Part 28
--J'ay leu dans un vieux roman de Jean de Saintré, qui est imprimé en lettres gothiques, que le feu roy Jean le nourrit page. Par l'usance du temps passé les grands envoyoient leurs pages en message, comme on fait bien aujourd'huy; mais alors alloient partout et par pays à cheval; mesme que j'ay ouy dire à nos peres qu'on les envoyoit bien souvent en petites ambassades; car, en depeschant un page avec un cheval et une piece d'argent, on en estoit quitte, et autant espargné. Ce petit Jean de Saintré (car ainsi l'appeloit-on long-temps) estoit fort aimé de son maistre le roy Jean, car il estoit tout plein d'esprit, fut envoyé souvent porter de petits messages à sa soeur, qui estoit pour lors veufve (le livre ne dit pas de qui). Cette dame en devint amoureuse après plusieurs messages par luy faits; et un jour, le trouvant à propos et hors de compagnie, elle l'arraisonna, et se mit à demander s'il aimoit point aucune dame de la Cour, et laquelle luy revenoit le mieux; ainsi qu'est la coustume de plusieurs dames d'user de ces propos quand elles veulent donner à aucuns la première pointe ou attaque d'amour, comme j'ay veu pratiquer. Ce petit Jean de Saintré, qui n'avoit jamais songé rien moins qu'à l'amour, luy dit que non encore. Elle luy en alla descouvrir plusieurs, et ce qui luy en sembloit. «Encore moins,» respondit-il, après luy avoir presché des vertus et loüanges de l'amour. Car, aussi bien de ce temps vieux comme aujourd'huy, aucunes grandes dames y estoient sujettes; car le monde n'estoit pas fin comme il est: et les plus fines tant mieux pour elles, qui en faisoient passer de belles aux marys, mais avec leurs hypocrisies et naïvetez. Cette dame donc, voyant ce jeune garçon qui estoit de bonne prise, luy va dire qu'elle luy vouloit donner une maistresse qui l'aymeroit bien, mais qu'il la servist bien, et luy fit promettre, avec toutes les hontes du monde qu'il eust sur ce coup, et surtout qu'il fust secret: enfin elle se déclara à luy qu'elle vouloit estre sa dame et amoureuse; car de ce temps ce mot de _maistresse_ ne s'usoit. Ce jeune page fut fort estonné, pensant qu'elle se moquast ou le voulust faire atrapper ou le faire foüetter. Toutefois elle luy monstra aussitost tant de signes de feu et d'embrasement d'amour, qu'il connut que ce n'estoit pas moquerie; luy disant toujours qu'elle le vouloit dresser de sa main et le faire grand. Tant y a que leurs amours et jouissances durèrent longuement, et estant page et hors de page, jusques à ce qu'il luy fallut aller à un lointain voyage, qu'elle le changea en un gros, gras abbé; et c'est le conte que vous voyez en les _Nouvelles du monde advantureux_, d'un valet de chambre de la reyne de Navarre; là où vous voyez l'abbé faire un affront au dit Jean de Saintré, qui estoit si brave et si vaillant; aussi bien-tost après le rendit-il à M. l'abbé par bon eschange, et au triple. Ce conte est très-beau, et est pris de là où je vous dis. Voilà comme ce n'est d'aujourd'huy que les dames aiment les pages, et mesmes quand ils sont maillés comme perdreaux. Quelles humeurs de femmes, qui veulent avoir des amys prou, mais des marys point! Elles font cela pour l'amour de la liberté, qui est une si douce chose; et leur semble que quand elles sont hors de la domination de leurs marys, qu'elles sont en paradis; car elles ont leur doüaire très-beau, et le mesnagent; ont les affaires de la maison en maniement; elles touchent les deniers; tout passe par leurs mains: au lieu qu'elles estoient servantes, elles sont maistresses, font eslection de leurs plaisirs et de ceux qui leur en donnent à leur souhait. Aucunes il y a qui se faschent certes de ne rentrer en second mariage, soit pour les grandeurs, dignitez, biens et richesses, grades, bons et doux traitements, comme elles faisoient aux autres; ou pensant y trouver du pire, et par ce se contiennent: ainsi que j'ay cogneu et ouy parler de plusieurs grandes dames et princesses, lesquelles, de peur de ne rencontrer à leur souhait de la grandeur, et de perdre leurs rangs, n'ont jamais voulu se marier; mais ne laissent pour cela à faire bien l'amour, et le mettre et convertir en joüissance; et n'en perdoient pour cela ny leurs rangs, ny leurs tabourets, ny leurs siéges et séances. N'estoient-elles pas bienheureuses celles-là, jouyr de la grandeur, et de monter haut et s'abaisser bas tout ensemble? De leur en dire mot, ou leur en faire la remonstrance, n'en faloit point parler; autrement il y avoit plus de despits, plus de desmentis, de négatives, de contradictions et de vengeances.
