Part 12
--Or il faut que je die une mauvaise opinion que plusieurs ont eue et ont encores de la cour de nos roys, que les filles et femmes y bronchent fort, voire coustmièrement: en quoy bien souvent sont-il trompez, car il y en a de très-chastes, honnestes et vertueuses, voire plus qu'ailleurs, et la vertu y habite aussi-bien, voire mieux qu'en tous autres lieux, que l'on doit fort priser pour estre bien à preuve. Je n'allégueray que ce seul exemple de madame la grande duchesse de Florence d'aujourd'huy, de la maison de Lorraine, laquelle estant arrivé à Florence le soir que le grand-duc l'épousa, et qu'il voulut aller coucher avec elle pour la dépuceler, il la fit avant pisser dans un beau urinal de cristal, le plus beau et le plus clair qu'il put, et en ayant vue l'urine, il la consulta avec son médecin, qui estoit un très-grand et très-savant et expert personnage, pour savoir de luy par cette inspection si elle estoit pucelle, ouy ou non. Le médecin l'ayant bien fixement et doctement inspicée, il trouva qu'elle estoit telle comme quand sortit du ventre de sa mère, et qu'il y allast hardiement, et qu'il n'y trouveroit point le chemin nullement ouvert, frayé ni battu; ce qu'il fit, et en trouva la vérité telle; et puis, le lendemain en admiration, dit: «Voilà un grand miracle, que cette fille soit ainsi sortie pucelle de cette cour de France!» Quelle curiosité et quelle opinion! Je ne sçai s'il est vrai, mais il me l'a ainsi esté asseuré pour véritable. Voilà une belle opinion de nos cours; mais ce n'est d'aujourd'huy, ains de long-temps, qu'on tenoit que toutes les dames de Paris et de la cour n'estoient si sages de leur corps comme celles du plat pays, et qui ne bougeoient de leurs maisons, il y a eu des hommes qui estoient si consciencieux de n'espouser que des filles et femmes qui eussent fort paysé, et veu le monde tant soit peu. Si bien qu'en notre Guyenne, du temps de mon jeune aage, j'ay ouy dire à plusieurs gallants hommes et veu jurer qu'ils n'espouseroient jamais fille ou femme qui auroit passé le port de Pille, pour tirer de longue vers la France. Pauvres fats qu'ils estoient en cela, encor qu'ils fussent fort habiles et gallants en autres choses, de croire que le cocuage ne se logeast dans leurs maisons, dans leurs foyers, dans leurs chambres, dans leurs cabinets, aussi bien, ou possible mieux, selon la commodité, qu'aux palais royaux et grandes villes royales! car on leur alloit suborner, gagner, abattre et rechercher leurs femmes, ou quand ils alloient eux-mesmes à la Cour, à la guerre, à la chasse, à leurs procez ou à leurs promenoirs, si bien qu'ils ne s'en appercevoyent; et estoient si simples de penser qu'on ne leur osoit entamer aucun propos d'amour, si-non que de mesnageries, de leurs jardinages, de leurs chasses et oiseaux; et, sous cette opinion et legere creance, se faisoient mieux cocus qu'ailleurs; car, partout, toute femme belle et habile, et aussi tout homme honneste et gallant, sçait faire l'amour, et se sçait accommoder. Pauvres fats et idiots qu'ils estoient! Et ne pouvoient-ils pas penser que Vénus n'a nulle demeure prefisse, comme jadis en Cypre, en Paros et Amatonte, et qu'elle habite par-tout jusques dans les cabanes des pastres et girons des bergères, voire des plus simplettes?
