Vies des dames galantes

Part 40

Chapter 403,957 wordsPublic domain

Le roy Charles IX vint après, lequel, pour sa tendresse d'aage, ne se soucioit du commencement des dames, ains se soucioit plus-tost à passer son temps en exercice de jeunesse. Toutefois feu M. de Sipierre, son gouverneur, et qui estoit, à mon gré et de chacun aussi, le plus honneste et le plus gentil cavalier de son temps et le plus courtois et révérentieux aux dames, en apprit si bien la leçon au Roy son maistre et disciple, qu'il a esté autant à l'endroit des dames qu'aucuns roys ses prédécesseurs; car jamais et petit et grand, il n'a veu dames, fust-il le plus empesché du monde ailleurs, ou qu'il courust ou qu'il s'arrestast, ou à pied ou à cheval, qu'aussitost il ne la saluast et luy otast son bonnet fort reverentieusement. Quand il vint sur l'aage d'amour, il servit quelques honnestes dames et filles que je sçay, mais avec si grand honneur et respect que le moindre gentilhomme de sa Cour eust sceu faire. De son regne les grands pasquineurs commencèrent pourtant avoir vogue, et mesme aucuns gentilshommes bien gallants de la Cour, lesquels je ne nommeray point, qui détractoient estrangement des dames, et en général et en particulier, voire des plus grandes; dont aucuns en ont eu des querelles à bon escient, et s'en sont très-mal trouvez: non pourtant qu'ils advoüassent le fait, car ils nioient tout; aussi s'en fussent-ils trouvez de l'escot s'ils l'eussent advoüé, et le Roy leur eust bien fait sentir, car ils s'attaquoient a de trop grandes. D'autres faisoient bonne mine, et enduroient a leur barbe mille démentis qu'on disoit conditionels et en l'air, et mille injures qu'ils buvoient doux comme laict, et n'osoient nullement repartir; autrement il leur alloit de la vie: en quoy bien souvent me suis-je estonné de telles gens qui se mettoient ainsi à mesdire d'autruy, et permettre qu'on mesdist à leur nez tant et tant d'eux. Si avoient-ils pourtant la réputation d'estre vaillants; mais en cela ils enduroient le petit affront gallantement sans sonner mot.

--Je me souviens d'un pasquin qui fust fait contre une très-grande dame veufve, belle et bien honneste, qui vouloit convoler avec un très-grand prince jeune et beau. Il y eut quelques-uns que je sçay bien, qui, ne voulants ce mariage, pour en destourner le prince, firent un pasquin d'elle, le plus scandaleux que j'aye point veu, là où ils l'accomparoient à cinq ou six grandes putains anciennes, fameuses, fort lubriques, et qu'elle les surpassoit toutes. Ceux-mesmes qui avoient fait le pasquin le luy présentèrent, disants pourtant qu'il venoit d'autres, et qu'on leur avoit baillé. Ce prince, l'ayant veu, donna des démentis et dit mille injures en l'air à ceux qui l'avoient fait; eux passèrent tout sous silence, encor qu'ils fussent des braves et vaillants. Cela donna pourtant pour le coup à songer au prince, car le pasquin portoit et monstroit au doigt plusieurs particularitez, mais au bout de deux ans le mariage s'accomplit.

