Part 30
--J'ay eu d'autres fois un frere puisné qu'on appeloit le capitaine Bourdeille, l'un des braves et vaillants capitaines de son temps. Il faut que je die cela de luy, encore qu'il fust mon frère, sans offenser la loüange que je luy donne: les combats qu'il a faits aux guerres et aux estaquades en font foy; car c'estoit le gentilhomme de France qui avoit les armes mieux en la main: aussi l'appeloit-on en Piedmont l'un des Rodomonts de-là. Il fut tué à l'assaut de Hesdin, à la derniere reprise. Il fut dédié par ses pere et mere aux lettres, et pour ce il fut envoyé à l'aage de dix-huit ans en Italie pour estudier, et s'arresta à Ferrare, pour ce que madame Renée de France, duchesse de Ferrare, aimoit fort ma mere, et pour ce le retint là pour vaquer à ses études, car il y avoit université. Or, d'autant qu'il n'y estoit nay ny propre, il n'y vaquoit gueres, ains plutost s'amusa à faire la cour et l'amour: si bien qu'il s'amouracha fort d'une damoiselle française veufve, qui estoit à madame de Ferrare, qu'on appeloit mademoiselle de La Roche[99], et en tira de la joüissance, s'entr'aimant si fort l'un et l'autre, que mon frere, ayant esté rappelé de son pere, le voyant mal propre pour les lettres, fallust qu'il s'en retournast. Elle qui l'aimoit, et qui craignoit qu'il ne luy mesadvint, parce qu'elle sentoit fort de Luther, qui voguoit pour lors, pria mon frere de l'emmener avec luy en France, et en la cour de la reyne de Navarre, Marguerite, à qui elle avoit esté, et l'avoit donnée à madame Renée lorsqu'elle fut mariée, et s'en alla en Italie. Mon frère, qui estoit jeune et sans aucune considération, estant bien aise de cette bonne compagnie, la conduisit jusques à Paris, où estoit pour lors la Reyne, qui fut fort aise de la voir, car c'estoit la femme qui avoit le plus d'esprit et disoit des mieux, et estoit une veufve belle et accomplie en tout. Mon frère, après avoir demeuré quelques jours avec ma grand-mere et ma mere, qui estoient lors en sa Cour, s'en retourna voir son pere. Au bout de quelque temps, se dégoustant fort des lettres, et ne s'y voyant propre, les quitte tout à plat, et s'en va aux guerres de Piedmont et de Parme, où il acquit beaucoup d'honneur, et les pratiqua l'espace de cinq à six mois sans venir à sa maison; au bout desquels il vint voir sa mère, qui estoit lors à la Cour avec la reyne de Navarre, qui se tenoit lors à Pau, à laquelle il fit révérence ainsi qu'elle tournoit de vespres. Elle, qui estoit la meilleure princesse du monde, luy fit une fort bonne chere, et, le prenant par la main, le pourmena par l'église environ une heure ou deux, luy demandant force nouvelles des guerres de Piedmont et d'Italie, et plusieurs autres particularitez auxquelles mon frere respondit si bien, qu'elle en fut satisfaite (car il disoit des mieux), tant de son esprit que de son corps, car il estoit très-beau gentilhomme, et de l'aage de vingt-quatre ans. Enfin, après l'avoir entretenu assez de temps, et ainsi que la nature et la complexion de cette honorable princesse estoit de ne dédaigner les belles conversations et entretiens des honnestes gens, de propos en propos, tousjours en se pourmenant, vint précisément arrester coy mon frere sur la tombe de mademoiselle de La Roche, qui estoit morte il y avoit trois mois; puis le prit par la main et luy dit: «Mon cousin (car ainsi l'appeloit-elle, d'autant qu'une fille d'Albret avoit esté mariée en notre maison de Bourdeille; mais pour cela je n'en mets pas plus grand pot au feu, n'y n'en augmente davantage mon ambition), ne sentez-vous point rien mouvoir sous vous et sous vos pieds?--Non, madame, respondit-il.--Mais songez-y bien, mon cousin, lui répliqua-elle.» Mon frère lui respondit: «Madame, j'y ay bien songé, mais je ne sens rien mouvoir; car je marche sur une pierre bien ferme.