--J'ay ouy raconter d'une dame veufve et l'ay cogneue, qui s'estoit fait longuement servir à un honneste gentilhomme, sous prétexte de mariage; mais il ne se mettoit nullement en évidence. Une grande princesse, sa maistresse, luy en voulut faire la reprimande. Elle, rusée et corrompue, luy respondit: «Et quoy, madame, seroit deffendu de n'aimer d'amour honneste? ce seroit par trop grande cruauté.» Et on sçait que cet amour honneste s'appeloit un amour bien lascif, et composé de confitures spermatiques: comme certes sont toutes amours, qui naissent toutes pures, chastes et honnestes; mais après se dépucellent, et, par quelque certain attouchement d'une pierre philosophale, se convertissent et se rendent deshonnestes et lubriques.
--Feu M. de Bussy, qui estoit l'homme de son temps qui disoit des mieux, et racontoit aussi plaisamment, un jour à la Cour, voyant une dame veufve, grande, qui continuoit toujours le mestier d'amour, «Et quoy, dit-il, cette jument va-elle encore à l'estallon?» Cela fut rapporté à la dame, qui luy en voulut mal mortel; ce que M. de Bussy sceut: «Et bien, dit-il, je sçay comme je feray mon accord et rabilleray cela. Dites-luy, je vous prie, que je n'ay pas parlé ainsi; mais bien j'ay dit: Cette poultre[96] va-elle encore au cheval? Car je sçay bien qu'elle n'est pas marrye de quoy je la tiens pour dame de joye, mais pour vieille; et lorsqu'elle sçaura que je l'ay nommée _poultre_, qui est une jeune cavalle, elle pensera que je l'ay encore en estime d'une jeune dame.» Par ainsi, la dame, ayant sceu cette satisfaction et rabillement de paroles, s'appaisa, et se remit en amitié avec M. de Bussy; dont nous en rismes bien. Toutefois elle avoit beau faire, car on la tenoit tousjours pour une jument vieille et réparée, qui, toute suragée qu'elle estoit, hannissoit encore aux chevaux. Cette dame ne ressembloit pas à une autre dont j'ay ouy parler, laquelle, ayant esté bonne compagne en son premier temps, et se jettant fort sur l'age, se mit à servir Dieu en jeusnes et oraisons. Un gentilhomme honneste luy remonstrant pourquoy elle faisoit tant de veilles à l'église, et tant de jeusnes à la table, et si c'estoit pour vaincre et matter les aiguillons de la chair, «Hélas! dit-elle, ils me sont tous passez;» proférant ces mots aussi piteusement que jamais fit Milo Crotoniates, ce fort et puissant luiteur; lequel un jour estant descendu dans l'arene, ou le champ des luiteurs, pour y voir l'esbat seulement, car il estoit devenu fort vieux, il y en eut un de la troupe qui luy vient dire s'il ne vouloit point faire encore un coup du vieux temps. Luy, se rebrassant et retroussant ses bras fort piteusement, regardant ses nerfs et muscles, il dit seulement: «Hélas! ils sont morts.» Si cette femme en eust fait de mesme et se fust retroussée, le trait estoit pareil à celuy de Milo; mais on n'y eust veu grand cas qui valust ny qui tentast. Un autre pareil trait et mot au précédent M. de Bussy fit un gentilhomme que je sçay. Venant à la Cour, d'où il avoit esté absent six mois, il vid une dame qui alloit à l'Académie, qui estoit alors introduite à la Cour par le feu Roy: «Comment, dit-il, l'Académie dure encore? on m'avoit dit qu'elle estoit abolie.--En doutez-vous, luy respondit un, si elle y va? son magister luy apprend la philosophie, qui parle et traite du mouvement perpétuel.»