Le Roy estoit si généreux et bon, que nullement il favorisoit tels gens d'avoir de petits mots joyeux avec eux à part. Bien les aimoit-il, mais ne vouloit que le vulgaire en fust abreuvé, disant que sa Cour, qui estoit la plus noble et la plus illustre de grandes et belles dames de tout le monde, et pour telle réputée, ne vouloit qu'elle fust villipendée et mesestimée par la bouche de tels causeurs et galants: et c'estoit à parler ainsi des courtisannes de Rome, de Venise et d'autres lieux, et non de la Cour de France; et que, s'il estoit permis de le faire, il n'estoit permis de le dire. Voilà comment ce roy estoit respectueux aux dames, voire tellement qu'en ses derniers jours je sçay qu'on luy voulut donner quelque mauvaise impression de quelques très-grandes et très-belles et honnestes dames, pour estre broüillées en quelques très-grandes affaires qui luy touchoient; mais il n'en voulut jamais rien croire, ains leur fit aussi bonne chere que jamais et mourut avec leurs bonnes graces et grande quantité, de leurs larmes qu'elles espandirent sur son corps. Et le trouvèrent à dire puis après bien quand le roy Henry troisiesme vint à luy succéder, lequel, pour aucuns mauvais rapports qu'un luy avoit fait d'elles en Pologne, n'en fit à son retour si grand conte comme il avoit fait auparavant, et d'icelle et d'autres que je sçay s'en fit un très-rigoureux censeur, dont pour cela il n'en fut pas plus aimé; si que je croy qu'en partie elles ne luy ont point peu nuy, ny à sa malle fortune ny à sa ruyne. J'en diray bien quelques particularitez, mais je m'en passeray bien: si-non qu'il faut considérer que la femme est fort encline à la vengeance; car, quoy qu'il tarde, elle l'exécute: au contraire du naturel de la vengeance d'aucuns, laquelle du commencement est fort ardente et chaude à s'en faire accroire, mais par le temporisement et longueur elle s'attiédist et vient à néant. Voilà pourquoy il s'en faut garder du premier abord, et par le temps parer aux coups; mais la furie, l'abord et le temporisement durent toujours en la femme jüsqu'à la fin; je dis d'aucunes, mais peu. Aucuns ont voulu excuser le Roy de la guerre qu'il faisoit aux dames par descriements, que c'estoit pour refréner et corriger le vice, comme si la correction en cela luy servoit; veu que la femme est de tel naturel, que tant plus on luy défend cela, tant plus y est-elle ardente, et a-t-on beau luy faire le guet. Aussi, par expérience, ay-je veu que pour luy on ne se détournoit de son grand chemin. Aucunes dames a-t-il aimé, que je sçay bien, avec de très-grands respects, et servy avec très-grand honneur, et mesme une très-grande et belle princesse, dont il devint tant amoureux avant qu'aller en Poulogne, qu'après estre roy il se résolut de l'espouser, encor qu'elle fust mariée à un grand et brave prince, mais il estoit à luy rebelle et réfugié en pays estrange pour amasser gens et luy faire la guerre; mais à son retour en France la dame mourut en ses couches. La mort seule empescha ce mariage, car il y estoit résolu: par la faveur et dispense du Pape il l'espousoit; qui ne luy eust refusée, estant un si grand roy, et pour plusieurs autres raisons que l'on peut penser. A d'autres aussi a-t-il fait l'amour pour les descrier.

J'en sçay une grande que, pour des desplaisirs que son mary luy avoit faits, et ne le pouvant atrapper, s'en vengea sur sa femme, qu'il divulgua en la présence de plusieurs: encore cette vengeance estoit-elle douce, car, au lieu de la faire mourir, il la faisoit vivre. J'en sçay une qui, faisant trop de la galante, et pour un desplaisir qu'elle luy fit, exprès luy fit l'amour, et sans grand peine de persuasion luy donna un rendez-vous en un jardin où ne faillit de se trouver; mais il ne la voulut toucher autrement (ce disent aucuns, mais il la toucha fort bien), ains la faire voir en place de marché, et puis la bannit de la Cour avec opprobre. Il désiroit et estoit fort curieux de sçavoir la vie des unes et des autres et en sonder leur vouloir. On dit qu'il faisoit quelquefois part de ses bonnes-fortunes à aucuns de ses plus privez. Bienheureux estoient-ils ceux-là; car les restes de ces grands roys ne sçauroient estre que très-bons. Les dames le craignoient fort, comme j'ay veu, et leur faisoit luy-mesme des reprimandes, ou en prioit la Reyne sa mere, qui de soy en estoit assez prompte, mais non pour aimer les mesdisans, ainsi que je l'ay monstré cy-devant par ces petits exemples que j'ay allégués, auxquels y prenant pied et altération, que pouvoit-elle faire aux autres quand ils touchoient au vif et à l'honneur des dames?

