne de Navarre, sa soeur, avoit faites et composées; car elle en estoit très-bonne maistresse. Le roy François lui accorda sa priere, et lui promit qu'il le feroit; ce qu'il fit: et, pour ce, ayant envoyé un gentilhomme vers elle pour les luy demander, elle fit de la malade sur le coup, et remit le gentilhomme dans trois jours à venir, et qu'il auroit ce qu'il demandoit. Cependant, de despit, elle envoya quérir un orfèvre, et luy fit fondre tous ses joyaux, sans avoir respect ni acception des belles devises qui y estoient engravées: et après, le gentilhomme tourné, elle luy donna tous les joyaux convertis et contournez en lingots d'or. «Allez, dit-elle, portez cela au Roy, et dites luy que, puis qu'il luy a pleu me révoquer ce qu'il m'avoit donné si libéralement, que je luy rends et renvoye en lingots d'or. Pour quant aux devises, je les ay si bien empreintes et colloquées en ma pensée, et les y tiens si cheres, que je n'ay peu permettre que personne en disposast, en joüist et en eust de plaisir, que moy-mesme.» Quand le Roy eut receu le tout, et lingots et propos de cette dame, il ne dit autre chose, si-non: «Retournez-luy le tout; ce que j'en faisois, ce n'estoit pour la valeur (car je luy eusse rendu deux fois plus), mais pour l'amour des devises; et puis qu'elle les a fait ainsi perdre, je ne veux point de l'or, et le luy renvoye: elle a monstré en cela plus de courage et générosité que n'eusse pensé pouvoir provenir d'une femme.» Un coeur de femme généreuse dépité, et ainsi desdaigné, fait de grandes choses.

--Ces princes qui font ces révocations de présents, ne font pas comme fit une fois madame de Nevers, de la maison de Bourbon, fille de M. de Montpensier, qui a esté en son temps une très-sage, très-vertueuse et belle princesse, et pour telle tenue en France et en Espagne, où elle avoit esté nourrie quelque temps avec la reyne Elisabeth de France, estant sa coupiere, luy donnant à boire, d'autant que la reyne estoit servie de ses dames et filles, et chacunes avoit son estat, comme nous autres gentilshommes à l'entour de nos roys. Cette princesse fut mariée avec le comte d'Eu, fils aisné de M. de Nevers, elle digne de luy, et luy très-digne d'elle, car c'estoit un des beaux et agréables princes de son temps, et pour ce il fut aimé et recherché des belles et honnestes de la Cour, et entr'autres d'une qui estoit telle, et avec ce très-excorte et habile. Advint qu'il prit un jour à sa femme une bague dans son doigt fort belle, d'un diamant de quinze cents à deux mille escus, que la reyne d'Espagne luy avoit donnée à son départ. Ce prince, voyant que sa maistresse la luy loüoit fort et monstroit envie de la vouloir, luy, qui estoit très-magnanime et libéral, la luy donna librement, luy faisant accroire qu'il l'avoit gagnée à la paulme: elle ne la refusa point, et la prit fort privément, et, pour l'amour de luy, la portoit toujours au doigt; si bien que madame de Nevers (à qui monsieur son mary avoit fait accroire qu'il l'avoit perdue à la paulme, ou bien qu'elle demeuroit en gage) vint à voir la bague entre les mains de cette damoiselle, qu'elle sçavoit bien estre la maistresse de son mary. Elle fut si sage et si fort commandante à soy, que changeant seulement de couleur, et rongeant tout doucement son despit, sans faire autre semblant, tourna la teste de l'austre côté, et jamais n'en sonna mot à son mary ni à sa maistresse. En quoy elle fut fort à louer, pour ne contrefaire de l'accariastre, et se courroucer, et escandaliser la damoiselle, comme plusieurs autres que je sçay qui en eussent donné plaisir à la compagnie, et occasion d'en causer et en mesdire. Voilà comment la modestie en telles choses y est fort nécessaire et très-bonne, et aussi qu'il y a là de l'heur et du malheur aussi-bien qu'ailleurs; car telles dames y a-t-il qui ne sçauroient marcher ni broncher le moins du monde sur leur honneur, et en taster seulement du petit bout du doigt, que les voilà aussitost descriées, divulguées et pasquinées par-tout. D'autres y a-t-il, qui à pleines voiles voguent dans la mer et douces eaux de Vénus, et à corps nuds et estendus y nagent à nages estendues, et y folastrent leurs corps, et voyagent vers Cypre au temple de Vénus et ses jardins, et si délectent comme il leur plaist: au diable si l'on parle d'elles, ny plus ny moins que si jamais ne fussent esté nées. Ainsi la fortune favorise les unes et défavorise les autres en mesdisance; comme j'en ay veu plusieurs en mon temps, et y en a encore.