Depuis quelque temps en çà, ils ont commencé à perdre ces sottes opinions; car, s'estant apperceu que par-tout y avoit du danger pour ce triste cocuage, ils ont pris femmes partout où il leur a plu et ont pu; et si ont mieux fait: ils les ont envoyées ou menées à la Cour, pour les faire valoir ou parestre en leurs beautez, pour en faire venir l'envie aux uns ou aux autres, afin de s'engendrer des cornes. D'autres les ont envoyées, et menées playder et solliciter leurs procez, dont aucuns n'en avoient nullement, mais faisoient à croire qu'ils en avoient; ou bien s'ils en avoient, les allongeoient le plus qu'ils pouvoient, pour allonger mieux leurs amours. Voire quelquefois les marys laissoient leurs femmes à la garde du palais, et à la galerie et salle, puis s'en alloient en leurs maisons, ayant opinion qu'elles feroient mieux leurs besognes, et en gaigneroient mieux leurs causes: comme de vray, j'en sçay plusieurs qui les ont gaignées mieux par la dextérité et beauté de leur devant, que par leur bon droit, dont bien souvent en devenoient enceintes; et, pour n'estre escandalisées (si les drogues avoient failly de leur vertu pour les en garder), s'encouroient vistement en leurs maisons à leurs marys, feignant qu'elles alloient quérir des tiltres et piéces qui leur faisoient besoin, ou alloient faire quelque enqueste, ou que c'estoit pour attendre la Sainct Martin, et que, durant les vacations, n'y pouvant rien servir, alloient au bouc, et voir leurs mesnages et leurs marys. Elles y alloient de vray, mais bien enceintes. Je m'en rapporte à plusieurs conseillers, rapporteurs et présidents, pour les bons morceaux qu'ils en ont tastez des femmes des gentilshommes.
--Il n'y a pas long-temps qu'une très-belle, honneste et grande dame que j'ay cogneue, allant ainsi solliciter son procez à Paris, il y eut quelqu'un qui dit: «Qu'y va-t-elle faire? Elle le perdra; elle n'a pas grand droit.--Et ne porte-t-elle pas son droit sur la beauté de son devant, comme César portoit le sien sur le pommeau et sur la pointe de son espée?» Ainsi se font les gentilshommes cocus au palais, en récompense de ceux que messieurs les gentilshommes font sur mesdames les présidentes et conseilleres: dont aussi aucunes de celles-là ay-je veu, qui ont bien vallu sur la monstre autant que plusieurs dames, damoiselles et femmes de seigneurs, chevaliers et grands gentilshommes de la Cour, et autres.
--J'ay cogneu une dame grande, qui avoit esté très-belle, mais la vieillesse l'avoit effacée. Ayant un procez à Paris, et voyant que sa beauté n'estoit plus pour ayder à solliciter et gaigner sa cause, elle mena avec elle une sienne voisine, jeune et belle dame; et pour ce l'appointa d'une bonne somme d'argent, jusques à dix mille escus; et, ce qu'elle ne put ou eust bien voulu faire elle-mesme, elle se servit de cette dame, dont elle s'en trouva fort bien, et la jeune aussi; et tout en deux bonnes façons. N'y a pas long-temps que j'ay veu une dame mere y mener une de ses filles, bien qu'elle fust mariée, pour luy ayder à solliciter son procez, n'y ayant autre affaire; et de fait elle est très-belle, et vaut bien la sollicitation.
Il est temps que je m'arreste dans ce grand discours de cocuage; car enfin mes longues paroles, tournoyées dans ces profondes eaux et ces grands torrents, seroient noyées, et n'aurois jamais fait, ny n'en sçaurois jamais sortir, non plus que d'un grand labyrinthe qui fust autresfois, encore que j'eusse le plus long et le plus fort fillet du monde pour guide et sage conduite. Pour fin je concluray que si nous faisons des maux, donnons des tourments, des martyres et des mauvais tours à ces pauvres cocus, nous en portons bien la folle enchere, comme l'on dit, et en payons les triples intérests; car la plupart de leurs persécuteurs et faiseurs d'amour, et de ces dameretz, en endurent bien autant de maux; car ils sont plus subjects à jalousies, mesmes qu'ils en ont des marys aussi bien que de leurs corrivals: ils portent des martels, des capriches, se mettent aux hazards en danger de mort, d'estropiements, de playes, d'affronts, d'offenses, de querelles, de craintes, peines et mort; endurent froidures, pluyes, vents et chaleurs. Je ne conte pas la vérole, les chancres, les maux et maladies qu'ils y gaignent, aussi bien avec les grandes que les petites; de sorte que bien souvent ils acheptent bien cher ce qu'on leur donne, et la chandelle n'en vaut pas le jeu. Tels y en avons-nous veu misérablement mourir, qu'ils estoient battants pour conquérir tout un royaume, tesmoin M. de Bussi, le nompair de son temps, et force autres. J'en alléguerois une infinité d'autres que je laisse en arrière, pour finir et dire, et admonester ces amoureux qu'ils pratiquent le proverbe de l'Italien qui dit: _Che molto guadagna chi putana perde_[47].