Ce roy avoit tant accoustumé dès son jeune aage, comme j'ay veu, de sçavoir des contes de dames, voire moy-même luy en ay-je fait aussi quelqu'un: et en disoit aussi, mais fort secrètement, de peur que la Reyne sa mere le sceust, car elle ne vouloit qu'il le dist à d'autres qu'à elle, pour en faire la correction: tellement que, venant en aage et en liberté, n'en perdit la possession; et pour ce, sçavoit aussi-bien comme elles vivoient en sa cour et en son royaume, au moins aucunes, et mesmes les grandes, que s'il les eust toutes pratiquées; et si aucunes y en avoit qui vinssent à la Cour nouvellement, en les accostant fort courtoisement et honnestement pourtant, leur en contoit de telle façon qu'elles en demeuroient estonnées en leurs âmes d'où il avoit appris toutes ces nouvelles, luy niant et désadvoüant pourtant le tout. Et s'il s'amusoit en cela, il ne laissoit d'appliquer son esprit en autres et plus grandes choses, si hautement, qu'on l'a tenu pour le plus grand roy que de cent ans il y a eu en France, ainsi que j'en ay escrit ailleurs en un chapitre de luy fait à part[116]. Je n'en parle donc plus, encor qu'on me pust dire que je ne suis esté assez copieux d'exemples de luy pour ce sujet, et que j'en devois dire davantage si j'en sçavois. Ouy, j'en sçai prou, et des plus sublins; mais je ne veux pas tout à coup dire les nouvelles de la Cour ny du reste du monde; et aussi que je pourrois si bien pailler et couvrir mes contes, que l'on ne s'en apperceust sans escandale.

Or il y a de ces détracteurs des dames de diverses sortes. Les uns en medisent d'aucunes pour quelque desplaisir qu'elles leur auront fait, encor qu'elles soient des plus chastes du monde, et les font, d'un ange beau et pur qu'elles sont, un diable tout infect de meschanceté: comme un honneste gentilhomme que j'ay veu et cogneu, lequel pour un léger desplaisir qu'une très-honneste et sage dame luy avoit fait, la descria fort vilainement; dont il en eut bonne querelle. Et disoit: «Je sçay bien que j'ay tort, et ne nie point que cette dame ne soit très-chaste et tres-vertueuse: mais quiconque sera telle, celle-là qui m'aura le moins du monde offensé, quand elle seroit aussi chaste et pudique que la vierge Marie, puis qu'autrement il ne m'est permis d'en avoir raison comme d'un homme, j'en dirai pis que pendre.» Mais Dieu pourtant s'en peut irriter. D'autres détracteurs y a-t-il qui, aimant des dames et ne pouvant rien tirer de leur chasteté, de dépit en causent comme de publiques; et si font pis: ils publient et disent qu'ils en ont tiré ce qu'ils vouloient, mais, les ayant connues et apperceues par trop lubriques, les ont quittées. J'en ay cogneu force en nos cours de ces humeurs. D'autres, qui à bon escient quittent leurs mignons et favoris de couchettes, et puis, suivant leurs légéretés et inconstances, s'en sont desgoustées et repris d'autres en leur place: sur ce, ces mignons, despitez et desespérez, vous peignent et descrient