Part 16
J'ay ouy dire à plusieurs dames et cavalliers qui ont mené l'amour, que, sans la veüe et la parole, elles aymeroient autant ressembler les bestes brutes, lesquelles, par un appétit naturel et sensuel, n'ont autres soucy ne amitié que de passer leur rage et chaleur. Aussi ay-je ouy dire à plusieurs seigneurs et gallants gentilshommes qui ont couché avec de grandes dames, ils les ont trouvées cent fois plus lascives et débordées en paroles, que les femmes communes et autres. Elles le peuvent faire à finesse, d'autant qu'il est impossible à l'homme, tant vigoureux soit-il, de tirer au collier et labourer tousjours; mais, quand il vient à la pose et au relasche, il trouve si bon et si appétissant quand sa dame l'entretient de propos lascifs et mots folastrement prononcés, que, quand Vénus seroit la plus endormie du monde, soudain elle est esveillée; mesmes que plusieurs dames, entretenant leurs amants devant le monde, fust aux chambres des reynes et princesses et ailleurs, les pipoient, car elles leur disoient des paroles si lascives et si friandes qu'elles et eux se corrompoient comme dedans un lict: nous, les arregardans, pensions qu'elles tinssent autres propos. C'est pourquoy Marc Antoine aima tant Cléopatre et la préféra à sa femme Octavia, qui estoit cent fois plus aimable et belle que la Cléopatre; mais cette Cléopatre avoit la parole si affettée, et le mot si à propos, avec ses façons et graces lascives, qu'Antoine oublia tout pour son amour. Plutarque nous en fait foy sur aucuns brocards ou sobriquets qu'elle disoit si gentiment, que Marc Antoine, la voulant imiter, ne ressembloit à ses devis (encore qu'il voulust faire du gallant) qu'un soldat et gros gendarme, au prix d'elle et de sa belle frase de parler. Pline fait un conte d'elle que je trouve fort beau, et, par ce, je le répéteray ici un peu. C'est qu'un jour, ainsi qu'elle estoit en ses plus gaillardes humeurs, et qu'elle s'estoit habillée à l'advenant et à l'advantage, et surtout de la teste d'une guirlande de diverses fleurs convenante à toute paillardise, ainsi qu'ils estoient à table, et que Marc Antoine voulut boire, elle l'amusa de quelque gentil discours, et cependant qu'elle parloit, à mesure elle arrachoit de ses belles fleurs de sa guirlande, qui néantmoins estoient toutes semées de poudre empoisonnée, et les jettoit peu à peu dans la coupe que tenoit Marc Antoine pour boire; et ayant achevé son discours, ainsi que Marc Antoine voulut porter la coupe au bec pour boire, Cléopatre luy arreste tout court la main, et ayant aposté un esclave ou criminel qui estoit là près, le fit venir à luy, et lui fit donner à boire ce que Marc Antoine alloit avaler, dont soudain il en mourut; et puis, se tournant vers Marc Antoine, lui dit: «Si je ne vous aimois comme je fais, je me fusse maintenant défaite de vous, et eusse fait le coup volontiers, sans que je vois bien que ma vie ne peut estre sans la vostre.» Cette invention et cette parole pouvoient bien confirmer Marc Antoine en son amitié, voire le faire croupir davantage aux costez de sa charnure. Voilà comment servit l'éloquence à Cléopatre, que les histoires nous ont escrite très-bien disante: aussi ne l'appeloit-il que simplement la Reyne, pour plus grand honneur, ainsi qu'il escrit à Octave César, avant qu'ils fussent déclarés ennemys. «Qui t'a changé, dit-il, pour ce que j'embrasse la Reyne? elle est ma femme. Ay-je commencé dès ast heure? Tu embrasses Drusille, Tortale, Leontile, ou Rufile, ou Salure Litiseme, ou toutes: que t'en chaut-il sur quelle tu donnes, quand l'envie t'en prend?» Par là Marc Antoine louoit sa constance et blasmoit la variété de l'autre d'en aimer tant au coup, et luy n'aimoit que sa Reyne, dont je m'estonne qu'Octave ne l'aima après la mort de Marc Antoine. Il se peut faire qu'il la vit quand il la vit et la fit venir seule en sa chambre, et qu'elle l'harangua: possible qu'il n'y trouva pas ce qu'il pensoit, ou la meprisa pour quelque autre raison, et en voulut faire son triomphe à Rome et la monstrer en parade; à quoi elle remédia par sa mort advancée.
