Vies des dames galantes

Part 35

Chapter 353,499 wordsPublic domain

Les hommes, qui, de leur bonne volonté, estoient fort enclins à leur liberté, en furent davantage poussez par ce beau trait, ne voulans en rien céder à leurs dames pour cela: tellement que tous à l'envy, gentilshommes, seigneurs, bourgeois, marchands, artisans, riches et pauvres, tous accoururent au fort à en faire de mesme que ces belles, vertueuses et honnestes dames; et en grande émulation, non-seulement les séculiers, mais les gens d'église poussèrent tous à cet oeuvre, et au retour du fort, les hommes à part, et les femmes aussi rangées en bataille en la place auprès du palais de la Seigneurie, allèrent l'un après l'autre, de main en main, saluer l'image de la Vierge Marie, patronne de la ville, en chantant quelques hymnes et cantiques à son honneur par un si doux air et agréable armonie, que, partie d'aise, partie de pitié, les larmes tombaient des yeux à tout le peuple; lequel, après avoir receu la bénédiction de M. le révérendissime cardinal de Ferrare, chacun se retira en son logis, tous et toutes en résolution de faire mieux à l'advenir. Cette cérémonie sainte de dames me fait ressouvenir (sans comparaison) d'une profane, mais belle pourtant, qui fut faite à Rome du temps de la guerre punique, qu'on trouve dans Tite-Live. Ce fut une pompe et une procession qui s'y fit de trois fois neuf, qui sont vingt-sept jeunes belles filles romaines, et toutes pucelles, vestues de robettes assez longuettes (l'histoire n'en dit point les couleurs); lesquelles, après leur pompe et procession achevée, s'arrestèrent en une place, où elles dansèrent devant le peuple une danse en s'entredonnans une cordelette, rangée l'une après l'autre, faisant un tour de danse, et accommodant le mouvement et fretillement de leurs pieds en cadence de l'air et de la chanson qu'elles disoient: ce qui fut une chose très-belle à voir autant pour la beauté de ces belles filles que pour leur bonne grace, leur belle façon à la danse, et pour leur affetté mouvement de pieds, qui certes l'est d'une belle pucelle, quand elle les sçait gentiment et mignardement conduire et mener. Je me suis imaginé en moy cette forme de danse, et m'a fait souvenir d'une que j'ay veu de mon jeune temps danser les filles de mon pays, qu'on appeloit la _jarretierre_; lesquelles, prenans et s'entredonnans la jarretierre par la main, les passoient et repassoient par-dessus leur teste, puis les mesloient et entrelassoient entre leurs jambes en sautant dispostement par-dessus, et puis s'en desveloppoient et desengageoient si gentiment par de petits sauts, tousjours s'entresuivans les uns après les autres, sans jamais perdre la cadence de la chanson ou de l'instrument qui les guidoit; si que la chose estoit très-plaisante à voir, car les sauts, les entrelassements, les desgagements, le port de la jarretierre et la grace des filles, portoient je ne sçay quelque lasciveté mignarde, que je m'estonne que cette danse n'a esté pratiquée en nos cours de nostre temps, puis que les calleçons y sont fort propres, et qu'on y peut voir aisément la belle jambe, et qui a la chausse la mieux tirée, et qui a la plus belle disposition. Cette danse se peut mieux représenter par la veuë que par l'escriture.