--Du temps du roy Charles IX fut fait un pasquin à Fontainebleau, fort vilain et escandaleux, où il n'espargnoit les princesses et les plus grandes dames, ny autres. Que si l'on en eust sceu au vray l'auteur, il s'en fust trouvé très-mal. A Blois aussi, lorsque le mariage de la reyne de Navarre fut accordé avec le roy son mary, il s'en fit un autre, aussi fort escandaleux, contre une très-grande dame, dont on n'en peut sçavoir l'auteur; mais bien y eut-il de braves et vaillants gentilshommes qui y estoient compris, qui bravèrent fort et donnèrent force démentis en l'air. Tant d'autres se sont faits qu'on ne voyoit autre chose, ni de ce regne, ni de celuy du roy Henry troisiesme; dont entr'autres en fut fait un fort escandaleux en forme d'une chanson, et sur le chant d'une courante qui se dansoit pour lors à la Cour, et pour ce se chanta entre les pages et laquais en basse et haute note. Du temps du roy Henry III fut bien pis fait; car un gentilhomme, que j'ay ouy nommer et connu, fit un jour présent à sa maistresse d'un livre de peintures où il y avoit trente-deux dames grandes et moyennes de la Cour, peintes au naturel, couchées et se joüans avec leurs serviteurs peints de mesme et au naïf. Telles y avoit-il qui avoient deux ou trois serviteurs, telle plus, telle moins: et ces trente-deux dames représentoient plus de sept-vingts figures de celles de l'Aretin, toutes diverses. Les personnages estoient si bien représentez et au naturel, qu'il semblent qu'ils parlassent et le fissent; les unes déshabillées et nues, les autres vestues avec mesmes robes, coëffures, parements et habillements qu'elles portoient et qu'on les voyoit quelquefois. Les hommes tout de mesme. Bref, ce livre fut si curieusement peint et fait, qu'il n'y avoit rien que dire: aussi avoit-il cousté huit à neuf cents escus, et estoit tout enluminé. Cette dame le presta et monstra un jour à une autre sienne compagne et grande amie, laquelle estoit fort aimée et fort familière d'une grande dame qui estoit dans le livre, et des plus avant et au plus haut degré; ainsi que bien luy appartenoit, luy en fit cas. Elle, qui estoit curieuse du tout, voulut voir avec une grande dame sa cousine, qu'elle aymoit fort, laquelle l'avoit conviée au festin de cette veuë, et qui estoit aussi de la peinture comme d'autres. La visite en fut faite curieusement et avec grande peine, de feuillet à feuillet, sans en passer un à la légère: si-bien qu'elles y consumèrent deux bonnes heures de l'après disnée. Elles, au lieu de s'en estomaquer et de s'en fascher, ce fut à elles à en rire, et de les admirer et de les fixement considérer, et se ravir tellement en leurs sens sensuels et lubriques, qu'elles s'entremirent à s'entre-baiser à la colombine, et à s'entre-embrasser et passer plus outre, car elles avoient entre elles deux accoutumé ce jeu très-bien. Ces deux dames furent plus hardies et vaillantes et constantes qu'une qu'on m'a dit, qui, voyant un jour ce mesme livre avec deux autres de ses amyes, elle fut si ravie et entra en telle extase d'amour et d'ardent désir à l'imitation de ces lascives peintures, qu'elle ne peut voir qu'au quatriesme feuillet, et au cinquiesme elle tomba esvanouüie. Voilà un terrible évanoüissement! bien contraire à celuy d'Octavia, soeur de César Auguste, laquelle, oyant un jour réciter à Virgile les trois vers qu'il avoit faits de son fils Marcellus mort dont elle luy en donna trois mille escus pour les trois seulement, s'esvanoüit incontinent. Que c'est que d'amour, et d'une autre sorte!