Certes, pour retourner à notre dire premier, quand une dame se veut mettre sur l'amour, ou qu'elle y est une fois bien engagée, il n'y a orateur au monde qui die mieux qu'elle. Voyez comme Sophonisba nous a esté descrite de Tite Live, d'Appian et d'autres, si bien disante à l'endroit de Massinissa, lorsqu'elle vint à luy pour l'aimer, gaigner et réclamer, et après quand il lui fallut avaller le poison. Bref, toute dame, pour estre bien aimée, doit bien parler, et volontiers on en voit peu qui ne parlent bien et n'ayent des mots pour esmouvoir le ciel et la terre, et fust-elle glacée en plein hyver. Celles surtout qui se mettent à l'amour, et si elles ne savent rien dire, elles sont si dessavourées, que le morceau qu'elles vous donnent n'a ny goust ny saveur: et quand M. du Bellay, parlant de sa courtisanne et déclarant ses moeurs, dit qu'elle estoit sage au parler et folastre à la couche[56], cela s'entend en parlant devant le monde et entretenant l'un et l'autre; mais lorsque l'on est à part avec son amy, toute gallante dame veut estre libre en sa parole et dire ce qu'il luy plaist, afin de tant plus esmouvoir Vénus.
J'ay ouy faire des contes à plusieurs qui ont joüi de belles et grandes dames, ou qui ont esté curieux de les escouter parlant avec d'autres dedans le lict, qu'elles estoient aussi libres et folles en leur parler que courtisannes qu'on eust sceu connoistre: et qui est un cas admirable, est que, pour estre ainsi accoustumées à entretenir leurs marys, ou leurs amys, de mots, propos et discours sallaux et lascifs, mesmes nommer tout librement ce qu'elles portent au fond du sac sans farder, et pourtant, quand elles sont en leurs discours, jamais ne s'extravaguent, ni aucun de ces mots sallaux leur vient à la bouche: il faut bien dire qu'elles se savent bien commander et dissimuler; car il n'y a rien qui frétille tant que la langue d'une dame ou fille de joie. Sy ay-je cogneu une très-belle et honneste dame de par le monde, qui, devisant avec un honneste gentilhomme de la Cour des affaires de la guerre durant ces civiles, elle lui dit: «J'ay ouy dire que le Roy à fait rompre tous les c... de ce pays-là.» Elle vouloit dire _les ponts_. Pensez que, venant de coucher d'avec son mary, ou songeant à son amant, elle avoit encore ce nom frais en la bouche: et le gentilhomme s'en eschauffa en amours d'elle pour ce mot.
--Une autre dame que j'ai cogneue, entretenant une autre grand dame plus qu'elle, et luy louant et exaltant ses beautez, elle lui dit après: «Non, madame, ce que je vous en dis, ce n'est point pour vous adultérer;» voulant dire _adulater_, comme elle le rhabilla ainsi: pensez qu'elle songeoit à l'adultère et à adultérer. Bref, la parole en jeu d'amours a une très-grande efficace; et où elle manque le plaisir en est imparfait: aussi, à la vérité, si un beau corps n'a une belle ame, il ressemble mieux son idole qu'un corps humain; et s'il se veut faire bien aimer, tant beau soit-il, il faut qu'il se fasse seconder d'une belle ame: que s'il ne l'a de nature, il la faut façonner par art.
--Les courtisannes de Rome se moquent fort des gentilles dames de Rome, lesquelles ne sont apprises à la parole comme elles; et disent que _chiavano come cani, ma che sono quiete della bocca como sassi_[57].
Et voilà pourquoy j'ai cogneu beaucoup d'honnestes gentilshommes qui ont refusé l'accointance de plusieurs dames, je vous dis très-belles, parce qu'elles estoient idiotes, sans ame, sans esprit et sans parole, et les ont quittées tout à plat: et disoient qu'ils aimoient autant avoir à faire avec une belle statue de quelque beau marbre blanc, comme celuy qui en aima une à Athenes jusques à en joüir.