--Le comte Amé second disoit souvent: «En jeu d'armes et d'amours, pour une joie cent doulours;» usant ainsi de ce mot anticq pour mieux faire sa rime. Disoit-il encore que la colere et l'amour avoient cela en soy fort dissemblable, que la colere passe tost, et se deffait fort aisément de sa personne quand elle y est entrée, mais mal-aisément l'amour. Voilà comment il se faut garder de cette amour, car elle nous couste bien autant qu'elle nous vaut, et bien souvent en arrive beaucoup de malheurs. Et pour parler au vray, la pluspart des cocus patients ont cent fois meilleur temps, s'ils se sçavoient connoistre et bien s'entendre avec leurs femmes, que les agents; et plusieurs en ay-je veu, qu'encor qu'il y allast de leurs cornes, se mocquoient de nous et se rioient de toutes les humeurs et façons de faire de nous autres qui traittons l'amour avec leurs femmes, et mesmes quand nous avions à faire à des femmes rusées, qui s'entendent avec leurs marys et nous vendent: comme j'ay cogneu un fort brave et honneste gentilhomme qui, ayant longuement aymé une belle et honneste dame, et eu d'elle la joüissance, ce qu'il en desiroit long-temps, s'estant un jour apperceu que le mary et elle se mocquoient de luy sur quelque trait, il en prit un si grand depit qu'il la quitta et fit bien; et, faisant un voyage lointain pour en divertir sa fantaisie, ne l'accosta jamais plus, ainsi qu'il me dit. Et de telles femmes rusées, fines et changeantes, il s'en faut donner garde comme d'une beste sauvage; car, pour contenter et appaiser leurs marys, quittent leurs anciens serviteurs, et en prennent puis après d'autres, car elles ne s'en peuvent passer.
Si ay-je cogneu une fort honneste et grande dame, qui a eu cela en elle de malheur, que, de cinq ou six serviteurs que je luy ay veu de mon temps avoir, se sont morts tous les uns après les autres, non sans un grand regret qu'elle en portoit; de sorte qu'on eust dit d'elle que c'estoit le cheval de Séjan, d'autant que tous ceux qui montoient sur elle mouroient et ne vivoient guieres; mais elle avoit cela de bon en soy et cette vertu, que, quoy qui ait esté, n'a jamais changé ny abandonné aucun de ses amis vivants pour en prendre d'autres; mais, eux venans à mourir, elle s'est voulu tousjours remonter de nouveau pour n'aller à pied; et aussi, comme disent les légistes, qu'il est permis de faire valoir ses lieux et sa terre par quiconque soit, quand elle est déguerpie de son premier maistre. Telle constance a esté fort en cette dame recommandable; mais si celle-là a esté jusques-là ferme, il y en a eu une infinité qui ont bien branslé. Aussi, pour en parler franchement, il ne se faut jamais envieillir dans un seul trou, et jamais homme de coeur ne le fit: il faut estre aussi bien aventurier deçà et delà, en amour comme en guerre, et en autres choses; car si l'on ne s'asseure que d'une seule ancre en son navire, venant à se décrocher, aisément on le perd, et mesme quand l'on est en pleine mer et en une tempeste, qui est plus subjecte aux orages et vagues tempestueuses que non en une calme ou en un port. Et dans quelle plus grande et haute mer ne sçauroit-on mieux mettre et naviguer que de faire l'amour à une seule dame? Que si de soy elle n'a esté rusée du commencement, nous autres la dressons et l'affinons par tant de pratiques, que nous menons avec elle, dont bien souvent il nous en prend mal, en la rendant telle pour nous faire la guerre, l'ayant façonnée et aguerrie. Tant y a, comme disoit quelque galant homme, qu'il vaut mieux se marier avec quelque belle femme et honneste, encore qu'on soit en danger d'estre un peu touché de la corne et de ce mal de cocuage commun à plusieurs, que d'endurer tant de traverses à faire les autres cocus, contre l'opinion de M. du Gua pourtant, auquel moy ayant tenu propos un jour de la part d'une grande dame qui m'en avoit prié, pour le marier, me fit cette response seulement: qu'il me pensoit de ses plus grands amis, et que je luy en faisois perdre la créance par tel propos pour luy pourchasser la chose qu'il haïssoit plus, que le marier et faire cocu, au lieu qu'il faisoit les autres; et qu'il espousoit assez de femmes l'année, appelant le mariage un putanisme secret de réputation et de liberté, ordonné par une belle loy, et que le pis en cela, ainsi que je voy et ay noté, c'est que la pluspart, voire toute, de ceux qui se sont ainsi delectez à faire les autres cocus, quand ils viennent à se marier, infailliblement ils tombent en mariage, je dis en cocuage; et n'en ay jamais veu arriver autrement, selon le proverbe: _Ce que tu feras à autruy, il te sera fait_.