--Or, je vous advise, dit lors la Reyne, sans le tenir plus en suspens, que vous estes sur la tombe et le corps de la pauvre mademoiselle de La Roche, qui est ici dessous vous enterrée, que vous avez tant aimée; et puis que les ames ont du sentiment après nostre mort, il ne faut pas douter que cette honneste créature, morte de frais, ne se soit esmue aussi-tost que vous avez esté sur elle; et si vous ne l'avez senty à cause de l'espaisseur de la tombe, ne faut douter qu'en soy ne se soit esmue et ressentie; et d'autant que c'est un pieux office d'avoir souvenance des trespassés, et mesme de ceux que l'on a aimez, je vous prie luy donner un _Pater noster_ et un _Ave Maria_, et un _De profundis_, et l'arrousez d'eau bénite; et vous acquerrez le nom de très-fidèle amant et d'un bon chrestien. Je vous lairray donc pour cela, et pars.» Et s'en va. Feu mon frere ne faillit à ce qu'elle avoit dit, et puis l'alla trouver, qui luy en fit un peu la guerre, car elle en estoit commune en tout bon propos et y avoit bonne grace. Voilà l'opinion de cette bonne princesse laquelle la tenoit plus par gentillesse et par forme de devis que par créance, à mon advis. Ces propos gentils me font souvenir d'une épitaphe d'une courtisanne qui est enterrée à Rome à Nostre-Dame _del Populo_, où il y a ces mots: _Quæso, viator, ne me diutius calcatam, amplius calces_: «Passant, m'ayant tant de fois foulée et trépée, je te prie ne me tréper ny ne me fouler plus.» Le mot latin a plus de grace. Je mets tout cecy plus pour risée que pour autre chose. Or, pour faire fin, ne se faut esbahir si cette dame espagnole tenoit cette maxime des belles dames qui se sont fort aimées, et ont aimé et aiment, et se plaisent à estre louées, bien qu'elles ne tiennent guieres du passé; mais pourtant c'est le plus grand plaisir que vous leur pouvez donner, et qu'elles aiment plus, quand vous leur dites que ce sont tousjours elles, et qu'elles ne sont nullement changées ny envieillies, et sur-tout qui ne deviennent point vieilles de la ceinture jusqu'au bas.
J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame qui disoit un jour à son serviteur: «Je ne sais que désormais la vieillesse m'apportera plus grande incommodité (car elle avoit cinquante-cinq ans); mais Dieu merci, je ne le fis jamais si bien comme je le fais, et n'y pris jamais tant de plaisir; que si cecy dure et continuë jusqu'à mon extreme vieillesse, je ne m'en soucie d'elle autrement, ny ne plains point le passé.» Or, touchant l'amour et la concupiscence, j'ay allégué ici et ailleurs assez d'exemples, sans en tirer davantage sur ce sujet. Venons maintenant à l'autre maxime, touchant cette beauté des belles femmes qui ne se diminue par vieillesse de la ceinture jusques en bas. Certes, sur cela, cette dame espagnole allégua plusieurs belles raisons et gentilles comparaisons, accomparant ces belles dames à ces beaux, vieux et superbes édifices qui ont esté, desquels la ruine en demeure encor belle; ainsi que l'on voit à Rome, en ces orgueilleuses antiquitez, les ruines de ces beaux palais, ces superbes colissées et grands termes, qui monstrent bien encore quels ont esté, donnent encore admiration et terreur à tout le monde, et la ruine en demeure admirable et espouvantable; si-bien que sur ces ruines ont y bastit encore de très-beaux édifices, monstrant que les fondements en sont meilleurs et plus beaux que sur d'autres nouveaux: ainsi que l'on voit souvent aux massonneries que nos bons architectes et massons entreprennent; et s'ils trouvent quelques vieilles ruines et fondements, ils bastissent aussi-tost dessus, et plus-tost que sur de nouveaux. J'ay bien veu aussi souvent de belles galleres et navires se bastir et se refaire sur de vieux corps et de vieilles carennes, lesquelles avoient demeuré long-temps dans un port sans rien faire, qui valloient bien autant que celles que l'on bastissoit et charpentoit tout à neuf, et de bois neuf venant de la forest. Davantage, disoit cette dame espagnole, ne void-on pas souvent les sommets des hautes tours par les vents, les orages, les tonnerres estre emportez, défraudez et gastez, et le bas demeurer sain et entier? car tousjours à telles hauteurs telles tempestes s'adressent; mesmes les vents marins minent et mangent les