Et pour ce, les estrangers qui vont par pays ne se mettent à guières aymer les femmes estrangères, ny volontiers s'en caprichent pour elles, d'autant qu'ils ne s'entendent point, ny leur parole ne leur touche aucunement au coeur; j'entends ceux qui n'entendent leur langage: et s'ils s'accostent d'elles, ce n'est que pour contenter autant nature, et esteindre le feu naturel bestialement, et puis _andar in barca_[58]; comme dist un Italien un jour desembarqué à Marseille, allant en Espagne, et demandant où il y avoit des femmes. On luy monstre un lieu où se faisoit le bal de quelques nopces. Ainsi qu'une dame le vint accoster et arraisonner, il lui dit: _V. S. mi perdonna, non voglio parlare, voglio solamente chiavare, e poi me n'andar in barca_[59].
Le François ne prend grand plaisir avec une Allemande, une Suisse, une Flamande, une Angloise, Écossoise, une Esclavonne ou autre estrangère, encore qu'elle babillast le mieux du monde, s'il ne l'entend; mais il se plaist grandement avec sa dame françoise ou avec l'Italienne ou l'Espagnolle, car coustumièrement, la plus part des François aujourd'hui, au moins ceux qui ont veu un peu, sçavent parler ou entendent ce langage; et Dieu sait s'il est affetté et propre pour l'amour? Car quiconque aura à faire avec une dame françoise, italienne, espagnolle ou grecque, et qu'elle soit diserte, qu'il die hardiment qu'il est pris et vaincu.
D'autres fois nostre langue françoise n'a esté si belle ny si enrichie comme elle l'est aujourd'hui; mais il y a long-temps que l'italienne, l'espagnolle et la grecque le sont: et volontiers n'ay-je guieres veu dame de cette langue, si elle a pratiqué tant soit peu le mestier de l'amour, qui ne sache très-bien dire. Je m'en rapporte à ceux qui ont traitté celles-là.
Tant y a qu'une belle dame et remplie de belle parole contente doublement.
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ARTICLE III.
De la veuë en amour.
Parlons maintenant de la veuë. Certainement, puisque les yeux sont les premiers qui attaquent le combat de l'amour, il faut advouer qu'ils donnent un très-grand contentement quand ils nous font voir quelque chose de rare en beauté.
Hé, quelle est la chose au monde que l'on puisse voir plus belle qu'une belle femme, soit habillée ou bien parée, ou nue entre deux draps? Pour l'habillée, vous n'en voyez que le visage à nud; mais aussi, quand un beau corps, orné d'une riche et belle taille, d'un port et d'une grace, d'une apparence et superbe majesté, à nous se présente à plein, quelle plus belle monstre et agréable veuë peut-il estre au monde? Et puis, quand vous en venez à joüir tout ainsi couverte et superbement habillée, la convoitise et joüissance en redoublent, encore que l'on ne voye que le seul visage de tout le reste des autres parties du corps: car malaisément peut-on joüir d'une grande dame selon toutes les commoditez que l'on désireroit bien, si ce n'estoit dans une chambre bien à loisir et lieu secret, ou dans un lict bien à plaisir; car elle est tant éclairée.
Et c'est pourquoy une grande dame, dont j'ay ouy parler, quand elle rencontroit son serviteur à propos, et hors de veuë et descouverte, elle prenoit l'occasion tout aussi-tost, pour s'en contenter le plus promptement et briefvement qu'elle pouvoit, en lui disant un jour: «C'estoient les sottes, le temps passé, qui, par trop se voulant délicater en leurs amours et plaisirs, se renfermoient, ou en leurs cabinets, ou autres lieux couverts, et là faisoient tant durer leurs jeux et esbats, qu'aussi-tost elles estoient descouvertes et divulguées. Aujourd'huy, il faut prendre le temps, et le plus bref que l'on pourra, et, aussi-tost assailly, aussi-tost investy et achevé; et par ainsi nous ne pouvons estre scandalisées.» Je trouve que cette dame avoit raison; car ceux qui se sont meslez de cet estat d'amour, ils ont toujours tenu cette maxime, qu'il n'y a que le coup en robbe.
Aussi, quand l'on songe que l'on brave, l'on foule, presse et gourmande, abat et porte par terre les draps d'or, les toiles d'argent, les clinquants, les estoffes de soye, avec des perles et pierreries, l'ardeur, le contentement, s'en augmentent bien davantage, et certes, plus qu'en une bergere ou autre femme de pareille qualité, quelque belle qu'elle soit.
