Part 18
--Il n'y a pas long-temps qu'en une certaine contrée de Guyenne, une damoiselle mariée, de fort bon lieu et bonne part, ainsi qu'elle advisoit estudier ses enfants, leur précepteur, par une certaine manie et frénésie, ou possible pour rage d'amour qui luy vint soudain, il prit une espée qui estoit de son mary sur le lict, et luy en donna si bien, qu'il luy perça les deux cuisses et les deux labies de sa nature de part en part, dont depuis elle en cuida mourir, sans le secours d'un bon chirurgien. Son cas pouvoit bien dire qu'il avoit esté en deux diverses guerres et attaqué fort diversement. Je crois que la veuë après n'en estoit guères plaisante, pour estre ainsi balafré et ses aisles ainsi brisées: je les dis aisles, par ce que les Grecs appellent ces labies _hymenoea_; les Latins les nomment _aloe_, et les François, labies, lèvres, landrons, landilles et autres mots: mais je trouve qu'à bon droit les Latins les appellent aisles; car il n'y a ny animal ny oiseau, soit-il faucon, niais ou sor, comme celuy de nos fillaudes, soit-il de passage, ou hagard ou bien dressé, de nos femmes mariées ou veufves, qui aille mieux ny ait l'aisle si viste.
Je le puis appeler aussi animal avec Rabelais, d'autant qu'il s'esmeut de soy-mesme; et, soit à le toucher ou à le voir, on le sent et le void s'esmouvoir et remuer de luy-mesme, quand il est en appetit.
D'autres, de peur de rhumes et catheres, se couvrent dans le lict de couvre-chefs alentour de la teste, par Dieu, plus que sorcières: au partir de-là, bien habillées, elles sont saffrettes comme poupines, et d'autres fardées et peintrées comme images, belles au jour, et la nuict dépeintes et très-laides.
Il faudroit visiter telles dames avant les aimer, espouser et en jouir, ainsi que faisoit Octave César avec ses amis, qui faisoit despouiller aucunes grandes dames et matrosnes romaines, voire des vierges mûres d'aage, et les visitoit d'un bout à l'autre, comme si ce fussent esclaves et serves vendues par un certain maquignon nommé Torane; et selon qu'il les trouvoit à son gré et son point, ny tarées, il en joüissoit.
De mesme en font les Turcs en leur bazestan de Constantinople et autres grandes villes, quand ils achettent des esclaves de l'un et de l'autre sexe.
Or je n'en parleray plus, encore pensé-je en avoir trop dit; et voilà comment nous sommes bien trompez en beaucoup de veuës que nous pensons et croyons très-belles. Mais, si nous y sommes bien autant édifiés et satisfaits en d'aucunes autres, lesquelles sont si belles, si nettes, propres, fraisches, caillées, si aimables et si en bon point, bref, si accomplies en toutes parties du corps, qu'après elles toutes veuës mondaines sont chétives et vaines; dont il y a des hommes qui, en telles contemplations, s'y perdent tellement, qu'ils ne songent qu'aux actions: aussi, bien souvent telles dames se plaisent à se monstrer sans nulle difficulté, pour ne se sentir taschées d'aucunes macules, pour nous faire plus entrer en tentation et concupiscence.
Nous estans un jour au siége de La Rochelle, le pauvre feu M. de Guise, qui me faisoit l'honneur de m'aimer, s'en vint me monstrer des tablettes qu'il venoit de prendre à Monsieur, frère du Roy, nostre général, dans la poche de ses chausses, et me dit: «Monsieur me vient de faire un desplaisir et la guerre pour l'amour d'une dame; mais je veux avoir ma revanche; voyez ce que j'y ai mis dedans et lisez.» Me donnant les tablettes, je vis escrits de sa main ces quatre vers qu'il venoit de faire, mais le mot de f...... y estoit tout à trac.
Si vous ne m'avez coguue Il n'a pas tenu à moy; Car vous m'avez bien veu nue, Et vous ay monstré de quoy.