Pour retourner à nos dames siennoises: «Hà! belles et braves dames, vous ne deviez jamais mourir, non plus que vostre los, qui a jamais ira de conserve avec l'immortalité, non plus aussi que cette belle et gentille fille de vostre ville, laquelle, en vostre siége, voyant son frere un soir detenu malade en son lict, et fort mal disposé pour aller en garde, le laissant dans le lict, tout coyment se desrobe de luy, prend ses armes et ses habillements, et, comme la vraye effigie de son frère, paroist en garde; et fut prise pour son frere, ainsi incogneue par la faveur de la nuict.» Gentil trait, certes; car, bien qu'elle se fust garçonnée et gendarmée, ce n'estoit pourtant pour en faire une continuelle habitude, que pour cette fois faire un bon office à son frere. Aussi dit-on que nul amour est égal à la fraternelle, et qu'aussi, pour un bon besoin, il ne faut rien espargner pour monstrer une gente générosité du coeur, en quelque endroit que ce soit. Je croy que le corporal qui lors commandoit à l'esquade où estoit cette belle fille, quand il sceut ce trait, fut bien marry qu'il ne l'eust mieux recogneue, pour mieux publier sa loüange sur le coup, ou bien pour l'exempter de la sentinelle, ou du tout pour s'amuser d'en contempler la beauté, sa grace et sa façon militaire; car ne faut point douter qu'elle ne s'estudiast en tout à la contrefaire. Certes on ne sçauroit trop loüer ce beau trait, et mesme sur un si juste sujet pour le frere. Tel en fit ce gentil Richardet, mais pour divers sujets, quand, après avoir ouy le soir sa soeur Bradamente discourir des beautés de cette belle princesse d'Espagne, et de ses amours et desirs vains, après qu'elle fut couchée il prit ses armes et sa belle cotte, et s'en déguise pour paroistre sa soeur, tant ils estoient de semblance de visage et beauté; et après, sous telle forme, tira de cette belle princesse ce qu'à sa soeur son sexe luy avoit desnié; dont mal pourtant très-grand luy en fust arrivé sans la faveur de Roger, qui, le prenant pour sa maistresse Bradamente, le garantit de mort. Or j'ay ouy dire à M. de La Chapelle des Ursins, qui lors estoit en Italie, et qui fit le rapport de si beau trait de ces dames siennoises au feu roy Henry, il le trouva si beau, que la larme à l'oeil il jura que, si Dieu luy donnoyt un jour la paix ou la trefve avec l'Empereur, qu'il iroit par ses galleres en la mer de Toscane, et de là à Sienne, pour voir cette ville si affectée à soy et à son party, et la remercier de cette brave et bonne volonté, et sur-tout pour voir ces belles et honnestes dames, et leur en rendre graces particulières. Je croy qu'il n'y eust pas failly, car il honoroit fort les belles et honnestes dames; et si leur escrivit, principalement aux trois principales, des lettres les plus honnestes du monde de remerciements et d'offres, qui les contentèrent et animèrent davantage. Hélas! il eut bien quelque temps après la trefve; mais, l'attendant à venir, la ville fut prise, comme j'ay dit ailleurs; qui fut une perte inestimable pour la France, d'avoir perdu une si noble et si chere alliance, laquelle, se ressouvenant et se ressentant de son ancienne origine, se voulut rejoindre et remettre parmy nous; car on dit que ces braves Siennois sont venus des peuples de France qu'en la Gaule on appeloit jadis Senonnes, que nous tenons aujourd'hui ceux de Sens; aussi en tiennent-ils encore de l'humeur de nous autres François, car ils ont la teste près du bonnet, et sont vifs, soudains et prompts comme nous. Les dames, pareillement aussi, se ressentent de ces gentilles, gracieuses façons, et familiaritez françaises.

--J'ay leu dans une vieille chronique que j'ay allégué ailleurs, que le roy Charles huictiesme, en son voyage de Naples, lorsqu'il passa à Sienne, il y fut receu par une entrée si triomphante et si superbe, qu'elle passa toutes les autres qu'il fit en toute l'Italie; jusques à là que, pour plus grand respect et signe d'humilité, toutes les portes de la ville furent ostées de leurs gonds et portées par terre; et tant qu'il y demeura furent ainsi ouvertes et abandonnées à tous allants et venants, et puis après, venant son départ, remises. Je vous laisse à penser si le Roy, toute sa Cour et son armée, n'eurent pas grand sujet d'aymer et honorer cette ville (comme de vray il fit toujours), et en dire tous les biens du monde: aussi la demeure à luy et à tous en fut très-agréable, et sur la vie fut défendu de n'y faire aucune insolence, comme certes la moindre du monde ne s'ensuivit. Ha! braves Siennois, vivez pour jamais! Que pleust à Dieu fussiés-vous encore nostres en tout, comme possible vous l'estes en coeur et en ame! car la domination d'un roy de France est bien plus douce que celle d'un duc de Florence; et puis le sang ne peut mentir. Que si nous estions aussi voisins comme nous sommes reculez, possible, tous ensemble conformes de volontez, en ferions-nous-dire.