Et pourquoy jadis Vénus fut trouvée si belle et tant désirée, sinon qu'avec sa beauté elle estoit toujours gentiment habillée, et ordinairement parfumée, qu'elle sentoit toujours bon de cent pas loin? Aussi tenoit-on que les parfums animent fort à l'amour.
Voilà pourquoy les empérieres et grandes dames de Rome s'en accommodoient bien fort, comme font aussi nos grandes dames de France, et sur-tout aussi celles d'Espagne et d'Italie, qui, de tout temps, en sont esté plus curieuses et exquises que les nostres, tant en parfums qu'en parures de superbes habits, desquelles nos dames en ont pris depuis les patrons et belles inventions; aussi les autres les avoient apprises des médailles et statues antiques de ces dames romaines, que l'on voit encor parmy plusieurs antiquitez qui sont encore en Espagne et en Italie; lesquelles, qui les contemplera bien, trouvera leurs coiffures et leurs habits en perfection, et très-propres à se faire aimer. Mais aujourd'huy, nos dames françoises surpassent tout: à la reyne de Navarre elles en doivent ce grand-mercy.
Voilà pourquoy il fait bon et beau d'avoir à faire à ces belles dames si bien en poinct, si richement et pompeusement parées.
De sorte que j'ay ouy dire à aucuns courtisans, mes compagnons, ainsi que nous devisions ensemble, qu'ils les aimoient mieux ainsi que desacoustrées et couchées nues entre deux linceux, et dans un lict le plus enrichy de broderies que l'on sceut faire.
D'autres disoient, qu'il n'y avoit que le naturel, sans aucun fard ny artifice, comme un grand prince que je sçay, lequel pourtant faisoit coucher ses courtisannes ou dames dans des draps de taffetas noir[60] bien tendus, toutes nues, afin que leur blancheur et délicatesse de chair parust bien mieux parmy ce noir, et donnast plus d'esbat.
Il ne faut douter vrayment que la veuë ne soit plus agréable que toutes celles du monde d'une belle femme toute parfaite en beauté; mais mal-aisément se trouve-t-elle.
Aussi on trouve par escrit que Zeuxis, cet excellent peintre, ayant este prié, par quelques honnestes dames et filles de sa connoissance, de leur donner le pourtrait de la belle Helaine et la leur représenter si belle comme l'on disoit qu'elle avoit esté, il ne leur en voulut point refuser; mais, avant qu'en faire le pourtrait, il les contempla toutes fixement, et en prenant de l'une et de l'autre ce qu'il y put trouver de plus beau, il en fit le tableau comme de belles pièces rapportées, et en représenta par icelles Helaine si belle, qu'il n'y avoit rien à dire, et qui fut tant admirable à toutes, mais, Dieu mercy, à elles, qui y avoient bien tant aidé par leurs beautez et parcelles, comme Zeuxis avoit fait par son pinceau. Cela vouloit dire, que de trouver sur Helaine toutes les perfections de beauté il n'estoit pas possible, encore qu'elle ait esté en extrémité très-belle.
En cas qu'il ne soit vrai, l'Espagnol dit que pour rendre une femme toute parfaite et absolue en beauté, il lui faut trente beaux sis[61], qu'une dame espagnolle me dit une fois dans Tolede, là où il y en a de très-belles, bien gentilles et bien apprises. Les trente donc sont telles:
_Tres cosas blancas: el cuero, los dientes, y las manos._ _Tres negras: los ojos, las cejas, y las pestannas._ _Tres coloradas: los labios, las mexillas, y las unnas._ _Tres longas: el cuerpo, los cabellos, y las manos._ _Tres cortas: los dientes, las orejas, y los pies._ _Tres anchas: los pechos, la frente, y el entrejeco._ _Tres estrechas: la boca, l'una y otra, la cinta, y l'entrada del pie._ _Tres gruessas: el braço, el muslo, y la paniorilla._ _Tres delgaldas: los dedos, los cabellos, y los labios._ _Tres pequennas: las tetas, la naris, y la cabeça._
Qui sont en françois, afin qu on l'entende:
Trois choses blanches: la peau, les dents et les mains. Trois noires: les yeux, les sourcils et les paupières. Trois rouges: les lèvres, les joues et les ongles. Trois longues: le corps, les cheveux et les mains. Trois courtes: les dents, les oreilles et les pieds. Trois larges: la poitrine ou le sein, le front et l'entre-sourcil. Trois estroites: la bouche, l'une et l'autre, la ceinture ou la taille, et l'entrée du pied. Trois grosses: le bras, la cuisse et le gros de la jambe. Trois déliées: les doigts, les cheveux et les lèvres. Trois petites: les tetins, le nez et la teste. Sont trente en tout.