Puis, me nommant la dame, ou pour mieux dire fille, de laquelle je me doutois pourtant, je lui dis que je m'estonnois fort qu'il ne l'eust touchée et cogneue, d'autant que les approches en avoient esté grandes, et que le bruit en estoit par trop commun; mais il m'asseura que non, et que ce n'avoit esté que sa faute. Je luy replicquay: «Il falloit donc, Monsieur, ou qu'alors il fust si las et recreu d'ailleurs, qu'il n'y pust fournir, ou qu'il fust si ravi en la contemplation de cette beauté nue, qu'il ne se souciast de l'action!--Possible, me respondit ce prince, qu'il se pourroit faire; mais tant y a que ce coup il y faillit, et je luy en fais la guerre, et je luy vais remettre ces tablettes dans sa poche, qu'il visitera selon sa coustume, et y lira ce qu'il y faut; et, amprès, me voilà vengé.» Ce qu'il fit, et ne fut amprès sans en rire tous deux à bon escient, et s'en faire la guerre plaisamment; car, pour lors, c'estoit une très-grande amitié et privauté entr'eux deux, bien depuis estrangement changée.
--Une dame de par le monde, ou plustost fille, estant fort aimée et privée d'une très-grande princesse, estoit dans le lict se rafraischissant, comme estoit la coutume: vint un gentilhomme la voir, qui pour elle brusloit d'amour; mais il n'en avoit autre chose. Cette dame fille estant ainsi aimée et privée de sa maistresse, s'approchant d'elle tout bellement, sans faire semblant de rien, tout-à-coup vint à tirer toute la couverture de dessus elle, si bien que le gentilhomme, point paresseux de ses yeux aucunement, les jetta aussi-tost, dessus qui vid, à ce que depuis il m'a fait le conte, la plus belle chose qu'il vid ny qu'il verra jamais, qui estoit ce beau corps nud, et ses belles parties, et cette blanche, jolie et belle charnure, qu'il pensa voir les beautez du paradis. Mais cela ne dura guieres; car, tout aussi-tost la couverture fut tournée prendre par la dame, la fille en estant partie de là, et de bonheur. Cette belle dame, tant plus elle se remuoit à reprendre la couverture, tant plus elle se faisoit paroistre; ce qui n'endommageoit nullement la veuë et le plaisir du gentilhomme, qui autrement ne s'empeschoit à la recouvrir, bien sot fust esté: pourtant, tellement quellement, elle recouvra sa couverture, se remit, en se courouçant assez doucement contre la fille, et luy disant qu'elle le payeroit. La demoiselle luy dit, qui estoit un petit à l'escart: «Madame, vous m'en aviez fait une; pardonnez-moy si je vous l'ay rendue;» et, passant la porte, s'en alla. Mais l'accord fut fait aussi-tost.
Cependant le gentilhomme se trouva si bien de telle veuë, et en telle extase de plaisir et contentement, que je luy ay ouy dire cent fois qu'il n'en vouloit d'autre en sa vie, que de vivre au songer de cette ordinaire contemplation; et certes il avoit raison: car, selon la monstre de son beau visage, le non-pareil, et sa belle gorge, dont elle a tant repeu le monde, pouvoit assez monstrer que dessous il y avoit de caché de plus exquis; et me disoit qu'entre telles beautez, c'estoit la dame la mieux flanquée et le plus haut qu'il eust jamais veue: ainsi le pouvoit-elle estre, car elle estoit de très-riche taille; mesme entre les beautez il faut qu'elle le soit, ny plus ny moins qu'une forteresse de frontière.
Amprès que ce gentilhomme m'eut tout conté, je ne lui peus que dire: «Vivez donc, vivez, mon grand amy, avec cette contemplation divine et cette beatitude que jamais ne puissiez-vous mourir; et moy au moins, avant mourir, puisse-je avoir une telle veuë!»
Ledit gentilhomme en eut pour jamais cette obligation à la demoiselle, et tousjours depuis l'honora et l'aima de tout son coeur. Aussy luy estoit-il serviteur fort; mais il ne l'espousa, car un autre plus riche que luy la luy embla, ainsi qu'est la coustume à toutes de courir aux biens.
Telles veuës sont belles et agréables; mais il se faut donner garde qu'elles ne nuisent, comme celle de la belle Diane nuë au pauvre Actéon, ou bien une que je vais dire.