ces pauvres femmes, ne faut pas dire comment, jusques à raconter particulièrement leurs lascivetez et paillardises qu'ils ont ensemble exercées, et à descouvrir leurs sis qu'elles portent sur leur corps nud, afin que mieux ou les croye. D'autres y a-t-il qui, despitez qu'elles en donnent aux autres et non à eux, en mesdisent à toute oustrance, et les font guetter, espier et veiller, enfin qu'au monde ils donnent plus grande conjecture de leurs véritez. D'autres qui, espris de belle jalousie, sans aucun sujet que celuy-là, maldisent de ceux qu'elles aiment le plus, et qu'eux-mesmes aiment tant qu'ils ne les voyent pas à demy. Voilà l'un des plus grands effets de la jalousie: et tels détracteurs ne sont tant à blasmer qu'on le diroit bien; car il faut imputer cela à l'amour et à la jalousie, deux frère et soeur d'une mesme naissance. D'autres détracteurs y a-t-il qui sont si fort nez et accoutumez à la mesdisance, que plustost qu'ils ne mesdisent de quelque personne ils mesdiroient d'eux-mesmes. A votre advis, si l'honneur des dames est espargné en la bouche de tels gens? Plusieurs en nos cours en ay-je veu tels qui, craignant de parler des hommes de peur de la touche, se mettoient sur la draperie des pauvres dames, qui n'ont autre revanche que les larmes, regrets et paroles. Toutes-fois en ay-je cogneu plusieurs qui s'en sont très-mal trouvez: car il y a eu des parents, des freres, des amis de leurs serviteurs, voire des maris, qui en ont fait repentir plusieurs, et remascher et avaller leurs paroles. Enfin, si je voulois raconter toutes les diversitez des destracteurs des dames qu'il y en a, je n'aurois jamais fait. Une opinion en amour ay-je veu tenir à plusieurs, qu'un amour secret ne vaut rien s'il n'est pas un peu manifeste, si-non à tous, pour le moins à ses plus privez amis: et si à tous il ne se peut dire pour le moins que le manifeste s'en fasse, ou par monstre ou par faveurs, ou de livrées et couleurs, ou actes chevaleresques, comme courrements de bague, tournois, masquarades, combats à la barriere, voire à ceux de bon escient quant on est à la guerre; certes le contentement en est très-grand en soy. Comme de vray, de quoy serviroit à un grand capitaine d'avoir fait un beau et signalé exploit de guerre, et qu'il fust teu et nullement sceu? je croy que ce luy seroit un despit mortel. De mesme en doivent estre les amoureux qui aiment en bon lieu, ce disent aucuns: et de cette opinion en a esté le principal chef M. de Nemours, le parangon de toute chevalerie; car, si jamais prince, seigneur ou gentilhomme a esté heureux en amours, ç'a esté celuy-là. Il ne prenoit pas plaisirs à les cacher à ses plus privez amis; si est-ce qu'à plusieurs il les a tenues si secrettes qu'on ne les jugeoit que mal aisément. Certes pour les dames mariées la descouverte en est fort dangereuse: mais pour les filles et veufves qui sont à marier, n'importe; car la couleur et prétexte d'un mariage futur couvre tout.