Il n'est pas inconvénient, et se peut que tous ces sis en une dame peuvent estre tous ensemble; mais il faut qu'elle soit faite au moule de la perfection; car de les voir tous assemblez sans qu'il y en ait quelqu'un à redire et qu'il ne soit en défaut, il n'est possible.
Je m'en rapporte à ceux qui ont veu de belles femmes, ou en verront, et qui voudront estre soigneux de les contempler et essayer ce qu'ils en sauront dire. Mais pourtant, encore qu'elles ne soient accomplies ny embellies de tous ces poincts, une belle femme sera tousjours belle, mais qu'elle en aye la moitié et en aye les points principaux que je viens de dire: car j'en ay veu force qui en avoient à dire plus de la moitié, qui estoient très-belles et fort aimables; ny plus ny moins qu'un bocage est trouvé tousjours beau en printemps, encore qu'il ne soit remply de tant de petits arbrisseaux qu'on voudroit bien; mais que les beaux et grands arbres touffus paroissent, c'est assez de ces grands qui peuvent estouffer la deffectuosité des autres petits.
M. de Ronsard me pardonne, s'il lui plaist; jamais sa maistresse, qu'il a faite si belle, ne parvint à cette beauté, ny quelqu'autre dame qu'il ait veue de son temps ou en ait escrit: et fust sa belle Cassandre qui je sçay bien qu'elle a esté belle, mais il l'a déguisée d'un faux nom: ou bien sa Marie, qui n'a jamais autre nom porté que celuy-là, quant à celle-là; mais il est permis aux poëtes et peintres dire et faire ce qu'il leur plaist, ainsi que vous avez dans Roland le furieux de très-belles beautez, descrites par l'Arioste, d'Alcine et autres.
Tout cela est bon; mais, comme je tiens d'un très-grand personnage, jamais nature ne sçauroit faire une femme si parfaite comme une ame vive et subtile de quelque bien-disant, ou le crayon et pinceau de quelque divin peintre la nous pourroient représenter. Baste, les yeux humains se contentent toujours de voir une belle femme de visage beau, blanc, bien fait: et encore qu'il soit brunet, c'est tout un; il vaut bien quelquefois le blanc, comme dit l'Espagnole: _Aunque io sia mormica, no soy da menos preciar_; «encor que je sois brunette, je ne suis à mépriser.» Aussi la belle Marfise _era brunetta alquanto_[62]. Mais que le brun n'efface le blanc par trop: un visage aussi beau, faut qu'il soit porté par un corps façonné et fait de mesme: je dis autant des grands que des petits; mais les grandes tailles passent tout.
Or, d'aller chercher des points si exquis de beauté, comme je viens de dire ou qu'on nous les dépeint, nous nous en passerons bien, et nous resjoüirons à voir nos beautez communes: non que je les veuille dire communes autrement, car nous en avons de si rares, que, ma foy, elles valent bien plus que toutes celles que nos poëtes fantasques, nos quinteux peintres et nos pindariseurs de beautez, sçauroient représenter.
Hélas! voicy le pis; telles beautez belles, tels beaux visages, en voyons-nous aucuns, admirons, desirons leur beau corps, pour l'amour de leurs belles faces, que néantmoins, quand elles viennent à estre descouvertes et mises à blanc, nous en font perdre le goust; car ils sont si laids, tarez, tachez, marquez et si hideux, qu'ils en démentent bien le visage; et voilà comme souvent nous y sommes trompez.