--Les principaies dames de Pavie, en leur siége du roy François sous la conduite et exemple de la signora contessa Hippofita de Malespina, leur générale, se mirent de mesme à porter la hotte, remuer terre et remparer leurs bresches, faisant à l'envy des soldats. Un pareil trait de ces dames siennoises que je viens de raconter je vis faire à aucunes dames rocheloises au siége de leur ville dont il me souvient: que le premier dimanche de caresme que le siége y estoit, Monsieur, nostre général, manda sommer M. de La Nouë de sa parole, et venir parler à luy et luy rendre compte de sa négociation que luy avoit chargé pour cette ville; dont le discours en est long et fort bizarre, que j'espère ailleurs descrire. M. de La Nouë n'y faillit pas, et pour ce M. de Strozze fut donné en ostage dans la ville, et trefves furent faites pour ce jour et pour le lendemain. Ces trefves ainsi faittes, parurent aussi-tost comme nous hors des tranchées force gens de la ville sur les remparts et sur les murailles; et sur-tout parurent une centaine de dames et bourgeoises des plus grandes, plus riches et des plus belles, toutes vestues de blanc, tant de la teste que du corps, toutes de toile de Hollande fine, qu'il fit très-beau voir: et ainsi s'estoient-elles vestues à cause des fortifications des rempars où elles travailloient, fut ou à porter la hotte ou à remuer la terre; et d'autres habillements se fussent ensaloudis, et ces blancs en estoient quittes pour les mettre à la lessive; et aussi qu'avec cet habit blanc se fissent mieux remarquer parmy les autres. Nous autres fusmes fort ravis à voir ces belles dames, et vous asseure que plusieurs s'y amusèrent plus qu'à autre chose: aussi voulurent-elles bien se monstrer à nous, et ne furent à nous guières chiches de leur veuë, car elles se plantoient sur le bord du rampart d'une fort belle grace et démarche, qu'elles valoient bien le regarder et desirer. Nous fusmes curieux de demander quelles dames c'estoient. Ils nous respondirent que c'estoit une bande de dames ainsi jurée, associée et ainsi parée pour le travail des fortifications, et pour faire de tels services à leur ville; comme certes de vray elles en firent de bons, jusques-là que les plus viriles et robustes menoient les armes: si que j'ay ouy conter d'une, pour avoir souvent répoussé ses ennemis d'une pique, elle la garde encor si soigneusement comme sacrée relique, qu'elle ne la donneroit, ny ne voudroit pour beaucoup d'argent la bailler, tant elle la tient chere chez soy.

--J'ay ouy raconter à aucuns vieux commandeurs de Rhodes, et mesmes je l'ay leu en un vieux livre, que lors que Rhodes fut assiégé par le sultan Soliman, les belles filles et dames de la ville ne pardonnèrent à leurs beaux visages et tendres et délicats corps, pour porter leur bonne part des peines et fatigues du siége, jusqu'à-là que bien souvent se présentoient aux plus pressés et dangereux assauts, et courageusement secondoient les chevaliers et soldats à les soutenir. Ah! belles Rhodiennes! vostre nom, vostre los a valu de tout temps et ne mériteriez d'estre sous la domination des barbares!

--Du temps du roy François I, la ville de Saint-Riquier, en Picardie, fut entreprise et assaillie par un gentilhomme flamand, nommé Domrin, enseigne de M. du Ru, accompagné de cent hommes d'armes et de deux mille hommes de pied, et quelque artillerie. Dedans il n'y avoit seulement que cent hommes de pied, qui estoient fort peu, et estoit prise, ne fut que les dames de la ville se présentèrent à la muraille avec armes, eau et huile bouillante et pierres, et repoussérent bravement les ennemis, bien qu'ils fissent tous les efforts pour entrer. Encore deux desdites dames levèrent deux enseignes des mains des ennemis, et les tirérent de la muraille dans la ville; si bien que les assiégeants furent contraints d'abandonner la bresche qu'ils avoient faite et les murailles, et se retirer et s'en aller: dont la renommée fut par toute la France, la Flandre et la Bourgogne. Au bout de quelque temps le roy François passant par-là, en voulut voir les femmes, les loüa et les remercia. Les dames de Péronne en firent de mesme quand la ville fut assiégée du comte de Nassau, et assistèrent aux braves gens de guerre qui estoient dedans tout de mesme façon; qui en furent estimées, loüées et remerciées de leur roy. Les femmes de Sancerre, en ces guerres civiles et leur siége, furent recommandées et loüées des beaux effets qu'elles y firent en toutes sortes. Durant cette guerre de la Ligue, les dames de Vitré s'acquittérent de mesme en leur ville assiégée par M. de Mercoeur. Elles y sont très-belles et tousjours fort proprement habillées de tout temps; et pour ce n'espargnoient leurs beautez à se monstrer viriles et courageuses: comme certes tous actes virils et généreux, à un tel besoin, sont autant à estimer en les femmes qu'en les hommes. Ainsi que de mesme furent jadis les gentiles femmes de Carthage, lesquelles, quand elles virent leurs marys, leurs freres, leurs peres, leurs parents et leurs soldats cesser de tirer à leurs ennemis, par faute de cordes en leurs arcs, qui estoient toutes usées de force de tirer par une si grande longueur de siége: et par ce, ne pouvans plus chevir de chanvre, de lin, ny de soie, ny d'autres choses pour faires cordes, s'advisérent de couper leurs belles tresses et blonds cheveux, et ne pardonner à ce bel honneur de leurs testes et parement de leurs beautez; si bien qu'elles-mêmes, de leurs belles, blanches et délicates mains, en retorsérent et en firent des cordes, et en fournirent à leurs gens de guerre: dont je vous laisse à penser de quels courages et de quels nerfs ils pouvoient tendre et bander leurs arcs, en tirer et en combattre, portans si belles faveurs des dames.