--J'ay cogneu un gentilhomme très-honneste à la Cour, qui, servant une très-grande dame, estant parmy ses compagnons un jour en devis de leurs maistresses, et se conjurans tous de les descouvrir entr'eux de leur faveur, ce gentilhomme ne voulut jamais décéler la sienne, ains en alla controuver une autre d'autre part, et leur donna ainsi le bigu, encore qu'il y eust un grand prince en la troupe qui l'en conjurast et se doutast pourtant de cet amour secret: mais luy et ses compagnons n'en tirèrent que cela de luy; et pourtant à part soy maudit cent fois sa destinée qui l'avoit là contraint de ne raconter, comme les autres, sa bonne fortune, qui est plus gracieuse à dire que sa male.

--Un autre ay-je cogneu, bien galant cavalier, lequel, par sa présomption trop libre qu'il prit de descouvrir sa maistresse qu'il devoit taire, tant par signes que paroles et effets, en cuida estre tué par un assassinat qu'il faillit: mais pour un autre sujet il n'en faillit un autre, dont la mort s'ensuivit.

--J'estois à la Cour du temps du roy François II, que le comte de Saint-Agnan espousa à Fontainebleau la jeune Bourdeziere. Le lendemain, le nouveau marié estant venu en la chambre du Roy, un chacun luy commença à faire la guerre, selon la coustume; dont il y eut un grand seigneur très-brave qui luy demanda combien de postes il avoit couru. Le marié respondit cinq. Par cas il y eut présent un honneste gentilhomme, secrétaire, qui estoit-là fort favory d'une très-grande princesse que je ne nommeray point, qui dit que ce n'estoit guères pour le beau chemin qu'il avoit battu et pour le beau temps qu'il faisoit, car c'estoit en esté. Ce grand seigneur lui dit: «Hà! mordieu! il vous faudroit des perdriaux à vous!» Le secrétaire répliqua: «Pourquoy non? Par Dieu! j'en ay pris une douzaine en vingt-quatre heures sur la plus belle motte qui soit ici à l'entour, ny qui soit possible en France.» Qui fust esbahy? ce fut ce seigneur; car par-là il apprit ce dont il se doutoit il y avoit long-temps: et d'autant qu'il estoit fort amoureux de cette princesse, fut fort marry de ce qu'il avoit longuement chassé en cet endroit et n'avoit jamais rien pris, et l'autre avoit esté si heureux en rencontre et en sa prise. Ce que le seigneur dissimula pour ce coup; mais depuis, en temporisant son martel, la luy cuida rendre chaud et couvert, sans une considération que je ne diray point: mais pourtant il luy porta tousjours quelque haine sourde; et si le secrétaire fust esté bien advisé, il n'eust vanté ainsi sa chasse, mais l'eust tenue très-secrète, et mesme en une si heureuse adventure, dont il en cuida arriver de la broüillerie et de l'escandale. Que diroit-on d'un gentilhomme de par le monde, que, pour quelque déplaisir que luy avoit fait sa maistresse, alla jouer et perdre son portrait qu'elle luy avoit donné, qu'il portoit au col, dont le mary fut fort estonné et moins aimant sa femme, qui en sceut colorer le fait ainsi qu'elle put? Que diroit-on d'un gentilhomme de par le monde, que, pour quelque desplaisir que luy avoit fait sa maistresse, alla joüer et perdre son portrait aux dez contre un de ses soldats, car il avoit grande charge en l'infanterie; ce qu'elle sceut, et en cuida crever de despit, et qui s'en fascha fort. La Reyne-mère sceut, qui luy en fit la réprimende, sur ce que le desdain en estoit par trop grand, que d'aller ainsi abandonner au sort de dez le portrait d'une belle et honneste dame. Mais ce seigneur en rabilla le fait, disant que de sa couche il avoit réservé le parchemin du dedans, et n'avoit que couché la boëte qui l'enserroit, qui estoit d'or et enrichie de pierreries. J'en ay veu souvent demener le conte entre la dame et le seigneur bien plaisamment, et en ay ry d'autrefois mon saoul. Si diray-je une chose, qu'il y a des dames, dont j'en ay veu aucunes, qui veulent estre en leurs amours bravées, menacées, voire gourmandées, et les a-t-on plustost de telle sorte que par douces compositions; ny plus ny moins qu'aucunes forteresses qu'on a par force, et d'autres par douceur; mais pourtant elles ne veulent estre injuriées ny descriées pour putains; car bien souvent les paroles offensent plus que les effects.

--Sylla ne voulut jamais pardonner à la ville d'Athenes qu'il ne la ruinast de fond en comble, non pour opiniastreté d'avoir tenu contre luy, mais seulement par ce que dessus les murailles ceux de dedans en parlérent mal, et touchèrent l'honneur bien au vif de Metella, sa femme.

--En quelques lieux de par le monde, que je ne nommeray point, les soldats aux escarmouches et aux siéges de places se reprochoient les uns aux autres l'honneur de deux de leurs princesses souveraines, jusques-là à s'entredire: «La tienne joue bien aux quilles;--la tienne rempelle aussi.» Par ces brocards et sobriquets, les princesses animoient bien autant les leurs à faire du mal et des cruautez, que d'autres sujets, ainsi que je l'ay veu.

--J'ay ouy raconter que la principale occasion qui anima plus la reyne d'Hongrie à allumer ses beaux feux vers la Picardie et autres parts de France, ce fut à l'appétit de quelques insolents bavards et causeurs, qui parloient ordinairement de ses amours, et chantoient tout haut et par-tout an: _Au Barbanson et la reyne d'Hongrie_, chanson grossiere pourtant, et sentant à pleine gorge son avanturier ou villageois.