--Un Roy de par le monde aima fort en son temps une bien belle, honneste et grand dame veufve, si bien qu'on l'en tenoit charmé; car peu il se soucioit des autres, voire de sa femme, si non que par intervalles, car cette dame emportoit tousjours les plus belles fleurs de son jardin; ce qui faschoit fort à la Reyne, car elle se sentoit aussi belle et agréable que serviable, et digne d'avoir d'aussi friands morceaux, dont elle s'en esbahissoit fort; de quoy en ayant fait sa complainte à une sienne grand'dame favorite, elle complotta avec elle d'aviser s'il y avoit tant de quoy, mesmes espier par un trou le jeu que joüeroient son mary et la dame. Par quoy elle advisa de faire plusieurs trous au-dessus de la chambre de ladite dame, pour voir le tout et la vie qu'ils demeneroient tous deux ensemble: dont se mirent à tel spectacle; mais ils n'y virent rien que très-beau, car elles y apperceurent une femme très-belle, blanche, délicate et très-fraische, moitié en chemise et moitié nue, faire des caresses à son amant, des mignardises, des folastreries bien grandes, et son amant lui rendre la pareille, de sorte qu'ils sortoient du lict, et tout en chemise se couchoient et s'esbattoient sur le tapis velu qui estoit auprès du lict, affin d'éviter la chaleur du lict, et pour mieux en prendre le frais; car c'estoit aux plus grandes chaleurs.
Ainsi que j'ay cogneu aussi un très-grand prince, qui prenoit de mesme son déduit avec sa femme, qui estoit la plus belle femme du monde, affin d'éviter le chaud que produisoient les grandes chaleurs de l'esté, ainsi que luy-mesme disoit.
Cette princesse donc, ayant veu et apperceu le tout, de dépit s'en mit à plorer, gémir, souspirer et attrister, luy semblant, et aussi le disant, que son mary ne luy rendoit le semblable, et ne faisoit les folies qu'elle luy avoit veu faire avec l'autre.
L'autre dame qui l'accompagnoit se mit à la consoler et luy remonstrer pourquoy elle s'attristoit ainsi, ou bien, puisqu'elle avoit esté si curieuse de voir telles choses, quil n'en falloit pas espérer de moins.
La princesse ne respondit autre chose, si non: «Hélas, ouy! j'ay voulu voir chose que je ne devois avoir voulu voir, puisque la veuë m'en fait mal.»
Toutesfois, après s'estre consolée et résolue, elle ne s'en soucia plus, et le plus qu'elle put, continua ce passe-temps de veuë, et le convertit en risée, et possible en autre chose.
--J'ay ouy parler d'une grande dame de par le monde, mais grandissime, qui, ne se contentant de la lascivité naturelle, car elle estoit grand putain, et mariée et veufve, aussi estoit-elle fort belle: pour se provoquer et exciter davantage, elle faisoit despouiller ses dames et filles, je dis les plus belles, et se délicatoit fort à les voir; et puis elle les battoit du plat de la main sur les fesses avec de grandes claquades et plamussades assez rudes, et les filles qui avoient délinqué quelque chose, avec de bonnes verges; et alors son contentement estoit de les voir remüer et faire les mouvements et tordions de leur corps et fesses, lesquelles, selon les coups qu'elles recevoient, en monstroient de bien estranges et plaisantes.
Aucunes fois, sans les despouiller, les faisoit trousser en robbe (car pour lors elles ne portoient pas de calsons), et les claquetoit et foüettoit sur les fesses, selon le sujet qu'elles luy donnoient, ou pour les faire rire, ou pour plorer: et, sur ces visions et contemplations, y aiguisoit si bien ses appetis, qu'après elle les alloit passer bien souvent à bon escient avec quelque gallant homme bien fort et robuste.
Quelle humeur de femme! Si bien qu'on dit qu'ayant une fois veu par la fenestre de sont chasteau, qui visoit sur la rue, un grand cordonnier, estrangement proportionné, pisser contre la muraille dudit chasteau, elle eut envie d'une si belle et grande proportion; et de peur de gaster son fruit pour son envie, elle luy manda par un page de la venir trouver en une allée secrète de son parc, où elle s'estoit retirée, et là elle se prostitua à luy en telle façon qu'elle en engrossa. Voilà ce que servit la veuë à cette dame.
Et de plus, j'ay ouy dire qu'outre ses femmes et filles ordinaires qui estoient à sa suite, les estrangeres qui la venoient voir, dans les deux ou trois jours, ou toutes les fois qu'elles y venoient, elle les apprivoisoit aussi-tost à ce jeu, faisant monstrer aux siennes premierement le chemin, et aller devant elles, et les autres après; si bien qu'elles estoient estonnées de ce jeu les unes, et les autres non. Vrayment, voilà un plaisant exercice!