--Nous lisons dans l'histoire de Naples que ce grand capitaine Sforce, sous la charge de la reyne Jeanne seconde, ayant esté pris par le mary de la reyne, Jacques, mis en estroite prison et en quelques traits de corde, sans doute il avoit la teste tranchée, sans que sa soeur Marguerite se mit en armes et aux champs, et fit si bien, elle en personne, qu'elle prit quatre gentilshommes napolitains principaux, et manda au roy que tel traittement il feroit à son frere, tel le feroit-elle à ses gens; si bien qu'il fut contraint de faire accord et le lascher sain et sauve. Ah! brave et généreuse soeur! ne tenant guiere en cela de son sexe. Je sçay aucunes soeurs et parentes que, si elles eussent fait traits pareil il y a quelque temps, possible eussent-elles sauvé un brave frere qu'elles avoient, qui fut perdu pour faute de secours et d'assistance pareille. Maintenant je veux laisser ces dames en général guerrieres et généreuses: parlons d'aucunes particulieres. Et pour la plus belle monstre de l'antiquitté, je n'allégueray que cette senle Zénobie pour toutes, laquelle, après la mort de mary, ne s'amusa, comme plusieurs, à perdre le temps à le plorer et regretter, mais à s'emparer de l'empire au nom de ses enfants, et faire la guerre aux Romains et à l'empereur Aurelian, qui en estoit lors empereur, en leur donnant de la peine beaucoup l'espace de huit ans, jusques à ce qu'estant descendüe en champ de bataille contre luy, fut vaincue et prise prisonniere, et menée devant l'Empereur; lequel, après lui avoir demandé comment elle avoit eu la hardiesse de faire la guerre aux Empereurs, elle luy respondit seulement: «Vrayment, je cognois bien que vous estes empereur, puisque vous m'avez vaincuë.» Il eut si grand aise de l'avoir vaincuë, et en tira une si grande ambition, qu'il en voulut triompher; et avec une très-grande pompe et magnificence elle marchoit devant son char triomphant, fort superbement habillée et accommodée d'une grande richesse de perles et pierreries, de grands joyaux et de chaisnes d'or, dont elle estoit enchaisnée au corps, aux pieds et aux mains, en signe de captive et d'esclave; si que, par la grande pesanteur de ses joyaux et chaisnes qu'elle portoit sur elle, fut contrainte de faire plusieurs pauses et se reposer souvent en ce triomphe. Grand cas, certes, et admirable, que, toute vaincue et prisonniere qu'elle estoit, encore donnoit-elle loy au vainqueur triompheur, et le faisoit arrester et attendre jusques à ce qu'elle eust repris son halleine! Grande aussi et honneste courtoisie estoit-ce à l'Empereur de luy permettre son aise et repos et endurer sa débilité, et ne la contraindre ny presser de se haster plus qu'elle ne pouvoit: de sorte que l'on ne sçait que plus loüer, ou l'honnesteté de l'Empereur, ou la façon de faire de la Reyne, qui possible pouvoit-elle joüer ce jeu exprès, non tant pour son imbécilité ou lassitude, que pour quelque ostentation de gloire, et monstrer au monde qu'elle en vouloit recueillir ce petit brin sur le soir de sa belle fortune, comme elle avoit fait sur le matin, et que monsieur l'Empereur luy cedoit ce coup-là pour l'attandre en ses pas lents et graves marchers. Elle se faisoit fort regarder et admirer autant des hommes que des dames, desquelles aucunes eussent fort voulu ressembler cette belle image; car elle estoit des plus belles, selon que disent ceux qui en ont escrit. Elle estoit d'une fort belle, haute et riche taille, son port très-beau, sa grace et sa majesté de mesmes, par conséquent son visage