--Avant que finir je diray encore ce mot: que j'ay veu faire une dispute qui n'est encore indécise, en quelles provinces et régions de nostre chrestienté et de nostre Europe il y a plus de cocus et de putains. L'on dit qu'en Italie les dames sont fort chaudes, et par ce, fort putains, ainsi que dit M. de Beze en une épigramme, d'autant qu'où le soleil, qui est chaud et donne le plus, y eschauffe davantage les femmes, en usant de ce vers:
_Credibile est ignes multiplicare suos_[48].
L'Espagne est de mesme, encore qu'elle soit sur l'occident; mais le soleil y eschauffe bien les dames autant qu'en orient. Les Flamandes, les Suisses, les Allemandes, Anglaises et Escossaises, encore qu'elles tirent sur le midy, et septentrion, et soient régions froides, n'en participent pas moins de cette chaleur natule, comme je les ai cogneues aussi chaudes que toutes les autres nations. Les Grecques ont raison de l'estre, car elles sont fort sur le levant. Ainsi souhaitte-t-on en Italie _Greca in letto_: comme de vray elles ont beaucoup de choses et vertus attrayantes en elles, que, non sans cause, le temps passé elles ont esté les délices du monde, et en ont beaucoup appris aux dames italiennes et espagnolles, depuis le vieux temps jusques à ce nouveau; si bien qu'elles en surpassent quasi leurs anciennes et modernes maistresses aussi la reyne et impériere des putains, qui estoit Vénus, estoit Grecque.
Quant à nos belles Françoises, on les a veues le temps passé fort grossieres, et qui se contentoient de le faire à la grosse mode; mais, depuis cinquante ans en ça, elles ont emprunté et appris des autres nations tant de gentillesses, de mignardises, d'attraits et de vertus, d'habits, de belles graces, lascivetez, ou d'elles-mesmes se sont si bien estudiées à se façonner, que maintenant il faut dire qu'elles surpassent toutes les autres en toutes façons; et, ainsi que j'ay ouy dire, mesme aux estrangers, elles valent beaucoup plus que les autres, outre que les mots de paillardise françoise en la bouche sont plus paillards, mieux sonnants et esmouvants que les autres. De plus, cette belle liberté françoise, qui est plus à estimer que tout, rend bien nos dames plus desirables, accostables, aimables et plus passables que toutes les autres: et aussi que tous les adulteres n'y sont si communément punis comme aux autres provinces, par la providence de nos grands sénats et législateurs françois, qui, voyant les abus en provenir par telles punitions, les ont un peu bridés, et un peu corrigé les loix rigoureuses du temps passé des hommes, qui s'estoient donnez en cela toute liberté de s'esbattre et l'ont ostée aux femmes; si bien qu'il n'estoit permis à la femme innocente d'accuser son mary d'adultere, par aucunes lois impériales et canon (ce dit Cajetan). Mais les hommes fins firent cette loy pour les raisons que dit cette stance italienne, qui est telle:
_Perche di quel che natura concede_ _Nel vieti tutan dura legge d'honore._ _Ella a noi liberal largo ne diede_ _Com' agli altri animai legge d'amore._ _Ma l'huomo fraudulento, e senza fede,_ _Che fu legislator di quest' errore,_ _Vedendo nostre forze e buona schiena ,_ _Copri la sua debolezza con la pena_[49].