--J'ay ouy parler d'un grand aussi qui prenoit plaisir de voir ainsi sa femme nue ou habillée, et la fouetter de claquades, et la voir manier de son corps.
--J'ay ouy dire à une honneste dame qu'estant fille sa mère la fouettoit tous les jours deux fois, non pour avoir forfait, mais parce qu'elle pensoit qu'elle prenoit plaisir à la voir ainsi remuer les fesses et le corps, pour autant d'en prendre d'appetit ailleurs: et tant plus elle alla sur l'age de quatorze ans, elle persista et s'y acharna de telle façon, qu'à mode qu'elle l'accostoit elle la contemploit encore plus.
--J'ay bien ouy dire pis d'un grand seigneur et prince, il y a plus de quatre-vingts ans, qu'avant qu'aller habiter avec sa femme se faisoit fouetter, ne pouvant s'esmouvoir ny relever sa nature baissante sans ce sot remede. Je desirerois volontiers qu'un médecin excellent m'en dist la raison.
Ce grand personnage, Picus Mirandula, raconte avoir veu un certain gallant en son temps, qui, d'autant plus qu'on l'estrilloit à grandes sanglades d'estrivieres, c'estoit lors qu'il estoit le plus enragé après les femmes; et n'estoit jamais si vaillant après elles s'il n'estoit ainsi estrillé: après il faisoit rage. Voilà de terribles humeurs de personnes!
Encore celle de la veuë des autres est plus agréable que la derniere.
--Moy estant à Milan, un jour on me fit un conte de bonne part, que feu M. le marquis de Pescaire, dernier mort, vice-roy en Sicile, vint grandement amoureux d'une fort belle dame; si-bien qu'un matin, pensant que son mary fust allé dehors, l'alla visiter qu'il la trouva encores au lict; et, en devisant avec elle, n'en obtint rien que la voir et la contempler à son aise sous le linge, et la toucher de la main.
Sur ces entrefaites survint le mary, qui n'estoit du calibre du marquis en rien, et les surprit de telle sorte, que le marquis n'eut loisir de retirer son gand, qui s'estoit perdu, je ne sçai comment, parmy les draps, comme il arrive souvent. Puis, luy ayant dit quelques mots, il sortit de la chambre, conduit pourtant du gentilhomme, qui amprès estre retourné, par cas fortuit trouva le gand du marquis perdu dans les draps, dont la dame ne s'en estoit pas apperceue. Il le prit et le serra, et puis faisant la mine froide à sa femme, demeura long-temps sans coucher avec elle, ny la toucher: parquoy un jour elle seule dans sa chambre, mettant la main à la plume, se mit à faire ce quatrain:
_Vigna era, vigna son._ _Era podata, or più non son;_ _E son sò per qual cagion_ _Non mi poda il mio patron._
Et puis laissant ce quatrain escrit sur la table, le mary vint, qui vid ces vers sur la table, prend la plume et fait response:
_Vigna eri, vigna sei,_ _Eri podata, e più non sei,_ _Per la granfa del leon,_ _Non ti poda il tuo patron._
Et puis les laissa aussi sur la table. Le tout fut appporté au marquis, qui fit response:
_A la vigna che voi dicete_ _Io fui, e qui restete;_ _Alzai il pamparo, guardas la vite;_ _Mà non toccai, si Dio m' ajute._
Cela fut rapporté au mary, qui, se contentant d'une si honorable réponse et juste satisfaction, reprit sa vigne et la cultiva aussi-bien que devant; et jamais mary et femme ne furent mieux.
Je m'en vais les traduire en françois, afin que chacun l'entende.
Je suis esté une belle vigne et le suis encore, Je suis esté d'autrefois très-bien cultivée; Ast heure je ne le suis point; et si ne sçay Pourquoi mon patron ne me cultive plus.
_Response._
Ouy, vous avez esté vigne telle, et l'estes encore Et d'autrefois bien cultivée, ast heure plus; Pour l'amour de la griffe du lyon, Vostre mary ne vous cultive plus.