Nous en avons un bel exemple d'un gentilhomme de l'isle de Mojorque, qui s'appelloit Raymond Lulle, de fort bonne, riche et ancienne maison, qui, pour sa noblesse, valeur et vertu, fut appelé en ses plus belles années au gouvernement de cette isle. Estant en cette charge, comment souvent arrive aux gouverneurs des provinces et places, il devint amoureux d'une belle dame de l'isle des plus habilles, belles et mieux disantes de-là. Il la servit longuement et fort bien; et luy demandant toujours ce bon point de joüissance, elle, après l'en avoir refusé tant qu'elle put, luy donna un jour assignation, où il ne manqua ny elle aussi, et comparut plus belle que jamais et mieux en point. Ainsi qu'il pensoit entrer en paradis, elle luy vint à descouvrir son sein et sa poitrine toute couverte d'une douzaine d'emplastres, et, les arrachant l'un après l'autre, et de dépit les jetant par terre, luy monstra un effroyable cancer, et, les larmes aux yeux, luy remonstra ses misères et son mal, luy disant et demandant s'il y avoit tant de quoy en elle qu'il en dust estre tant espris; et sur ce, lui en fit un si pitoyable discours, que luy, tout vaincu de pitié du mal de cette belle dame, la laissa; et l'ayant recommandée à Dieu pour sa santé, se défit de sa charge et se rendit hermite. Et estant de retour de la guerre sainte, où il avoit fait voeux, s'en alla estudier à Paris sous Arnaldus de Villanova, sçavant philosophe, et ayant fait son cours, se retira en Angleterre, où le Roy pour lors le receut avec tous les bons recueils du monde pour son grand sçavoir, et qu'il transmua plusieurs lingots et barres de fer, de cuivre et d'estain, mesprisant cette commune et triviale façon de transmuer le plomb et le fer en or, parce qu'il sçavoit que plusieurs de son temps sçavoient faire cette besogne aussi bien que luy, qui sçavoit faire l'un et l'autre: mais il vouloit faire un pardessus les autres.
Je tiens ce conte d'un gallant homme qui m'a dit le tenir du jurisconsulte Oldrade, qui parle de Raymond Lulle au commentaire qu'il a fait sur le code _de falsa Moneta_. Aussi le tenoit-il, ce disoit-il, de Carolus Bovillus[63], Picard de nation, qui a composé un livre en latin de la _vie de Raymond de Lulle_[64].
Voilà comment il passa sa fantaisie de l'amour de cette belle dame; si que possible d'autres n'eussent pas fait, et n'eussent laissé à l'aimer et fermer les yeux, mesme en tirer ce qu'il vouloit, puisqu'il estoit à mesme; car la partie où il tendoit n'estoit touchée d'un tel mal.
J'ay cogneu un gentilhomme et une dame veufve de par le monde, qui ne firent pas ses scrupules; car la dame estant touchée d'un gros vilain cancer au tetin, il ne laissa de l'espouser, et elle aussi le prendre, contre l'advis de sa mère, et toute malade et maléficiée qu'elle estoit, et elle et luy s'esmeurent et se remuèrent tellement toute la nuict, qu'ils en rompirent et enfoncèrent le fond du chalit.
J'ai cogneu aussi un fort honneste gentilhomme, mon grand amy, qui me dit qu'un jour estant à Rome, il luy advint d'aimer une dame espagnolle, et des belles qui fust en la ville jamais. Quand il l'accostoit, elle ne vouloit permettre qu'il la vist, ny qu'il la touchast par ses cuisses nues, si-non avec ses callesons; si bien que quand il la vouloit toucher, elle lui disoit en espagnol: _Ah! no me tocays, hareis me cosquillas_[65], qui est à dire: «Vous me chatouillez.» Un matin, passant devant sa maison, trouvant sa porte ouverte, il monte tout bellement, où estant entré sans rencontrer ny fantesque ny page, ny personne, et entrant dans sa chambre, la trouva qui dormoit si profondément, qu'il eut loisir de la voir toute nue sur le lict, et la contempler à son aise, car il faisoit très-grand chaud; et il dit qu'il ne vid jamais rien de si beau que ce corps, fors qu'il vit une cuisse belle, blanche, pollie et refaite, mais l'autre elle l'avoit toute seiche, atténuée et estiomenée, qui ne paroissoit pas plus grosse que le bras d'un petit enfant. Qui fust estonné? ce fut le gentilhomme, qui la plaignit fort, et oncques plus ne la tourna visiter ny avoir à faire avec elle.