très-beau et fort agréable, les yeux noirs et fort brillants. Entre autres beautez, il luy donnoit les dents très-belles et fort blanches, l'esprit vif, fort modeste, sincere et clemente au besoin; la parole fort belle et prononcée d'une voix claire: aussi elle-mesme faisoit entendre toutes ses conceptions et volontez à ses gens de guerre, et les haranguoit souvent. Je pense certes qu'il la faisoit bien aussi beau voir ainsi vestue si superbement et gentiment en habit de femme, que quand elle estoit armée tout à blanc; car tousjours le sexe l'emporte: aussi est-il à présumer que l'Empereur ne la voulut exhiber en son triomphe qu'en son beau sexe féminin, qui la représenteroit mieux et la rendroit au peuple plus agréable en ses perfections de beauté. De plus, il est à présumer aussi qu'estant si belle, l'Empereur en avoit tasté, joüi et en jouissoit encore; et que s'il l'avoit vaincue d'une façon, il ou elle (les deux se peuvent entendre) l'avoit vaincu aussi de l'autre. Je m'estonne que, puisque cette Zénobie estoit si belle, l'Empereur ne la prist et entretinst pour l'une de ses garces, ou bien qu'elle n'ouvrist et dressast par sa permission, ou du sénat, boutique d'amour et de putanisme, comme fit Flora, afin de s'enrichir et accumuler force biens et bons moyens au travail de son corps et branslement de son lict; à laquelle boutique eussent pu venir les plus grands de Rome à l'envy tous les uns des autres; car enfin il n'y a tel contentement et félicité au monde, s'il semble, que se rüer sur la royauté et principauté, et de joüir d'une belle reyne, d'une princesse et grande dame. Je m'en rapporte à ceux qui ont esté en ces voyages, et y fait si belles factions. Et par ainsi cette reyne Zénobie se fust faite tost riche par la bourse de ces grands, ainsi que fit Flora, qui n'en recevoit point d'autres en sa boutique. N'eust-il pas mieux vallu pour elle de traitter cette vie en bombances, magnificences, chevances et honneurs, que de tomber en la nécessité et extrémité quelle tomba, à gaigner sa vie à filer parmy des femmes communes et mourir de faim, sans que le sénat, ayant pitié d'elle, veu sa grandeur passée, luy ordonna pour son vivre quelque pension, et quelques petites terres et possessions, que l'on appela long-temps les possessions zénobiennes; car enfin c'est un grand mal que la pauvreté, et qui la peut éviter, en quelque forme qu'on se puisse transmuer, fait bien, ce disoit quelqu'un que je sçai. Voilà pourquoi Zénobie ne mena son grand courage au bout de la carrière, comme elle devoit, et qu'il faut qu'on la persiste tousjours en toutes actions. On dit qu'elle avoit fait faire un charriot triomphant, le plus superbe qui fust jamais veu dans Rome, et ce, disoit-elle souvent durant ses grandes prosperitez et vanteries, pour triompher dans Rome, tant elle estoit présumptueuse de conquérir l'empire romain: mais tout cela au rebours, car l'Empereur l'ayant vaincuë le prit pour luy, et en triompha, et elle alla à pied, en faisant d'elle plus grand triomphe et pompe que s'il eust vaincu un puissant roy. Et dittes que la victoire qu'on emporte sur une dame, en quelque façon que ce soit, n'est pas grande et très-illustre! Ainsi désira Auguste de triompher de Cléopatre; mais il n'y procéda pas bien. Elle y pourveut de bonne heure, et de la façon que Paulus-Æmilius le dit à Perséus, qui, le priant en sa captivité d'avoir pitié de luy, il luy respondit que c'avoit esté à luy à y mettre ordre auparavant, voulant entendre qu'il se devoit estre tué.