--Une dame de par le monde rencontra bien mieux d'une autre à laquelle on loüoit fort ses beautez, fors qu'elle avoit ses yeux immobiles, qu'elle ne remuoit nullement. «Pensez, dit-elle, que toute sa curiosité est à mettre son mouvement au reste de son corps, et mesme à celuy du mitan, sans le renvoyer à ses yeux.» Or, si je voulois mettre par escrit et tous les bons mots et bons contes que je sçay pour bien amplifier ce sujet, je n'aurois jamais fait, et d'autant que j'ay d'autres pas à faire je m'en désiste, et concluray avec Bocace, cy-dessus allégué, que, et filles, et mariées, et veufves, au moins la plus grande part, tendent toutes à l'amour.
Je ne veux point parler des personnes viles, ny des champs, ny de ville, car telle n'a point esté mon intention d'en escrire, mais des grandes, pour lesquelles ma plume vole. Toutefois, si au vray on me demandoit mon opinion, je dirois volontiers qu'il n'y a que les mariées, tout hazard et danger des marys à part, pour estre propres à l'amour et en tirer prestement l'essence; car les marys les eschauffent tant, que, comme une fournaise qui est souvent bien embrasée, elles ne demandent que de la matiere et du bois pour entretenir tousjours leur chaleur; et aussi qui se veut bien servir de la lampe, il y faut mettre souvent de l'huile; mais aussi garde le jarret, et les embusches de ces marys jaloux, où les plus habiles bien souvent y sont attrapez! Toutefois il y faut aller le plus sagement que l'on peut et le plus hardiment, et faire comme un Roy, lequel, comme il estoit fort sujet à l'amour, et fort aussi respectueux aux dames, et discret, et par conséquent bien-aimé et receu d'elles, quand quelquefois il changeoit de lict et s'alloit coucher en celuy d'une autre dame qui l'attendoit, ainsi que je tiens de bon lieu, jamais il n'y alloit, et fust-ce en ses galeries cachées de Saint Germain, Bloys et Fontainebleau, et petits degrés eschapatoires, et recoins, et galletas de ses chasteaux, qu'il n'eust son valet-de-chambre favory, dit Griffon, qui portoit son espieu devant luy avec le flambeau, et luy après, son grand manteau devant les yeux ou sa robe de nuict, et son espée sous le bras; et estant couché avec la dame, se faisoit mettre son espieu et son espée auprès de son chevet, et Griffon à la porte bien fermée, qui quelquefois faisoit le guet et quelquefois dormoit. Je vous laisse à penser, si un grand roy prenoit si bien garde à soy (car il y en a eu d'atrapez, et des roys et de grands princes); ce que les petits compagnons auprès de ce grand doivent faire. Mais il y a de certains presomptueux qui desdaignent tout; aussi sont-ils bien atrappez souvent.
--J'ay ouy conter que le roy François, ayant en main une fort belle dame qui luy a longtemps duré, allant un jour inopiné à ladite dame et en heure inopinée coucher avec elle, vint à frapper à la porte rudement, ainsi qu'il devoit et avoit pouvoir, car il estoit maistre. Elle qui estoit pour lors accompagnée du sieur de Bonnivet, n'osa pas dire le mot des courtisannes de Rome: _Non si parla, la signora è accompagnata_[97]. Ce fut à s'adviser là où son galand se cacheroit pour plus grande seureté. Par cas c'estoit en esté, où l'on avoit mis des branches et feuilles dans la cheminée, ainsi qu'est la coustume de France. Parquoy elle luy conseille et l'advisa aussitost de se jeter dans la cheminée, et se cacher dans ces feuillages tout en chemise, que bien luy servit de quoy ce n'estoit en hyver. Après que le Roy eut fait sa besogne avec la dame, il voulut faire de l'eau; et se levant, la vint faire dans la cheminée, par faute d'autre commodité; dont il en eust si grande envie, qu'il en arrosa le pauvre amoureux plus que si l'on luy eust jetté un sceau d'eau, car il l'en arrousa, en forme de chantepleure de jardin, de tous costez, voire et sur le visage, par les yeux, par le nez, la bouche, et par tout; possible en eschappa-t-il quelque goutte dans la bouche. Je vous laisse à penser en quelle peine estoit ce gentilhomme, car il n'osoit se remuer, et quelle patience et constance tout ensemble! Le Roy, ayant fait, s'en alla, prit congé de la dame et sortit de la chambre. La dame fit fermer par derrière, et appella son serviteur dans son lict, l'eschauffa de son feu, et lui