pierres d'enhaut, et les concavent plustost que celles du bas, pour n'y estre si exposées que celles d'enhaut. De mesme, plusieurs belles dames perdent le lustre et la beauté de leurs beaux visages par plusieurs accidents, ou de froid ou de chaud, ou de soleil et de lune, et autres, et, qui pis est, de plusieurs fards qu'elle y applicquent, pensans se rendre plus belles, et gastent tout; au lieu qu'aux partis d'enbas n'y applicquent autre fard que le naturel spermatic, n'y sentant ni froid, ny pluye, ny vent, ny soleil, ny lune, qui n'y touchent point. Si la chaleur les importune, elles s'en sçavent bien garantir et se raffraischir; de mesmes remédient au froid en plusieurs façons: tant d'incommoditez et peines y a-t-il à garder la beauté d'enhaut, et peu à garder celle d'enbas: si-bien qu'encore qu'on ayt veu une belle femme se perdre par le visage, ne faut présumer qu'elle soit perduë par le bas, et qu'il n'y reste encor quelque chose de beau et de bon, et qu'il n'y fait point mauvais bastir.
--J'ay ouy conter d'une grande dame qui avoit esté très-belle et bien adonnée à l'amour: un de ses serviteurs anciens l'ayant perduë de veuë l'espace de quatre ans, pour quelque voyage qu'il entreprit, duquel retournant, et la trouvant fort changée de ce beau visage qu'il luy avoit veu autres fois, et par ce en devint fort dégousté et reffroidy, qu'il ne la voulut plus attaquer, ny renouveller avec elle le plaisir passé. Elle le recogneut bien, et fit tant qu'elle trouva moyen qu'il la vint voir dans son lict; et, pour ce, un jour elle contrefit de la malade, et lui l'estant venuë voir sur jour, elle luy dit: «Je sçay bien, monsieur, que vous me desdaignez à cause de mon visage changé par mon aage; mais tenez, voyez (et sur ce elle luy descouvrit toute la moitié du corps nud en bas) s'il y a rien de changé là; si mon visage vous a trompé, cela ne vous trompe pas.» Le gentilhomme la contemplant, et la trouvant par-là aussi belle et nette que jamais, entra aussitost en appétit, et mangea de la chair qu'il pensoit estre pourrie et gastée. «Et voilà, dit la dame, monsieur, voilà comme vous autres estes trompez. Une autre fois, n'adjoustez plus de foy aux menteries de nos faux visages; car le reste de nos corps ne les ressemble pas toujours. Je vous apprens cela.» Une dame comme celle-là, estant ainsi devenus changée de beau visage, fut en si grand colère et despit contre luy, qu'elle ne le voulut oncques plus jamais mirer dans son miroir, disant qu'il en estoit indigne; et se faisoit coiffer à ses femmes, et, pour récompense, se miroit et s'arregardoit par les parties d'en-bas, y prenant autant de délectation comme elle avoit fait par le visage autresfois.
--J'ay ouy parler d'une autre dame, qui, tant qu'elle couchoit sur jour avec son amy, elle couvroit son visage d'un beau mouchoir blanc d'une fine toile d'Hollande, de peur que, la voyant au visage, le haut ne refroidist et empeschast la batterie du bas, et ne s'en degoustast; car il n'y avoit rien à dire au bas du beau passé. Sur quoy il y eut une fort honneste dame, dont j'ay ouy parler, qui rencontra plaisamment, à laquelle un jour son mary luy demandant «pourquoy son poil d'en-bas n'estoit pas devenu blanc et chenu comme celuy de la teste: Hà, dit-elle, le meschant traistre qu'il est, qui a fait la folie, ne s'en ressent point, ny ne la boit point. Il la fait sentir et boire à d'autres de mes membres et à ma teste; d'autant qu'il demeure toujours, sans changer, et en mesme estat et vigueur, en mesme disposition, et sur-tout en mesme chaud naturel, et a mesme appetit et santé, et non des autres membres, qui en ont pour luy des maux et des douleurs, et mes cheveux qui en sont devenus blancs et chenus.» Elle avoit raison de parler ainsi; car cette partie leur engendre bien des douleurs, des gouttes et des maux, sans que leur gallant du mitan s'en sente; et, pour trop estre chaudes à cela, ce disent les médecins, deviennent ainsi chenuës. Voilà pourquoy les belles dames ne vieillissent jamais par-là en toutes les deux façons.