--J'ay ouy conter, et lors j'estois à la Cour, qu'un grand prince de par le monde, vieux et fort âgé, et qui, depuis sa femme perdue, s'estoit fort continemment porté en veufvage, comme sa grande profession de sainteté le portoit, il voulut revoler en secondes nopces avec une très-belle, vertueuse et jeune princesse. Et, d'autant que depuis dix ans qu'il avoit esté veuf n'avoit touché à femme, et craignant d'en avoir oublié l'usage (comme si c'estoit un art qui s'oublie) et de recevoir un affront la première nuict de ses nopces, et ne faire rien qui vallust, pour ce il se voulut essayer, et par argent fit gagner une belle jeune fille, pucelle comme la femme qu'il devoit espouser: encore dit-on qu'il la fit choisir qu'elle ressemblast un peu des traicts du visage de sa femme future. La fortune fut si bonne pour luy, qu'il monstra n'avoir point oublié encore ses vieilles leçons, et son essay luy fut si heureux que, hardi et joyeux, il alla à l'assault du fort de sa femme, dont il en rapporta bonne victoire et réputation. Cet essay fut plus heureux que celuy d'un gentilhomme que j'ay ouy nommer, lequel estant fort jeune et nigault, pourtant son père le voulut marier. Il voulut premierement faire l'essay, pour sçavoir s'il seroit gentil compagnon avec sa femme; et pour ce, quelques mois avant, il recouvra quelque fille de joye belle, qu'il faisoit venir toutes les après-dinées dans la garesne de son père, car c'estoit en esté, et là il s'esbaudissoit et se rigoloit, sous la fraischeur des arbres verds et d'une fontaine, avec sa damoiselle qu'il faisoit rage: de façon qu'il ne craignoit nul homme pour faire cette diantrerie à sa femme. Mais le pis fut que, la soir des nopces, venant à joindre sa femme, il ne peut rien faire. Qui fut esbahy; ce fut luy, et maugréer sa maudite pièce traistresse, qui luy avoit failly feu, ensemble le lieu où il estoit; puis, prenant courage, il dit à sa femme: «Mamye, je ne sçay que veut dire cecy, car tous les jours j'ay fait rage à la garesne de mon père;» et luy compta ses vaillances. «Dormons, et j'en suis d'avis, demain après disner je vous y meneray, et vous verrez autre jeu.» Ce qu'il fit, et sa femme s'en trouva bien; dont depuis à la Cour courut le proverbe: «Si je vous tenois à la garesne à mon pere, vous verriez ce que je sçaurois faire.» Pensez que le dieu des jardins, messer Priapus, les faunes et les satyres paillards, qui président aux bois, assistent-là aux bons compagnons, et leur favorisent leurs faits et exécutions. Tous essais pourtant ne sont pas pareils, ny ne portent pas coup tousjours, car, pour l'amour, j'y en ay veu et ouy dire plusieurs bons champions s'estre faillis à recorder leurs leçons et recoller leurs tesmoins quand ils venoient à la grande escole. Car les uns ou sont trop ardents et froids, ainsi que telles humeurs de glace et de chaud les y surprennent tout à coup; les autres ou sont perdus en extases d'un si souverain bien entre leurs bras; autres viennent appréhensifs; les autres tout à trac viennent flacqs, qu'ils ne sçauroient qu'en dire la cause; autres tout de vray ont l'esguillette noüée. Bref, il y a tant d'inconvénients inopinés qui là-dessus arrivent à l'improviste, que, si je les voulois raconter, je n'aurois fait de longtemps. Je m'en rapporte à plusieurs gens mariés et autres adventuriers d'amour, qui en sçauroient