Pour fin, en France il fait bon faire l'amour. Je m'en rapporte à nos authentiques docteurs d'amour, et mesme à nos courtisans, qui sçauront mieux sophistiquer là-dessus que moi: et, pour en parler bien au vray, putains par-tout, et cocus par-tout, ainsi que je le puis bien tester, pour avoir veu toutes ces régions que j'ay nommées, et autres; et la chasteté n'habite pas en une région plus qu'en l'autre.
Si feray-je encore cette question, et puis plus, qui possible n'a point esté recherchée de tout le monde, ny possible songée: à sçavoir mon, si deux dames amoureuses l'une de l'autre, comme il s'est veu et se voit souvent aujourd'huy, couchées ensemble, et faisant ce qu'on dit, _donna con donna_, en imitant la docte Sapho lesbienne, peuvent commettre adultere, et entre elles faire leurs maris cocus. Certainement, si l'on veut croire Martial en son Ier livre, épigram. CXIX, elles commettent adultere; où il introduit et parle à une femme nommée Bassa, tribade, luy faisant fort la guerre de ce qu'on ne voyoit jamais entrer d'hommes chez elle, de sorte qu'on la tenoit pour une seconde Lucrèce: mais elle vint à estre descouverte, en ce que l'on y voyoit aborder ordinairement force belles femmes et filles; et fut trouvé qu'elle-mesme leur servoit et contrefaisoit d'homme et d'adultere, et se conjoignoit avec elles, et use de ces mots: _geminos committere cunnos_. Et puis s'escriant, il dit et donne à songer et deviner cette énigme par ce vers latin:
_Hic ubi vir non est, ut sit adulterium_[50].
Voilà un grand cas, dit-il, que, là où il n'y a point d'homme, il y ait de l'adultere.
J'ai cogneu une courtisanne à Rome, vieille et rusée s'il en fust oncques, qui s'appeloit Isabelle de Lune, Espagnolle, laquelle prit en telle amitié une courtisanne qui s'appeloit la Pandore, l'une des belles pour lors de tout Rome, laquelle vint à estre mariée avec un sommeiller de M. le cardinal d'Armaignac, sans pourtant se distraire de son premier mestier: mais cette Isabelle l'entretenoit, et couchoit ordinairement avec elle; et, comme desbordée et désordonnée en paroles qu'elle estoit, je luy ay souvent ouy dire qu'elle la rendoit plus putain, et lui faisoit faire des cornes à son mary plus que tous les ruffiants que jamais elle avoit eus. Je ne sçay comment elle entendoit cela, si ce n'est qu'elle se fondast sur cette épigramme de Martial.
On dit que Sapho de Lesbos a esté une fort bonne maistresse en ce mestier, voire, dit-on, qu'elle l'a inventé, et que depuis les dames lesbiennes l'ont imitée en cela et continué jusques aujourd'huy, ainsi que dit Lucian, que telles femmes sont les femmes de Lesbos, qui ne veulent pas souffrir les hommes, mais s'approchent des autres femmes, ainsi que les hommes mesmes; et telles femmes qui aiment cet exercice ne veulent souffrir les hommes, mais s'adonnent à d'autres femmes, ainsi que les hommes mesmes, s'appellent _tribades_, mot grec dérivé, ainsi que j'ai appris des Grecs, de [Grec: tribô, tribein], qui est autant à dire que _fricare_, frayer, ou friquer, ou s'entrefrotter; et tribades se disent _fricatrices_, en françois fricatrices, ou qui font la friquarelle en mestier de _donne con donne_, comme l'on l'a trouvé ainsi aujourd'huy.
Juvenal parle aussi de ces femmes quand il dit: _frictum Grissantis adorat_, parlant d'une pareille tribade qui adoroit et aimoit la fricarelle d'une Grissante.
Le bon compagnon Lucian en fait un chapitre, et dit ainsi que les femmes viennent mutuellement à conjoindre comme les hommes, conjoignants des instruments lascifs, obscurs et monstrueux, faits d'une forme stérile, et ce nom, qui rarement s'entend dire de ces fricarelles, vacque librement partout, et qu'il faille que le sexe féminin soit Filenes, qui faisoit l'action de certaines amours hommasses. Toutesfois il adjouste qu'il est bien meilleur qu'une femme soit adonnée à une libidineuse affection de faire le masle, que n'est à l'homme de s'efféminer; tant il se monstre peu courageux et noble. La femme donc, selon cela, qui contrefait ainsi l'homme, peut avoir réputation d'estre plus valeureuse et courageuse qu'une autre, ainsi que j'en ay cogneu aucunes, tant pour leurs corps que pour l'ame.