--J'ay ouy raconter à aucuns qui les ont pratiquées, jusques aux courtisannes, qui m'ont asseuré n'en avoir veu guères de belles estres venues vieilles par-là: car tout le bas et mitan, et cuisses et jambes, avoient le tout beau, et la volonté et la disposition pareille au passé. Mesmes j'en ay ouy parler à plusieurs marys qui trouvoient leurs vieilles (ainsi les appeloient-ils) aussi belles par le bas comme jamais, en vouloir, en gaillardise, en beauté, et aussi volontaires, et n'y trouvoient rien de changé que le visage; et aimoient autant coucher avec elles qu'en leurs jeunes ans. Au reste, combien y a-t-il d'hommes qui aiment autant de vieilles dames pour monter dessus plustost que sur des jeunes; tout ainsi comme plusieurs qui aiment mieux des vieux chevaux, soit pour le jour d'un bon affaire, soit pour le manége et pour le plaisir, qui ont esté si bien appris en leur jeunesse, qu'en leur vieillesse vous n'y trouverez rien à dire, tant ils ont esté bien dressés, et ont continué leur gentille addresse.
--J'ay veu à l'escurie de nos roys le cheval qu'on appelloit _le Quadragant_, dressé du temps du roy Henry. Il avoit plus de vingt-deux ans; mais encore, tout vieux qu'il estoit, il faisoit très-bien et n'avoit rien oublié; si bien qu'il donnoit encore à son roy, et à tous ceux qui le voyoient manier, du plaisir bien grand. J'en ay veu faire de mesmes à un grand coursier qu'on appeloit _le Gonzague_, du haras de Mantouë, et estoit contemporain du Quadragant. J'ay veu _le Moreau superbe_, qui avoit esté mis pour estalon. Le seigneur M. Antonio, qui avoit la charge du haras du Roy, me le monstra à Mun, un jour que je passay par-là, aller à deux pas et un sault, et à voltes, aussi bien que lorsque M. de Carnavallet l'eut dressé, car il estoit à luy; et feu M. de Longueville luy en voulut donner trois mille livres de rente; mais le roy Charles ne le voulut pas, qui le prit pour luy, et le récompensa d'ailleurs. Une infinité d'autres en nommerois-je, mais je n'aurois jamais fait, m'en remettant aux braves escuyers, qui en ont prou veu. Le feu roy Henry, au camp d'Amiens, avoit choisi pour son jour de bataille _le Bay de la Pay_, un très-beau et fort courcier et vieux; et mourut de la fièvre, par le dire des plus experts mareschaux, au camp d'Amiens; ce qu'on trouva estrange. Feu M. de Guise envoya querir en son haras d'Esclairon _le Bay Samson_, qui servoit là d'estalon, pour le servir en la bataille de Dreux, où il le servit très-bien. Aux premieres guerres, feu M. le prince prit dans Mun vingt-deux chevaux qui servoient-là d'estalons, pour s'en servir en ses guerres, et les départit aux uns et aux autres des seigneurs qui estoient avec luy, s'en estant réservé sa part; dont le brave Avaret eut un courcier que M. le connestable avoit donné au roy Henry, et l'appeloit-on _le Compere_: tout vieux qu'il estoit, jamais n'en fut veu un meilleur, et son maistre le fit trouver en de bons combats, qui luy servit très-bien. Le capitaine Bourdet eut le Turc, sur lequel le feu roy Henry fut blessé et tué, que feu M. de Savoye luy avoit donné, et l'appelloit-on _le Malheureux_: et s'appelloit ainsi quand il fut donné au Roy, ce qui fut un très-mauvais présage pour le Roy. Jamais il ne fut si bon en sa jeunesse comme il fut en sa vieillesse: aussi son maistre, qui estoit un des vaillants gentilshommes de France, le faisoit bien valloir. Bref, tout tant qu'il en eust de ces estalons, jamais l'aage m'empescha qu'ils ne servissent bien à leurs maistres, à leur prince et à leur cause. Ainsi sont plusieurs chevaux vieux qui ne se rendent jamais: aussi dit-on que jamais bon cheval ne devint rosse. De mesme sont plusieurs dames, qui en leur vieillesse valent bien autant que d'autres en leur jeunesse, et donnent bien autant de plaisir, pour avoir esté en leur temps très-bien apprises et dressées; et volontiers telles leçons mal-aisément s'oublient: et ce qui est le meilleur, c'est qu'elles sont fort libérales et larges à donner pour entretenir leurs chevaliers et cavalcadours, qui prennent plus d'argent et veulent plus grand entretien pour monter sur une vieille monture que sur une jeune; qui est au contraire des escuyers, qui n'en prennent tant des chevaux dressés que des jeunes et à dresser: ainsi la raison en cela le veut.