_Response du marquis._
A la vigne que vous autres dites Je suis esté certes, et y restay un peu; J'en haussay le pampre et en regardai la vis et le reasin. Mais Dieu ne me puisse aider si jamais j'y ay touché!
Par cette griffe de lion il veut dire le gand qu'il avoit trouvé esgare entre les linceuls. Voylà encor un bon mary qui ne sombragea pas trop, et se despouillant de soubçon, pardonna ainsi à sa femme: et certes il y a des dames, lesquelles se plaisent tant en elles-mesmes, qu'elles se contemplent et se regardent nues, de sorte qu'elles se ravissent se voyans si belles, comme Narcissus. Que pouvons-nous donc faire les voyant et arregardant?
--Marianne, femme d'Hérode, belle et honneste femme, son mary voulant un jour coucher avec elle en plein midy et voir à plein ce qu'elle portoit, lui refusa à plat, ce dit Josephe. Il n'usa pas de puissance de mary, comme un grand seigneur que j'ay cogneu, à l'endroit de sa femme, qui estoit des belles, qu'il assaillit ainsi en plein jour, et la mit toute nue, elle le déniant fort. Après il luy renvoya ses femmes pour l'habiller, qui la trouverent toute honteuse et esplorée.
--D'autres dames y a-t-il lesquelles à dessein ne font pas grand scrupule de faire à pleine veuë la monstre de leur beauté, et se descouvrir nues, afin de mieux encapricier et marteller leurs serviteurs, et les mieux attirer à elles; mais ne veulent permettre nullement la touche précieuse, au moins aucunes, pour quelque temps; car, ne se voulans arrester en si beau chemin, passent plus outre, comme j'en ay ouy parler de plusieurs, qui ont ainsi long-temps entretenu leurs serviteurs de si beaux aspects. Bien-heureux sont-ils ceux qui s'y arrestent aux patiences, sans se perdre par trop en tentation: et faut que celuy soit bien enchanté de vertu, qui, en voyant une belle femme, ne se gaste point les yeux; ainsi que disoit Alexandre quelquesfois à ses amis, que les filles des Perses faisoient grand mal aux yeux à ceux qui les regardoient; et, pour ce, tenant les filles du roy Darius ses prisonnieres, jamais ne les saluoit qu'avec les yeux baissez, et encor le moins qu'il pouvoit, de peur qu'il avoit d'estre surpris de leur excellente beauté. Ce n'est dès-lors seulement, mais d'aujourd'hui, qu'entre toutes les femmes d'Orient les Persiennes ont le los et le prix d'estre les plus belles et accomplies en proportions de leur corps et beauté naturelle, gentilles, propres en leurs habits et chaussures, mesmement, et sur toutes, celles de l'ancienne et royale ville de Seiras, lesquelles sont tellement loüées en leurs beautez, blancheurs et plaisantes civilitez et bonne grace, que les Mores, par un antique et commun proverbe, disent que leur prophete Mahomet ne voulut jamais aller à Seiras, de crainte que s'il y eust veu une fois ces belles femmes, jamais amprès sa mort son ame ne fust entrée en paradis. Ceux qui y ont esté et en ont escrit le disent ainsi; en quoy on notera l'hypocrite contenance de ce bon marault et rompu prophete, comme s'il ne se trouvoit pas escrit, ce dit Belon, en un livre arabe, intitulé _Des bonnes coustumes de Mahomet_, le loüant de ses forces corporelles, qui se vantoit de pratiquer et repasser ces unze femmes qu'il avoit en une mesme heure l'une après l'autre. Au diable soit le marault! n'en parlons plus: quand tout est dit, je suis bien à loisir d'en parler. J'ay veu faire cette question, sur ce trait d'Alexandre que je viens de dire, et de Scipion l'Afriquain, lequel des deux acquist plus grand louange de continence. Alexandre, se défiant des forces de sa chasteté, ne voulut point voir ces belles dames persiennes: Scipion, après la prise de Carthage la neufve, vid cette belle fille espagnole que ses soldats luy amenerent, et luy offrirent pour la part de son butin, laquelle estoit si excellente en beauté et en si bel aage de prise, que par-tout où elle passoit elle animoit et admiroit les yeux de tous à la regarder, et Scipion mesme; lequel, l'ayant saluée fort courtoisement, s'enquist de quelle ville d'Espagne elle estoit, et