fit prendre chemise blanche: ce ne fust pas sans rire après la grande appréhension; car s'il eust esté descouvert, et luy et elle estoient en très-grand danger. Cette dame est celle-là mesme laquelle estant fort amoureuse de M. de Bonnivet, en voulant monstrer au Roy le contraire, qui en concevoit quelque petite jalousie, elle luy disoit: «Mais il est bon, Sire, de Bonnivet, qui pense estre beau; et tant plus je luy dis qu'il l'est, tant plus il se voit; et je me moque de luy, et par ainsi j'en passe mon temps, car il est fort plaisant et dit de très-bons mots, si bien qu'on ne sçauroit s'en garder de rire quand on est près de luy, tant il raconte bien.» Elle vouloit par là monstrer au Roy que sa conversation ordinaire qu'elle avoit avec luy n'estoit point l'aimer et en joüir, ny pour fausser compagnie au Roy. Ha! qu'il y a plusieurs dames qui usent de ces ruses pour couvrir leurs amours qu'elles ont avec quelques-uns; elles en disent du mal, s'en moquent devant le monde, et derrière n'en font pas ce beau semblant, et cela s'appellent ruses et astuces d'amour.
--J'ay cogneu une très-grande dame, laquelle, ayant veu un jour sa fille, qui estoit l'une des belles du monde, estre en peine à cause de l'amour d'un gentilhomme dont son frere estoit estomaqué, entr'autres discours que la mère luy dit: «Hé! ma fille, n'aimez plus cet homme-là; il a si mauvaise grâce et façon! il est si laid! il ressemble à un vray pastissier de village.» La fille s'en mit à rire et moquer, et applaudir au dire de sa mère, et l'advoüer pour semblance de pastissier de village; mais qu'il eust un bonnet rouge, toutefois elle l'aimoit. Mais, quelque temps après, qui fut environ six mois, elle le quitta pour en avoir un autre. J'ay connu plusieurs dames qui ont dit pis que pendre des femmes qui aimoient en lieux bas, comme leurs secrétaires, valets de chambre et autres personnes basses, et détestoient devant le monde cet amour plus que poison; et toutefois elles s'y abandonnoient autant, ou plus qu'à d'autres. Et ce sont les finesses des dames, jusque là que, devant le monde, elles se courroucent contre eux, les menacent, les injurient; mais derrière elles s'en accommodent galamment. Ces femmes ont tant de ruses! car, comme dit l'Espagnol, _mucho sabe la sorra; pero sab mas la dama enamorada_; c'est à dire: «Le renard sait beaucoup, mais une dame amoureuse sait bien davantage.» Quoy que fist cette dame précédente pour oster martel au roy François, si ne peut-elle tant faire qu'il ne lui en restast quelques grains en teste: car, comme j'ay sceu, et surquoy il me souvient, qu'une fois m'estant allé pourmener à Chambord, un vieux concierge qui estoit céans, et avoit esté valet de chambre du Roy François m'y reçut fort honnestement; car il avoit dès ce temps-là connu les miens à la Cour et aux guerres, et luy-mesme me voulut monstrer tout; et m'ayant mené à la chambre du Roy, il me monstra un escrit au costé de la fenestre: «Tenez, dit-il, lisez cela, monsieur; si vous n'avez veu de l'escriture du Roy mon maistre, en voilà.» Et l'ayant leu en grandes lettres, il y avoit ce mot: «Toute femme varie.» J'avois avec moy un fort honneste gentilhomme de Périgord, mon amy, qui s'appeloit M. de Roche, qui me dit soudain: «Pensez que quelques-unes de ces dames qu'il aimoit le plus, et de la fidelité desquelles il s'assuroit le plus, il les avoit trouvées varier et luy faire faux-bons, et en elles avoit découvert quelque changement dont il n'estoit guères content, et, de despit, en avoit escrit ce mot.» Le concierge, qui nous ouyt, dit: «C'est mon, vrayment, ne vous en pensez pas moquer: car, de toutes celles que je luy ay jamais veues et cogneues, je n'en ay veu aucune qui n'allast au change plus que ses chiens de la meute à la chasse du cerf; mais c'estoit avec une voix fort basse, car s'il s'en fust apperçu, il les eust bien relevées.» Voyez, s'il vous plaist, de ces femmes qui ne se contentent ny de leurs marys, ny de leurs serviteurs, grands roys et princes et grands seigneurs; mais il faut qu'elles aillent au change et que ce grand roy les avoit bien connues et expérimentées pour telles, et pour les avoir desbauchées et tirées des mains de leurs marys, de leurs mères et de leurs libertez et viduitez.