Une question sur le sujet des dames aagées ay-je veu faire, à savoir quelle gloire plus grande y a-t-il à desbaucher une dame aagée et en joüir, ou une jeune. A aucuns ay-je ouy dire que c'est pour la vieille, et disoient que la folie et la chaleur qui est en la jeunesse, sont de soy assez toutes desbauchées et aisées à perdre; mais la sagesse et la froideur qui semblent estre en la vieillesse, malaisément se peuvent-elles corrompre; et qui les corrompt en est en plus belle réputation. Aussi cette fameuse courtisanne Lays se vantoit et se glorifioit fort de quoy les philosophes alloient si souvent la voir et apprendre à son eschole, plus que de tous autres jeunes gens et fols qui allassent. De mesme Flora se glorifioit de voir venir à sa porte de grands sénateurs romains, plustost que de jeunes fols chevaliers. Ainsi me semble-t-il que c'est grand gloire de vaincre la sagesse qui pourroit estre aux vieilles personnes, pour le plaisir et contentement. Je m'en rapporte à ceux qui l'ont expérimenté, dont aucuns ont dit qu'une monture dressée est plus plaisante qu'une farouche et qui ne sçait pas seulement trotter. Davantage, quel plaisir et quel plus grand aise peut-on avoir en l'ame quand on voit entrer dans une salle du bal, dans des chambres de la Reyne, ou dans une église, ou une autre grande assemblée, une dame aagée de grande qualité et d'_alta guisa_[100], comme dit l'Italien, et mesmes une dame d'honneur de la Reyne ou d'une princesse, ou une gouvernante des damoiselles ou filles de la Cour, que l'on prend, et l'on met en cette digne charge pour la tenir sage? On la verra qui fait la mine de la prude, de la chaste, de la vertueuse, et que tout le monde la tient ainsi pour telle, à cause de son aage, et, quand on songe en soy, et qu'on le dit à quelque sien fidèle compagnon et confident: «La voyez-vous-là en sa façon grave, sa mine sage et dédaigneuse et froide, qu'on diroit qu'elle ne feroit pas mouvoir une seule goutte d'eau? Hélas! quand je la tiens couchée en son lict, il n'y a giroüette au monde qui se remüe et se revire si souvent et si agilement que font ses reins et ses fesses.» Quant à moi, je croy que celuy qui a passé par-là et le peut dire, qu'il est très-content en soy. Ha! que j'en ay cogneu plusieurs de ces dames en ce monde, qui contrefaisoient leurs dames sages, prudes et censoriennes, qui estoient très-débordées et vénériennes quand venoient-là, et que bien souvent on abattoit plustost qu'aucunes jeunes, qui par trop peu rusées, craignent la lutte! Aussi dit-on, qu'il n'y a chasse que de vieilles renardes pour chasser et porter à manger à leurs petits.