En un autre endroit, Lucian introduit deux dames devisantes de cet amour; et une demande à l'autre si une telle avoit esté amoureuse d'elle, et si elle avoit couché avec elle, et ce qu'elle luy avoit fait. L'autre luy respondit librement. «Premièrement, elle me baisa ainsi que font les hommes, non pas seulement en joignant les levres, mais en ouvrant aussi la bouche, cela s'entend en pigeonne, la langue en bouche; et encore qu'elle n'eust point le membre viril, et qu'elle fust semblable à nous autres, si est-ce qu'elle disoit avoir le coeur, l'affection et tout le reste viril; et puis je l'embrassay comme un homme, et elle me le faisoit, me baisoit et allentoit[51] (je n'entends point bien ce mot), et me sembloit qu'elle y prit plaisir outre mesure, et cohabita d'une certaine façon beaucoup plus agréable que d'un homme.» Voilà ce qu'en dit Lucian.
Or, à ce que j'ay ouy dire, il y a en plusieurs endroits et régions force telles dames lesbiennes, en France, en Italie et en Espagne, Turquie, Grèce et autres lieux; et où les femmes sont recluses et n'ont leur entière liberté, cet exercice s'y continue fort; car telles femmes bruslantes dans le corps, il faut bien, disent-elles, qu'elles s'aydent de ce remède, pour se rafraischir un peu ou du tout qu'elles bruslent. Les Turques vont aux bains plus pour cette paillardise que pour autre chose, et s'y adonnent fort: mesme les courtisannes qui ont les hommes à commandement et à toute heure, encore usent-elles de ces friquarelles, s'entre-cherchent et s'entr'aiment les unes les autres, comme je l'ay ouy dire à aucunes en Italie et en Espagne. En nostre France, telles femmes sont assez communes; et si dit-on pourtant qu'il n'y a pas long-temps qu'elles s'en sont meslées, mesme que la façon en a esté portée d'Italie par une dame de qualité que je ne nommeray point.
--J'ay ouy conter à feu M. de Clermont-Tallard le jeune, qui mourut à La Rochelle, qu'estant petit garçon, et ayant l'honneur d'accompagner M. d'Anjou, depuis nostre roy Henry troisiesme, en son estude, et estudier avec lui ordinairement, duquel M. de Gournay estoit précepteur, un jour, estant à Thoulouse, estudiant avec son dit maistre dans son cabinet, et estant assis dans un coin à part, il vid, par une petite fente (d'autant que les cabinets et chambres estoient de bois, et avoient esté faits à l'improviste et à la haste, par la curiosité de M. le cardinal d'Armaignac, archevesque de là, pour mieux recevoir et accommoder le Roy et toute sa cour), dans un autre cabinet, deux fort grandes dames, toutes retroussées et leurs caleçons bas, se coucher l'une sur l'autre, s'entrebaiser en forme de colombe, se frotter, s'entrefriquer, bref, se remuer fort, paillarder, et imiter les hommes; et dura leur esbattement près d'une bonne heure, s'estant si très-fort eschauffées et lassées, qu'elles en demeurèrent si rouges et si en eau, bien qu'il fist grand froid, qu'elles n'en peurent plus et furent contraintes de se reposer autant; et disoit qu'il veid joüer ce jeu quelques autres jours, tant que la Cour fut là, de mesme façon; et oncques plus n'eut-il la commodité de voir cet esbattement, d'autant que ce lieu le favorisoit en cela, et aux autres il ne put. Il m'en contoit encore plus que je n'en ose escrire, et me nommoit les dames. Je ne sçay s'il est vray; mais il me l'a juré et affirmé cent fois par bons serments; et, de fait, cela est bien vray-semblable; car telles deux dames ont bien eu tousjours cette réputation de faire et continuer l'amour de cette façon et de passer ainsi leur temps.