plus dire cent fois que moy. Tels essais sont bons pour les hommes, mais non pour les femmes; ainsi que j'ay ouy conter d'une mère et dame de qualite, laquelle, tenant une fille très-chère qu'elle avoit, et unique, l'ayant compromise à un honneste gentilhomme en mariage, avant que de l'y faire entrer, et craignant qu'elle ne peust souffrir ce premier et dur effort, à quoy on disoit le gentilhomme estre très-rude et fort proportionné, elle la fit essayer premièrement par un jeune page qu'elle avoit, assez grandet, une douzaine de fois, disant qu'il n'y avoit que la première ouverture fascheuse à faire, et que, se faisant un peu douce et petite au commencement, qu'elle endureroit la grande plus aisément; comme il advint, et qu'il y peut avoir de l'apparence. Cet essay est encore bien plus honneste et moins scandaleux qu'un qui me fut dit une fois en Italie, d'un pere qui avoit marié son fils, qui estoit encore un jeune sot, avec une fort belle fille, à laquelle, tant fat qu'il estoit, il n'avoit rien peu faire ny la premiere ny la seconde nuit de ses nopces; et, comme il eut demandé et au fils et à la nore comme ils se trouvoient en mariage, et s'ils avoient triomphé, ils respondirent l'un et l'autre «_Niente_.--A quoi a-t-il tenu?» demanda à son fils. Il respondit tout follement qu'il ne sçavoit comment il falloit faire. Sur quoi il prit son fils par une main et la nore par une autre, et les mena tous deux en une chambre, et leur dit: «Or je vous veux donc monstrer comme il faut faire.» Et fit coucher sa nore sur un bout du lit, et lui fit bien eslargir les jambes; et puis dit à son fils: «Or voy comment je fais;» et dit à sa nore: «Ne bougez; non importe, il n'y a point de mal.» Et en mettant son membre bien arboré dedans, dit: «Advise bien comme je fais, et comme je dis: _Dentro fuero, dentro fuero_;» et répliqua souvent ces deux mots en s'advançant dedans et reculant, non pourtant tout dehors. Et ainsi, après ces fréquentes agitations et paroles, _dentro_ et _fuero_, quand ce vint à la consommation, il se mit à dire brusquement et viste: _Dentro, dentro, dentro, dentro_, jusqu'à ce qu'il eust fait. Au diable le mot de _fuero_. Et par ainsi, pensant faire du magister, il fut tout à plat adultère de sa nore, laquelle, ou qu'elle fist de la niaise, ou, pour mieux dire, de la fine, s'en trouva très-bien pour ce coup, voire pour d'autres que luy donna le fils et le pere et tout, possible pour luy mieux apprendre sa leçon, laquelle il ne luy voulut pas apprendre à demy ni à moitié, mais à perfection. Aussi toute leçon ne vaut rien autrement. J'ay ouy dire et conter à plusieurs amants adventuriers et bien fortunez, qu'ils ont veu plusieurs dames demeurées ainsi esvanouyes et pasmées estans dans ces doux alteres de plaisir; mais assez aisément pourtant retournoient à soy-mesmes: que plusieurs, quand elles sont là, elles s'escrient: «Hélas! je me meurs!» Je croy que cette mort leur est très-douce. Il y en a d'autres qui contournent les yeux en la teste pour telle délectation, comme si elles devoient mourir de la grande mort, et se laissant aller comme du tout immobiles et insensibles. D'autres ay-je ouy dire qui roidissent et tendent si violemment leurs nerfs, arteres et membres, qu'ils engendrent la goutecrampe; comme d'une autre que j'ay ouy dire, qui estoit si sujette qu'elle n'y pouvoit remédier.