Nous lisons que jadis plusieurs empereurs romains se sont fort délectez à débauscher et repasser ainsi ces grandes dames d'honneur et de réputation, autant pour le plaisir et contentement, comme certes il y en a plus qu'en des inférieures, que pour la gloire et honneur qu'il s'attribuoient de les avoir desbauchées et suppéditées: ainsi que j'en ay cogneu de mon temps plusieurs seigneurs, princes et gentilshommes, qui s'en sont sentis très-glorieux et très-contents dans leur ame, pour avoir fait de mesme. Jules César et Octave son successeur sont esté fort ardents à telles conquestes, ainsi que j'ay dit cy-devant; et après eux Calligula, lequel, conviant à ses festins les plus illutres dames romaines avec leurs marys, les contemplant et considérant fort fixement; mesmes avec la main leur levoit la face, si aucunes de honte la baissoient pour se sentir dames d'honneur et de réputation, ou bien d'autres qui voulussent les contrefaire, et des fort prudes et chastes, comme certainement y en pouvoit avoir peu ès temps de ces empereurs dissolus; mais il falloit faire la mine et en estre quitte pour cela, autrement le jeu ne fust esté bon, comme j'en ay veu faire de mesmes à plusieurs dames. Celles après qui plaisoient à ce monsieur l'Empereur, les prenoit privément et publiquement près de leurs marys, et, les sortant de la salle, les menoit en une chambre, où il en tiroit d'elles son plaisir ainsi qu'il luy plaisoit: et puis les retournoit en leur place se rasseoir, et devant toute l'assemblée loüoit leurs beautez et singularitez qui estoient en elles cachées, les spécifiant de part en part; et celles qui avoient quelques tares, laideurs et deffectuositez, ne les celoit nullement, ains les descrioit et les déclaroit, sans rien déguiser ni cacher. Néron fut aussi curieux, qui pis est encore, de voir sa mère morte, la contempler fixement, et manier tous ses membres, loüant les uns et vitupérant les autres. J'en ay ouy compter de mesme d'aucuns grands seigneurs chrétiens, qui ont bien cette mesme curiosité envers leurs meres mortes. Ce n'estoit pas tout de ce Calligula; car il racontoit leurs mouvements, leurs façons lubriques, leur maniements et leurs airs qu'elles observoient en leur manége, et surtout de celles qui avoient esté sages et modestes, ou qui les contrefaisoient ainsi à table: car, si à la couche elles en vouloient faire de mesme, il ne faut point douter si le cruel ne les menassoit de mort si elles ne faisoient tout ce qu'il vouloit pour le contenter, et crainte de mourir; et puis après les scandalisoit ainsi qu'il luy plaisoit, aux dépens et risée commune de ces pauvres dames, qui, pensans estre tenues fort chastes et sages, comme il y en pouvoit avoir, ou faire des hypocrites, et contrefaire les _donne da ben_, estoient tout à trac divulguées réputées bonnes vesses et ribaudes; ce qui n'estoit pas mal employé, de les découvrir pour telles qu'elles ne vouloient qu'on les cogneust. Et qui estoit le meilleur, c'estoient, comme j'ay dit, toutes grandes dames, comme femmes de consuls, dictateurs, préteurs, questeurs, sénateurs, censeurs, chevaliers, et d'autres de très-grands estats et dignitez; ainsi que nous pouvons dire aujourd'huy en notre chrestienté les reynes, qui se peuvent comparer aux femmes des consuls, puis qu'ils commandoient à tout le monde; les princesses grandes et moyennes, les duchesses grandes et petites, les marquises et marquisottes, les comtesses et contines, les baronnesses et chevaleresses, et autres dames de grand rang et riche étoffe: sur quoy il ne faut douter que, si plusieurs empereurs et roys en pouvoient faire de mesme envers telles grandes dames, comme cet empereur Calligula, ne le fissent; mais ils sont chrestiens, qui ont la crainte de Dieu devant les yeux, ses saints commandements, leur conscience, leur honneur, le diffame des hommes, et leurs marys; car la tyrannie seroit insupportable à des coeurs généreux. En quoy certes les roys chrestiens sont fort à estimer et loüer, de gaigner l'amour des belles dames plus par douceur et amitié que par force et rigueur; et la conqueste en est beaucoup plus belle.
J'ai ouy parler de deux grands princes qui se sont fort pleus à descouvrir ainsi les beautez, gentillesses et singularitez de leurs dames, aussi leurs difformitez, tares et deffauts, ensemble leurs manéges, mouvements et lascivetez, non en public pourtant, comme Galligula, mais en privé avec leurs grands amys particuliers. Et voilà le gentil corps de ces pauvres dames bien employé; pensant bien faire et joüer pour complaire à leurs amants, sont décriées et brocardées.