--J'ay cogneu une bien grande dame, veufve, qui en a fait de mesme: car, encore qu'elle fust quasi adorée d'un très-grand, si falloit-il avoir quelques menus autres serviteurs, afin de ne pas perdre toutes les heures du temps et demeurer en oisiveté; car un seul ne peut pas en ces choses y vaquer ny fournir toujours: aussi que telle est la règle de l'amour, que la dame d'amour n'est pas pour un temps préfix, n'y aussi pour une personne préfixe, ny seule arrestée. Je m'en rapporte à cette dame des _Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, qui avoit trois serviteurs au coup, et estoit si habile qu'elle les sçavoit tous trois fort accortement entretenir.
--J'ay cogneu une dame, laquelle ayant esté servie d'un fort honneste gentilhomme, et puis en ayant esté quittée au bout de quelque temps, se vinrent à raconter de leurs amours passez. Le gentilhomme, qui voulut faire du galant, lui dit: «Et quoy! penseriez vous que vous seule fussiez de ce temps ma maistresse? vous seriez bien estonnée si, avec vous, j'en avois eu deux autres?» Elle luy respondit aussi-tost: «Vous seriez bien plus estonné si vous eussiez pensé estre le seul mon serviteur, car j'en avois bien trois autres pour réserve.» Voilà comment un bon navire veut avoir tousjours deux ou trois ancres pour bien s'affermir. Pour faire fin, vive l'amour pour les femmes! et, comme j'ay trouvé une fois dans les tablettes d'une très-belle et honneste dame qui habloit un peu l'espagnol et l'entendoit très-bien, ce petit refrain escrit de sa propre main, car je la connois très-bien: _Hembra o dama sin campagnero, esperança sin trabajo, y navio sine timon, nunca pueden haser cosa que sea buena_; c'est-à-dire: «Jamais femme ou dame sans compagnon, ny espérance sans travail; ny navire sans gouvernail, ne pourroient faire chose qui vaille.» Ce refrain peut estre bon et pour la femme et pour la veufve, et pour la fille; car et l'une et l'autre ne peuvent rien faire de bon sans la compagnie de l'homme, ny l'espérance que l'on a de les avoir n'est point tant agréable à les attrapper aisément, comme avec un peu de peine et travail, rudesse et rigueur. Toutefois la femme et la veufve n'en donnent pas tant que la fille, d'autant que l'on dit qu'il est plus aisé et facile de vaincre et abattre une personne qui a esté vaincue, abattue et renversée, que celle qui ne le fust jamais; et qu'on ne prend point tant de travail et peine à marcher par un chemin desjà bien frayé et battu, que par celuy qui n'a jamais esté fait ny tracé: et de ces deux comparaisons je m'en rapporte aux voyageurs et guerriers. Ainsi est-il des filles; car mesme il y en a aucunes si capricieuses, qui jamais n'ont voulu se marier, ains vivre toujours en condition filiale; et si on leur demandoit pourquoy, «C'est ainsi, et telle est mon humeur,» disent-elles. Aussi que Cybele, Junon, Vénus, Thétis, Cérès et autres déesses du ciel, ont toutes méprisé ce nom de vierge, fors Pallas, qui prit du cerveau de Jupiter sa naissance, faisant voir par-là que la virginité n'est qu'une opinion conçue en la cervelle. Aussi demandez à nos filles qui ne se marient jamais, ou, si elles se marient, c'est le plus tard qu'elles peuvent, et fort surannées, pourquoy elles ne se marient. «Parce, disent-elles, que je ne le veux, et telle est mon humeur et mon opinion.» Nous en avons veu aux Cours de nos roys aucunes du temps du roy François. Madame la régente avoit une fille belle et honneste, qui s'appeloit Poupincourt, qui ne se maria jamais, et mourut vierge de l'âge de soixante ans, comme elle nasquit, car elle fut très-sage. La Brelaudière est morte fille et pucelle en l'âge de quatre-vingts ans, laquelle on a veu gouvernante