--Caton ne peut jamais aimer César, depuis qu'estant au sénat qu'on délibéroit contre Catilina et sa conjuration, et qu'on en soupçonnoit César estant au conseil, fut apporté audit César, en cachette, un petit billet, ou, pour mieux dire, un poulet, que Servilia, soeur de Caton, lui envoyoit, qui portoit assignation ou rendez-vous pour coucher ensemble. Caton, ne s'en doutant point, ainsi de la consente dudit César avec Catilina, cria tout haut que le sénat luy fist commandement d'exhiber ce dont estoit question. César, à ce contraint, le monstra, où l'honneur de sa soeur se trouva fort escandalisé et divulgué. Je vous laisse à penser donc si Caton, quelque bonne mine qu'il fist d'haïr César à cause de la république, s'il le put jamais aimer, veu ce trait scandaleux. Ce n'estoit pas pourtant la faute de César, car il falloit nécessairement qu'il manifestast ce brevet; autrement il lui alloit de la vie. Et croy que Servilia ne luy en voulut point de mal autrement pour cela: comme de fait ne laissèrent à continuer leurs amours, desquelles vint Brutus, qu'on disoit César en estre pere; mais il luy rendit mal pour l'avoir mis au monde. Or les dames, pour s'abandonner aux grands, courent beaucoup de fortune; et si elles en en tirent des faveurs, des grandeurs et des moyens, elles les acheptent bien. J'ay ouy conter d'une dame belle, honneste et de bonne maison, mais non de si grande comme d'un grand seigneur qui en estoit très-fort amoureux; et l'ayant trouvée un jour en sa chambre, seule avec ses femmes, assise sur son lit, après quelques propos et devis tenus d'amour, ce seigneur vint à l'embrasser, et par douce force la coucha sur son lict; puis, venant au grand assaut, et elle l'endurant avec une petite et civile opiniastreté, elle luy dit: «C'est un grand cas que vous autres grands seigneurs ne vous pouvez engarder d'user de vos autoritez et libertez à l'endroit de nous autres inférieures. Au moins, si le silence vous estoit commun comme la liberté de parler, vous seriés par trop désirables et pardonnables. Je vous prie donc, monsieur, tenir secret cecy que vous faites, et garder mon honneur.» Ce sont les propos coustumiers dont usent les dames inférieures à leurs supérieurs: «Hà! monsieur, disent-elles, advisez au moins à mon honneur!» D'autres disent: «Ah! monsieur, si vous dites cecy, je suis perdue; gardez, pour Dieu, mon honneur.» D'autres disent: «Monsieur, mais que vous n'en sonniez mot, et mon honneur soit sauvé, je ne m'en soucie point.» Comme voulant arguer par-là qu'on en peut faire tant qu'on voudra en cachette, et mais que le monde n'en sçache rien, elles ne pensent point estre deshonorées. Les plus grandes et superbes dames disent à leurs galands inférieurs: «Donnez-vous bien de garde d'en dire un mot, tant seul soit-il; autrement il vous va de la vie; je vous feray jetter en sac dans l'eau, ou je vous feray couper les jarretz;» et autres tels et semblables propos prononcent-elles: si bien qu'il n'y a dame, de quelque qualité qui soit, qui veuille estre scandalisée ny pourmenée tant soit peu par le palais de la bouche des hommes. Si en a-t-il aucunes qui sont si mal-advisées, ou forcenées, ou transportées d'amour, que, sans que les hommes les accusent, d'elles-mesmes se descrient, comme fut, il n'y a pas long-temps, une très-belle et honneste dame, de bonne part, de laquelle un grand seigneur en estant devenu fort amoureux, et puis après en joüissant, et luy ayant donné un très-beau et riche bracelet, où luy et elle estoient très-bien pourtraits, elle fut si maladvisée de le porter ordinairement sur son bras tout nud par-dessus le coude; mais un jour son mary, estant couché avec elle, par cas il le trouva et le visita, et là-dessus trouva sujet de s'en défaire par la violence de la mort. Quelle maladvisée femme!

--J'ay congneu d'autres fois un très-grand prince souverain, lequel, ayant gardé une maistresse des plus belles de la Cour l'espace de trois ans, au bout desquels il luy fallut faire un voyage pour quelque conqueste, avant qu'y aller vint tout à coup très-amoureux d'une très-belle et honneste princesse s'il en fut oncques: et pour luy monstrer qu'il avait quitté son ancienne maistresse pour elle, et la vouloit du tout honorer et servir sans plus se soucier de la mémoire de l'autre, il luy donna avant partir toutes les faveurs, joyaux, bagues, portraits, bracelets et toutes gentillesses que l'ancienne lui avait données, dont aucunes estant veues et apperceues d'elle, elle en cuida crever de despit, non pourtant sans le taire; mais en se scandalisant fut contente de scandaliser l'autre. Je croy que, si cette princesse ne fust morte par après, le prince, au retour de son voyage, l'eust espousée.