de ses parents. Il luy fut dit, entr'autres choses, qu'elle estoit accordée à un jeune homme nommé Alucius, prince des Celtibériens, à qui il la rendit, et à ses pere et mere, sans la toucher; dont il obligea la dame, les parents et le fiancé, si bien qu'ils se rendirent depuis très-affectionnez à la ville de Rome et à la République. Mais que sçait-on si dans son ame cette belle dame n'eust point desiré avoir esté un peu percée et entamée premièrement de Scipion, de luy, dis-je, qui estoit beau, jeune, brave, vaillant et victorieux? Possible que si quelque privé ou privée des siennes et des siens luy eust demandé en foy et conscience si elle ne l'eust pas voulu, je laisse à penser ce qu'elle eust respondu, ou fait quelque petite mine approchant de l'avoir desiré, et, s'il vous plaist, si son climat d'Espagne et son soleil couchant ne la sçavoit pas rendre, et plusieurs autres dames d'aujourd'huy et de cette contrée, belles et pareilles à elle, chaudes et aspres à cela, comme j'en ay veu quantité. Il ne faut donc point douter si cette belle et honneste fille fut esté requise et sollicitée de ce beau jeune homme Scipion, qu'elle ne l'eust pris au mot, voire sur l'autel de ses dieux prophanes. En cela ce Scipion a esté certes loüé d'aucuns de ce grand don de continence; d'autres il en a esté blasmé: car en quoy peut monstrer un brave et valleureux cavallier la générosité de son coeur, qu'envers une belle et honneste dame, si-non luy faire parestre par effet qu'il prise sa beauté et l'ayme beaucoup, sans luy user de ces respects, froideurs, modesties et discrétions, que j'ay veu souvent appeller, à plusieurs cavalliers et dames, plustost sottises et faillement de coeur que vertus. Non, ce n'est pas qu'une belle et honneste dame aime dans son coeur, mais une bonne joüissance, sage, discrete et secrete. Enfin, comme dist un jour une honneste dame lisant cette histoire, c'estoit un sot que Scipion, tout brave et généreux capitaine qu'il fust, d'aller obliger des personnes à soy et au party romain par un si sot moyen, qu'il eust pu faire par un autre plus convenable, et mesmes puis que c'estoit un butin de guerre, duquel en cela on doit triompher autant ou plus que de toute autre chose. Le grand fondateur de sa ville ne fit pas ainsi, quand les belles dames sabines furent ravies, à l'endroit de celle qu'il eust pour sa part, et en fit à son bon plaisir, sans aucun respect; dont elle s'en trouva bien, et ne s'en soucia guières, ny elle ny ses compagnes, qui firent leur accord aussi-tost avec leurs marys et ravisseurs, et ne s'en formalisèrent comme leurs peres et meres, qui en firent esmouvoir grosse guerre. Il est vray qu'il y a gens et gens, femmes et femmes, qui ne veulent accointance de tout le monde en cette façon: et toutes ne sont pareilles à la femme du roy Ortragon, l'un des roys gaulois d'Asie, qui fut belle en perfection; et, ayant esté prise en sa deffaite par un centenier romain, et sollicitée de son honneur, la trouvant ferme, elle qui eut horreur de se prostituer à luy, et à une personne si vile et basse, il la prit par force et violence, que la fortune et advanture de guerre lui avoit donné par droit d'esclavitude; dont bien-tost il s'en repentit et en eut la vengeance; car elle luy ayant promis une grande rançon pour sa liberté, et tous deux estants allez au lieu assigné pour en toucher l'argent, le fit tuer ainsi qu'il le contoit, et puis l'emporta et la teste à son mary, auquel confessa librement que celuy-là lui avoit violé véritablement sa chasteté, mais qu'elle en avoit eu la vengeance en cette façon: ce que son mary l'approuva et l'honora grandement. Et depuis ce temps-là, dit l'histoire, conserva son honneur jusques au dernier de sa vie avec toute sainteté et gravité: enfin elle en eut ce bon morceau, fust qu'il vint d'un homme de peu. Lucrèce n'en fit pas de mesme, car elle n'en tasta point, bien qu'elle fust sollicitée d'un brave roy: en quoy elle fit doublement de la sotte, de ne luy complaire sur-le-champ et pour un peu, et de se tuer.