D'autres font peter leurs os, comme si on leur rehabilloit de quelque rompure. J'ay ouy parler d'une, à propos de ses evanoüissements, qu'ainsi que son amoureux la manioit dessus un coffre, que, quand ce fut à la douce fin, elle se pasma de telle façon qu'elle se laissa tomber derrière le coffre à jambes ribaudaines, et s'engagea tellement entre le coffre et la tapisserie de la muraille, qu'ainsi qu'elle s'efforçoit à s'en dégager et que son amy lui aidoit, entra quelque compagnie qui la surprit faisant ainsi l'arbre fourchu, qui eut le loisir de voir un peu de ce qu'elle portoit, qui estoit tout très-beau pourtant; et fut à elle à couvrir le fait, en disant qu'un tel l'avoit poussée en se jouant ainsi derrière le coffre, et dire par beau semblant que jamais ne l'aymeroit. Cette dame courut bien plus grande fortune qu'une que j'ay ouy dire, laquelle, ainsi que son amy la tenoit embrassée et investie sur le bord de son lit, quand ce vint sur la douce fin qu'il eut achevé, et que par trop il s'estendoit, il avoit par cas des escarpins neufs qui avoient la semelle glissante, et s'appuyant sur des quarreaux plombez dont la chambre estoit pavée, qui sont fort sujets à faire glisser, il vint à se couler et glisser si bien sans se pouvoir arrester, que du pourpoint qu'il avoit, tout recouvert de clinquant, il en escorcha de telle façon le ventre, la motte, le cas et les cuisses de sa maistresse, que vous eussiez dit que les griffes d'un chat y avoient passé; ce qui cuisait si fort la dame qu'elle en fit un grand cri et ne s'en put engarder; mais le meilleur fut que la dame, parce que c'estoit en esté et faisoit grand chaud, s'estoit mise en appareil un peu plus lubrique que les autres fois, car elle n'avoit que sa chemise bien blanche et un manteau de satin blanc dessus, et les calleçons à part; si bien que le gentilhomme, après avoir fait sa glissade, fit précisément l'arrest du nez, de la bouche et du menton, sur le cas de sa maistresse, qui venoit fraischement d'estre barbouillé de son bouillon, que par deux fois desja il luy avoit versé dedans, et emply si fort qu'il en estoit sorty et regorgé la moitié sur les bords, dont par ainsi se barbouilla et nez, et bouche, et moustache, que vous eussiez dit qu'il venoit de frais de savoner sa barbe; dont la dame, oubliant son mal et son esgratigneure, s'en mit si fort à rire qu'elle luy dit: «Vous estes un beau fils, car vous avez bien lavé et nestoyé vostre barbe, d'autre chose pourtant que de savon de Naples.» La dame en fit le conte à une sienne compagne, et le gentilhomme à un sien compagnon. Voilà comment on l'a sçeu, pour avoir esté redit à d'autres; car le conte estoit bon et propre à faire rire. Et ne faut point douter que ces dames, quand elles sont à part, parmy leurs amies plus privées, qu'elles ne s'en fassent des contes aussi bons que nous autres et ne s'entredisent leurs amours et leurs tours les plus secrets, et puis en rient à pleine bouche, et se mocquent de leurs galands, quand ils font quelque faute ou quelque action de risée et mocquerie. Et si font bien mieux; car elles se dérobent les unes les autres leurs serviteurs, non tant quelquefois pour l'amour, mais pour en tirer d'eux tous les secrets, menées et folies qu'ils ont faites avec elles; et en font leur profit, soit pour en attiser davantage leurs feux, soit pour vengeance, soit pour s'entre-faire la guerre les unes aux autres en leurs privez devis, quand elles sont ensemble. Un pareil livre de figures à ce précédent que je viens de dire, fut fait à Rome du temps du pape Sixte dernier mort, ainsi que j'ai dit ailleurs. Or c'est assez sur ce sujet parlé. Je voudrois volontiers de bon coeur que plusieurs langues de notre France se fussent corrigées de ces mal-dires, et se comportassent comme celles d'Espagne; lesquelles, sur la vie, n'oseroient toucher tant soit peu l'honneur des dames de grandeur et réputation; voire les honorent-ils de telle façon, que, si on les rencontre en quelque lieu que ce soit, et que l'on crie tant soit peu _lugar a las damas_[117] tout le monde s'incline et leur porte-t-on tout honneur et révérence; et devant elles toutes insolences sont défendues sur la vie.

--Quand l'Impératrice, femme de l'empereur Charles, fit son entrée à Tolède, j'ay ouy dire que le marquis de Villane, l'un des grands seigneurs d'Espagne, pour avoir menacé un argusil qui l'avoit pressé de marcher et de s'advancer, il cuida estre en grande peine, parce que cette menace se fit en la présence de la dite Impératrice; et si ce fust esté en celle de l'Empereur n'en fust esté si grand bruit.