de madame d'Angoulesme estant fille. Mademoiselle de Charansonne de Savoye mourut à Tours dernièrement fille, et fut enterrée avec son chapeau et son habit blanc virginal, très-solemnellement, en grande pompe, solemnité et compagnie, en l'âge de quarante-cinq ans ou plus: et ne faut point mettre en doute si c'estoit à faute de party, car, estant l'une des belles et honnestes filles et sages de la Cour, je luy en ay veu refuser de très-bons et très-grands. Ma soeur de Bourdeille, qui est à la Cour fille de la Reyne, a refusé de mesme de fort bons partis, et jamais n'a voulu se marier ny ne le fera, tant elle est résolue et opiniastre de vivre et mourir fille et bien agée; et s'est jusques ici laissée vaincre à cette opinion, et a un bon age. J'ai veu l'infante de Portugal, fille de la feue reyne Eleonor, en mesme résolution, et est morte fille et vierge en l'age de soixante ans ou plus. Ce n'est pas faute de grandeur, car elle estoit grande en tout, ny par faute de biens, car elle en avoit force, et mesme en France, où M. le général Gourgues a bien fait ses affaires; ny pour faute de dons de nature, car je l'ay veüe à Lisbonne, en l'age de quarante-cinq ans, une très-belle et agréable fille, de bonne grace, de belle apparence, douce, agréable, et qui méritoit bien un mary pareil à elle en tout, courtoise, et mesme à nous autres Français. Je le peux dire, pour avoir eu cet honneur d'avoir parlé à elle souvent et privement. Feu M. le grand prieur de Lorraine, lorsqu'il mena ses galères du levant en ponant pour aller en Écosse, du temps du petit roy François, passant et séjournant à Lisbonne quelques jours, la visita et vid tous les jours: elle le receut fort courtoisement et se pleust fort en sa compagnie, et luy fit tout plein de beaux présents. Entre autres, elle luy bailla une chaisne pour pendre sa croix, toute de diamants et rubis, et perles grosses proprement et richement élabourées; et pouvoit valoir de quatre à cinq mille escus, et luy faisoit trois tours; car je croy qu'elle pouvoit bien valoir cela: aussi l'engageoit-il toujours pour trois mille escus, ainsi qu'il fit une fois à Londres, lorsque nous tournions d'Écosse; mais aussitost en France il l'envoya desengager, car il l'aimoit pour l'amour de la dame de laquelle il estoit encapricié et fort pris: et croy qu'elle ne l'aimoit pas moins, et que volontiers elle eust rompu son noeud virginal pour luy; cela s'appelle par mariage, car c'estoit une très-sage et vertueuse princesse: et si diray-je bien plus, que, sans les troubles qui commencèrent en France, messieurs ses frères l'attiroient et l'y tenoient. Il vouloit luy-mesme retourner avec ses galères et reprendre mesme route, et revoir cette princesse, et luy parler de nopces: et croy qu'il n'en fust point esté esconduit, car il estoit d'aussi bonne maison qu'elle, et extrait de grands roys comme elle, et surtout l'un des beaux, des agréables, des honnestes et des meilleurs de la chrestienté; messieurs ses frères, principalement les deux aisnez, car ils estoient les oracles de tous et conduisoient la barque: je vis un jour qu'il leur en parloit, leur racontant son voyage et les plaisirs qu'il avoit receus là, et les faveurs: ils vouloient fort qu'il refist le voyage et y retournast encore, et luy conseilloient de donner là, car le Pape en eust aussitost donné la dispense de la croix: et, sans ces maudits troubles, il y alloit et en fust sorty, à mon advis, à son honneur et contentement. La dite princesse l'aimoit fort, et m'en parla en très-bonne part, et le regretta beaucoup, m'interrogeant de sa mort, et comme esprise, ainsi qu'il est aisé, en telle chose, à un homme un peu clairvoyant le connoistre.